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Full text of "Mithridate Eupator, roi de Pont"

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MITimiDATE EOPATOU 

ROI DE PONT 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Hamlet, tragédie de Shakespeare, traduite en vers avec le texte en regard, 
une introduction et un commentaire. Hachette, 1880. 

Histoire des Israélites depuis leur dispersion jusqu'à nos jours. Ouvrage 
adopté par le Comité des écoles consistoriales Israélites de la Ville de 
Palais. Hachette, 1884. 

De l'état de siège, étude historique et juridique. Ouvrage récompensé par 
la Facidté de droit de Paris. Pichon, 1885. 

Les monnaies juives. Leroux, 1887 (Petite bibliothèque d'art et d'archéo- 
logie). 

Trois royaumes de l'Asie Mineure (Cappadoce, Bithynie, Pont), étude de 
numismatique ancienne. Ouvrage qui a obtenu de l'Académie des ins- 
criptions et belles-lettres le prix de numismatique ancienne. Rollin et 
Feuardent, 1888. 



TYPOGliAnUE FIUMIN-DIJ10T. 



— JllseNIL (KUnB). 



PLI, 




MiTHRIDATE- EUPATOR 
d'après une Médaille de la Collection Waddmg^ton 



BIBLIOTHÈOUE DMRCIIÉOLOOIE, D'ART ET D'HISTOIRE ANCIENNE 



MITÏÏRIDATE EUPATOR 



ROI DE PONT 



PAU 



THEODORE REINACH 



OlIVRAfiE lUlSTRÉ DE 4 HÉLIOGRAVURES, 8 ZINCOCRAVURES ET 3 CARTES. 




PARIS 



V 



\ , 



1 



LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C 

IMPRIMEURS DE l'iNSTITUT, 56, RUE JACOB 

1890 

Reproduction, et. traduction réjervees. 



PRÉFACE 



S'il suffisait, pour justifier mon sujet, d'établir que Mi- 
thridate Eupator a laissé dans l'esprit de ses contempo- 
rains et de la postérité l'impression d'un homme extraor- 
dinaire, je n'aurais que l'embarras de choisir entre de 
trop nombreux témoignages. Seul de tous les monar- 
ques de l'Orient, ce roitelet d'un pays presque inconnu 
avant lui, sans avoir jamais pris lui-même le surnom de 
Grande l'a reçu de la haine clairvoyante et de l'admira- 
tion involontaire de ses ennemis (1). Sa mort leur parut 
la délivrance d'un cauchemar de quarante années : l'armée 
romaine se livra à des transports de joie, le peuple revêtit 
des habits de fête, « comme si dix mille ennemis étaient 
morts en sa personne (2) ». Les hommes d'État ne rendi- 
rent pas au grand vaincu un moindre hommage que la 
foule : Pompée lui accorda une sépulture dans la tombe 
de ses pères « comme au prince le plus vaillant de son 
temps », et, quelques mois après, Cicéron appelait pu- 
bliquement Mithridate « le plus grand des rois auxquels 
Rome eût jamais fait la guerre (3) ». Même langage, un 

(1) Suétone, César, 35; Eutrope VI, 22. 

(2) Plutarque, Pompée, 41-42; Appien , Mith. 113; Cicéron, De prov. consul. 11. 

(3) Appien, Mith. 113; Cicéron, Pro Marena, XV, 32 : Si diligenter quid Mithridates 
potuerit et quid effecerit et qui vir /m rit consideraris, omnibus regibus quibuscum popuhis Ro- 

a 



VI 



PRÉFACE. 



siècle plus tard, chez Velleius Paterculus (1), même langage 
encore chez Pline (2). Que si des anciens nous passons aux 
modernes, qui n'a présentes à la mémoire les paroles de 
Racine sur celui « dont les seules défaites ont fait presque 
toute la gloire de trois des plus grands capitaines de la 
république (3) » , et de Montesquieu sur « ce roi magnanime 
qui dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses 
blessures, n'en était que plus indigné (4) » ? 

Je pourrais ajouter qu'autant l'homme fut grand et sin- 
gulier, autant sa destinée fut tragique, autant elle offre à 
l'historien , comme au poète, une ample matière de narra- 
tions pathétiques et de tableaux brillants. Mais de pareilles 
considérations ont peu de poids auprès du lecteur de nos 
jours, qui demande à l'histoire moins des émotions que 
des enseignements. Aussi bien ne sont-ce pas les seules 
raisons que je puisse alléguer. Si la personne et le règne 
de Mithridate m'ont paru mériter une étude approfondie, 
c'est encore et surtout parce que, en dépit des apparences, 
ce roi demi-barbare n'a point traversé l'histoire comme 
un de ces météores inutiles, qui ne laissent d'autre trace 
de leur passage qu'un sillon de feu et l'écho lointain du 
bruit de leur chute. 

En Mithridate se rejoignaient, par le sang et par l'édu- 
cation, les deux grandes civilisations, également, quoique 

manus hélium gesserit , hune regem nimirum antepones. Cf. Acad. II, 1, 3 : Mithridates , rex 
post Alexandrum maximus. 

(1) Velleius II, 18 : Mithridates , vir neque silendus neque dicendus sine cu?-a, hello acerri- 
mus ^ vlrtute eximius , aliquando fortuna, semper animo maximus , consiliis dux, miles manu, 
odio in Romanos Hannïbal. Texte d'autant plus remarquable qu'il paraît dériver de Salluste 
(Sénèque, De heneficiîs, IV, 1, 1 : nihil magis , ut ait Sallustius , cum cura dicendum). 

(2) Hist. Nat., XXV, 2,5 : Mithridates, maxumus sua aetate regum. 

(3) Préface de Mithridate (1G73). Avant Racine, LaCalprenède avait déjà mis ce sujet sur 
la scène française {La Mort de Mithridate, 1635), avec plus de fidélité historique que de 
génie poétique. 

(4) Considérations sur la grandeur des Romains et leur décadence, ch. 7. 



PRÉFACE. 



VII 



diversement, admirables, qui s'étaient longtemps disputé 
l'empire de la Méditerranée orientale : le persisme et l'hel- 
lénisme. Alexandre le Grand, étranger par sa naissance 
à leur querelle séculaire, tenta pour la première fois de 
réconcilier les deux adversaires et de les fondre dans une 
unité supérieure. C'était une idée de génie, et nul ne peut 
dire quel en eût été le succès si le grand Macédonien avait 
vécu ; sa mort prématurée la fit descendre dans la tombe 
avec lui. Deux siècles après, Mithridate Eupator recueillit 
et reprit pour son compte la pensée d'Alexandre, qu'il fit 
sienne en quelque sorte par droit de naissance. Le rêve de sa 
jeunesse et de son âge mûr, que l'on saisit à travers les fluc- 
tuations d'une politique dominée par les circonstances, fut 
de reconstituer à son profit, sinon l'empire d'Alexandre, 
du moins une vaste monarchie, comprenant toutes les 
contrées d'Europe et d'Asie où le grec était devenu l'i- 
diome exclusif des classes dirigeantes, le véhicule du pro- 
grès. Cette monarchie aurait compris les pays les plus 
florissants de l'ancien monde : l'Asie Mineure, les rivages 
du Pont-Euxin, la Macédoine, la Grèce, et, dans un avenir 
peu éloigné, la Syrie, l'Egypte et ses dépendances; perse 
par la dynastie, par la religion officielle, par les traditions 
administratives et militaires, si bien appropriées aux mœurs 
et aux besoins des populations orientales, elle eût été tout 
hellénique par la langue, les arts, le développement du 
régime urbain, bref, par la civilisation. 

Que tel ait été véritablement-^ du moins pendant une partie 
de son règne, l'objet suprême de l'ambition de Mithridate, 
c'est ce que démontrent non seulement ses conquêtes effec- 
tives, mais encore les combinaisons à longue portée de sa 
diplomatie. C'est ainsi qu'on le voit se présenter à l'imagi- 



VIII 



PRÉFACE. 



nation des peuples à la fois comme Théritier de Darius et 
d'Alexandre, flatter l'amour-propre des Grecs sans désa- 
vouer ses origines iraniennes; tantôt il élève à sa cour un 
prince égyptien , otage ou vassal futur, tantôt il noue des 
relations secrètes en Syrie, où un parti songe à lui offrir la 
couronne des Séleucides, tombée en déshérence. 11 met au 
service de ce grand dessein toutes les ressources d'une in- 
telligence peu commune, d'une ténacité infatigable et dé- 
pourvue de scrupules; il y déploie successivement la ruse, 
la dissimulation, la perfidie, de rares talents d'organisa- 
teur, de politique et de soldat. Mais il rencontre sur son 
chemin un obstacle que n'avait pas connu le conquérant 
macédonien , son précurseur et son modèle : la puissance 
formidable et jalouse de Rome, déjà maîtresse de la moitié 
du monde grec et poussée par sa destinée à s'asservir l'au- 
tre. C'est à ce titre, et non sous l'impulsion d'une haine 
instinctive et héréditaire, comme celle d'Annibal, que Mi- 
thridate devint cet adversaire implacable de Rome tel qu'il 
apparaît surtout dans la tradition; en réalité, il ne com- 
battit Rome à outrance que contraint et forcé , et il rêvait 
si peu de la détruire qu'il se serait estimé heureux de par- 
tager le monde avec elle. Que demandait-il, après tout, 
sinon ce qui devait s'accomplir pacifiquement, par la force 
des choses, cinq siècles plus tard, lorsque, après la mort 
de Théodose, l'empire romain, s'effondrant sous son propre 
poids , se divisa en deux moitiés destinées à se tourner le 
dos de plus en plus : l'empire latin, à Rome, et l'empire 
grec , .à Constantinople ? 

A deux reprises différentes, à la faveur des dissensions 
intestines de ses adversaires, le roi de Pont parut toucher 
au but. S'il échoua, ce fut, comme bientôt Pompée et Marc- 



PRÉFACE. 



IX 



Antoine, à cause de l'infériorité de l'Orient sur FOccident 
en troupes, en officiers et en généraux. Il ne faut pas cher- 
cher de raisons plus profondes au triomphe chèrement 
acheté de Rome; ni la liberté, ni le progrès n'étaient enjeu 
dans ce duel entre deux despotismes, l'un oligarchique, 
l'autre démocratique. Mais si les vastes projets et les efforts 
prolongés de Mithridate n'aboutirent qu'à un tragique avor- 
tement et au suicide du Titan vaincu, il est vrai de dire 
que sa défaite eut pour le monde ancien d'aussi grandes 
conséquences, — que dis-je? presque les mêmes consé- 
quences qu'aurait produites sa victoire. 

En premier lieu, son apparition, ses premiers succès, 
l'accueil enthousiaste qu'il reçut en pays hellène, les longs 
souvenirs et les espérances persistantes qu'il y laissa après 
lui, révélèrent d'une façon éclatante l'étroite solidarité mo- 
rale qui reliait entre elles les diverses contrées de langue et 
de civilisation grecques. Il devint clair pour tout le monde 
que Rome, sous peine de voir se renouveler incessamment 
la lutte dont elle sortait épuisée et meurtrie, devait ou bien 
renoncer d'elle-même à toute parcelle de son empire 
oriental, ou étendre sa domination politique jusqu'aux 
limites extrêmes qu'avait atteintes le domaine moral de 
l'hellénisme. Ce fut naturellement pour ce dernier parti 
qu'elle opta. Ainsi l'annexion définitive de toute l'Asie 
Mineure , la réduction en provinces de la Thrace , de la 
Crète , de la Syrie , la transformation du Bosphore cimmé- 
rien, de la Colchide, de l'Arménie et de laCommagène en 
royautés étroitement vassales, furent autant de conséquen- 
ces plus ou moins directes, mais également inévitables, 
de la formidable levée de boucliers provoquée et présidée 
par Mithridate. « C'est par la guerre mithridatique , dit 



X 



PRÉFACE. 



très justement un historien ancien, que l'empire des Ro- 
mains s'avança jusqu'au Pont-Euxin, à l'Euphrate et au 
désert qui sépare l'Asie de l'Égypte; il ne leur manquait 
plus dès lors que l'Égypte pour compléter le périmètre de 
la Méditerranée (1) ». L'Égypte elle-même, d'ailleurs, 
déjà ébranlée par le contre-coup de cette grande lutte, n'é- 
tait plus qu'un fruit mûr, destiné à tomber de l'arbre à 
la première secousse. Une fois ce dernier fruit tombé, 
l'hellénisme entier — si l'on excepte les colonies isolées de 
la Mésopotamie et de la Babylonie — aura retrouvé son 
unité politique, précisément sous la forme que lui avait 
offerte Mithridate : la sujétion commune sous un seul 
maître étranger, mais philhellène. Et qu'importait, après 
tout, au progrès humain que ce maître s'appelât Mithri- 
date ou César, que l'encens et les tributs du monde allas- 
sent à Ormuzd ou à Jupiter Capitolin ? 

En second lieu , par le fait même de cette absorption de 
tout l'Orient hellénisé dans l'empire romain, celui-ci se 
trouva en contact sur toute sa frontière asiatique avec des 
peuples d'une race et d'une culture profondément différen- 
tes des siennes, unis entre eux par les traditions et les in- 
fluences de l'Iran, et où l'hellénisme, péniblement introduit 
par la conquête d'Alexandre, n'avait jamais su prendre 
racine. Ces peuples, Ibères, Arméniens, Mèdes, Assyriens, 
Arabes du désert, groupés désormais autour de la dynastie 
parthe des Arsacides, firent connaître pour la première 
fois à Rome l'Orient véritable, avec ses grands fleuves, 
ses steppes et ses montagnes, avec ses courts étés dévo- 
rants et le long sommeil de ses hivers , avec sa conception 



(1) Appien, Mith. 12 J. 



PRÉFACE. 



XI 



particulière et immobile de l'homme, de l'État et de Dieu, 
surtout avec sa répulsion invincible pour la civilisation 
matérielle et morale de l'Occident. Le vieil antagonisme 
de l'Asie et de l'Europe, chanté par les aèdes homériques 
et par Hérodote, à demi assoupi depuis Alexandre et l'éclec- 
tisme de ses successeurs, se réveilla brusquement au choc 
des deux races conquérantes venues, l'une des rivages de 
l'Italie, ràutre du fond des déserts du Khorassan, pour se 
rencontrer aux bords de l'Euphrate. Ce fut la guerre Mi- 
thridatique qui mit en contact l'Iran et Rome, et, comme 
la coexistence pacifique de deux grands États voisins ré- 
pugnait à l'esprit antique, du contact ne tarda pas à naître 
un conflit acharné, incessant, irréconciliable, à peine in- 
terrompu de loin en loin, sous les Arsacides ou sous les 
Sassanides, par quelques moments de trêve. Mithridate 
lui-même inaugure cette nouvelle période d'une lutte sécu- 
Ijaire, ce retour offensif de l'Orient. Lui qui, au début de 
son règne, s'était présenté comme le dernier champion 
couronné des revendications helléniques, se métamor- 
phose, vers son déclin, en un vrai monarque oriental, en- 
touré d'eunuques, de femmes et de têtes coupées, menant à 
la guerre, au lieu de phalanges compactes, des nuées 
d'archers aux flèches empoisonnées et de hardis cavaliers 
aux évolutions déconcertantes, faisant appel, enfin, au 
fanatisme religieux pour tirer de leur léthargie et soule- 
ver sous les pas de l'envahisseur italien toutes les vieilles 
nations de l'Asie, échelonnées depuis le pied du Caucase 
jusqu'aux rives du golfe persique. Ainsi, d'un côté, Mithri- 
date est le dernier successeur légitime d'Alexandre, de 
Pyrrhus et de Persée; de l'autre, il annonce Orode et Chos- 
roès, et prépare de loin Mahomet. 



XII 



PRÉFACE. 



Une troisième conséquence de la longue crise mithri- 
datique fut d'accélérer le changement des institutions de 
Rome. L'expérience de ces quarante années de guerre mon- 
tra à nu rinsuffisance de ces institutions, politiques aussi 
bien que militaires. Le remplacement annuel des généraux 
et des gouverneurs, la limitation de leurs commande- 
ments à une province déterminée, l'absence d'armées per- 
manentes, la direction des troupes confiée à des avocats de 
la veille, celle de la politique étrangère abandonnée à la 
majorité flottante d'une assemblée vénale, tout ce legs 
d'un passé mal compris s'écroula sous la pression des né- 
cessités urgentes, en présence d'un péril sans cesse renais- 
sant qui enveloppait et menaçait à la fois tant de provinces. 
Trois fois Rome dut armer ses généraux, chargés de 
défendre ou de reconquérir son empire oriental, de pou- 
voirs exceptionnels, qui contrastaient par leur étendue ter- 
ritoriale, leur plénitude et leur durée, avec tout ce qu'on 
avait vu jusqu'alors; deux de ces chefs, au retour de leurs 
campagnes victorieuses, n'eurent qu'à tendre la main pour 
cueillir l'empire de leur patrie. Ainsi les trois grands 
adversaires de Mithridate, Sylla, Lucullus, Pompée, re- 
présentent autant d'étapes vers la monarchie militaire, 
devenue la forme nécessaire du gouvernement du monde, 
et qui triomphera définitivement avec César et Auguste. 
L'empire fut le résultat aussi bien de l'extension démesurée 
de la domination romaine que de l'anarchie intérieure et 
des luttes implacables des partis. 

Telles furent les trois conséquences capitales de la dé- 
faite de Mithridate : absorption complète de l'hellénisme 
dans l'empire romain , réveil de l'antagonisme national et 
du vieux duel de l'Orient et de l'Occident, transformation 



PRÉFACE. 



XIII 



des institutions politiques de Rome. Il ne reste plus à si- 
gnaler, dans cette brève esquisse, qu'une conséquence loin- 
taine, peu aperçue, mais non moins importante, des vic- 
toires qui marquèrent les débuts du roi de Pont. 

A la fin du second siècle avant notre ère, les précieux 
germes de civilisation que les colons helléniques avaient 
semés su'r la rive septentrionale de la mer Noire parais- 
saient sur le point d'être étouffés sous Tavalanche des peu- 
ples du Nord. Ce sera l'éternel honneur de Mithridate Eupa- 
tor d'avoir, à l'aurore de son règne, prêté l'oreille à l'appel 
désespéré des Grecs de Crimée, d'être venu à leur aide et 
d'avoir opposé une digue au flot montant de la barbarie. 
Cette expédition n'eut pas seulement pour résultat de pro- 
curer aux connaissances géographiques des Grecs une ex- 
tension dont se félicite Strabon : grâce à elle, Chersonèse 
et Panticapée, ces sentinelles perdues de la civilisation au 
seuil de la Scythie, furent enfin relevées; grâce à elle, deux 
foyers de lumière continuèrent à brûler, dans les ténèbres 
cimmériennes, d'un éclat modeste, mais utile, pendant 
toute la durée de l'empire romain et même au delà. Pan- 
ticapée devait succomber sous l'assaut des Huns, mais 
Chersonèse, devenue Cherson, survécut jusqu'à la fin du 
dixième siècle, « vedette avancée de l'empire vers le Nord, 
pied à terre des Byzantins dans le monde scythique, œil 
toujours ouvert sur les mouvements de la Sarmatie,... per- 
pétuant dans le monde du moyen âge les traditions du 
vieux génie hellénique (1) ». Ce fut dans les murs de cette 
ville, sauvée jadis par Mithridate, que le Clovis russe, 
Vladimir, conquis par sa conquête, reçut le baptême, et 
ce jour-là, si l'on peut dire, naquit l'âme de la Sainte 

(1) Rambaud, Constantin Porphyrogênète , p. 487-491. 

h 



XIV 



PRÉFACE. 



Russie. C'est ainsi que par delà les siècles et les races 
Mithridate donne la main à Pierre le Grand , le souverain 
moderne dont le caractère présente le plus d'analogies 
avec le sien. 

J'en ai dit assez, je pense, pour faire comprendre, sans 
les surfaire, l'intérêt et l'importance de mon sujet, pour 
montrer que le règne de Mithridate fut, à bien des égards, 
une des époques décisives, un des points tournants de 
l'histoire ancienne. Cet épisode si curieux, placé comme 
à cheval sur deux grandes périodes historiques, ce royaume 
composite, dernière incarnation politique de l'hellénisme, 
où se mêlent, se combattent et se réconcilient tant d'élé- 
ments hétérogènes, n'ont jamais fait l'objet d'une mono- 
graphie sérieuse : Mithridate n'avait pas trouvé de biogra- 
phe dans l'antiquité, il n'en a pas trouvé davantage de 
nos jours (1). Sans doute, les historiens de Rome n'ont pu 
passer sans s'arrêter devant cette imposante figure; mais, 
en définitive, même les plus sagaces (2) ne l'ont étudiée 
que dans ses rapports avec l'histoire romaine, point de vue 
nécessairement étroit, qui risque de fausser les perspec- 
tives et de vicier les jugements. 

(1) On ne peut donner le nom de biographie aux essais informes ou inachevés de J. E.. 
WOLTERSDORF, Commeutatio vitam Mitliridatis M.per annos digestavi sistens (diss. Gœttingue, 
1813) ; de P. S. Frandseî^, Mithridates VI Eupator, Kœnig von Pontus, 4 Biicher (l^'' livre, 
seul paru, Altona,prog. 1847) ; enfin de SOURIAS, Histoire abrégée de Mithridate (en grec) 
dans le Pariiassos f juil. sept. 1878. L'article détaillé de Saint-Martin (^Biographie univei'- 
selle) est défiguré par l'emploi indiscret des prétendues sources arméniennes. L'excellent 
ouvrage de Ed. Meyer, Geschichte des Kœnigreîchs Pontos (Leipzig, 1879) s'arrête malheu- 
reusement au début des guerres mithridatiques. Ce livre a rendu inutile la compilation de 
J. FoY Vaillant, Achaemenidarum imperium, sive regum Ponti, Bospori et Bithi/niae his- 
toria adjidem numismatum accommodata (Paris, 1725, in-4o ; 1728 in-S^) et la thèse de F. J. 
VoLPERT, De regno pontico ejusque prîncipibus ad regem usque 3Iithridatem VI (Miinster, 
1853). Cf. sur l'ouvrage de Meyer, A. von Gtjtschmid, Literarisches CentralUatt, 1880, n» 27. 

(2) Drumann, Niebuhr, Ihne, Neumann, Duruy et surtout Mommsen, que je me 
reprocherais de ne pas citer tout particulièrement en tête d'un ouvrage qui lui doit tant 
d'aperçus. 



PRÉFACE. 



XV 



J'ai tenté de replacer Mithridate au centre du tableau, 
de faire revivre, avec l'homme lui-même, tout le milieu 
qu'il a rempli pendant un demi-siècle de sa prodigieuse 
activité. L'entreprise était d'autant plus difficile que les 
documents dont je disposais étaient insuffisants, sujets à 
caution, éloignés, en général, de plus d'un siècle de l'é- 
poque de Mithridate et par suite rédigés dans un esprit hos- 
tile au plus grand ennemi de Rome triomphante. L'œuvre 
de reconstruction devait être précédée d'un long et pénible 
travail d'assemblage et de critique. Ai-je réussi dans cette 
triple tâche? C'est à d'autres d'en décider; tout ce que je 
puis affirmer, c'est que je n'ai négligé sciemment aucune 
source d'information, aucun indice qui pût me conduire à la 
découverte de la vérité. J'ai lu et relu tous les textes litté- 
raires, récits suivis ou fragments épars disséminés dans la 
vaste collection des auteurs anciens; j'ai dépouillé les re- 
cueils d'inscriptions et les publications périodiques qui les 
complètent; j'ai manié, étudié, classé toutes les médailles 
royales frappées dans le Pont et dans les pays voisins (1). 
Ces derniers monuments , si souvent négligés par les his- 
toriens, et qui fournissent cependant la base la plus solide 
à la chronologie, sans laquelle il n'y a pas d'histoire, 
m'ont paru si importants que j'ai consacré à leur discus- 
sion un ouvrage spécial; j'ai pu, dans le présent volume, 
enregistrer comme acquis à la science les résultats de ce 

(1 ) On trouvera rénumération et la discussion des sources de tout genre dans les trois 
sections de V Appendice , à la fin du volume. Dans le courant de cet ouvrage, les auteurs 
grecs sont ordinairement cités d'après la collection Didot, les auteurs latins et Dion Cassius 
d'après les derniers textes de la petite collection Teubner. Pour Appien, j'ai eu constamment 
sous les yeux l'édition Mendelssohn (Teubner, 1879), pour Licinianus l'édition dite de 
Bonn (Teubner, 1858), pour Obsequens et les Periochae de Tite-Live l'édition G. Jahn 
(Leipzig, 1853), pour Orose l'éd. Zangemeister (Vienne, 1882), pour les fragments de Sal- 
luste l'éd. Kritz (Leipzig, 1856), enftn pour Cicéron la 2^ édition d'Orelli, 



XVI 



PRÉFACE. 



travail (1). A la connaissance des documents j'aurais 
voulu joindre celle des lieux pour donner plus de couleur 
et de vérité à mes tableaux; des circonstances indépen- 
dantes de ma volonté ne m'ont pas permis de réaliser ce 
désir : de là une lacune dans mon information que je sens 
plus vivement que personne et que j'espère pouvoir com- 
bler un jour. En attendant, la lecture de récits de voyages 
a dû suppléer tant bien que mal à mon inexpérience per- 
sonnelle. 

Enfin, il va sans dire que j'ai tâché de voir tous les tra- 
vaux modernes, publiés en France ou à l'étranger, qui 
touchaient directement à mon sujet. Si je n'ai pas encom- 
bré le bas de mes pages d'un plus grand nombre de ren- 
vois à des dissertations érudites, c'est que, ou bien elles 
confirmaient le résultat de mes propres investigations , ou 
bien elles le contredisaient : dans le premier cas, j'ai 
préféré laisser la parole aux documents ; dans le second , 
j'ai trouvé superflu de faire l'avantageux et de triompher 
bruyamment des erreurs, grandes ou petites, commises 
par mes devanciers. 

Paris, mai 1890. 

(1) Trois royaumes de V Asie Mineure (Cappadoce^ Bithynie , Pont), Rollin et Feuardent, 
1888 (iii-80 de VII-208 p. avec 12 planches). Les principes et les résultats de ce travail 
ont été entièrement adoptés (en ce qui concerne la Bithynie et le Pont) dans le récent 
volume du Catalogue des monnaies grecques du Musée Britannique : Pontus, Papîilagonia, 
Bitliynia and the Kingdom of Bosporus , par Warwick Wroth (Londres, 1889), 



MITHRIDATE EUPATOR 



LIVRE PREMIER. 

LES ORIGINES. 
CHAPITRE PREMIER. 

ORIGINE DES MITHRIDATE (1). 

Vers le milieu de la Propontide, au fond d'une échancrure 
profonde du littoral asiatique , s'étage l'antique ville de Cios , 
aujourd'hui Ghio ou Ghemlik (2). Le golfe se prolonge, en quel- 
que sorte, par une rivière navigable, le Cios, qui a donné son 
nom à la ville; la rivière elle-même, longue de 12 kilomètres à 

(1) Principales sources pour ce chapitre : Diodore XV, 'JO ; XVI, 90; XX, 111. Ces rensei- 
gnements fragmentaires sur les premiers Mithridate , placés à leur date, dérivent probable- 
ment d'une liste dressée à l'époque où leurs descendants régnaient sur le Pont. (Cp. le 
fragment sur la Cappadoce, XXXI, 11). ) Diodore lui-même n'a pas bien compris ce dont il 
s'agit. Il prend Mithridate I"'" et Ariobarzane pour des rois , sans indiquer où ils régnent, 
mais en sous-entendant probablement que c'est sur le Pont. Ce n'est qu'au troisième pas- 
sage, XX, 111, emprunté à Hiéronyme de Cardie, qu'il marque la nature et l'emplacement 
de leur principauté. Dès l'époque de Polybe, on croyait à la légende répandue par les rois 
de Pont, que leur C( royaume » avait subsisté de tout temps, sous la suzeraineté des Perses ; 
les historiens postérieurs ont vainement tâché de concilier ce mensonge dynastique avec le 
fait certain de Vhégire de Mithridate Ctistès (voir l'aveu d'ignorajice d'Appien, Mith. 9). 
Cette contradiction insoluble a subsisté chez les modernes (Vaillant, Volpert, Clinton) 
jusqu'à ce que E. Meyer, Geschichte Pontos , ch. 4, ait soumis les documents à une critique 
sévère, dont les résultats s'imposent. 

(2) Pour la géographie ancienne de Cios, cf. Ps. Scylax, c. 93 (^Geog. minores, Didot, 
I, G8) ; Scoliaste sur Apollonius de Khodes I, 1177 ; Strabon XII, 4, 3 ; Pomponius Mêla 
I, 19,4 ; Pline V, 144; Eustathe sur Denys, Geog. minores, II, 359. 

MITHRIDATE. 1 



2 



LE BERCEAU DES MITHRIDAÏE. 



peine, sert d'émissaire au grand lac Ascania (Isnik-Gheul). A 
l'extrémité orientale du lac s'élevait Ancore, vieille métropole de 
la Phrygie, plus tard remplacée par Nicée; là, on n'est plus sé- 
paré que par un seuil assez bas du tleuve Sangarios, l'une des 
grandes artères de l'Asie Mineure (1). Il fut un temps peut-être 
où le Sangarios, venu de l'intérieur de la Phrygie, au lieu de 
faire un coude brusque vers le nord à la hauteur d'Ancore, con- 
tinuait sa course vers l'ouest et se jetait dans la Propontide au 
fond du golfe de Cios. L'affluent et l'émissaire du lac Ascania, 
le lac lui-même sont autant de témoins de cet ancien état de 
choses auquel mit fm quelque soulèvement géologique. Une ré- 
volution du même genre chassa, un peu plus tard, le fleuve 
d'une seconde embouchure qu'il s'était creusée plus au nord, là 
où le lac Sophon et le golfe d'Astacos (Nicomédie) répètent exac- 
tement la disposition de l'Isnik-Gheul et du golfe de Cios. Ces 
changements de lit du Sangarios, qui appartiennent à la dernière 
période géologique, pesèrent lourdement sur l'avenir des deux 
meilleurs ports de la Propontide, Astacos et Cios : débouchés 
naturels de la Bithynie et de la Phrygie hellespontienne, ils ne 
prirent cependant leur essor que le jour où les progrès de la 
civilisation eurent créé , à la place du fleuve évanoui , des routes 
d'art qui pussent servir de traits d'union entre la côte et les popu- 
lations de l'intérieur. 

Le port de Cios, sûr et profond, parfaitement abrité contre 
les vents du nord par la presqu'île montagneuse d'Arganthonios , 
où se localisa le mythe gracieux d'Hylas (2), était un entrepôt 
commode et une échelle toute désignée pour les navires qui tran- 
sitaient entre l'Hellespont et le Bosphore. Dès les temps les plus 
reculés, les Mysiens, habitants de la contrée environnante, y 
créèrent un établissement; ils en furent chassés par les Cariens, 
puis ceux-ci, à leur tour, par les Grecs d'Ionie. La légende at- 
tribuait la fondation de la colonie à l'un des Argonautes, compa- 
gnon d'Héraclès, ou à Héraclès lui-même (3); en réalité, Cios, 

(1) Elisée Reclus, Nouvelle Géographie, tome IX, p. 603, carte 82. 

(2) L'Hylas serait, d'après Pline, loc. cit., le nom d'un affluent du Cios (ou du lac?). 
Cp. Memnon, c. 41, où Ki'epo; est un lapsus pour Ktoç. 

(3) L'Argonaute Cios, d'après Strabon, loc. cit., Polyphème, d'après Apollonius de Rho- 
des, I, 1321, Nymphodore fr. 18 et Autocharis (F. H. G. II, 380), Héraclès, d'après les 
monnaies impériales de Cios (légende HPAKAEOVi: KTIITOÏ KIANQN). 



HISTOIRE DE CIOS AVANT LES MITHRIDATE. 



comme la plupart des villes de la Propontide, reçut ses colons 
de Milet (1). Elle se soumit aux Perses du temps de Cyrus; sous 
Darius, elle prit part à la grande insurrection ionienne, et le gen- 
dre du roi, Hyméas , dut la réduire par la force en 499 av. J.-C. (2). 
Après les guerres médiques, elle secoua de nouveau le joug avec 
l'aide d'Athènes, qui la compta désormais parmi ses tributaires; 
mais le chiffre modique de son tribut annuel, — mille drach- 
mes (3), — prouve que son commerce n avait pas encore pris de 
développement : Cios était éclipsée par sa puissante voisine, Cyzi- 
que. Quand l'empire maritime d'Athènes s'écroula, les Perses re- 
parurent à Cios : à quel moment précis, nous ne saurions le dire, 
mais ce fut sans doute pendant l'époque troublée qui suivit le 
traité d'Antalcidas qu'un de ces nobles Perses en quête d'aven- 
tures, tels qu'on en rencontrait alors sur les côtes de l'Asie Mi- 
neure (4), profita de l'anarchie générale pour s'emparer de Cios et 
y fonder une dynastie de tyrans (5). 

La famille des Mithridate, — car tel fut le nom le plus ordi- 
naire parmi les dynastes (G) de Cios, — était de très bonne 
noblesse perse. Elle rattachait son origine à l'un des six seigneurs 
perses qui se conjurèrent contre le mage avec Darius, fds d'Hys- 
taspe (7); plus tard, les prétentions ancestrales des Mithridate 

(1) Aristote dans les Fragmenta liist. yraec. de Millier, II, 1(51. Cios aurait été le chef 
.le la colonie milésienne. 

(2) Hérodote V, 122. Hyméas, gendre de Darius : V, IIG. 

(3) Voir les listes de tributaires à partir de l'Ol. 83, 4 (C. I. A. I, 236 suiv.). La quote- 
part de Pallas (1/60* du tribut) est de l(i drachmes 4 oboles. — Le tribut de Cios est 
égal à celui d'Éléa et l'on remarquera qu'Alexandre offrit à Phocion le choix entre ces 
deux ports. 

(4) Par exemple l'Asidatès de Xénophon, Anab. VII, 8, 0. 

(5) La date exacte ne saurait être déterminée. En 40G Ariobarzane (fils de Mithridate I*-'' ?) 
reconduit à Cios des ambassadeurs athéniens (Xénophon, Hell. I, 4, 7), mais il n'en ré- 
sulte pas nécessairement que Cios fût déjà redevenue perse. C'est à tort qu'on a allégué 
l'inscription C. I. A. II, n° 22 (cf. Le Bas-Reixach , pl. 35, II) de l'an 377/6 pour sou- 
tenir que Cios était entrée dans la seconde confédération athénienne; il faut lire "Ixioç et 
non Ki'oç (Koehler, C. I. A. II, n° 17, ligne 84 ; CrRTirs, Grîeckische Geschichte, 6* éd., III, 
p. 7 GO, note 17). 

(0) Avjvaaxeia, Diodore XX, 111; ailleurs, par anticipation ou inadvertance, êaaiXsi'a 
(XV, 90; XYI, 90). 

(7) Polybe V, 43, 2; Diodore XIX, 40; Florus I, 40 Halm; De vit: ill. c. 76. Cp. les 
prétentions de Rhœsacès et Spithradate (Diodore XVI, 47) et celles des futurs rois de 
Cappadoce (Diodore XXXI, fr. 19). Comme le premier Mithridate connu est fils d'Oronto- 
bate (Favorinus chez Diogène Laërce III, 20) , la famille se rattachait sans doute à l'Oron- 
tobate (mss. NopovSaéàxri;) que Ctésias (fr. 29, 13 Millier) nomme parmi les sept con- 
jurés. Ce nom ne se trouve d'ailleurs ni dans la liste d'Hérodote, ni dans celle des inscriptions 



4 



DESCENDANCE DES MITHRIDATE. 



grandiront avec leur fortune, et leurs descendants, les rois de 
Pont, feront figurer Darius et Cyrus lui-même à la racine de leur 
arbre généalogique (1). 

Les grandes familles perses, à qui Darius devait son élévation, 
avaient obtenu dans l'empire des Achéménides une situation 
privilégiée à plusieurs égards : préséance à la cour, juges spé- 
ciaux, droit exclusif de donner au grand Roi des épouses légi- 
times (2). Nul doute qu'à ces privilèges honorifiques ne s'ajou- 
tassent, pour les membres de ces puissantes maisons, de hautes 
charges administratives, parfois même des dotations territoria- 
les, de véritables apanages héréditaires (3). Toutefois nous ne 
pouvons pas désigner avec certitude, dans la liste des satrapes 
connus avant le iv^ siècle, des ancêtres des futurs rois de Pont (4) : 
c'est avec la fin de la monarchie perse que les Mithridate entrent 
réellement dans l'histoire. 

C'était une race fortement trempée, à la fois souple et énergi- 
que, et qui se montra dès le début, comme plus tard sur un plus 
grand théâtre, avide de conquêtes et passionnément éprise de la 
civilisation hellénique, malgré son orgueil de race iranien. Le 
premier dynaste connu, Mithridate, fils d'Orontobate, offre à l'A- 
cadémie d'Athènes une statue de Platon, œuvre de Silanion (5); 

de Behistoun, mais on sait que Ctésias a nommé les fils à la place des pères (Hammee, 
Wiener Jahrbûcher, IX, IG) ;on peut donc admettre que les Mithridate descendaient de X... 
(Aspathinès ?), père d'Orontobate. 

(1) Salluste fr. II, 53 Kritz (chez Ampélius c. 30) ; Trogue Pompée chez Jus- 
tin XXXVIII, 7; Appien, Mith. 9; 112; Tacite, Ann. XII, 18. Salluste dérive les Mithri- 
date d'Artabaze ( Artabazane ?), fils de Darius. Florus combine maladroitement les deux 
généalogies : rcx... Artahazes, a septem Pe7-sis oriundus. Cette prétention ne date probable- 
ment que de Mithridate Eupator, puisqu'on n'en trouve encore aucune trace chez Polybe. 

(2) Livre cPEsther I, 14; Eschyle, Perses, 9ÔG-G0; Hérodote III, 83-4; Platon, Lois, 
p. 695 c (exagéré). 

(3) Telle aurait été, par exemple, l'origine de la fortune des Ariarathides (Polybe, fr. 
inc. 10 Didot). Cp. pour d'autres dotations de ce genre (en faveur de réfugiés hellènes) Cté- 
sias, fr. 29, 52; Thucydide I, 138 ; Xénophon, Anab. VII, 8, 8-9; Hell III, 1, G. 

(4) C'est ainsi qu'on a rattaché à notre famille, sans preuves suffisantes, le MirpaocxT-/];, 
fils d'Oudiastès, satrape d'une province qui n'est pas désignée, au début du règne d'Ar- 
taxerxès Mnémon (Ctésias fr. 29, 57) ; le Mithridatès, ami de Cyrus le jeune (Xénophon, 
Anab. II, 5, 35, etc.); le Mithridatès, gouverneur de Cappadoce-Lycaonie au moment du 
passage des Dix Mille (Ps. Xénophon, Anab. VII, 8, 25), etc. Le nom est trop commun 
pour qu'on puisse s'arrêter à ces identifications. 

(5) Favorinus, chez Diogène Laërce, III, 20, où il faut corriger ô 'Poôogàto'j en 'Opov- 
ToêâTou. Cf. MiCHAELis, Zur Zeitbestimmung des Sihinions, dans les Mélanges Curtius, Ber- 
lin, 188-1, p. 105. 



MITHRIDATE, FILS D'OROiNÏOBATE, ET ARIOBARZANE. 



il se lie d'amitié avec le platonicien Cléarque, banni de sa ville 
natale Héraclée, et cherche de concert avec lui à s'emparer 
de cette florissante cité (1). Son successeur, Ariobarzane (363- 
337 av. J.-C.) (2), témoigne les mêmes goûts et les mômes ap- 
pétits : il se fait élever une statue à Ilion (3) , il est Fami des 
Lacédémoniens Antalcidas et Agésilas , de l'Athénien Timothée ; 
un jour même, comme son collègue Oronte, il se fait recevoir 
citoyen d'Athènes ainsi que ses trois fils. Sa carrière politique 
fut longue et aventureuse. Entré de bonne heure au service du 
grand Roi, il succéda à Pharnabaze comme satrape de la Phrygie 
hellespontienne. En cette qualité, il prit bientôt des allures indé- 
pendantes, et vers la fin du règne d'Artaxerxès Mnémon, quand 
l'empire perse craquait de toutes parts, il entra dans la grande 
rébellion des satrapes des provinces maritimes. La lutte dura 
de longues années, mais Ariobarzane, mollement soutenu par 
ses alliés athéniens, qui reculaient devant la lutte ouverte avec 
le grand Roi, finit par succomber, comme tous ses complices. 
Son propre fils, Mithridate II, le livra pour une forte somme, et 
le vieux satrape périt sur la croix (4). 

Le second Mithridate n'en était pas à son coup d'essai. Jeune 
encore, il s'était rendu célèbre par le meurtre d'un plus grand 
rebelle, le satrape de Cappadoce, Datame (5). Sa deuxième 

(1) Justin XVI, 4-5 ; Élien fr. 380, Didot ; Suidas s. v. KXsapxo;- I^e Grec joua au plus 
fin avec le Barbare; une fois maître d'Héraclée, il attira Mithridate dans un guet-apens et 
ne le relâcha que moyennant rançon. 

(2) Les dates sont données par Diodore XVI, 90. Celle de la mort paraît en contra- 
diction avec les indications d'Harpocration s. v. 'Apioêap!;àvy,ç et deTrogue Pompée, prol. 10, 
qui placent la défaite d'Ariobarzane sous Artaxerxès Mnémon (mort au plus tard en 350 
av. J.-C). Mais Ochus s'appelait aussi Artaxerxès et il a pu y avoir une confusion; d'ail- 
leurs la date de la défaite n'est pas nécessairement celle de la mort. L'allusion de la Cyro- 
jiédîe (VIII, 8, 4) à la mort d'Ariobarzane ne peut pas servir pour la fixation de la date, 
car ce paragraphe est certainement interpolé. 

(3) Diodore XVII, 17, G. Alexandre la vit tombée de son piédestal. 

(4) Pour le rôle politique d'Ariobarzane , cf. Xénophon , Hell. I, 4, 7 (en 406 ; s'agit-il 
bien de lui?) ; V, 1, 28 ; VII, 1, 27 ; Agésilas, II, 26 ; Démosthène, Pio Rhod. 9 ; In Aristo- 
crat. 141 et 202 ; Diodore XV, 70 et 90 ; Nepos, Timothéej 1 ; Datame, 2, 5 ; Trogue Pompée 
prol. 10 ; Polyen VII, 26. Pour sa fin : Ps. Xénophon , Cyrop. VIII, 8, 4 ; Aristote 
Polit. V, 8, 15 ; Harpocration s. v. 'AptoêapJfdvYi; (lire 'ApTa^ép^ou au lieu de Eep^ou) ; Va- 
lère Maxime IX, 11, ext. 2. Il était bien prae/ectus Ilellesponti, comme l'appelle Trogue 
Pompée, et non pas satrape de Phrygie (Diodore), ni à plus forte raison prae/ectus Lydiae 
et loniae totiusque Phrygiae (Nepos). Cf. Krumbholz, De Asiae minoris satrapis persicis , 
(Leipzig, 1883), p. 71-73, qui distingue d'ailleurs à tort deux Ariobarzane. 

(5) Nepos, Datame, 10; Polyen VII, 20. 



r> MITHRIDATE II DE CIOS. 



trahison acheva de le mettre bien en cour et lui valut les domaines 
de son père; mais Athènes rougit d'un pareil citoyen, Aristote 
le flétrit, et quelques années après, quand Alexandre conquit 
TAsie, il dépouilla le parricide et rendit à Cios la liberté. La 
multiplication des rapports entre les deux continents, conséquence 
de la conquête macédonienne , profita singulièrement à la vieille 
cité milésienne. Le commerce porte alors jusqu'en Phénicie ses 
beaux statères d'or (I) , et si Phocion refuse les revenus de ses 
douanes (2) , Aristote ne dédaigne pas de commenter sa consti- 
tution (3). 

Cependant Mithridate n'avait pas renoncé à l'espoir de recou- 
vrer l'héritage de son père, et la mort d'Alexandre lui en rouvrit 
le chemin. Pour réussir, il ne lui fallut que deux apostasies de 
plus. Les successeurs d'Alexandre n'avaient pas tardé à apprécier 
son expérience militaire et ses talents politiques; il en profita 
pour battre monnaie avec son épée. Il se rallia d'abord à la cause 
de la famille royale et combattit pour elle aux côtés d'Eumène (4). 
Puis, son patron vaincu, il suivit la fortune et se tourna vers An- 
tigène. Non seulement le premier roi d'Asie lui rendit Cios, à 
titre de fief, ainsi que la ville mysienne de Cariné (5) , mais en- 
core il fit de lui son confident le plus intime; le fils du vassal fut 
élevé avec le fils du suzerain. Tout semblait promettre à ce vieil- 
lard, chargé de gloire et de crimes, une fm tranquille, mais il 
était dit que cette vie, inaugurée par la trahison, s'achèverait de 
même. En 302 av. J.-C, l'ambition d'Antigone, croissant avec ses 
succès, réunit contre lui, dans une coalition suprême, ses an- 
ciens compagnons d'armes, Cassandre, Lysimaque, Séleucus et 
Ptolémée. Mithridate flaira la défaite et chercha à s'entendre se- 
crètement avec Cassandre; mais Antigone fut informé de ses in- 
trigues. Plus tard on raconta que le vieux roi d'Asie avait été 

(1) Waddington, Mélanges de numismatique, 2^ série^ p. 40. Il existe aussi des drach- 
mes de cette époque. Les bronzes à la tête mitrée sont probablement un peu plus an- 
ciens et attestent la domination perse. 

(2) Plutarque, PhocioK, 18 ; Élien, Hist. var. I, 2;). 

QV) Ktàvwv -KOAiTs-ia : Scoliaste sur Apollonius I, 1177; Photius, cod. Kil. (Millier, F. 
H. G. II, 1()1.) 

(4) Diodore XIX, 40. 

(.")) Diodore XX, 111, avec la correction de L. Dindorf (xal Ka&îvr,; au lieu de xal 
'AppivYiç des mss.). Il y a deux villes du nom de Cariné, Tune à Tintérieur de la Phrygie 
(Pline V, 145) dont le site exact n'est pas connu, l'autre sur la côte de Mysie, en face de 
Lesbos (Hérodote VII, 42; Pline V, 122). C'est probablement de la seconde qu'il s'agit. 



HÉGIRE DE MITHRIDATE CTISTÈS. 



7 



averti par un songe prophétique : il se vit ensemençant un champ, 
(Voii germait une moisson d'or que Mitliridate emportait vers le 
Pont-Euxin. Dénonciation ou pressentiment, les antécédents du 
vieil aventurier autorisaient tous les soupçons, excusaient toutes 
les sévérités. La mort de Mitliridate fut décidée : les sicaires 
d'Antigone legorgèrent aux portes de sa capitale. Cios redevint 
pour un siècle une florissante république (1). 

Antigone aurait voulu se défaire du fils en même temps que 
du père; mais l'amitié de Démétrius Poliorcète sauva son jeune 
camarade. Lié au secret par un serment solennel, Démétrius eut 
une inspiration touchante, et sut concilier sa parole et son affec- 
tion. Il prit à part son frère d'armes et traça sur le sable, avec la 
pointe de sa lance, ces simples mots : « Fuis, Mithridate! » Le 
jeune Perse ne se fit pas répéter l'avis. La nuit môme, il montait 
à cheval avec six compagnons et gagnait d'une traite les mon- 
tagnes de la Paphlagonie. Là il était en sûreté; mais bientôt la 
nature du pays et des habitants, l'éloignement des armées macé- 
doniennes occupées à s'entr'égorger, la bataille d'Ipsus où suc- 
comba la fortune d'Antigone, réveillèrent son ambition hérédi- 
taire. A la place de la principauté qu'il avait perdue, pourquoi, 
lui aussi, ne se taillerait-il pas un royaume comme ses voisins Zi- 
poetès le Bithynien et Ariarathe de Cappadoce? Dès lors il forti- 
fia la bourgade de Cimiata, blottie dans les gorges de l'Olgas- 
sys (2). De cette place d'armes il rayonna des deux côtés du 
Halys, appelant à lui les Paphlagoniens , qui frémissaient sous 
un joug nouveau , et les Cappadociens , chez qui la domination 

(1) Diocîore XX, 111; Plutarque, Démétrius , 4 ( = Apophtegm. Reg. Antigon. 18); Stra- 
bon, chez TertuUien, De anima, 4G ; Appien, Mith. 0; Liicien, Macrob. 13. Tous ces récits, 
qui dérivent d'Hiéronyme de Cardie (nommé par Lucien), sont embarrassés par la confusion, 
plus ou moins complète, qu'ils font entre Mithridate le père et son fils. Plutarque dit que 
le jeune Mithridate et Démétrius Poliorcète avaient à peu près le même âge : cette asser- 
tion est incompatible avec celle de Lucien (Hiéronyme) qui fait mourir Mithridate à l'âge 
de 84 ans. En effet, comme sa mort se place en 2G6 (Diodore XX, 111), sa naissance re- 
monte à 350 ; or Démétrius naquit en 338 (Plut. Démet. ô2). Il faut donc ou que Plutarque se 
soit trompé, ou, ce qui est plus probable, que Pseudo-Lucien, comprenant mal Hiéronyme, 
ait confondu l'âge du père avec celui du fils. L'âge de 84 ans concorde très bien avec ce 
que nous savons de la vie du père. — Eustathe , sur Denys V, 805 (Miiller, Gcog. min. 
Il, 359), dit que Cios fut détruite par Démétrius ; mais ce témoignage isolé est suspect : le 
commentateur aura probablement écrit Démétrius pour Philippe, fils de Démétrius II, qui, 
en effet, détruisit Cios en 201. En 250, Cios était florissante (Memnon, 22). 

(2) Strabon XII, 3, 51. 



8 



FONDATION DU ROYAUME DE PONT. 



perse avait laissé de vivaces souvenirs. En peu d'années le pros- 
crit passa chef de bandes, le bandit, roi. A Fest, il conquit le 
bassin de Flris, au nord les fertiles plaines qu'arrose l'Amnias. 
En 281, Héraclée, Clialcédoine et Byzance, menacées par Séleu- 
cus Nicator (1), recherchèrent Falliance de Mithridate; Tannée sui- 
vante , lorsque le dernier des grands diadoques fut tombé sous le 
poignard d'un assassin, le banni de Cios ceignit à son tour le ban- 
deau royal (2). 

Quand les généraux macédoniens, épuisés par leurs luttes sté- 
riles pour la toute-puissance , se résignèrent au partage et regar- 
dèrent vers les pays de FEuxin, ils durent s'incliner, non sans 
regret, devant les faits accomplis : dans la Cappadoce de FEuxin, 
comme dans la Cappadoce du Taurus, comme dans la Bithynie, un 
nouvel État souverain venait de naître avec lequel il fallait désor- 
mais compter (280 av. J.-C). 

(1) Memnon, 11. 

(2) Mithridate est appelé roi par Diodore, Memnon et Lucien, et nous avons de lui un 
statère d'or, aux types d'Alexandre, où il prend ce titre (voir mes Trois royaumes de l'Asie, 
Mineure, pl. X, 1). La date est fournie par Syncelle (523, 5 et 593, 7) qui assigne au 
royaume de Pont une durée de 218 ans : le terminus ad querti est sans doute l'année (53 
av. J.-C. (mort de Mithridate Eupator). L'ère des monnaies pontiques et bosporanes n'a 
rien à voir ici; elle est em.pruntée à la Bithynie, comme je l'ai démontré ailleurs (Trois 
royaumes, p. 122-138). 



CHAPITRE II. 



LE POM AVANT LES MITHRIDATE (1). 

Les contrées où Mithridate Ctîstrs, « le Fondateur », venait 
d'improviser, comme par hasard, un royaume destiné à un bril- 
lant avenir, constituent, dans leur ensemble, le rebord septentrio- 
nal du plateau anatolien. Elles se composent essentiellement de 
deux parties : un éventail fluvial, — le bassin de Tlris et les vallées 
adjacentes, Lycos, Amnias, — qui occupe le centre de la région, 
et une bande littorale qui s'allonge, comme une paire d'ailes effi- 
lées, de part et d'autre de ce noyau central, entre la crête des 
Alpes pontiques et la mer Noire : à l'ouest du Halys, la côte pa- 
phlagonienne; à l'est du Thermodon, la cote du Paryadrès. Éven- 
tail fluvial et zone maritime forment ensemble comme le gla- 
cis d'une forteresse dont le terre-plein est le plateau cappadocien 
et galate; mais entre le glacis et le terre-plein, quel contraste 
saisissant à tous égards : relief du sol, régime des eaux, climat 
et productions ! 

Le plateau central de l'Asie Mineure, qu'on a si justement 
appelé un Iran en miniature (2), est une haute plate-forme, 
presque entièrement unie, où se dresse seulement, vers le sud- 

(1) Pour la géographie physique et économique du Pont dans l'antiquité, voir surtout 
Strabon XII, 3, complété, en ce qui concerne la côte, par les périples (Pseudo Scylax = Geo- 
graphi graeci minores , ed. Miiller, I, 15 suiv.; Pseudo Scymuus = ib. 196 suiv. ; Arrien, 
ib. 370 suiv. ; Périple anonyme, ib. 402; Marcien d'Héraclée, ib. 563). Il faut aussi con- 
sulter les voyageurs modernes (notamment Ainsworth, Hamilton, G. Perrot, Tchi- 
hatcheff) et les ouvrages systématiques (Mannert, Cramer, Kiepert, etc.), tout par- 
ticulièrement RiTTER, Allgemeine Erdhunde , tome XVIII, et É. Reclus, Géographie 
universelle, tome IX. Les cartes les plus commodes sont celles de Kiepert (^Atlas antiquus; 
Asia minor in usum scholarum, carte murale; carte de l'empire ottoman en Asie). Pour 
l'ethnographie : Gelzer, Kappadokien und seine Einwohner dans Zeltschrift fiir dgyptische 
Sprache, 1875, p. 11; E. Meyer, Geschichte Pontos, et art. Kap2)adokien dans l'Encyclo- 
pédie d'Ersch et Gruber. Pour l'histoire du Pont jusqu'à la conquête d'Alexandre, les 
textes, très disséminés, ont été réunis en partie dans les histoires de l'antiquité de Duncker, 
Lenormaxt, Maspero, Meyer, et dans les histoires grecques de Curtius, Grote et 
BusoLT. Les monographies seront citées chemin faisant. 

(2) Curtius, Hist. gr. I, p. 6. 



10 



ASPECT PHYSIQUE DE LA CAPPADOCE PONTIQUE. 



est, le cône isolé de FArgée. La région pontique, au contraire, 
est un des pays les plus montagneux du globe; les véritables ac- 
cidents de terrain y sont les plaines : vallées élargies , bassins 
lacustres desséchés, conquêtes alluviales des fleuves. A l'ouest, 
les chaînes de la Paphlagonie, parallèles entre elles et à la côte, 
enferment les petits bassins des affluents de gauche du Halys. A 
Test, deux hauts remparts, Paryadrès et Scydisès, courent, 
l'un le long du littoral, vis-à-vis du Caucase, l'autre à l'inté- 
rieur, où il prolonge l'Anti-Taurus (1); ces deux chaînes, dont 
quelques pics dépassent 3,000 mètres, dressent entre l'Arménie 
et TAnatolie une véritable barrière, et couvrent de leurs ramifi- 
cations tout le bastion nord-est de la péninsule. Au centre, enfin, 
la contrée si improprement désignée sous le nom de <■< plaine 
de l'Iris » offre en réalité l'aspect d'une pièce d'étoffe capri- 
cieusement froissée; c'est une succession de plateaux mame- 
lonnés, de croupes irrégulières et de chaînons isolés (Lithros, 
Ophlimos, Scotios) entre lesquels des rivières sinueuses tracent 
leurs filets verts, azurés ou rougeâtres. 

Peu mouvementé, le plateau central est encore plus mal arrosé, 
sauf vers ses extrémités. Plusieurs de ses rivières, trop faibles 
pour atteindre la mer, se perdent dans des lacs ou des marécages ; 
les autres viennent grossir le Halys , le fleuve le plus long de la 
péninsule, mais aussi le plus triste et le plus inutile : point de 
pêcheries , point de batellerie pour animer ses eaux saumâtres et 
ses bords escarpés; c'est un long fossé, ce ne fut jamais un trait 
d'union. Bien différente la région pontique. Grâce à son enceinte 
de hautes montagnes, elle est littéralement sillonnée de rivières. 
La plupart, qui naissent du revers septentrional de la chaîne cô- 
tière ou la contournent vers ses extrémités (Billéos, Acampsis), 
ne sont , il est vrai , que de courts et violents torrents ; mais ces 
torrents fécondent leurs vallées discrètes, et roulent parfois un 

(1) L'usage dès noms Paryadrès et Scydisès a été fixé par les géographes modernes ; chez 
les anciens ils sont employés avec peu de précision. Pour Strabon (XII, 3, 18), le Paryadrès 
est seulement la partie de la chaîne côtière qui borde au nord la vallée du Lycos et forme 
(( le flanc oriental )) (plus exactement N.-E.) du Pont. Les massifs orientaux, tant ceux qui 
courent entre l'Euphrate et les rivières pontiques, que ceux qu'on rencontre entre la côte, 
le Karchout et le Tchorouk (Kolat dagh, Parkhal), sont réunis sous l'appellation de 
Scydisès. Au delà de l'Acampsis (Tchorouk) commencent les monts Moschiques. Les mo- 
dernes ont à peu près interverti le sens de ces termes; ainsi pour Kiepert, c'est le Parkhal 
qui est le Parj^adrès par excellence. 



RIVIÈRES ET CLIMAT DU PONT. 



11 



volume d'eau singulièrement disproportionné à leur taille : tel le 
Thermodon, le fleuve légendaire des Amazones. L'importance 
stratégique des rivières du Pont égale leur importance économi- 
que; trois fossés concentriques, Halys, Iris, Thermodon, arrêtent 
successivement la marche de l'envahisseur venu de FOccident (1). 
L'Iris est la rivière pontique par excellence, l'artère maîtresse 
de la contrée. Sœur cadette du Halys, elle copie en raccourci les 
sinuosités de son cours, recueille le tortueux Scylax et l'abon- 
dant Lycos puis perce la chaîne côtière par d'âpres défdés, et 
se termine par un delta travailleur qui s'avance, de siècle en 
siècle, à la rencontre de celui du Halys, comme si les deux rivières, 
nées dans les mêmes montagnes, cherchaient à se rejoindre au 
fond du gouffre commun. 

Si l'on poursuit le parallèle entre les deux régions voisines au 
point de vue du climat et des productions naturelles, la supério- 
rité du Pont apparaît encore plus éclatante. La Cappadoce et la 
Galatie ont une atmosphère sèche , un climat continental , c'est-à- 
dire extrême ; aux courts étés torrides succèdent de longs hivers 
rigoureux, où rien n'arrête les bises glaciales. Aussi le sol 
maigre ne se prête-t-il guère à la silviculture , ni à la production 
des céréales; le pâturage, l'élève des chevaux et des moutons, 
telles furent de tout temps les ressources presque exclusives des 
habitants. Le Pont, au contraire, comme tout le « fe^à cheval 
anatolien », jouit d'un climat méditerranéen. Sur la côte paphla- 
gonienne, la plus exposée, le régime atmosphérique est encore 
celui de Byzance avec ses brusques écarts ; mais à partir du pro- 
montoire de Sinope , le rivage , en s'infiéchissant vers le sud-est, 
est protégé par le lointain paravent du Caucase. Les vents du 
nord et de l'ouest arrivent adoucis , saturés de vapeurs par leur 
passage à travers l'Euxin, et les pluies sont aussi abondantes 
que sont rares les gelées meurtrières : à Trébizonde, les oscilla- 
tions extrêmes du thermomètre ne dépassent pas 30 degrés. 
Le bassin de l'Iris n'est guère moins protégé par le Parya- 
drès. Déjà Strabon a noté que ce pays, situé au nord de la Cap- 
padoce, jouit cependant d'une température sensiblement plus 
douce (2) : l'olivier réussissait à Phanarée , au confluent des deux 
branches de l'Iris; il réussit encore à Amisos et à Sinope. 

(1) L'image est de Spiegel, Eranîsche Alterthumshunde (cité par Reclus, p. 4t>7). 

(2) strabon II, 1, 15; XII, 2, 10. 



12 



PRODUCTIONS AGRICOLES DU POxNT. 



Ce climat tempéré, humide, favorise Féclosion d'une végétation 
luxuriante. Encore aujourdliui la Cappadoce pontique, partout 
où le déboisement n'a pas accompli son œuvre fatale, est une 
des terres les plus verdoyantes de l'Asie. Encore aujourd'hui 
Amasia, Niksar, Tokat surgissent blanches au milieu de véritables 
corbeilles de fleurs, de fruits et de verdure. Dans tout le bassin 
de l'Iris, suivant les altitudes et les zones agricoles, on voit se 
succéder les gras pâturages, les emblavures dorées, les vigno- 
bles, les vergers, la forêt opulente. Le long de la côte paphla- 
gonienne règne une magnifique fourrure de conifères, qui 
fournissait, dans l'antiquité, les bois les plus estimés pour les 
constructions navales. En parcourant les plaines de Saramène 
et de Thémiscyre, Hamilton se croyait en Angleterre (1). Plus 
loin s'ouvre le Lazistan , vestibule étroit mais embaumé de l'A- 
sie Mineure : la patrie des fleurs et aussi, suivant le mot des 
indigènes, la patrie des fruits. « De la base au sommet, les 
collines, revêtues d'une couche régulière de terre végétale ou 
bien divisées en terrasses par des murs de soutènement, sont 
vertes de jardins, de prairies et d'arbres à feuillage persistant 
ou caduc. Les citronniers, les oliviers entourent les villes et 
les villages de la rive, et plus haut viennent les noyers au large 
branchage , les chênes ; de loin , les azalées et les rhododendrons 
éclatent en nappes rouges sur les pentes des montagnes (2). » 

Si l'on ajoute à ce brillant tableau agricole les pêcheries mari- 
times, d'une richesse incomparable, les chasses giboyeuses, les 
carrières et les mines du Paryadrès, on sera tenté de reconnaître 
dans le Pont le type du pays complet, se suffisant à lui-même. Sa 
situation commerciale n'est pas moins heureuse. Ses vallées flu- 
viales , ses ports sont les débouchés naturels non seulement de la 
Cappadoce, de la Galatie et de la Paphlagonie, mais encore de 
l'Arménie ; là aussi vient aboutir une des voies les plus courtes par 
où les produits de la haute Asie et de l'extrême Orient se sont 
acheminés de tout temps vers le bassin de la Méditerranée. 

Néanmoins, à ce pays si richement doué, il manquait, pour 
qu'une haute civilisation pût y naître de bonne heure, une qualité 
essentielle : des fenêtres largement ouvertes sur le dehors. Le 

(1) Hamilton, I, -286. 

(2) Keclus, IX, 336. 



DIFFICULTÉ DES COMMUNICATIONS. 



13 



Pont étouffe clans sa ceinture de montagnes, qui ne s'abaissent 
que vers la frontière méridionale, précisément celle d'où il pou- 
vait le moins attendre. Dans le pays même, la zone fluviale et 
la zone maritime, séparées par la barrière des Alpes pontiques, 
se tournent en quelque sorte le dos. Les rivières, qui devraient éta- 
blir le passage, ne sont navigables que vers leurs emboucliures ; les 
cols grimpent par des rampes difficiles et restent impraticables 
pendant une grande partie de Tannée. Le rivage lui-même n'est 
rien moins qu'accueillant. Point de ces indentations profondes, 
point de ces golfes ou de ces estuaires qui , dans l'Anatolie an- 
térieure par exemple, abrègent si heureusement les distances, 
amènent les navires jusqu'au cœur des pays de production. La 
côte , peu découpée , est ordinairement âpre et rocheuse , bordée 
de près par la chaîne pontique; vers les extrémités, les contreforts 
arrivent à ras du flot : la montagne, devenue falaise, supprime 
l'ourlet cultivable, parfois même le sentier littoral , et projette 
entre les ondulations rythmiques de la côte de hardis promon- 
toires, redoutés des marins. Les bons ports font défaut : la plu- 
part sont ensablés par les alluvions des torrents; les vents pré- 
dominants du nord-ouest infléchissent leurs goulets vers l'orient, 
les détournant en quelque sorte de l'Europe (1). Quant à la mer, 
elle mérite bien le nom d'« inhospitalière » que lui donnè- 
rent les premiers navigateurs grecs : partout les bancs de sable, 
les bas-fonds, les écueils perfides, les brusques tempêtes du 
nord guettent leur proie flottante ; il ne suffit pas ici que l'homme , 
marin ou colon, collabore avec la nature : il faut qu'il la dompte. 

Voilà pour la terre; voyons les hommes. 

Au moment de l'hégire de Mithridate Ctistès, les populations 
de la région pontique se divisaient en trois groupes, ayant cha- 
cun son habitat déterminé, sans compter les colons grecs, éta- 
blis dans les villes de la côte, et les Perses, nobles ou prêtres, 
répandus un peu partout. A l'ouest , entre le Parthénios (2) et le 
Halys (3), demeuraient les Paphlagoniens. Au centre, depuis le 

(1) Hamilton, I, 288. 

(2) Le Parthénios, limite occidentale des Hénètes (Paphlagoniens) : Strabon XII, 3, 8. 
Scylax c. 90 la place un peu à l'O., au fleuve Callichoros. Les Syriens du Parthénios 
(Hérodote II, lO-l) sont ou un lapsus, ou désignent les Mariandynes. 

(3) Le Halys limite orientale : Hérodote I, 72 ; Strabon XII, 1, 1 ; 3, 9, etc. Mais cette 



14 ETHNOGRAPHIE DU PONT AU IV" SIÈCLE AVANT J.-C. 



Halys jusqu'au Thermodon (1), les Cappadociens , fraction de 
la grande nationalité qui peuplait, outre le bassin de Flris (Cap- 
padoce pontique), le haut pays au delà du Halys jusqu'au pied 
du Taurus (Cappadoce taurique ou Grande-Cappadoce) : tout 
r<( isthme » de la péninsule (2) était le domaine de la langue 
cappadocienne. Enfin, à Test du Thermodon, jusqu'à l'Acampsis 
{Tchorouk), fossé de la Colchide (3), venait le groupe des tribus 
barbares du Paryadrès et du Scydisès. Le Périple du faux Scylax, 
le document le plus rapproché par l'âge de la fondation du 
royaume de Pont, énumère le long de cette côte, d'occident en 
orient, les peuplades suivantes : Chalybes ou Chaldéens, Tiba- 
rènes, Mossynèces, Macrons ou Macrocéphales, c'est-à-dire « hom- 
mes à grosse tête » (de leur nom indigène : Sannes ou Tzanes) ; 
plus loin les Béchires, les Ecéchires, sans doute identiques aux 
Choi d'Hécatée, enfin les Byzères. Les Mosques habitaient aussi 
à l'extrémité de la chaîne, à cheval sur les bassins de l'Acampsis 
et du Phase, mais ils ne touchaient pas à la mer. Quant aux Ma- 
res d'Hérodote et d'Hécatée (entre les Mossynèces et les Macrons), 
quant aux Colques et aux Driles de Xénophon (aux environs de 
Trébizonde), le Périple de Scylax ne les connaît plus : le tassement 
des tribus, l'absorption des peuplades les plus faibles dans des 
confédérations nouvelles avait sans doute déjà commencé (4). 

Tous les peuples qu'on vient d'énumérer, qui étaient-ils? d'où 
venaient-ils? quelle était leur langue, leur race, leur place dans 
la grande famille humaine? autant de questions auxquelles il est 
toujours difficile, souvent impossible de répondre. Tachons ce- 

limite n'était qu'approximative : sur la rive droite du Halys, des éléments paphlago- 
niens étaient mêlés à la population cappadocienne (Strabon XII, 3, 25). Même le long 
de la côte, la limite est flottante : Scylax la place à l'ouest du promontoire de Sinope, 
entre Tétracis et Stéphané ; Marcien et l'Anonyme, à (îO stades à l'est du promontoire, à 
la rivière Evarchos. Le nom même du promontoire Syrias semble donner raison à Scylax. 
Au reste, la limite des nationalités ne doit pas être confondue avec celle des dominations 
politiques, puisqu'à l'époque de Xénophon les Paphlagoniens s'étendent jusqu'au Ther- 
modon; c'est en ce sens que la source de Pline VI, 2 plaçait Amisos en Paphlagonie. 

(1) La limite était un peu à l'est du Thermodon : Scylax c. 89. 

(2) La Cappadoce, isthme de l'Asie Mineure : Strabon XII, 1, 3; Hérodote I, 72. 

(3) L'Acampsis, souvent confondu avec l'Apsaros, limite de la Colchide : Scylax c. 81. 

(4) Sur ces peuples du Paryadrès voir, outre les Périples, Strabon et les scolies d'Apol- 
lonius de Ehodes (livre II) : Hérodote III, 94; VII, 72; Xénophon, Anahase, IV-V; frag- 
ments d'Hécatée, d'Eudoxe et d'Éphore dans les Fragmenta hist. graec. de Didot. Ces textes 
ont été réunis par R. Hansen, De gentîbus in Ponto orientali habitantibus j diss. Kiel, 187(5. 



PAPHLAGONIENS, CAPPADOCIENS. 



pendant d'indiquer brièvement les résultats les plus vraisembla- 
bles qui se dégagent de nos maigres documents. 

Des Paphlagoniens, race robuste et grossière de cavaliers hardis 
et de patres amoureux de l'indépendance, nous ne savons rien, 
pas même leur nom national (1). Les noms propres, assez 
nombreux, qui nous sont parvenus, ont un caractère à part (2). 
En tout cas l'immigration des Paphlagoniens en Asie précéda 
celle des Bithyniens, car déjà le Catalogue des vaisseaux, qwi ignore 
les Thraces d'Asie, connaît les Paphlagoniens sur les rives fleu- 
ries du Parthénios (3). 

Les Cappadociens , au contraire, qui ont reçu leur nom des 
Perses (4), sont une race mixte, d'origine relativement récente. 
Dans sa composition sont entrés les éléments les plus divers : 
Énètes et Paphlagoniens le long de la cote et sur toute la rive 
droite du Halys inférieur (5), Maliènes dans le grand bastion natu- 
rel que dessine la courbe moyenne du fleuve (6); plus haut, 
au pied du mont Argée, des colonies ciliciennes (7), puis, au 
sud, deux grandes tribus jadis autonomes : Bagadaons dans la 
plaine (8) , Cataons ou Cataoniens dans les vallées de l'Anti-Tau- 
rus (9); enfin, au sud-est, entre la montagne et l'Euphrate, l'an- 
cien peuple de Milid (Mélitène). A cette liste, il faut encore ajou- 
ter sans doute quelques fractions des plus anciens occupants de 

(1) ITa^XaYÔvsç paraît bien une onomatopée (de TraçXàlla) , bouillonner, bredouiller) dans 
le genre de êàpêapoi, AéXeye;. Le seul mot connu de la langue est yaTYPO'» chèvre (Ni- 
costrate et Alexandre Polyhistor, chez Etienne de Byzance s. v.). 

(2) Noms propres paphlagoniens (Strabon XII, iî, 2.5) : Baya;, Biâda;, Alviair^ç, 
'Atwxviç (cod. 'PaxtoiYjç) , Zapôtox/]; , Tîêio; , TaTu;, ^ 0)i^a.rsyj- , Marj; (cod. Màvr/;). A 
cette liste il faut ajouter les noms de rois : Corylas, Otys ou Cotys, Thuys ou Thus, 
Py lé mène, Morzios. 

(3) Iliade II, 8ôl, suiv. Les Paphlagoniens paraissent avoir remplacé les tribus plus 
anciennes des Cancons (Strabon XII, 3, 5) et des Maviandynes : ces derniers possédaient 
autrefois Stéphané (Hécatée fr. 201). 

(4) Hérodote VII, 72 : oi ôà iûpoi ouxot Otto Ilepaétov KaTiTiaoôxai xaXeOvTat. Cf. Polybe, 
fr. inc. 10 Didot. 

(ô) Les Enètes n'étaient nommés que dans l'Iliade II, 801, qui fait venir 'Evstwv 
le chef des Paphlagoniens, Pylémène. Les uns y voyaient une bourgade voisine d'Aegialos 
(près d'Amastris), d'autres une tribu paphlagonienne qui après la guerre de Troie aurait 
émigré sur TAdriatique (!). Mais Hécatée de Milet (fr. 200 Miill.) et d'après lui plusieurs 
Alexandrins voyaient dans Énéta l'ancien nom d'Amisos. Cf. Strabon V, 1, 4; XII, 3, 8 
et 25. Paphlagoniens sur la rive droite du Halys : snprà, page 13, note 3. 

(6) Hérodote I, 72. Cf. VII, 72. 

(7) La préfecture de Mazaca conserva le nom de Cilicie : Strabon XII, 1, 4; 2, 7. 

(8) strabon II, 1, 15 ; XII, 3, 10. Etienne de Byzance s. v. 

(9) Strabon XII, 1, 2. 



16 



ÉLÉMENTS CIMMÉRlEiNS ET SÉMITIQUES. 



risthme cappadocien (Mosqiies et Tibarènes) (1), et surtout de 
nombreux débris des bandes cimmériennes qui, chassées de FA- 
natolie antérieure par les Lydiens, trouvèrent un refuge au delà 
du Halys : dans la Iradition juive et arménienne la Cappadoce 
tout entière est même désignée sous le nom de Cimmérie {Ga- 
rnir, Gomer) (2). 

Les Cimmériens, barbares descendus de la Crimée, probable- 
ment de souche aryenne, sont-ils, comme on Ta parfois prétendu, 
l'élément dominant dans cet étrange amalgame qui constitua la 
nationalité cappadocienne ? est-ce bien eux qui ont donné le ton 
à Tensemble, je veux dire la langue, les mœurs et les croyances? 
Je ne le pense pas. Ce rôle de centre de cristallisation paraît ap- 
partenir à un élément tout différent, au peuple que les plus an- 
ciens auteurs grecs appelaient Syriens, c'est-à-dire Assyriens, 
ou, pour les distinguer des Assyriens bronzés du midi, Leucosy- 
riens, « Ass3Tiens blancs (3) ». Leur domaine propre était la Cap- 
padoce pontique (bassin de l'Iris) et la presqu'île de Sinope, le 
« promontoire assyrien (4) ». D'après une tradition recueillie par 
Diodore, et que rien n'autorise à rejeter à priori, ces Assyriens 
blancs étaient en effet de véritables Assyriens, transplantés en 
masse par des conquérants scythes (5) : il s'agit peut-être de ces 

(1) Gelzer (art. cit.) va jusqu'à faire des Tibarènes la souche principale des Cappadociens : 
mais comment expliquer alors l'existence isolée de deux débris authentiques de ce vieux 
peuple? D'ailleurs les Tibarènes sont incirconcis (Ezéchiel c. 32, v. 26) à la différence des 
Leucosyriens (Hérodote II, 104). 

(2) Cimmériens à Sinope : Hérodote IV, 12 j Ps. Scymnus , v. 041 (avec des Thraces : 
Hécatée fr. 352 ; Etym. Magnum s. v.) ; à Héraclée : Arrien fr. 47 ; en Cilicie : Strabon I, 3, 
21. Leur roi Teuspâ est vaincu (en Cappadoce) par Asarhaddon : I Rawlinson, 45, 2, (5. 
Gomer = Kapoudakai : Targoum d'Ézéchiel c. 27. Pour les textes arméniens cf. P. de La- 
CtARDE, Mittheilungen , p. 211; KiEPERT, dans les Ahhandlungen de l'Académie de Berlin, 
1859, p. 203. Pour les traces de la religion cimmérienne (taurienne) dans les cultes des 
sanctuaires cappadociens, hifrà, IV, 1. L'opinion de M. Halévy (Renie des études Juives, 
1888), que les Cimmériens auraient été établis en Cappadoce depuis un temps immémorial, 
est réfutée par les textes mêmes qu'elle invoque. 

(3) Les plus anciens auteurs, en particulier Hérodote, se servent des noms Supioi, lOpoi; 
cependant Hécatée, fr. 194 , avait peut-être déjà Asuxôaupoi. Sur ce nom, cf. Strabon XVI, 1, 2 
et pour la statistique Noeldeke, 'ATOupioç, Supio;, Xupo;, dans V Hernies, V, 187 J, p. 443. 
Mais la conclusion de l'article, — le nom, comme celui de la Syrie elle-même, viendrait de 
ce que les Grecs trouvèrent les Cappadociens sous la domination assyrienne, — n'est pas ad- 
missible. 

(4) Périple anonyme c. 20; Marcien c. 1». Arrien appelle ce promontoire Lepté 
(Perip. 21). 

(5) Diodore II, 43, (>. — Arrien fr. 48. Miill. se contente de faire de Cappadox le 
fils de Ninyas. 



CAPPADOCIENS ET CATAONS. 



17 



Scythes, qui, au dire des auteurs grecs, inondèrent, sous leur 
roi Madyès, l'Asie Mineure vers la fm du vu^ siècle et y dominè- 
rent pendant vingt-huit ans (1). A Tappui de cette origine sémi- 
tique, que la disparition de la langue cappadocienne empêche de 
vérifier directement (2), on peut alléguer la physionomie des ra- 
res noms propres cappadociens qui nous sont parvenus (3) et 
les traces assez nombreuses de sémitisme dans la religion cap- 
padocienne (4). Au reste, à l'époque de Mithridate Ctistès, la fu- 
sion des divers éléments de cette nationalité composite n'était 
pas encore achevée : les Cataons notamment, race probablement 
aryenne (5), conservaient encore leur individualité distincte et 
étaient comptés par les géographes comme un peuple particu- 
lier (6). 

Quant aux tribus du Paryadrès, ce ne sont pas, comme il semble 
au premier abord, des montagnards autochtones, voués par la 
nature de leur territoire à une éternelle sauvagerie. La plupart, au 
contraire, représentent les débris d'anciennes races, jadis puissan- 
tes et établies dans la plaine, que le Ilot des invasions successives 
a refoulées peu à peu vers l'Acropole du Pont. Là, dans les petites 

(1) Hérodote I, 103-106. Cf. Strabon I, 21. 

(2) Un seul mot cappadocien a subsisté : vta^tç (cod. vris^îç, mais cf. l'ordre alphabé- 
tique) èv Ka'TiTuaôoxta yev6\i.evoç, |xïjç , ov o-vcioupôv tivs; Xéyoucrtv (Hésycbius). Sur la langue 
cappadocienne : P. de Lagarde, Gesammdte Ahliandlungen , p. 2Gô suiv., qui attache trop 
d'importance aux suffixes de noms de lieux en aajoç, '.a<J0^, yivyj et au calendrier iranien, 
emprunt tardif. Il conclut (comme Kiepert et E. Meybr) à une origine indo-européenne. 
Tablettes cunéiformes en cappadocien (?):Pinches, Proceedinffs of tliesocietij of biblical ar- 
rliaeology, 1881, p. Il et 28. 

(3) Les noms propres cappadociens actuellement connus (abstraction faite des noms em- 
pruntés, phrygiens, grecs, arméniens et surtout perses, qui sont en majorité dans l'aristocratie 
cappadocienne, et du douteux 'Aptéatoçde Xénophon, Cyrop. II, 1, 5) sont 1^ 'A^pvrjtç, nom 
de femme, iv^ siècle (Strabon XIV, 2, 17); 2^-5° Zabdès, Phosbias, Maiphatos, Pomrous 
dans les deux inscriptions récemment publiées par Hirschfeld , Sltzang.'ihevldite de TAca- 
démie de Berlin, 1888, p. 892 : n» 72 (Ebimi près d'Amasia ) Ail Iiparico 'Ap/^t'a; no[j.poùvToç 
y'; n° 73 (C. I. Gr. 4184, Comana pontique) ©socptXr] ZâêSriTOç <I>0(jgtavTO,-, yuvr] oï <I>i),o)(âpou 
Maicpàioy Xatpe. Zabdès rappelle Zabdas, général de Zénobie, et le nom Zabdos, qui s'est 
rencontré en Trachonitide (C. I. G. 4583). 

(4) Cf. infrà, IV, 1. 

(5) A cause du seul nom propre connu, Aspis (Nepos, Datam. 4. Zend : oçpa, cheval?) et 
du culte d'Apollon (Strabon XII, 2, 6). 

(G) Les Cataons forment un corps distinct des Cappadociens dans les dernières armées 
perses : Quinte-Curce IV, 12, 11-12. Plus tard, assimilation complète : Strabon XII, 1, 2. 
C'est à tort que Meyer, Geschichte Pontos, p. 14-15, conteste toute différence ethnique 
entre les Cataons et les Cappadociens. 

mithridate. 2 



18 



TRIBUS DU PARYADRKS. 



vallées bien délimitées que séparent, comme autant de cloisons, les 
rameaux de la cliaîne côtière, ces tribus, ne communiquant guère 
entre elles ni avec le dehors, se sont enfoncées de plus en plus dans 
la barbarie et ont conservé, pendant des siècles, avec leurs noms 
orginaires, leurs caractères distinctifs. La montagne est un musée 
de nationalités fossiles ; ses tribus alignées racontent à Thistorien 
les révolutions ethnographiques de la plaine , comme les strates de 
ses roches en racontent au savant les cataclysmes géologiques. 
C'est ainsi qu'on a pu reconnaître dans les faibles peuplades des 
Mosques et des Tibarènes, aux deux extrémités de la chaîne pon- 
tique, les restes de deux grandes nations sœurs (1) qui jadis, sous 
les noms de Mouski et de Tabali {Mescheq et Tubal de la Bible), 
avaient occupé une grande partie de l'isthme anatolien, jusqu'à la 
Cilicie (2) : comme pour mieux attester leur ancienne expansion, 
une fraction des Tabali, les Tibaranes, resta blottie dans le Taurus 
cilicien où Cicéron la rencontra au f siècle avant notre ère (3). 
De même , les Colques de Trébizonde (4) rappellent l'époque loin- 
taine où l'antique nation civilisée qui a donné son nom au bas- 
sin du Phase couvrait tout l'angle oriental de l'Euxin. Enfm 
Strabon savait encore qu'en pleine période historique les Armé- 
niens avaient chassé les Mossynèces et les Chalybes des provinces 
du haut Euphrate, Derxène et Carénitide (5). Xénophon rencon- 
tra des Chaldéens, c'est-à-dire des Chalybes (6), dans toute cette 
région; et le nom à' Ai^mênochalybes, qui désigna plus tard la popu- 
lation du nord-ouest de l'Arménie (7), trahit le mélange de na- 
tionalités qui dut s'y accomplir. 

(1) Les deux peuples sont ordinairement associés dans la Bible (Ezéchiel, 27, 32, 38; 
Isaïe II, G() ; Genèse X, 2 ; le nom de Mescheq dans Ps. 120 est sus^ject) et d'après Héro- 
dote VII, 78, ils avaient, en effet, même armement. 

(2) ^Tibarènes — Tubal, Mosques = Mescheq, identité reconnue d'abord par Bochaiît, 
rhaleg, III, 12. Josèphe^ Ant. jud. I, (!, 1, Tavait déjà pressentie pour les Mosques, mais il 
rapprochait à tort leur nom de celui de Mazaca. 

(3) Cicéron, Ad fam. XV, 4. 

(4) Xénophon, Anab. IV, 8, i) • 18, 20; V, 7, 2. Arrien (Perip. 15) ne les connaît peut- 
être qu'à travers Xénophon. 

(.3) Strabon XI, 14, 5. 

(()) L'identité des deux noms est reconnue par Strabon. Les anciens auteurs emploient 
de préférence XàXuêe;, mais XaAÔaioi (arm. Khalti) se trouve déjà chez Sophocle (ap. Etienne 
de Byzance s. v.). Origine scythique des Chalybes : Eschyle. Promêthée, 714; les Sept, 727. 
Faut-il reconnaître dans les Scythines de Xénophon Çbiab, IV, 7, 18 ; 8, 1) un autre 
reste des invasions scythiques? 

(7) Pline VJ, 10. 



LA CAPPADOCE AVANT L'ÉPOQUE ASSYRIENNE. 



19 



Toute la haute antiquité de la région pontique tient pour nous 
dans son ethnographie; l'histoire proprement dite est enveloppée 
d'un voile à peu près impénétrable. Si l'on laisse de côté la lé- 
gende inexpliquée des Amazones, localisée aux bords du Thermo- 
don, voici le peu que nous apprennent à ce sujet les monuments, 
les inscriptions assyriennes et, plus tard, les sources helléniques. 

Jusqu'à la fm du vni^ siècle avant notre ère, les Mosques et les 
Tibarènes étaient les peuples dominants au sud et à l'est de la 
Cappadoce, les Colques {Kaski?), les Chalybes, les Caucons et les 
Mariandynes au bord de l'Euxin. Dans le bassin du Halys et de 
l'Iris existait un État civilisé, probablement à constitution sacerdo- 
tale, qui a laissé dans les merveilleuses ruines de Boghaz Keid^i 
à'Eyouk, situés vers le foyer de l'ellipse décrite par le Halys, des 
preuves frappantes de ses relations avec l'Egypte, Babylone et les 
Hittites de la haute Syrie (I). Quel est le peuple à qui l'on doit ces 
monuments, espacés sur une durée de plusieurs siècles, depuis les 
sphinx gigantesques qui gardent l'entrée du palais d'Eyouk, jus- 
qu'au sanctuaire mystérieux de lasili Kala, avec ses Panathénées 
barbares peuplant un labyrinthe de rochers? J'y verrais volon- 
tiers l'œuvre de la nation des Matiènes. Hérodote les connaît en- 
core dans ces parages (2), et l'existence d'une autre branche de 
cette vieille race entre les lacs de Van et d'Ourmiah (3) atteste 
simplement son ancienne extension ou une migration forcée. 

Les monarques assyriens, particulièrement les Sargonides, eu- 
rent fréquemment à combattre les Mosques et les Tibarènes; ils 
finirent môme par les réduire à une sorte de sujétion, mais rien 
ne permet d'affirmer que leurs armées aient pénétré au delà du 

(1) Sur ces monuments, découverts dans notre siècle par Tkxieh et Hamiltox, voir 
surtout Pbrrot et Chipiez, Histoire du l'art dans l'antiquité, IV, 483-80 i. Mais la res- 
semblance avec l'art hittite a été quelque peu exagérée, ainsi que Taffinité de tous 
les monuments du même style répandus sur l'Asie Mineure (cf. G-. Hirsuhfeld, Pa- 
pJdagonische Felsengrœher, 1885; Die Felsenrelie/sin Kleinasien und das Volh der Hittiter , 1887). 

(2) Hérodote I, 72; cf. VIE, 72. — La Ptérie (Hérodote I, 7(5 ; Etienne de Byzance s. v.) 
paraît être plus voisine de l'Euxin. 

(3) Hérodote I, 202; III, 04; V, 40; 52; Hécatée fr. 188, 180 (où il signale Tidentité 
du costume matiène et paphlagonien) ; Polybe V, 44 ; Ératosthène, chez Sfcrabon XI, 8, 8. Le 
lac salé des Matiènes (Xanthus fr. 3, chez Strabon I, 3 , 4) ne peut être que le lac de Van ou 
d'Ourmiah. La Gazacène, district voisin d'Amasia (Strabon XII, 3, 25) a conservé probable- 
ment le nom d'une ancienne ville des Matiènes, homonyme de la future capitale de l' Atropa - 
tène (Strabon XI, 13, 3) qui était située sur le territoire des anciens Matiènes orientaux. 



20 CHANGEMENTS ETHNOGRAPHIQUES AU VIP SIÈCLE. 



Halys, ni à plus forte raison jusqu'aux bords de la mer Noire (1). 
Les longues incursions des Cimmériens et les Scythes, l'écrou- 
lement de l'empire assyrien, les progrès rapides des Lydiens et 
des Mèdes amenèrent un bouleversement complet des rapports 
politiques dans cette partie de l'Asie. A la fm de cette période 
agitée, les anciennes races ont disparu ou ont été refoulées dans 
la montagne; à leur place ont surgi des peuples nouveaux, volon- 
tairement émigrés ou transplantés par force. Les Paphlagoniens 
ont remplacé à l'ouest du Halys les Hénètes et les Caucons (2) ; les 
Leucosyriens occupent le bassin de l'Iris ; les Tibarènes et les Mos- 
ques ont trouvé un asile aux deux extrémités du Paryadrès (3); 
les Arméniens, colons phrygiens fuyant devant l'invasion thraco- 
cimmérienne (4), se sont installés dans la Petite- Arménie et com- 
mencent à disputer la haute vallée de l'Euphrate aux Chalybes et 
aux Mossynèces; enfin, au sud du Halys se sont établis les Baga- 
daons et les Cataons, ces derniers débordant jusqu'en Acilisène (5). 
Mais tous ces peuples, dès leur première apparition dans l'histoire, 
ne jouissent déjà que d'une demi-indépendance ; ils sont les vas- 
saux et les tributaires des nouveaux royaumes qui se sont élevés 
sur les ruines de l'empire de Ninive. Les Ciliciens ont franchi le 
Taurus et dominent jusqu'au Halys (6); à l'ouest de ce fleuve, tous 
les peuples reconnaissent la suzeraineté des Lydiens; à l'est, celle 
des Mèdes. Ces deux dernières nations, qui avaient rendu aux 
Asiatiques l'immense service de les débarrasser l'une des ravages 
des Cimmériens, l'autre du joug des Scythes, acceptèrent le Halys 
pour commune frontière de leur influence (7); mais quand les 
Perses eurent renversé et absorbé l'empire mède, la Lydie, mena- 

(1) Textes assyriens sur Mescheq et Tubal : Schuader, Keilinschriften und Geschichts- 
forschung, p. 155 suiv. A la fin du xii^ siècle, Teglath Phalasar I*'" a peut-être atteint la mer 
Noire (mer Supérieure ou mer de Naïri ; III Rawl. 4, G ; op. LoTZE, Die Inschriften Tiglat- 
pilesers T, 1880; encore Schrader, Die Namen der Meere in den assyrischen Inschriften, 
Ahhandlungen de TAcad. de Berlin, 1877, y voit-il le lac Van); mais c'est là un fait 
isolé. L'assimilation de Mat-qui avec Sinope (Gelzer, Sinope in den Keiltexten , dans la 
Zeitschrift fur œgyptische Sprache , 1874, p. 114) ne soutieut pas l'examen. 

(2) Cp. suprà, p. 15, note 3. 

(3) La destruction de Tubal et de Mescheq est annoncée par Ezéchiel, XXXIII, 26-27. 

(4) Les Arméniens colons phrygiens : Hérodote VII, 73; Eudoxe, chez Eustathe sur 
Denys v. 694 (= Geog. min. II, 341). 

(^5) Les Cataons chassés de l'Acilisène par les Arméniens : Strabon XI, 14, 6. 

(6) Le Halys coule d'abord en Cilicie : Hérodote I, 72, ou sépare la Cilicie de la Cappa- 
doce : V, 52. Mazaca est le chef-lieu de la préfecture de Cilicie : Strabon XII, 1,4; 2, 7. 

(7) Hérodote I, 72-74. 



ORGANISATION DE DARIUS. 



21 



cée, reprit l'offensive : Crésus franciiit le Halys et conquit le 
royaume leucosyrien (1). On sait quelle fut l'issue finale de cette 
campagne, destinée, suivant le mot de l'oracle, à détruire un 
grand empire : en quelques mois Crésus était vaincu , la Lydie 
rayée du nombre des nations, et toute l'Asie unifiée sous le sceptre 
deCyrus (546 av. J.-C). 

Dans l'organisation définitive de la monarchie perse, qui eut 
pour auteur Darius, presque toute l'Asie Mineure fut assujettie au 
régime provincial. Seuls les royaumes de Papjilagonie etdeCili- 
cie, qui s'étaient soumis de plein gré, gardèrent, à la condition 
de payer tribut, leurs dynasties nationales et leurs anciennes 
limites (2). Quant aux prétendus royaumes de Cappadoce et de 
Pont, qui auraient, d'après quelques auteurs, subsisté ou pris 
naissance sous la suzeraineté des Perses, il ne faut voir là qu'une 
fable inventée à plaisir; les listes de rois, qui fourmillent de 
contradictions et d'impossibilités, ont été fabriquées à une époque 
tardive, dans un intérêt dynastique, par les historiographes offi- 
ciels des Ariarathe et des Mithridate (3). En réalité, dans l'em- 
pire de Darius, Leucosyriens, Matiènes, Phrygiens, Mariandynes 
et Bithyniens furent réunis dans une satrapie unique, la troi- i 
sième d'Hérodote (4), dont le chef-lieu était Dascylion, sur la Pro- 
pontide (5) : c'est à cet ensemble que les inscriptions de Darius 
donnent le nom, d'ailleurs inexpliqué, de Katpatouka , d'où les 
Grecs ont fait Cappadoce (6). Cette satrapie, l'une des plus vastes 

(1) Hérodote I, 75-7(J. 

(2) Xénophon, Cyrop. YIII, G, 8. Pour le tribut, la Cilicie forme une division à part; la 
Paphlagonie est rattachée à la Cappadoce (Hérodote III, 'JO). 

(3) Rois de Pont descendant d'Artabaze, frère de Darius : Salluste fr. II, 53, Kritz ; 
Florus I, 40, Halm. Rois de Cappadoce : Diodore fr. XXXI, 19. D'après le fr. inc. 10 
de Polybe, mutilé d'ailleurs, il semble que, dans une version de la légende, le fondateur de 
la dynastie aurait été le Perse Cappadox (?), qui avait sauvé la vie à un Artaxerxès dans 
un accident de chasse. Le roi lui donne tout le pays qu'on peut apercevoir du sommet d'une 
montagne très élevée (l'Argée ?). 

(4) Hérodote III, 90. Cf. Ctésias fr. XXIX, 16, Miiller (Ariaramne, satrape de Cappa- 
doce, chargé d'une reconnaissance en Scythie). En général, P. Krumbholz, De Asiae mi- 
norh satrapis persicis, diss. Leipzig, 1883. 

(5) Hérodote III, 120; 126, etc. 

(6) Etymologies anciennes du nom de Cappadoce : le Perse Cappadox (?), Polybe fr. 
inc. 10, Didot ; le héros Cappadox, fils de Ninyas, Arrien fr. 48 ; le Cappadox, affluent du 
Halys (Delidje Irmak?), Pline VI, 9. Etymologies modernes : hvaqpa dakhim, C( pays des 
beaux chevaux » en zend (Benfey) ; Katpa-touklia , a. côté des Toukha » (Douha des textes 
cunéiformes), d'après Lagarde et Kibpert. Le nom KatpatouTca se lit dans les inscriptions 
de Darius (Behistoun, col. I, § 6, etc.) 



22 



LA SATRAPIE DE CAPPADOCE SOUS LES PERSES. 



de Tempire, payait un tribut annuel de 360 talents (1), sans 
compter les prestations en bétail, qui équivalaient à la moitié de 
celles de la Médie (2). Quant aux peuplades du Paryadrès, elles 
furent groupées dans une satrapie spéciale, la dix-neuvième 
d'Hérodote, qui payait un impôt de 300 talents (3). 

Cet état de choses paraît avoir subsisté environ un siècle. Entre 
le temps d'Hérodote et celui de Xénophon, la satrapie cappado- 
cienne, trop vaste et trop disparate, fut démembrée en trois gou- 
vernements : Phrygie liellespontienne, Grande-Phrygie et Cap- 
padoce propre (4); celle-ci comprit désormais, outre le bassin 
de riris, tout le pays jusqu'au Taurus, enlevé à la Cilicie. Les 
Lycaons et les Cataons, peuples pillards, demi-indépendants, 
relevaient également du satrape de Cappadoce (5). En revanche, 
les montagnards du Paryadrès et les Paphlagoniens s'étaient 
complètement émancipés (6); ces derniers avaient même fran- 
chi le Halys et poussé jusqu'au Thermodon (7) : au moment 
du passage des Dix Mille, la satrapie cappadocienne ne touchait 
donc plus à la mer. Toutefois, vers la fm du règne d'Artaxerxès 
Mnémon, l'autorité du grand Roi fut rétabhe dans ces régions par 
un satrape énergique et habile, Datiime. H soumit définitivement 
les Cataons (8), rejeta les Paphlagoniens derrière le Halys (9), 
et prépara ou acheva la réduction des villes grecques de la 

(1) Hérodote III, 90. 

(2) Strabon XI, 13, 8. 

(3) Hérodote III, 94. Il est remarquable que les Chalybes ne sont mentionnés ni ici, 
ni dans le dénombrement de Farmée de Xerxès. 

(4) Cette division est indiquée prématurément par Xénophon dès le temps de Cyrus I'^"' 
{Cyrop. VIII, G, 7). 

(5) Ps. Xénophon (Sophénète?), Anah. VII, 8, 2.') : {oi.ç-/jm\) ,Vuxaovi'aç xal KaTCiraooxiaç 
Miôp'.ÔaTriç. Il était subordonné à Cyrus, lieutenant général du roi en Asie Mineure. Par le 
récit de Xénophon (Anah. I, 2, 19 suiv.) on voit que la Lycaonie était très imparfaitement 
soumise; on n'y comprenait pas encore Iconion, qui comptait en Phrygie; mais Tyana 
(Thoana) est bien en Cappadoce. La traversée de la Lycaonie dura cinq journées (30 para- 
sanges), celle de la Cappadoce quatre journées (25 parasanges), au total environ 250 kilo- 
mètres. Pour la C ataonie, qui formait une hyparchie à part, subordonnée au satrape de Cap- 
padoce, cf. Nepos, Dat. 4. 

(6) Ps. Xénophon, Anab. VII, 8, 25 : Ka^^Soù/ot ôà %at Xà)uêsç y.cù (rj ?) Xa^ôaïoi xal 
Màxpcoveç xal K6X/ot xal Moadûvotxoi [xal KoÎTai] xal Tiêapr^vol aCiTovojJLot. 

(7) Xénophon, Anab. V, 6, 3-10; VI, 1, 3; Helleji. IV, 1. 

(8) C. Nepos, Bat. 4. La définition de la province de Datame et de son père Camisarès 
QKirtem Ciliciae juxta Cappadociam quam incolunt Leucosi/ri) est corrompue ; peut-être faut- 
il lire Cappadociae juxta Ciliciam. Datame, satrape de Cappadoce : Diodore XV, 91. 

(9) Nepos, Dat. 2-3. 



LA CAPPADOCE A LA VEILLE DE LA CONQUÊTE D'ALEXANDRE. 23 



côte (1). A la vérité, Datame avait surtout travaillé pour lui- 
môme et rêvé de fonder à son profit un nouveau royaume de 
Cappadoce ; mais Mithridate de Cios débarrassa le grand Roi de ce 
dangereux rebelle, et Ochus recueillit le bénéfice de ses victoires. 
A la veille de l'invasion d'Alexandre, la Cappadoce, si précieuse 
au grand Roi comme trait d'union entre la haute Asie et les 
magnifiques provinces égéennes, était toujours une des parties 
les plus soumises et même les plus dévouées de la monarchie des 
Achéménides. l\ n'y a aucune trace, d'ailleurs, dans les documents 
d'une division en deux satrapies, correspondant à peu près aux 
futurs royaumes de haute et basse Cappadoce ; il ne faut voir 
dans cette prétendue division qu'une hypothèse érudite de Stra- 
bon, destinée à expliquer la genèse spontanée de nos deux royau- 
mes (2). 

Les deux grands faits de l'histoire du Pont sous la domination 
perse sont la conquête morale des Cappadociens par l'iranisme et 
rétablissement solide des Hellènes le long de la côte. Ces deux 
faits sont à peu près contemporains : la colonisation grecque n'a 
commencé sérieusement que dans le dernier tiers du vii^ siècle, 
après les orages des invasions cimmérienne et scythique; c'est 
aussi vers cette époque que les Mèdes, précurseurs et instituteurs 
des Perses, ont établi leur domination, et partant leur influence 
morale, sur la Cappadoce intérieure. 

Les Perses ne songèrent ni à transplanter violemment les popula- 
tions, ni à persécuter les coutumes nationales; la destruction 
des vieilles dynasties, l'obligation générale à l'impôt et au ser- 
vice militaire, telles furent les seules marques de la conquête 
matérielle. Pour la conquête morale, le maître perse employa 
d'autres moyens, aussi efficaces et moins brutaux que ceux de 
ses prédécesseurs. Il trouvait en Cappadoce les rudiments d'un 
système féodal, un esclavage très développé (3); il poussa à 
l'extrême les principes de ce régime. Presque tout le sol paraît 
avoir été confisqué, puis distribué entre de grands propriétaires, 

(1) Siège de Sinope par Datame, levé sur l'ordre du roi : Polj^en VII, 21, 2 et 5. Datame 
à Amisos : Pol3^en VII, 21, 1 ; Ps. Aristote, Œconom. II, 25 (où Datame est appelé Didalès, 
ce qui peut avoir été son vrai nom, dont Datame est la traduction perse). 

(2) Strabon XII, 1,14. 

(3) Inscription assyrienne mentionnant vingt-quatre rois (chefs) des Tabali : Meyer, 
(Jeschichte des Alterthnms, I, § 337. Esclaves tibarènes exportés par les Tyriens : Ezéchiel 
XXVII, 13. 



24 



POLITIQUE DES PERSES EN CAPPADOCE. 



nobles ou prêtres, iraniens immigrés pour la plupart; le pays 
se couvrit de châteaux forts , qui servaient à la fois de citadelles 
royales et de manoirs seigneuriaux (1); le petit tenancier libre 
disparut et devint un serf attaché à la glèbe (2). A côté du châ- 
teau, s'éleva l'église. Le Perse respecta scrupuleusement la reli- 
gion cappadocienne ; il laissa même aux pontifes des grands 
sanctuaires indigènes Thérédité, un prestige royal et un peuple 
d'hiérodules; mais il dressa autel contre autel. Des collèges de 
mages, des enceintes sacrées, vouées au culte d'Ormuzd, parse- 
mèrent le pays; l'antique bourgade de Zéla fut accaparée par 
les dieux de l'Iran et leur culte s'y organisa sur le modèle du culte 
indigène ; le grand prêtre de Zéla devint l'égal et le rival des pon- 
tifes de Comana, et tous les habitants des alentours, à quelque 
race qu'ils appartinssent, prirent l'habitude de venir prononcer 
leurs serments à Zéla, de même qu'ils adoptaient, dans l'usage 
courant, le calendrier sacré des mages (3). Enfm, les Perses 
achevèrent de s'attacher les populations en facilitant les commu- 
nications d'une province à l'autre : deux des grandes routes de 
l'empire, la fameuse route royale parcourue par les courriers du 
roi, et la route militaire du sud, que suivit le jeune Cyrus, em- 
pruntaient le territoire de la Cappadoce. Des ponts, défendus par 
des forts, s'élevèrent sur le Halys, et dès cette époque, sans doute, 
les deux grandes artères furent reliées par des voies secondaires 
dont Mazaca, chef-lieu de la satrapie, était le point de croise- 
ment (4). 

Grâce à cet ensemble de sages mesures , la Cappadoce, en deux 
ou trois siècles , ^''iranisa presque aussi complètement que l'Ar- 
ménie voisine; mais sur le liséré maritime, le persisme, réfrac- 
taire au commerce, fut supplanté par la civilisation supérieure 
des colons hellènes. 

(1) Châteaux forts : Nepos, Dat. 4. Beaucoup de ceux que mentionne Strabon doivent 
dater de cette époque. Nobles (yiY£[;.ov£ç) : Polybe fr. XXXI, 15, 1 ; Diodore fr. XXXI, 21 
Dind. ; Strabon XII, 2, 7. Grands domaines ecclésiastiques : Strabon XII, 3,3i, etc. 

(2) Isidore de Péluse, ep. I, 487 : ô êtoç oOk àXXoOev 9) iv. ôouXsia; xai yz.r^Tzo-'iiaç, a^vla- 
Taxat. 

(3) strabon XI, 8 ,4; XII, 3,37; XV, 3, 15. Calendrier : Ideler, Lehrbuch de?- Chrono- 
logie, I, 441. 

(4) Route royale : Hérodote V, 52. Route militaire : Xénophon, Anah. I, 2, 20. Route 
transversale : Artémidore chez Strabon XIV, 2, 29. Hérodote prétend que les ponts du 
Halys existaient dès le temps de Crésus, mais les Grecs, 6 tio).) 6ç Aoyo; "^EXXiqvcov, n'étaien t 
pas de cet avis (1 , 75). 



PREMIÈRES COLONIES GRECQUES. 



23 



Dès le Yuf siècle, peut-être à Tinstar des Phéniciens, les ma- 
rins grecs avaient franchi le Bosphore de Thrace et s'étaient ris- 
qués dans les eaux de la « mer inhospitalière » , attirés par la 
renommée des métaux de la Colchide et du Paryadrès (1). Ces 
voyages, immortalisés par le mythe des Argonautes, furent bien- 
tôt suivis de tentatives de colonisation : Trébizonde faisait remon- 
ter sa fondation à Tan 756 avant Jésus-Christ (2) , ce qui placerait 
la naissance de sa métropole, Sinope, à une date encore plus 
reculée (3). Toutefois, ces premiers établissements ne furent 
sans doute que des factoreries, grossièrement fortifiées, comme 
celles des nations modernes sur les côtes africaines , et destinée 
à servir de point de relâche aux navires, de marché avec les tri- 
bus barbares delà côte. Ces comptoirs, détruits en partie pendant 
l'invasion cimmérienne (4) , ne se relevèrent que le jour où la con- 
quête médique eut clos Tèredes migrations. Dans le Pont, comme 
dans la Propontide, les Ioniens, en particulier les Milésiens, 
furent à l'avant-garde de la colonisation. Sur la côte méridionale 
de TEuxin, depuis le Parthénios jusqu'au Phase, ils égrenèrent 
tout un chapelet de colonies florissantes, dont plusieurs devin- 
rent, avec le temps, des cités considérables (5). La plus im- 
portante fut Sinope, fondée définitivement en 630 avant Jésus- 
Christ (6) , et qui ne tarda pas à essaimer à son tour : à l'ouest 
Cytoros, à l'est Cérasonte, Cotyora, Trébizonde et sa colonie 
Hermonassa reconnaissaient Sinope pour métropole (7). Bientôt 
d'autres peuples grecs suivirent le mouvement : en 562 av. J.-C. 
les Phocéens fondèrent Amisos, à l'embouchure du Lycastos (8); 
quatre ans après, à la veille de la conquête perse, les Mégariens et 
les Béotiens bâtissaient Héraclée sur la côte des Mariandynes (9). 

(1) Commerce de Tyr avec Mescheq et Tubal : Ézéchiel XXVII, 13. Mines d'argent du 
Pont : Iliade II, 857 T:Y]X66ev é| 'AÀùgyi!; ô9ev àpvûpou èoTi yevib\r\. Cf. Strabon VI, 3, 20, 

(2) Eusèbe 01. G, 1 (II, 80 e Schœne). 

(3) Sinope colonisée par les Argonautes : Ps. Scymnus v. Mais Hérodote IV, 12 pa- 
raît ignorer cette première colonie. 

(4) Par exemple à Sinope, où les Cimmériens tuèrent le Milésien Abrondas : Scymnus, 918. 

(5) L. BURCHNER, Die Besiedelung der Kiïsten des Pontos Euxeinos durch die Milesier. V'^^ 
Teil. Diss. Kempten, 1885. 

(G) Scymnus, 949. Eusèbe 01. 37, 3 (II, 89 n Schœne). 

(7) Strabon XII, 3, 10; Hécatée fr. 197; Xénophon, Atiab. V, ô, 7. 

(8) Scymnus, 917. Théopompe (Strabon XII, 3, IG) fait à tort d'Amisos une colonie 
milésienne. 

(9) Scymnus, 972; Justin XVI, 3. Strabon se trompe en faisant d'Héraclée, comme 
d'Amisos, une colonie milésienne. 



■2(j 



ESSOR ET ÉPREUVES DES COLONIES GERUEQCS. 



La race active et patiente des colons helléniques , à la fois la- 
boureurs, industriels et marchands, fit vraiment merveille sur 
ce rivage peu hospitalier. Les mauvaises rades envasées par les 
torrents, ouvertes aux tempêtes du nord, furent converties en 
ports spacieux et profonds, abrités par des jetées massives. On 
acheta ou on loua aux chefs barbares le mince ruban de plaine 
et de coteau qui s'étendait jusqu'au pied des montagnes (1) ; 
pas un pouce de terre arable ne fut dédaigné par la charrue. On 
suppléait à Finsuffisance des récoltes par la pêche du thon ; la 
graisse des dauphins tenait, au besoin, lieu d'huile; on allait 
chercher, contre les produits du pays, le froment du Bosphore 
cimmérien, colonisé, lui aussi, par des Ioniens. L'hostilité des 
naturels croissait avec les richesses des colons ; il fallut ceindre 
de murailles les moindres bourgades (2) , escorter militairement 
les caravanes. Trébizonde était en lutte continuelle avec les 
Driles du voisinage (3), Sinope guerroyait et négociait tour à 
; tour avec les Paphlagoniens (4). Sous l'aiguillon d'un qui- 
vive incessant, la race hellénique, dans ces avant-postes éloi- 
gnés de son domaine , déploya ses plus belles qualités d'énergie 
et de persévérance, et sut, chose plus rare, réprimer ses ten- 
dances innées au particularisme jaloux et à l'émiettement poli- 
tique. Encore à la fm du v^ siècle, les colonies de Sinope recon- 
^ naissaient l'autorité de la métropole et lui payaient tribut ; groupées 
j en un solide faisceau, elles se défendaient d'autant mieux contre 
l'ennemi commun, le barbare. 

Les Hellènes du Pont se montrèrent capables de résister, du haut 
de leurs bonnes murailles, aux attaques mal combinées des dynas- 
tes indigènes, Paphlagoniens ou autres; parfois même, comme à 
Héraclée, ils imposaient un tribut ou le servage aux populations 
voisines ; mais ils ne pouvaient, sans un secours étranger, main- 
tenir à la longue leur indépendance contre la puissance formida- 
ble des Perses. Gomme leurs frères de la côte égéenne, ils firent 
une première fois leur soumission à Cyrus ; ils restèrent à l'écart 
de la grande insurrection ionienne, où succombèrent leurs prin- 
cipales métropoles, Milet et Phocée, et reçurent, sans doute sous 

(1) Xénophon, Anab. V, ô, 9 (Cotyora). 

(2) Les fortifications d'Harméné étaient passées en proverbe (Strabon XII 3, 10). 
(o) Xénophon, Anab. V, 2, 1. 

(•4) Xénophon, Anab. V, 5, 12; Énée poliorcète c. 40. 



ATHÈNES ET LES GRECS DU PONT. 



27 



Darius , des tyrans intronisés par les satrapes : c'est ainsi qu'A- 
misos reconnaissait pour second fondateur « un satrape de Cap- 
padoce (1) », que Sinope, au temps de Périclès, avait encore 
un tyran, Timésilaos (2). Les Grecs de TEuxin participèrent de 
gré ou de force à Texpédition de Xerxès; leur contingent, de 
cent navires (3), atteste l'importance qu'avait dès lors leur ma- 
rine. Mais au lendemain delà retraite des Mèdes, ils s'empres- 
sèrent de secouer le joug, à l'invitation et avec l'aide d'Athènes, 
devenue brusquement la première puissance navale de la Grèce 
et la patronne, vigilante et intéressée, des colonies de sang ionien. 

Au v° siècle, à l'époque de l'empire colonial d'Athènes, Aris- 
tide, Périclès, Lamachos montrèrent successivement dans ces 
parages lointains le pavillon de la glorieuse république, intimi- 
dèrent les dynastes barbares et substituèrent partout l'influence 
d'Athènes et le gouvernement démocratique aux tyrans et à la 
suzeraineté du Mède : Sinope, délivrée de Timésilaos, reçut une 
clérouquie athénienne; sa colonie Cérasonte paya tribut; Ami- 
sos se retrempa également par une infusion de sang attique et 
échangea son nom contre celui de Pirée. Seule la dorienne Héraclée 
préféra l'alliance du Perse au protectorat de l'Ionien détesté (1). 

La démocratie athénienne avait ici reconnu admirablement son 
intérêt et son devoir, et les conséquences de son intervention se 
faisaient encore sentir au moment du passage des Dix Mille. Xé- 
nophon, digne héritier de la pensée de Périclès, put songer un 
instant à fonder sur cette cote, d'où les satrapes avaient disparu, 
un puissant État hellénique ; mais cette grande idée ne fut pas 
comprise (5). Malheureusement pour les Grecs de l'Euxin, Athè- 
nes avait succombé dans la guerre du Péloponèse et personne 
ne se présenta pour recueillir la part la plus difficile et la plus 
glorieuse de son héritage, la tutelle des intérêts helléniques au 

(1) Théopompe (fr. 202 Millier), chez Strabon, XII, 3, IG. 

(2) Plutarque, Périclès j 20. 

(3) Hérodote VII, 95. 

(4) Expédition d'Aristide : Plutarque, Aristide j 20. De Périclès : Plut. Périclès, 20. (op. 
DuNCKER, I)^s Perikles Fahrt in den Pontus dans les ^LbhandlH)i</eii ans der griecliischen 
Geschichte, p. 153 suiv.). De Lamachos : Thucydide IV, 75. Pour Amisos : Théopompe fr, 
202; Appieu, Mith. 8, 83; Arrien, Perip. 22; Plut. Lucull. 19 et les monnaies au type de 
la chouette avec la légende lliîn'AiriN. Cérasonte (Ksp...) figure dans une liste mutilée 
de tributaires (G. I. A. I, 37). Attitude d'Héraclée : Justin XVI, 3. 

(5) Xénophon, Anab. V, 7, 15. 



28 



RETOUR OFFENSIF DES PERSES. 



delà des mers. Un instant, pourtant, Lacédémone fit mine de 
prendre pied en Paplilagonie ; mais Fégoïsme à courte vue reprit 
bientôt le dessus, et par le traité d'Antalcidas (387 av. J.-C.) les 
Spartiates abandonnèrent définitivement tous les Grecs d'Asie. 
Le milieu du iv"" siècle vit alors un retour offensif des Perses 
sur toute la ligne. Amisos, Sinope retombèrent au pouvoir de 
Datame ou de ses successeurs, et pendant quarante ans les mon- 
naies locales, où les anciens types grecs s'accompagnent désor- 
mais de légendes araméennes, annoncent clairement au monde 
la banqueroute de Thellénisme en Asie (1). 

En définitive , à la veille de la ruine des Perses, si les Paphla- 
goniens et les peuples du Paryadrès avaient conservé, ou peu s'en 
faut, leur vieille indépendance et leur vieille barbarie, la domi- 
nation et le génie de l'Iran s'étaient fortement implantés dans le 
bassin de l'Iris, comme dans le reste de l'isthme cappadocien. 
Sur la côte, l'hellénisme vivait et prospérait matériellement; mais 
sa puissance de rayonnement était médiocre, et il avait perdu 
son autonomie politique. Le Perse récoltait ce que le Grec avait 
semé. Chose curieuse, l'hellénisme du Pont paraissait réconci- 
lié avec cette situation inférieure : Sinope resta fidèle à la cause 
de Darius après le Granique, après Issus, jusqu'à la bataille 
d'Arbèles (2). Dans ces pays, la chute de la monarchie achémé- 
nide fit l'effet d'une catastrophe inattendue, et la conquête ma- 
cédonienne n'excita qu'un enthousiasme modéré. De sentiment 
national proprement dit, il ne pouvait être question chez ces po- 
pulations, ou trop barbares, ou déjà façonnées à la servitude; 
à sa place , on trouvait chez les unes un amour farouche de l'i- 
solement et des vieilles coutumes, chez les autres une sorte de 
respect superstitieux envers le maître iranien, sans lequel la vie 
leur paraissait toute désorientée. Ce qu'il fallait désormais aux 
Cappadociens de l'Iris, comme à ceux du Halys, c'était, à défaut 
de la monarchie achéménide , une royauté spéciale , mais de sang 
perse. L'arbre était mort, mais il avait poussé de profondes ra- 
cines; nous en verrons, avant peu, germer et fleurir des reje- 
tons vivaces. 

(1) Arrien, Aiiab. III, 24, 4; Appien, Mith. 8. Pour Datame, suprà, p. 23, note 1. Drach- 
mes à légende araméenne de Sinope : Six , Numismatic Chronicle, 1885, p. 2G suiv. Di- 
drachme d' Amisos : Taylor Combe, Mus. brit., pl. XIII, 14. 

(2) Arrien III, 24, 4. 



CHAPITRE III. 



LES PREMIERS ROIS DE PONT (1). 

A lafm du iv° siècle avant l'ère chrétienne , non seulement il n'y 
avait pas de royaume de Pont, mais la notion même du Pont, 
considéré comme unité territoriale, n'existait pas encore. Le fu- 
tur royaume des Mithridate était compris presque tout entier dans 
la satrapie, d'abord perse, ensuite macédonienne, de Cappadoce, 
qui s'étendait depuis les bords de l'Euxin jusqu'au pied du Taurus. 
Cependant, à deux reprises différentes, des tentatives s'étaient 
déjà produites pour créer ou restaurer en Cappadoce une souve- 
raineté indépendante, et dans l'un et l'autre cas elles avaient eu 
pour théâtre principal la partie septentrionale de la province , la 
Cappadoce pontique. 

La première tentative de ce genre, celle de Datame, nous est 
déjà connue (2). La seconde eut lieu trente ans plus tard, au mo- 
ment de l'expédition d'Alexandre. Le conquérant, dans sa marche 
rapide vers la Cilicie, n'avait fait qu'eflleurer la Cappadoce (3); 

(1) Sources anciennes : Syncelle p. 523, ô : ol paatXsiç Rovx'iwv os'y.a xaxà touxou; r,p^av 
xoù; y^povouç ôiapxéaavxs; exY] tiv]. Mepi wv 'ATroXÀôowpo; xai Aiovûato; latopoùat. Les ITovxtxâ 
d'Apollodore sont également mentionnés par le scoliaste d'Apollonius de Rhodes, II, lôl) 
(= F. H. G. IV, 304). Denys est d'ailleurs inconnu, à moins qu'il ne s'agisse de la 67tro 
niqiœde'Denys d'Halicarnasse (G. Muller, F. H. G. IV, 396). Il existait aussi des novxtxai 
loxoptai de Diophante (F. H. Gr. IV, 3*.)G-7), peut-être le général de Mithridate Eupator. 
Toutes ces histoires, ainsi que le résumé de Trogue Pompée QProl. 37 : repetitis région 
Ponticorum originihux) sont perdues ; il ne reste que des notices éparses dans les fragments 
de Polybe, Memnon, etc. , et les médailles. Travaux modernes : FoY Vaillant , Imperîum 
Achaemenidarum et Arsacidarum , 1725; Volpert, De regno j^ontico ejusque principibus ad 
regem usque Mithridatem VI, Miinster, 1853, diss. (recension par Gutschmid, Neue Jahr- 
hiicher fur Philologie, LXIX, 1854, 84-90); E. Meyer, Geschichte des Kœnigreichs Pontes, 
Leipzig, 1879; Th. Reinach, Essai sur la numismatique des rois du Pont {dynastie des JIl- 
(hridate'), dans Trois royaumes de l'Asie Mineure, Paris, 1888. 

(2) Nepos, Datame; Diodore XV, 91 ; Polyen VII, 21 et 29. 

(3) D'après Hiéronyme fr. 1 a (Appien, Mith. 8), Alexandre n'aurait même pas touché 
la Cappadoce. 



30 



ARIARATHE DE GAZIURA. 



il chargea un de ses lieutenants, Sabictas (1), de la réduire. Mais, 
bien que le satrape perse, Mithrobouzanès (2), eût été tué au 
Granique, les populations refusèrent de recevoir le satrape ma- 
cédonien : la preuve en est que le contingent cappadocien et ca- 
taon figure encore à la bataille d'Arbèles, en 331 av. J.-C. (3). 
Après cette journée décisive , les villes grecques du Pont firent 
leur soumission au vainqueur : Sinope obtint sa grâce (4), 
Amisos la liberté (5); mais les Cappadociens ne se montrèrent 
pas d'aussi bonne composition, et pendant que la phalange s'en- 
fonçait dans les profondeurs de l'Asie, ils se soulevèrent sur ses 
derrières. A leur tête se plaça un vieux seigneur perse, Ariara- 
the, dont le frère, Oropherne, s'était jadis distingué dans la cam- 
pagne d'Ochus en Égypte. Ariarathe faisait, à tort ou à raison, 
remonter son arbre généalogique à Otanès ou Anaphas, le plus 
célèbre, après Darius, des meurtriers du mage. C'était un 
homme entreprenant et habile; en peu de temps il fut maître 
de toute la satrapie cappadocienne , sauf peut-être la lisière sud- 
ouest, où passait la route militaire indispensable aux Macé- 
doniens. Le noyau du royaume d'Ariarathe était le bassin de 
riris, sa résidence l'antique forteresse de Gaziura, près de 
Zéla (6). Toute la côte lui obéissait, depuis Sinope jusqu'à Tré- 
bizonde, et son pouvoir usurpé s'appuyait sur une armée de 
15,000 cavaliers et de 30,000 fantassins, tant indigènes que 
mercenaires. 

Cette royauté improvisée subsista pendant une dizaine d'an- 
nées, jusqu'après la mort d'Alexandre. Alors seulement les Ma- 
cédoniens eurent le temps de se retourner vers ces pays oubliés, 
et une vigoureuse campagne du régent Perdiccas eut raison de 
l'insurrection. Ariarathe, vieillard plus qu'octogénaire, fut pris 
et mis en croix avec toute sa famille; seul, son neveu Ariarathe 
le jeune, qu'il avait adopté pour fils, réussit à se cacher dans 

(1) Arrien II, 4, 2. Abistamenes chez Q. Curce III, 4, 1. 

(2) Mithrobouzanès chez Arrien I, 16, 3 (cp. une inscription de Comana du Saros dans 
JBull. corr. helL VII, 130); Mithrobarzanès, chez Diodore XVII, 21. 

(3) Q. Curce IV, 1, 34; 12, 12; Arrien III, 8, ô ; 11, 7. H appelle leur chef Ariakès 
(^Aryaka, (L homme vénérable ») nom qu'on a identifié sans raison avec Ariarathe. 

(4) Arrien III, 24, 4. 

(5) Appien, Mith. 8: Plut. Lucull. 11). 

(6) Drachme d'Ariarathe avec Baal Gazouv : Waddixgton', JRerue numismatique, 1801, 
p. ô. Sur Gaziura, Strabon XII, 3, 15. 



LA CAPPADOCE SOUS LES MACÉDONIENS. 



31 



les montagnes .(322 av. J.-C.) (1). La Cappacloce devint une 
satrapie macédonienne, dont les limites coïncidèrent à peu près 
avec celles de l'ancienne satrapie perse : elle perdit, il est vrai , la 
Lycaonie, qui fut rattachée à la Phrygie (2), mais elle s'accrut, 
en échange, de la Paphlagonie, soumise pour la première fois 
par Calas, satrape de la Phrygie hellespontienne (3). Les villes 
grecques de la côte, sous leurs tyrans ou leurs constitutions dé- 
mocratiques, payaient tribut et reconnaissaient la suzeraineté 
macédonienne (1). 

Les Cappadociens et les Paphlagoniens subirent pendant vingt 
ans la domination des Macédoniens, sans se réconcilier avec elle. 
Les fréquents changements de satrapes, — Eumène, Nicanor, 
puis les lieutenants d'Antigone, — les sanglantes querelles des 
successeurs d'Alexandre dont la Cappadoce fut plusieurs fois le 
champ de bataille (5), un pareil régime n'était pas fait pour ga- 
gner les cœurs de populations habituées , sous le gouvernement 
perse, à la paix et à la stabilité. Elles n'attendaient qu'une occa- 
sion pour secouer le joug ou plutôt pour retourner à leurs an- 
ciens maîtres : elle se présenta en 302 av. J.-C, lors de la grande 
coalition formée contre Antigone. 

Le fds adoptif du vieux satrape crucifié par Perdiccas, Ariara- 
the le jeune, sortit alors de sa retraite et, assisté par un dynaste 
arménien, Ardoatès (6), vint réclamer l'héritage de son père. 
Presque au même moment Mitliridate Ctistès appelait aux armes 
les Paphlagoniens et les Cappadociens du nord. Le lieutenant 
d'Antigone, Amyntas, n'avait pas assez de troupes pour résis- 
ter à cette double agression; il périt dans la bataille contre Aria- 

(1) Diodore XVIII, 16 et 22; XXXI, 10; Plutarque, Eumène, 3; Arrien, Suce. Alex. 5; 
Appien, Mith. 8 ; Quinte Curce X, 10, 3 ; Justin XIII, (i, 1 (= Trogue Pompée, prol. 13). 
D'après Hiéronyme fr. 2 (= Lucien, Macrob. 13), Ariarathe avait à sa mort 82 ans. 

(2) Arrien, Suce. Alex. 37. 

(3) Arrien II, 4, 1 ; Suce. Alex. 5; Memnon, 20; Q. Curce III, 1, 22; IV, ô, 13. 

(4) Il y avait des tyrans à Héraclée (Denys le Bon set es fils : Memnon, 4), jusqu'en 
281, à Sinope (Tacite, Hist. YV, 84 : Seydrothemis rex) au moins jusqu'en 290. Amisos avait 
une constitution démocratique (Appien, Mith. 8) et les monnaies de cette époque portent 
des noms de magistrats. 

(5) Diodore XVIII, 39 ; XIX, 57-60; Arrien, Suce. Alex. 37. Les principaux événements 
militaires sont le célèbre siège de Nora, défendu par Eumène, et la délivrance d' Amisos 
par Ptolémée, lieutenant d'Antigone. 

(6) Diodore XXXI, 19. Le nom est peut-être corrompu (Artavasde?). Il s'agit sans doute 
d'un dynaste de la Petite- Arménie, Perse d'origine, comme tous les rois arméniens. 



32 



FONDATION DES DEUX ROYAUMES CAPPADOCIENS. 



ratlie, qui devint maître de la vallée du Halys, pendant que son 
compatriote Mithridate s'établissait sur l'Amnias et sur l'Iris. 

Les deux aventuriers perses, qui avaient agi sans doute avec la 
connivence secrète des ennemis d'Antigone, ne cherchèrent pas à 
s'évincer mutuellement; ils se résignèrent de bonne grâce au par- 
tage de la Cappadoce. Les populations étaient de cœur avec eux; 
elles saluaient avec joie le retour de la domination perse, symbole 
d'ordre et de prospérité. On le vit bien quand Séleucus, vain- 
queur d'Antigone et héritier de ses vastes prétentions, voulut 
écarter ces suppôts provisoires de sa politique et joindre la Cap- 
padoce à la longue liste de ses satrapies. Il perdit une armée 
dans la Cappadoce du sud (1), el, dans le nord, Mithridate, 
ligué avec les républiques de la Propontide et de l'Euxin, sut 
également le tenir en respect. En 280 av. J.-C. Séleucus mourut; 
au milieu des longs déchirements causés par l'invasion galate et 
la rivalité acharnée des Ptolémées et des Séleucides , il ne fut plus 
question de ramener les Cappadociens sous le joug macédonien. 
On leur laissa l'indépendance, si chèrement achetée, et les maî- 
tres qui leur tenaient tant au cœur; seulement l'intérêt jaloux 
de leurs voisins, grands et petits, sut perpétuer la division, 
purement artificielle, de la Cappadoce en deux principautés, bien- 
tôt érigées en royaumes. Le royaume des Mithridate, qui com- 
prenait également au début un bon morceau de la Paphlagonie, 
s'appela Cappadoce de l'Euxin ou Cappadoce pontique (2) , dési- 
gnations traînantes qu'il devait échanger, à la fm, contre le nom 
plus expressif et plus vrai de royaume de Pont. Le royaume 
des Ariarathe, limité d'abord au bassin du Halys, absorba peu 
à peu les districts situés entre Halys et Taurus, puis la Ca- 
taonie proprement dite, enfin la Mélitène (3); mais il cher- 

(1) Trogue Pompée, prol. 17 : Séleucus amissis in Cappadocia c«m Diodoro copiis. En 
revanche il possédait encore au moins nominalement la Cataonie (Plut. Démet. 48) et la 
partie de la Cappadoce appelée Scleucide (Appien, Syr. ô5), c'est-à-dire probablement Tj^ana 
et la Bagadaonie. Quant aux Ariènes et Capréates, tribus ce entre la Cappadoce, la Cilicie 
et l'Aiménie », qu'il battit et chez lesquelles il fonda Apamée Daméa (Isidore, chez Pline Y, 
127), leur site exact est inconnu. 

(2) KaTTTiaSoxîa f; Tiepl EuEeivov , Polj'-be V, 4.'5, 1. KannaSo-xia 7ip6; tw Ilovro), Stra- 
bon XII, 1, 4. 

(3) La Cataonie fut annexée par ce Ariarathe, qui le premier s'intitula roi des Cappado- 
ciens» (StrabonXII, 1, 2). Il s'agit probablement d' Ariarathe III (petit-fils d' Ariarathe II). 
le premier prince qui prenne le titre royal sur ses monnaies. Il dut recevoir la Cataonie en 
dot d'Antiochus Théosou de Séleucus Callinicos. A Tyana, il y avait, du temps d'Ariaramne. 



OBSCURITÉ DE L'HISTOIRE DU PONT. 



33 



cha vainement à franchir le Taurus et à se frayer une issue 
vers la mer. Cet État purement continental, où Thellénisme de- 
vait avoir beaucoup de peine à pénétrer, s'appela ordinairement 
Cappadoce tout court; pour le distinguer de son voisin du nord, 
on le nommait aussi quelquefois Grande-Cappadoce ou Cappa- 
doce taurique (1). 

Le royaume des Mithridate a grandi presque silencieusement. 
Pendant deux siècles, il fut éclipsé, non seulement par les deux 
grandes dynasties macédoniennes de l'Asie, — Séleucides et Pto- 
lémées, — mais encore par les deux petits royaumes de Pergame 
et de Bithynie; nés à peu près en même temps que lui, ces deux 
États avaient l'avantage d'être plus riches en éléments helléniques 
et surtout plus rapprochés de la Méditerranée,, le grand axe de la 
civilisation antique. C'est seulement sous son dernier roi que le 
Pont se révéla tout d'un coup à l'Occident comme une grande 
puissance dans toute la force du terme, armée de pied en cap, 
pourvue de ressources immenses, appuyée sur l'attachement 
raisonné des populations. Cette brillante entrée en scène surprit 
les contemporains, ignorants du travail obscur, de la lente et 
patiente préparation qui l'avait précédée. Notre ignorance est 
pareille à la leur, encore que notre curiosité soit plus exigeante; 
après le naufrage des histoires particulières, après les avaries 
des histoires générales , c'est à peine s'il nous est parvenu assez 
de documents, ou plutôt d'épaves flottantes, pour reconstituer 
la liste des premiers rois du Pont, esquisser leur physionomie 
et indiquer brièvement les résultats de leur politique jusqu'à 
l'avènement de Mithridate Eupator. 

Au physique, comme au moral, les Mithridate du Pont sont 
bien les héritiers des Mithridate de Cios. Comme ceux-ci , taillés 
dans le roc, ils dépassent presque tous les limites ordinaires 
de la vie humaine et leur virilité se prolonge jusqu'au tombeau. 
Les 180 ans qui s'écoulèrent entre Vhégire du jeune Mithri- 
date Ctistès (301 av. J.-C.) et l'avènement de Mithridate Eupator 



un dynaste spécial, APIAO... (^Trols royaumes ^ p. 32). Quant à la Mélitène, elle ne fut pro- 
bablement acquise qu'après la retraite des Séleucides, en 189. 

(1) Trjv (xÈv i8£w; KaTtTCaSo/.iav wvofJLaaav xal Tipôç xw TaOsw xai vy; Ai'a |X£Yà)7]v KanTta- 
oo/.îav, Strabon XII, 1, 4. C'est donc à tort que Constantin Porphyrogénète appelle Grande- 
Cappadoce l'ensemble des deux royaumes {De themat. 1, 2) et s'appuie sur l'autorité de 
Polybe (fr. inc. 10) qu'il n'a pas compris. 

MITHRIDATE. 3 



SUCCESSION DES ROIS DE PONT. 



(121 av. J.-C.) furent remplis par cinq règnes, correspondant à 
quatre générations seulement (1) : le Ctistès meurt en 266 av. 
J.-C; son fils, Ariobarzane, qu'il avait probablement associé à la 
couronne (2), lui survit une vingtaine d'années; puis viennent 
Mithridate II, de 250 à 190 environ (3), Pharnace (190 k 169) (1) 
et Mithridate III Philopator Philadelphe (169-121), l'Évergète des 
Grecs, frère de Pharnace (5). Ainsi, sur cinq rois, trois au moins 
sont morts septuagénaires , et deux d'entre eux , — Mithridate II 
et Mithridate III, — laissent à leur mort des enfants en bas âge. 
On reconnaît bien là cette forte race d'où étaient sortis au iv*" siècle 
le satrape Ariobarzane et son fils. 

Aussi solidement bâtis que leurs ancêtres, les rois de Pont sont, 
comme eux, de bons soldats, qui payent bravement de leur per- 
sonne sur le champ de bataille. Ils sont aussi des politiques avisés, ^ 
ambitieux, souvent retors; Polybe appelle son contemporain 
Pharnace « le roi le plus méprisant du droit qu'on eût encore 
connu (6) » : l'histoire du personnage, la physionomie canine que 
lui attribuent ses médailles, ne sont pas faites pour contredire ce 
jugement sévère. La politique extérieure des Mithridate se résume 
en cette simple formule : garder ce qu'on a, prendre ce qu'on n'a 

(1) Appien, Mith. 9 : àpxrjv zatTl TrapÉowzev (le Ctistès)- o'i ô'r,pxov, ëxsoo; fxeO' sTcpov. 
£toç ÈTtl TÔv ëxTov «710 Toù TTptôxou Mi6pi&àxr,v, ô; Pcofxatotç £7roX£[jLr,(jev, Mais ailleurs Appiea 
lui-même {Mtth. 112) et Plutarque (^Demet. 4) comptent 8 Mithridate: Syncelle en compte 
10. dans deux passages (p. .520, 5 et 6!)3, 7). Sur les essais de conciliation et d'explication de 
ces textes, cf. mes Trois royaumes, p. 180 suiv. 

(2) Il joue un rôle très en vue du vivant de son père : Memnon, IG ; Apollonius d'Aphro- 
disia fr. 13 (F. H. G. IV, .'512). Mort du Ctistès : Diodore XX, 111. 

(3) Avènement avant la mort d'Antiochus Théos, 24<) av. J.-C. (Memnon, 24): mort 
avant la prise de Sinope, 183 (Polybe XXIV, 10). Il était mineur à son avènement et ma- 
ria déjà des filles en 222 (Polybe V, 43, etc.). 

(4) Le texte de Polybe XX VII, 25 (année 170/(59) semble bien une notice nécrologique. 

(5) Les surnoms officiels de Mithridate III sont donnés par son tétradrachme (^Trol< 
royaumes, p. 172) et Tinscription bilingue du Capitole (^Append. II, n» 2). Il était fils de 
Mithridate (II) (même inscription), donc frère de Pharnace, ce qui explique ses surnoms, 
et allié des Romains (ibid.) : de là résulte son identité avec le Mithridate Evergète des 
historiens (Appien, Mit h. 10; StrabonX, 4, 10; et C. I. G. 2270, Délos) puisque, d'ajjrès 
Appien, Evergète est le premier roi de Pont qui soit entré dans la clientèle romaine, Tro- 
gue Pompée (Justin XXXVIII, 5 et (!) s'est donc trompé en prenant Eupator pour le 
j>etit-JiU de Pharnace : il était son neveu. L'historien romain a confondu l'ordre des règnes 
avec celui des générations. Sur cette question controversée : Sallet, Zeitschrift fiir Nu- 
mism. IV, 232; MoMMSEN, ib. XV, 207; Th. Rkix.VC'H, 17erue numism. Y, '.I7 : VI, l(î!» 
et 2Ô1. 

(G) Polybe fr, XXVII, 15 : <ï)apvây.yi; Tiâvrwv xwv txooxoO paaiXc'tov éysvsxo Trapavoij.w- 
xaxo;. 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA DYNASTIE. 



35 



pas. Pour atteindre leur but unique, Tagrandissement territorial, 
tout moyen est bon : guerre régulière, surprise en pleine paix, 
achat, captation, mariage. A défaut d'une armée nationale, ils 
font la guerre avec des mercenaires, gaulois d'abord, plus tard 
grecs et thraces. Leur stratégie est primitive : elle consiste à rui- 
ner le territoire ennemi , à emmener de longues files de prison- 
niers, de bétail et de butin (1). Dans l'art des sièges, ils sont 
novices, et la marine militaire ne fut créée que par Mithridate 
Évergète. 

A l'intérieur, la politique des Mithridate présente un caractère 
mixte. Perses d'origine, ils tiennent à le rester, ne fût-ce que pour 
conserver leur prestige aux yeux des populations , tout éblouies 
encore du souvenir des Achéménides. Ils s'appellent Mithridate, 
Pharnace, Ariobarzane; ils adorent Ormuzd, la trinité perse de 
Zéla, invoquent dans leur « serment royal » le dieu lunaire d'Amé- 
ria (Mên de Pharnace). Encore au temps de Polybe, ils se donnent 
simplement pour descendants d'un des sept Perses, mais plus tard, 
à l'exemple sans doute de leurs voisins de Cappadoce , ils insèrent 
Cyrus et Darius dans leur généalogie, et, grâce à l'ignorance 
croissante, ils réussissent à accréditer une fable qui leur confère 
un semblant de légitimité : Artabaze, fils puîné de Darius P% avait 
fondé, disait-on, dans le Pont une dynastie vassale des Achéméni- 
des, qui aurait subsisté sans interruption depuis cette époque, et 
dont les Mithridate se prétendaient les représentants directs (2). 

Toutefois, à côté du persisme, l'hellénisme aussi était pour les 
Mithridate une tradition de famille et réclamait sa part de pro- 
tection. Les aïeux de Mithridate Ctistès ont courtisé Athènes, 
cultivé les arts de la Grèce; lui-même, en sa qualité de camarade 
de Démétrius Poliorcète, l'Alcibiade macédonien, doit être un hel- 
léniste accompli, un philhellène raffiné. Aussi ne se présente-t-il 
pas comme son précurseur, Ariarathe de Gaziura, en champion 
de la réaction orientale contre l'invasion des idées helléniques; 
sur ses monnaies il ne ressuscite pas , comme celui-ci, les types 
asiatiques et les légendes orientales : il adopte l'étalon , le type, 
la légende hellénique des monnaies d'Alexandre. Ses successeurs 
se conforment à son exemple; au droit de leurs pièces figurent 

(1) Polybe fr. XXVI, 6. 

(2) Salluste fr. II, 53, Kritz ; Justin XXXVIII, 7 ; Appien, MHh. 117. 



30 



PHILHELLÉNISME DES MITHRIDATE. 



bientôt leurs portraits, œuvres d'une sincérité rare et d'un relief 
saisissant; au revers, les types sont empruntés à la mythologie 
grecque ou combinent, par d'ingénieuses assimilations, les deux 
Panthéons rivaux de la Perse et de la Grèce (1). 

Ce ne sont là que des symboles, mais voici des réalités. De très 
bonne heure les Mithridate cherchent à se concilier les sympa- 
thies des républiques grecques, tout en préparant la conquête de 
leurs voisines de l'Euxin : le Ctistès fait alliance avec Byzance, 
Chalcédoine, Héraclée (2) ; son petit- fils, Mithridate II, figure en 
227 au nombre des princes qui secourent Rhodes, dévastée par 
un tremblement de terre (3). Plus tard, à peine l'annexion de 
la côte méridionale de l'Euxin terminée, les Mithridate portent 
leurs vues sur le rivage opposé, et dans le traité de 179, signé 
par Pharnace, interviennent, à côté de Cyzique et d'Héraclée, 
Mésembria de Thrace et Chersonèse de Tauride (4). Quant à la 
cour du Pont, elle dut s'helléniser rapidement sous l'influence 
de princesses macédoniennes : Mithridate II, Mithridate Évergète 
épousèrent l'un et l'autre des filles de Séleucides, et désormais, 
si les fils continuèrent à s'appeler Mithridate ou Pharnace, les 
filles des rois de Pont reçurent souvent des noms grecs, en parti- 
culier celui de Laodice (5). La hiérarchie de la cour est toute ma- 
cédonienne; le grec est la langue officielle : les monnaies n'en 
connaissent pas d'autre, et la capitale, Amasia, a fourni déjà une 
inscription grecque du quatrième roi, Pharnace (6). Ce même roi, 
malgré son naturel farouche , protège les arts de la Grèce , — sa 
statue en or figurera au triomphe de Lucullus (7), — et montre, 
par la fondation de Pharnacie, une juste intelligence de l'influence 
bienfaisante que peuvent exercer des agglomérations urbaines 

(1) Le statère d'or unique de Mithridate Ctistès a les types d'Alexandre (tête de 
Pallas, Victoire) ; les tétradrachmes de Mithridate II ont au revers le Zeus aétophore assis 
(type d'Alexandre), ceux de Pharnace un dieu panthée, portant caducée et corne d'abon- 
dance, qui tend un cep à une biche. Mithridate Evergète (Philopator) substitue à ce type 
Persée tenant la tête de la Gorgone, sa veuve Laodice la Pallas debout. Depuis Mithri- 
date II, toutes les monnaies (sauf celle de Laodice) présentent un symbole adjoint , 
astre et croissant, l'écusson de la famille. 

(2) Memnon c. 11. 

(3) Polybe V, 90. 

(4) Polybe fr. XX VI, (>. 
(ô) Polybe V, 43; 74. 

(6) G. Perrot, Mémoires d'archéologie, p. 143. Voir k V Ajfpendice , II, no 1. 

(7) Pline XXXIII, 12, 151. 



RÉSULTATS DE LEUR POLITIQUE EXTÉRIEURE. 



'M 



sur les populations encore barbares de son royaume. Sous son 
successeur, le transfert de la résidence royale à Sinope marque 
le terme d'une évolution séculaire : dans cette ville toute grecque 
la dynastie pontique achève de dépouiller son écorce barbare, et 
riiellénisme, admis jusque-là au partage seulement, acquiert une 
prépondérance marquée. 

Telle la physionomie de la dynastie. Voyons-la maintenant à 
Fœuvre. Pour un État jeune et sain, vivre c'est grandir. Mais de 
quel côté le Pont pouvait-il chercher à s'étendre? Dès sa nais- 
sance, il se vit comme emprisonné dans une ceinture de petits 
États, jeunes et ambitieux comme lui : à l'ouest la Bithynie, au 
sud la Cappadoce, à l'est la Petite-Arménie, le premier-né des 
royaumes arméniens. Cet entourage protégeait l'indépendance du 
Pont, mais gênait son développement. Il ne restait d'ouvert à ses 
convoitises que la Paphlagonie et la Grande-Phrygie au sud-ouest, 
les républiques de l'Euxin au nord ; mais là même la politique 
conquérante des Mithridate se heurtait à de graves difficultés. 

Les Paphlagoniens avaient suivi avec élan le Ctistès quand il 
les appelait aux armes et à la liberté; dès qu'ils s'aperçurent 
qu'il s'agissait seulement de changer de maîtres , dès qu'ils pu- 
rent redouter d'être absorbés dans un État composite où leur 
nationalité serait étouffée, ils perdirent foi dans leur prétendu 
libérateur et retournèrent à leurs vieilles habitudes d'anarchie et 
d'indépendance. Au bout d'un siècle, les Mithridate ne possé- 
daient plus sur la rive gauche du Halys que le ruban littoral et 
la vallée de l'Amnias ; tout le reste de la Paphlagonie intérieure, 
même Cimiata, berceau de la dynastie, leur avait échappé, et 
appartenait soit à des aventuriers galates, comme Gaizatorix, 
qui laissa son nom à une province , soit à un prince indigène , 
Morzios, résidant à Gangra, qui finit par réunir toute la Paphla- 
gonie sous son sceptre. 

En Phrygie, les circonstances étaient différentes. Là les popula- 
tions s'offraient à qui voulait les prendre , mais les Séleucides n'é- 
taient pas disposés à s'en dessaisir ; plus tard la Bithynie devint une 
concurrente redoutable. Au début, cependant, le Pont fit de ce côté 
des progrès rapides. A l'exemple des Nicomède, les Mithridate 
avaient pris de très bonne heure à leurs gages des bandes gau- 
loises , qui leur rendirent des services signalés : déjà le Ctistès 
et son fils Ariobarzane, aidés par leurs Gaulois, jetèrent à la mer 



38 



LE PONT ET LES GALATES. 



une expédition égyptienne, qui se proposait sans doute d'installer 
le protectorat des Ptolémées sur les côtes de TEuxin comme sur 
celles de la mer Égée (1). Mais les Gaulois étaient presque aussi 
dangereux comme amis que comme adversaires. Ces braves sol- 
dats avaient d'étranges lubies, des colères brutales, des exigen- 
ces intolérables : plus d'un roi de cette époque paya de sa vie ou 
de sa couronne une rémunération trop mesquine ou une velléité 
d'ingratitude. Ariobarzane se brouilla avec ses mercenaires ; 
son fils , mineur à son avènement, se vit assiégé dans Amisos par 
ces barbares révoltés; presque affamé, à bout de ressources, il 
ne dut son salut qu'à l'intervention de la république d'Héraclée 
qui détourna sur elle l'orage (2). Devenu majeur, Mithridate II 
reprit le rôle de roi condottière qui avait si bien réussi à son 
grand-père. Il trafiqua adroitement de son alliance pendant les 
querelles fratricides des fils d'Antiochus Théos; ce furent les 
Gaulois de Mithridate qui gagnèrent pour Antiochus Hiérax la 
bataille d'Ancyre en 241 av. J.-C. (3), et à la suite de cette jour- 
née, Séleucus Gallinicos dut acheter la défection du roi de Pont 
en lui donnant la main de sa sœur (4) avec la Grande-Phrygie 
pour dot (5). Mais c'était là un cadeau illusoire et une extension 
prématurée. La victoire d'Ancyre marqua à la fois l'apogée et le 
terme de l'insolente domination des Galates. Tous les Asiatiques 
hellénisés, lassés de leurs déprédations, se rallièrent autour du 
vaillant dynaste de Pergame, iVttale, comme jadis leurs ancêtres 
s'étaient groupés autour des rois de Lydie pour chasser les Cim- 
mériens. Les victoires répétées d'Attale rendirent Antiochus no- 

(1) Apollonius d'Aphrodisia h: 13 (F. H. G. IV, 312). 

(2) Memnon c. 24. 

(3) Eusèbe I, 231, 23, Schoene. 

(4) Eusèbe I, 251, 5, Schoene. Quoique Eusèbe raconte le mariage avant la bataille, il 
n'en résulte nullement qu'il l'ait précédée, comme on l'a cru généralement ; Eusèbe a voulu 
simplement, à propos de la mort d'Antiochus Théos, indiquer immédiatement le sort de 
tous ses enfants. (Cp. pour les enfants d'Antiochus Soter I, 250, 2(i.) L'autre sœur de Gal- 
linicos épousa Ariarathe III de Cappadoce (Eusèbe, loc. cit., Diodore fr. XXXI, 19). Il faut 
noter ici une erreur d'Eusèbe qui donne pour mère à ces princesses Laodice , fille d'Achéos 
(l'ancien : Polyen IV, 17); la femme de Théos était en réalité sa sœur consanguine (Po- 
lyen VIII, 50) et c'est Gallinicos, non son père, qui a épousé la fille d'Achéos, Laodice II 
(Polybe IV, ôl ; VIII, 22). L'erreur du chroniqueur s'explique par la similitude des noms 
mais on ne comprend pas que son témoignage ait été préféré à celui de Polyen et de Polybe 
par G. MuLLER (F. H. Gr. III, 707), Droysex (III, 338 de la trad. fr.) et Pekcy Garuner 
(^Seleucid Kings nf Syria, p. XXXIV). 

(ô) Trogue Pompée, chez Justin XXXV, 2, 



LE POXT ET LES SÉLEUCIDES. 



made et les Gaulois sédentaires ; après un demi-siècle d'une vie 
vagabonde, ils se iixèrent à demeure au centre de la péninsule 
anatolienne, dans un territoire assez ingrat, comprenant des mor- 
ceaux de Phrygic, de Cappadoce et de Paphlagonie, qui leur fut 
cédé, moitié de gré, moitié de force, par les puissances voisines. 

Désormais, entre la Cappadoce pontique et la Grande-Phrygie, 
objet des convoitises des Mithridate, la confédération galate se 
dressait comme une barrière, et les prétentions des rois de Pont 
sur cette province restaient condamnées à Tinanité tant qu'ils n'au- 
raient pas réussi à convertir leur alliance avec les tétrarques ga- 
lates en une suzeraineté véritable. Pour le moment il y fallait 
d'autant moins songer, que le prestige et l'autorité des Séleucides 
dans l'Asie Mineure furent rétablis pour quarante ans par Acliéos , 
cousin et général d'Antiochus le Grand : en travaillant pour lui- 
même, Achéos avait, en réalité, travaillé pour Antiochus, comme 
jadis Datame pour Artaxerxès. Les Mithridate, arrêtés dans leurs 
projets d'expansion, furent trop heureux d'assurer leur existence 
et en quelque sorte leur légitimité en s'inféodant étroitement aux 
Séleucides , à l'exemple de leurs voisins de Cappadoce : le ma- 
riage des deux fdles de Mithridate II avec Achéos et Antiochus le 
Grand, en 220, lit entrer définitivement le Pont dans la clientèle 
du nouveau « Roi des rois (I) ». 

En somme, le Pont avait très médiocrement réussi dans ses 
tentatives de conquête à l'intérieur de l'Asie Mineure : cent ans 
après l'hégire de Mithridate Ctistès, il en restait, de ce côté, à 
ses premières acquisitions, la vallée de l'Amnias et le bassin 
de l'Iris. Mais ses entreprises sur les villes grecques de la côte 
furent plus heureuses. Là aussi il eut affaire à forte partie : 
les villes avaient de solides murailles , de grandes ressources, un 
esprit civique qui garda longtemps toute son ancienne vigueur; en 
outre, leur indépendance trouva des protecteurs intéressés dans 
les Ptolémées d'abord (2), ensuite dans les Rhodiens, héritiers 
de la suprématie commerciale et du génie politique d'Athènes. 

(1) Polybe V, 43 et 74; VlIIj 22. Le fils d'Antiochus est le Mithridate mentionné par 
Agatharchidès, fr. 11 (F. H. G. III, 194 6) et Tite-Live XXXIII, 

(2) Rapports des Ptolémées avec Scydrothémis, tyran de Sinope, vers 290 : Tacite, 
/list. IV, 83-4 (cp. Plutarque, De Isid. et Osir, 28 ; De solertia animal. 3(), etc.). Tics, entre 
Héraclée et Amastris, porta quelque temps le nom de Bérénice. (Etienne de Byzance, B. v. 
IkpîvTxai.) 



40 



PROGRÈS DES MITHRIDATE SUR LA COTE DE L'EUXIN. 



Pourtant la force, la ruse et la patience des Mithridate fini- 
rent par remporter. Dès Tannée 279, la cité nouvelle et magni- 
fique d'Amastris, fondée par une nièce de Darius mariée avec 
Lysimaque, fut livrée au fds du Ctistès par son tyran Eumène, 
le futur dynaste de Pergame (1). Un peu plus tard Amisos 
tombait à son tour aux mains des Mithridate (2). Restait Sinope, 
appuyée sur un faisceau de colonies florissantes. Sa résistance 
fut prolongée. En 220, quand Mithridate II l'assiégea pour la 
première fois, la vieille cité fut sauvée par la vaillance de ses 
bourgeois et le concours financier de Rhodes (3). Cette impor- 
tante conquête était réservée au fils et successeur de Mithri- 
date II, Pharnace. 

Entre les années 220 et 183, il y a, dans Thistoire du Pont, 
une lacune qui paraît n'avoir été remplie par aucun événement 
considérable. Au moment où nous retrouvons ce royaume, de 
grands changements se sont produits en Asie. Un nouveau per- 
sonnage, Rome, est apparu sur la scène, et d'emblée y a pris 
le premier rôle. Antiochus le Grand, vaincu, a été rejeté derrière 
le Taurus ; les Galates , à leur tour, ont senti le poids des armes 
romaines, et la République, sans s'annexer dans l'Asie Mineure 
un pouce de territoire, y a solidement établi sa prépondérance 
en s'attachant à titre de clients tous les petits États nés pen- 
dant les orages du siècle précédent. Rhodes et Pergame, qui 
n'ont pas attendu la dernière heure pour se ranger du parti de 
Rome, ont été magnifiquement récompensés : enrichis des dé- 
pouilles du Séleucide, ils sont désormais les gardiens vigilants 
de l'influence romaine dans la péninsule ; les autres royaumes , 
Bithynie, Paphlagonie, Cappadoce, s'efforcent de rattraper, à 
force de dévouement, le temps perdu. 

Seul de tous les États asiatiques, le Pont était resté complète- 
ment neutre pendant les dernières campagnes : il n'est question 
de lui ni dans la guerre d'Antiochus, ni dans l'expédition de Man- 
lius contre les Galates. Rome avait elle-même fixé le Halys pour 
limite à son influence politique ; on ne voit pas qu'elle ait sommé 

(1) Memnon c. IG. Identité d'Eumène : inscription délienne n" 9 chez Homolle, liap- 
port sur une mission à iJclos, 1887, p. 23. 

(2) Amisos appartient déjà aux Mithridate à la mort d'Ariobarzane, vers 21ô (Memnon 
c. 24). 

(3) Polybe IV, 5(5. 



GUERRE DE PIIARNACE 



41 



le roi de Pont d'entrer dans sa clientèle , ni de renoncer à son 
amitié héréditaire avec les Séleucides. Pharnace avait les mains 
libres , et quand le départ des légions laissa l'Asie Mineure sans 
défense, il crut le moment venu de reprendre les projets ambi- 
tieux de ses ancêtres. Les Galates affaiblis, déjà menacés dans 
leur indépendance par le roi de Pergame, se jetèrent dans ses 
bras; à Test, le satrape-roi de la Petite -Arménie, Mithridate, 
était son allié, peut-être son parent; au sud, la Syrie armait en 
sa faveur. Ainsi pourvu d'alliances solides, Pharnace se rua sur 
Sinope, en pleine paix, et s'en empara sans coup férir (183); la 
chute de la métropole entraîna sans doute celle de ses colonies, et 
bientôt les habitants de Cotyora et de Cérasonte durent s'expatrier 
pour peupler la ville nouvelle de Pharnacie , désormais le boule- 
vard de la puissance pontique sur la côte du Paryadrès. A Touest, 
Pharnace s'empare de Tios et menace Héraclée ; en môme temps 
il dévaste la Paphlagonie indépendante, pendant que son allié, 
Mithridate, razzie la Cappadoce. 

Ces audacieuses entreprises furent le signal d'une longue guerre, 
qui fit soupçonner, pour la première fois, la force de résistance 
du petit royaume pontique. Quoique mal soutenu par des alliés 
perfides, Pharnace, à force d'énergie et de mauvaise foi , réussit à 
tenir en échec, pendant quatre ans, tous les clients de Rome, — 
Pergame, Bithynie, Cappadoce, Paphlagonie, — réconciliés de- 
vant le danger commun. Un instant, l'incendie menaça de pren- 
dre de plus vastes proportions : le roi de Syrie, Séleucus IV, ne 
fut arrêté au pied du Taurus que par un avis de Rome ; le blocus 
de la mer Noire lésa profondément les Rhodiens ; la Grande-Ar- 
ménie, les dernières républiques de l'Euxin et de la Propontide, 
jusqu'à un prince sarmate furent entraînés dans la lutte. Enfin, 
en 179, Pharnace, à bout de ressources, dut se résigner à la paix : 
il rendit son butin, paya une indemnité de guerre, évacua toute 
la Paphlagonie, restitua Tios, et consentit même à déchirer ses 
traités avec les Galates ; mais il garda Sinope et ses colonies , c'est- 
à-dire l'empire futur de l'Euxin (1). 

(1) Povxr la guerre de Pharnace, voir surtout les fragments de Polybe : XXIV, 10; 
XXV, 2-6; XXVI, 6 (texte du traité); XXVII, 6; fr. inc. 6 Didot. En outre : Diodore, 
fr. XXIX , 22-23 ; Tite-Live XL, 2 ; 20 ; Trogue Pompée chez Justin XXXVIII, 6, 2. Le sa- 
trape de la Petite -Arménie est très probablement identique au Mithridate, neveu d'Antio- 
chus le Grand, que Polybe (fr. VIII, 25) mentionne vers 202. 



42 



MITHRIDATE ÉVERGÈTE. 



11 Y avait, dans cette guerre à demi heureuse, à la fois un aver- 
tissement pour Rome et une leçon pour le Pont. Celle-ci du 
moins ne fut pas perdue. Bien que la diplomatie romaine, avec 
son va-et-vient perpétuel de commissions, ses négociations di- 
latoires et ses tentatives de médiation infructueuses, n'eût pas 
joué dans toute la campagne un rôle précisément glorieux, l'issue 
prouvait que la solution de toutes les affaires asiatiques devait 
désormais être cherchée à Rome. Bon gré mal gré, Pharnace 
lui-même avait dû reconnaître le fait de la suzeraineté romaine en 
chargeant ses ambassadeurs de plaider sa cause devant le sénat. 
Puisque la clientèle, avec ses humiliations, mais aussi avec ses 
garanties, était dorénavant le seul moyen offert aux rois d'Asie, 
petits ou grands, de garder leurs possessions et, le cas échéant, 
(le les agrandir, mieux valait accepter franchement cette sujétion 
lucrative que de la subir en maugréant. Le frère et successeur de 
Pharnace, Mithridate Philopator Philadelphe (169-121 av. J.-C), 
comprit les temps nouveaux. Ce prince joignait à l'ambition in- 
quiète de son prédécesseur une intelligence plus large et des 
goûts plus policés. Comme soldat et comme diplomate, il fut le 
digne précurseur de son fds Eupator. 11 créa la marine militaire 
du Pont ; il renouvela les cadres de son armée en faisant embaucher 
par son général Dorylaos le Tacticien (un Grec d'Amisos) de nom- 
breux mercenaires grecs, crétois ou thraces (1). En même temps, 
il ne négligea aucun moyen de se concilier les sympathies de l'hel- 
lénisme : il transféra sa résidence d'Amasie à Sinope, il multiplia 
ses largesses envers les temples de Délos, les gymnases d'Athè- 
nes (2) au point de mériter le surnom à^Évergête, « le Bienfai- 
teur ». 11 se garda de rompre l'alliance héréditaire avec les Sé- 
leucides, — sa femme était une princesse syrienne, — mais dès 
le début de son règne il se fit inscrire au nombre des amis et 
alliés de Rome (3), et sa conduite montra qu'il entendait remplir 
loyalement les charges de la clientèle. En 156, il secourut le roi 
de Pergame, Attale II, contre une agression brutale de la Bi- 
thynie (4); en 149, lors de la dernière guerre punique, il assista 



(1) Strabon X, 4. 10, Pour l'origine de Dorylaos, cf. l'insc. délienne, App. II, n" î). 

(2) Inscr. délienne, App. II, no 3. 

(3) Inscr. capitoline, App. II, 2. Appien, ^^lth. 10. 

(4) Polybe fr. XXXIII, 10, 1. 



AFFAIRE DE LA GRANDE-PHRYGIE. 



43 



la puissance suzeraine avec des troupes et des navires (1); enfin, 
en 133, lorsque Rome, à la mort du dernier des Attale, s'annexa 
les États pergaméniens, le contingent pontique se joignit à ceux 
des autres royaumes clients pour mettre Rome en possession de 
sa conquête et triompher de la redoutable insurrection d'Aristonic, 
le bâtard d'Eumène II (2). 

A la fm de la lutte (129 av. J.-C.) les alliés de Rome réclamèrent 
leur salaire au consul M' Aquilius et aux commissaires, chargés 
avec lui de Torganisation définitive des pays conquis. Rome garda 
pour elle la part du lion : la Mysie , la Lydie, la Carie, avec les 
cités et les îles grecques de la côte, formèrent désormais la pro- 
vince d'Asie, nom, qui comme celui de la province d'Afrique, 
réservait l'avenir et annonçait des appétits indéfinis. La Lycaonie 
et la Cilicie Trachée furent destinées à la Cappadoce dont le roi, 
Ariarathe Philopator, était tombé glorieusement sur le champ de 
bataille; quant à la Grande-Phrygie , le Pont et la Bithynie y pré- 
tendaient également. Mithridate invoquait le contrat de mariage 
de son père, la promesse de Séleucus Callinicos; Nicomède rap- 
pelait que son aïeul Prusias avait déjà cru mériter la province 
par sa défection opportune, à la veille de la bataille de Magnésie. 
Aquilius , perplexe , mit la Phrygie aux enchères ; l'offre du Pont 
fut la plus forte, et la province adjugée à Mithridate. Mais Ni- 
comède ne se tint pas pour définitivement évincé et combattit 
à Rome la ratification du marché. Dès son retour, d'ailleurs, 
Aquilius s'était vu Fobjet d'une accusation de péculat; quoique 
coupable, il fut acquitté après de longs débats (3) et obtint même, 
en 126, les honneurs du triomphe (4), mais par une contradiction 
singulière, le sénat rescinda en bloc ses arrangements territo- 
riaux. Restait à leur en substituer d'autres. La Cilicie Trachée, ou 
du moins les possessions des Attale sur cette côte, furent très 
probablement jointes dès lors à quelques villes de Pamphylie pour 
former le noyau de la future province de Cilicie. Quant à la Grande- 
Phrygie, on la remit en vente. Pendant plusieurs années, les am- 

(1) Appien, Mlth. 10. 

(2) Justin XXXVII, 1 ; Strabon, XIV, 1, 38 (IvauTtaSôxfov gaaiXsî;)- — Eutrope IV, 20 
et Orose V, 10 paraissent avoir confondu Évergète et son fils. 

(3) Cicéron, Divin, in Caecil. XXI, G9 ; Pro Flacco, 3;»; Appien, B. Civ. I, 22. 

(4) Fastes Capitolins : [M' Aquilli] us pro cos. ex [Asi] a cthu. DCXXVII, III idus No- 
reinbr. (Suppléments de Sigonius). 



44 



PROJETS DE MITHRIDATE ÉVERGÈTE. 



bassadeurs bithyniens et politiques semèrent l'or à pleines mains 
dans la curie, dans le forum. En 123 ou 122, Caïus Gracchus, tri- 
bun de la plèbe, porta l'affaire devant le peuple et arracha tous 
les masques. Il s'agissait d'une loi Aufeia, qui attribuait la pro- 
vince litigieuse au roi de Pont : « Ceux qui défendent le projet, 
dit Gracchus, rappelant un mot fameux de Démade , sont vendus 
à Mithridate ; ceux qui le combattent, sont vendus à Nicomède; 
ceux qui se taisent, reçoivent de l'argent des deux mains et trom- 
pent tout le monde (1). » La conclusion du fougueux tribun se 
devine sans peine : l'équilibre politique de l'Asie , l'intérêt finan- 
cier de Rome ne permettaient pas de se dessaisir d'un aussi riche 
morceau que la Phrygie ; il fallait qu'elle vînt grossir le butin des 
fermiers de l'impôt asiatique, cette classe mercantile des che- 
valiers dont Gracchus faisait le pivot de sa réforme constitution- 
nelle. Le manque de foi était si impudent que le peuple romain 
mit quelque temps à s'y convertir; il ne se décida qu'en 116 (2), 
quand ni Gracchus ni Mithridate Évergète n'existaient plus : la 
Phrygie fut alors nominalement déclarée libre, mais en réalité 
rattachée à la province d'Asie , comme la Grèce « libre » l'était à 
celle de Macédoine (3). 

Pendant que ces négociations peu édifiantes se poursuivaient à 
Rome, Mithridate Évergète avait continué à déployer en Asie une 
merveilleuse activité. En Cappadoce, il profita de l'anarchie pro- 
longée qui suivit la mort du grand roi Ariarathe Philopator 
pour envahir le pays et en tenter la conquête (4) ; il ne se retira 
qu'après avoir assuré son influence par le mariage de sa fille aînée 
Laodice avec le jeune roi, Ariarathe Épiphane, devenu maître ef- 
fectif du royaume par le meurtre de sa mère (5). En Paphlagonie, 
la dynastie de Gangra venait de s'éteindre avec un roi qui, par un 
souvenir érudit de V Iliade, s'était affublé du nom de Pylémène; 
dans son testament, Pylémène, gagné par les largesses de son voisin 
Mithridate, le désigna pour son héritier (6). En Galatie, le roi de 

(1) Aulu-Gelle XI, 10. 

(2) Sur le rapport du consul C. Licinius Geta. Cf. rinscription, App. II, 4. 

(3) Appien, Mith. 11 (avec renvoi aux Hellemca perdus); 12; 57 : Trogue Pompée chez 
Justin XXXVIII, 4-7. Ces auteurs sont d'accord pour placer la confiscation de la Phrygie . 
pendant la minorité d'Eupator. 

(4) Appien, MitU. 10. 

(5) Justin XXXVIII, 1. 

(0) Justin XXXVII, 4; XXXVIII, 7. 



SON ASSASSINAT. 



47 



Font avait dû renouveler les traités militaires de Pharnace et ac- 
quérir une sorte de protectorat, sans lequel ses prétentions sur la 
Plirygie auraient manqué de base. Cette dernière province même, 
il parait Favoir occupée sans attendre la décision finale du sénat 
romain (1). Le monde gréco-asiatique ne s'entretenait que des 
vastes projets, des formidables armements de Mithridate, et son 
général Dor3laos, alors en Crète, se faisait la main en gagnant 
une bataille pour les gens de Cnosse sur leurs ennemis hérédi- 
taires, les gens de Gortyne. Une tragédie de sérail renversa 
brusquement tout cet échafaudage politique et militaire. Un 
soir que le vieux roi banquetait dans son palais de Sinope, il 
fut assassiné par quelques-uns de ces courtisans de haut parage 
qu'on appelait « les amis du roi ». Aussitôt on exhiba un testa- 
ment du roi, vrai ou supposé, aux termes duquel la couronne de- 
vait être divisée entre sa veuve et ses deux jeunes fils, encore 
mineurs (2). Les assassins du père devinrent les tuteurs des en- 
fants. Dans cette catastrophe imprévue, qui anéantissait en un 
jour l'œuvre d'un demi-siècle de patients efforts, il est difficile de 
ne pas soupçonner la main de la reine, et derrière la reine, celle 
du sénat romain, qui partagea avec elle les bénéfices du crime 
(120 av. J.-C.)(3). 

(1) C'est ce que prouvent les legs relatifs à la Phrygie dans le testament d'Evergète 
(iûsc. citée, App. II, n'^ 4). 

(2) Strabon X, 4, 10. Cf. Justin XXXVII, 1 ; Memnon c. liO. 

(8) La date résulte de la durée du règne d'Eupator (57 ans d'après Appien, Jfith. 112) 
combinée avec la date de sa mort (63 âv. J.-C. d'après Cicéron et Orose, VI, 6). 



LIVRE IL 

LA JEUNESSE DE MITHRIDATE. 



CHAPITRE PREMIER. 

ÉDUCATION, xMINORlTÉ, AVÈNEMENT (1). 

Mitliridate IV (2) , surnommé Eupator et Dionysos, mais que la 
postérité connaît sous le nom de Mitliridate le Grand (3) , était 
le fils aîné du roi Mitliridate Évergète. On lui connaît un frère 
cadet, Mitliridate, distingué par le surnom de Chrestos, « le 

(1) Principaux textes : Justin XX.XVII, 2 ; Memnon c. 30 ; Appien, M'dh. 10 et 112. 

(2) La forme perse du nom de Mitliridate est MithraJata a donné par Mithra » (ou : à 
Mithra). Les médailles et les inscriptions grecques ont toujours MtôpaôxTV); (sauf la mé- 
daille d'un dynaste inconnu et d'assez basse époque, M'.Op'.oàrriç 4>t),o..., publiée dans la 
Zeitschrift fiir Numismatilc, IV, 271 et VII, 37). Chez les plus anciens auteurs grecs on 
trouve la même forme ou MtTpaôàf/i; (Hérodote, Ctésias) ; chez les plus récents, et notam- 
ment chez tous les auteurs d'époque romaine, MiOpi^arri;. Le nom, en grec, est toujours 
de la 1*"^ déclinaison. En latin, la forme la plus ancienne paraît être Metradates, gén. Metra- 
(Zfl<i "(Inscription capitoline de Mithridate Evergète, App. II, n» 2); ensuite viennent Mi- 
tredates, gén. is (ib. no 15); ou Mitridates , gén. is (C. 1. L. I, n^ 204); puis, sur une 
inscription d'origine asiatique {App. 17) Mithradates , gén. is. Enfin l'usage adopte défini- 
tivement la forme Mithridates , gén. is. Chez les Sassanides et les Arméniens le nom se 
dégrade en Melierdates , Mihrdat. 

(3) Le surnom Eupator, emprunté à Antiochus V de S3'rie, oncle de Mithridate, est le seul 
que connaissent les médailles et les inscriptions contemporaines. Sur quelques médailles il 
est même employé seul, à l'exclusion du nom de Mithridate {Trois royaumes, p. 189). 
Celui de Dionysos est indiqué par les auteurs (Appien, Mith. 10; Plutarque, Quaest. con- 
viv. I, 6, 2; Dion Chrysostome II, 294 Dind. Cf. Cicéron, Pro Flacco, XXV). Il se trouve 
aussi sur l'inscription délienne, App. n" 7, et sur les inscriptions bosporanea de la reine 
Dynamis, petite- fille de Mithridate. Plutarque propose plusieurs explications fantaisistes 
de ce surnom : il les tire soit des qualités de buveur de Mithridate , soit des accidents qui 
menacèrent son enfance ; il est plus probable que Mithridate l'emprunta à son parent An- 
tiochus VI de Syrie (145-2 av. J.-C). Quant au surnom de Grand, il ne figure pas dans la; 
titulature officielle de Mithridate et il est même très rare chez les auteurs (Suétone, César, 35: 
Eutrope VI, 22). Par Mithridate le Grand on entendait le 9« Arsace, Mithridate II, con- 
temporain de son homonyme du Pont (Justin XLII, 2). 

MITHRIDATE. 4 



50 



LA MÈRE DE MITHRIDATE. 



Bon (1) » ; ses sœurs étaient au nombre de cinq : deux Lao- 
dice, Roxane, Statira et Nysa. La plus âgée des Laodice, qui pa- 
raît avoir été Tainée de toute la famille, épousa de bonne heure 
le roi de Cappadoce, Ariarathe Épiphane, et, plus tard, le roi 
de Bithynie, Nicomède II. La seconde Laodice devait épouser 
son propre frère, Mithridate Eupator; les trois autres princesses 
paraissent ne s'être jamais mariées (2). 

La mère de Mithridate Eupator était une princesse syrienne, 
appelée, comme ses filles, Laodice. Il est extrêmement probable 
qu'il faut reconnaître en elle la fille d'Antiochus Épiphane, ce 
roi fanatique d'hellénisme et d'uniformité, dont les contempo- 
rains ne surent jamais s'il était un homme de génie ou un fou. 
Après la mort d'Antiochus Épiphane, son fils, le jeune Antiochus 
Eupator, fut détrôné et tué par son cousin Démétrius Soter, l'hé- 
ritier légitime de la couronne des Séleucides (162 avant J.-C). 
La petite Laodice fut mise en sûreté à Rhodes, et quelque temps 
après, son tuteur Héraclidès la conduisit à Rome, accompa- 
gnée d'un jeune garçon, qu'on donnait mensongèrement pour 
un second fils d'Antiochus Épiphane : en réalité cet imposteur 
s'appelait Alexandre Bala. Malgré l'évidence de la supercherie, le 
sénat, qui redoutait les talents de Démétrius, prêta l'oreille au 
roman d'Héraclidès et l'autorisa à ramener ses pupilles en Syrie, 
au besoin par la force. L'issue de l'aventure fut extraordinaire. 
Alexandre triompha de son rival et s'assit sur le trône de Syrie 
(152 av. J.-C), mais il ne jouit pas longtemps de sa victoire : sa 
mollesse, sa dissipation, les cruautés de son ministre Ammonios 
indignèrent ses sujets, et six ans après, le fils de Démétrius, sor- 
tant de sa retraite, vainquit l'usurpateur, qui périt dans sa fuite. 
La jeune Laodice, enveloppée dans la ruine de son prétendu 
frère, fut, pour la seconde fois , obligée de s'expatrier; c'est alors 
sans doute que Mithridate Évergète l'épousa, pour faire sa cour 
au sénat romain. Il introduisait ainsi dans son palais un instrument 

(1) Le frère est mentionné, sans nom, par Strabon, Memnon, etc. Le nom et le surnom 
nous ont été révélés par deux dédicaces déliennes, App, n^s 5 et 6. Le surnom rare de 
Chrestos , porté dès le iii^ siècle par le tyran d'Héraclée, Denj's, est également celui du roi 
contemporain de Bithjmie, Socrate, frère de Nicomède III. 

(2) Laodice I : Justin XXXVIII, 1 et 2. (Comme son fils commande une armée en 100/99 
av. J.-C, elle doit être née vers 140.) Laodice II : Justin XXXVII, 3 ; Valère Maxime I, 8, 
cxt. 115. Roxane et Statira : Plutarque, Luc. 18 (elles étaient alors, en 7J , Trepl xeaffapàxovTa 
êxr] Tiap6£V£u6[j.evai, ce qui place leur naissance vers 12G av. J.-C). Nysa : Plutarque, Luc. 18. 



LÉGENDES RELATIVES A SON ENFANCE. 



51 



aveugle de la politique romaine ; on sait déjà qu'il eut lieu de s'en 
repentir. Le jour où l'intérêt de Rome se trouva en conflit avec l'am- 
bition d'Évergète, Laodice sacrifia son mari à ses protecteurs (1). 

La légende s'est formée de bonne heure autour des premières 
années de Mitliridate Eupator. Des comètes d'une grandeur et 
d'un éclat inusités saluent sa naissance et son avènement, annon- 
cent la durée de son règne, l'étendue de ses conquêtes (2). Enfant, 
la foudre tombe sur son berceau, comme sur celui de Dionysos, 
enflamme ses langes et lui laisse au front une cicatrice qu'il devra 
dissimuler plus tard sous de longues boucles de cheveux (3). 
Adolescent, il échappe à des persécutions raffinées par un mé- 
lange de force, de courage et d'astuce qui rappelle les héros de 
l'épopée primitive et des contes de fées. On ne peut ni accepter 
ces fables, ni les ignorer; contentons-nous de les signaler en 
passant et de recueillir les faits précis, en bien petit nombre 
d'ailleurs, que l'histoire nous a transrais sur l'enfance et l'édu- 
cation de Mithridate. 

(1) On savait déjà par Trogue Pompée (Justin XXXVIII, 7) que la mère de Mithri- 
date Eupator était une princesse séleucide ; son nom, Laodice, qu'aurait pu faire deviner 
celui de ses deux Mes aînées, nous a été révélé par le tétradrachme unique de la collection 
Waddington que j'ai publié {Trois royaumes, pl. X ), J'en ai conclu qu'elle était identique 
à la fille d'Antiochus Epiphane (Polybe, fr. XXXIII, 14 et IG), la seule princesse séleu- 
cide de cette époque, portant le nom de Laodice, dont on ignorât la destinée. La mère de 
notre Laodice, femme d'Antiochus Epipliane, s'appelait également Laodice (Bull. corr. 
hell. IV, 620 ; Dittenberuer, Sylloge , n" 229), et pourrait être la propre sœur de son mari, 
la veuve de Séleucus IV (Appien, Syr. 4) ; on aurait alors le tableau suivant : 

Mithridate II 

I 

Antiochus le Grand = Laodice I Mithridate Évergète 

I 

Antiochus Epiphane = Laodice II 

Laodice III = son grand-oncle Evergète (?) 
Quant à la regina Laodice tuée par Ammonios (Liv. ep. 60), c'est ou bien la veuve de 
Démétrius Soter (Visconti, Icon. gr. II_, 324) , ou la veuve d'Antiochus Epiphane , mais 
certainement pas la fille de celui-ci, comme l'ont avancé Bunbury, art. Laodice^ no 18, dans 
Smith, et De Vit QOnomastîcum, s. v, Laodice^ n° 13). 

(2) Justin XXXVII, 2. La comète brille pendant 70 jours (les 70 années que vivra Mithri- 
date), occupe la quatrième partie du ciel (il sera le maître du quart dvi monde), éclipse l'éclat 
du soleil (de l'empire romain). Quant aux quatre heures qu'elle met à se lever et à se cou- 
cher, je n'en comprends pas bien le sens symbolique, à moins qu'il ne s'agisse de la durée 
des deux principales guerres mithridatiques (88-85, Sylla; GG-G3, Pompée). 

(3) Plutarque, Quaest. conv. I, 6, 2, Un second coup de foudre aurait plus tard traversé son 
carquois et incendié ses flèches. 



ÉDUCATION DE MITHRIDATE. 



Il naquit à Sinope, Fan 132 avant l'ère chrétienne (1). Sa ville 
natale , où il fut élevé , était toute grecque, et depuis que Mithridate 
Évergète y avait transporté sa résidence, la cour de Pont elle- 
même s'était de plus en plus hellénisée. La reine Laodice, femme 
d'une intelligence ouverte, formée par les voyages et le malheur, 
présida elle-même à l'éducation de ses fds. Conformément à l'u- 
sage des grandes dynasties de cette époque, et particulièrement 
de celle de Syrie, elle leur donna pour camarades de jeux et 
d'études les fds des premières familles du royaume : des Perses 
sans doute, mais aussi des Hellènes, un Gaios, fils d'Hermaios, 
qui devait survivre à son royal condisciple, un Dorylaos, fils de 
Philétère, neveu du célèbre général d'Évergète, l'un et l'autre 
natifs d'Amisos, l'Athènes du Pont (2). 

L'éducation des princes fut ainsi , comme tout le milieu où ils 
grandissaient, un curieux mélange de traditions perses et d'in- 
fluences helléniques. Le jeune Eupator était beau, robuste, bien 
doué ; on pouvait mener de front la culture de son intelligence 
et le développement de ses facultés physiques. De bonne heure il 
excella dans ces exercices du corps que les rois et les nobles per- 
ses avaient de tout temps mis au premier rang de leurs devoirs : 
la chasse, l'équitation, le tir de l'arc et du javelot (3). De bonne 
heure aussi, il s'initia aux lettres et aux arts de la Grèce. Nul 
doute, enfin, que l'éloquence persuasive, le don des langues, 
le goût des sciences naturelles et médicales , par lesquels dans 
la suite il devint si célèbre, n'aient eu leur germe dans les le- 
çons de ces premières années. Quant à la religion, on lui ensei- 

(1) Naissance à Sinope : Strabon XII, 3, 11. Date de la naissance : il mourut sous le 
consulat de Cicéron, 63 av. J.-C. (Orose VI, 6, etc.), à l'âge de 68 ou 69 ans (Ap- 
pien, Mith. 112). On arrive bien ainsi à la fin de l'an 132 av. J.-C. Les indications de Strabon 
(X, 4, 10) conduisent au même résultat : Mithridate avait, d'après ce texte, 1 1 ans à son avè- 
nement. et il régna 57 ans (Appien, loc. cit.), ou 66 (Pline, XXT, 7). En contradiction avec 
ces données, Salluste (fr. V, 4, Kritz) et Dion Cassius, XXXV, 9, font vivre Mithridate 
plus de 70 ans (il aurait eu 70 ans passés en 67 av. J.-C. !); Eutrope I, 6 et Orose VI, 5 le 
font mourir à 72 ans après un règne de 60. Mais les premiers textes sont empreints d'une 
exagération rhétorique, les seconds, dérivés de Tite-Live, s'expliquent par le goût des computs 
ronds et des multiples de 12. Memnon, c. 80, donne à Mithridate 13 ans à son avène- 
ment ; ici encore le chiffre de Strabon doit être préféré. 

(2) Les inscriptions déliennes (App. n° 9) attribuent la qualité de aûvipocpoç à Gaios 
(cf. Plutarque, Pomp. 42) et à Dorylaos ; pour ce dernier, voir aussi Strabon X, 4, 10. 
SûvTpoçoi à la cour de Syrie : Bull. corr. hell. I, 285; III, 364; Homolle, ^fission à 
Délos, 1887, no 8; Polybe V, 82, 8. 

(3) Xénophon, Cyrop. I, 2, 8 ; VIII, 1, 34; Hérodote I, 136. 



TENTATIVES D'ASSASSINAT DE SES TUTEURS. 



53 



gna les croyances mazdéennes de ses ancêtres et on lui apprit à 
respecter les cultes de ses futurs sujets cappadociens ; mais on 
l'instruisit aussi dans la religion grecque, qui devait toujours 
trouver en lui un protecteur libéral. 

L'enfance de Mitliridate avait grandi gaiement au bruit des 
guerres et des négociations heureuses de son père ; son entrée 
dans l'adolescence fut assombrie par la catastrophe de Tan 120 : 
le meurtre de son père, le testament, vrai ou faux, qui affaiblissait 
l'autorité royale en la divisant; tout ce drame, à la fois intime et 
public, initiait du premier coup le jeune Mithridate, alors dans sa 
douzième année, à la duplicité de la politique romaine et à la 
perversion profonde des cours de l'Orient : la leçon ne devait 
pas être perdue. 

Pour le moment, la couronne et la vie même du jeune roi étaient 
en danger. Sous le nom de régente, Laodicese considérait comme 
la véritable souveraine et songeait à s'éterniser au pouvoir. Elle 
n'avait qu'à jeter les yeux autour d'elle pour savoir comment 
s'y prendre. C'était l'époque où, dans le royaume voisin de Cappa- 
doce, la veuve d'Ariarathe Philopator, Nysa, assassinait successi- 
vement ses cinq fils aînés pour prolonger sa régence ; c'était l'épo- 
que où, en Syrie, la veuve du second Démétrius, Cléopàtre, tuait 
d'un coup de flèche l'un de ses fils, en attendant que l'autre la 
contraignît de boire le poison qu'elle lui avait préparé (1). Lao- 
dice appartenait, elle aussi, à la race de ces grandes ambitieuses, 
en qui la reine tue l'épouse et la mère. Elle laissa entendre que 
Mithridate grandissait trop vite. Les tuteurs testamentaires du 
jeune prince, qui n'étaient autres que les meurtriers de son père, 
comprirent à demi-mot et dressèrent des pièges à leur pupille. Un 
jour on le faisait galoper sur un cheval indompté, en tirant le 
javelot; une autre fois on mêlait du poison à ses aliments. Mais, 
dit l'histoire ou la légende, l'enfant sortit victorieux de toutes 
ces épreuves : à cheval, c'était un autre Alexandre; à table, il sa- 
vait déjà se prémunir contre le poison par l'usage des antidotes. 
Toutefois l'épreuve lui parut poussée assez loin; la ruse ayant 
échoué, il fallait craindre la violence ouverte. A quatorze ans le 

(1) Nysa, appelée à tort Laodice par Justin XXXVII, 1, figure sur une drachme que j'ai 
publiée {Trois royaumes, pl. II, 14). Sur Cléopàtre (l'héroïne de la Rodogune de Cor- 
neille), cf. Justin XXXIX, 1 ; Appien, Syr. G8-Gt\ Le crime de Cléopàtre est de l'an 12G, 
ceux de Nysa s'espacent entre 130 et 125 environ. 



54 



GOUVERNEMENT DE LAODICE. 



jeune prince prétexta une vive passion pour la chasse, quitta la 
résidence royale et s'enfonça sans compagnon dans les forêts 
giboyeuses du Paryadrès (1)^ Perdu dans ces montagnes sauva- 
ges, il y mena pendant sept ans la dure vie du chasseur et du 
proscrit : le jour, fuyant ou poursuivant les bêtes, il les perçait de 
ses flèches ou les étouffait de ses bras nerveux; la nuit, refusant 
l'asile suspect des villages ou des chaumières , il dormait inconnu 
sous le ciel étoilé. Ainsi s'endurcit ce corps de fer, ainsi se trempa 
cette âme farouche, endurante et méfiante, que les épreuves de 
son adolescence devaient marquer, en bien comme en mal, d'une 
empreinte ineffaçable. 

A Sinope, cependant , le royaume allait à la dérive. Dès le lende- 
main de la mort d'Évergète, on avait discontinué ses armements, 
abandonné ses projets sur la Paphlagonie, la Galatie, la Cappa- 
doce, ses relations avec les villes crétoises : son général, Dorylaos, 
dégoûté, quitta le service du Pont et se fixa dans l'île de Crète, 
sa patrie d'adoption (2). Maintenant Laodice laissa les Romains 
consommer paisiblement l'annexion de la Grande-Phrygie; en 
l'an 116, dix commissaires romains arrivèrent suivant l'usage 
pour organiser la nouvelle province. Pour toute satisfaction à la 
mémoire d'Évergète, on exécuta les quelques legs qui se trou- 
vaient inscrits dans son testament (3). Bientôt Laodice, protégée 
par la reconnaissance des Romains, ne se contenta plus d'avoir 
la réalité du pouvoir suprême; elle" en voulut aussi l'apparence. 
Sur la monnaie du royaume, elle fit inscrire son seul nom, 
graver sa seule effigie; même l'écusson des Mithridate, l'astre 
et le croissant, en fut banni. A nouveau souverain, nouvelle rési- 
dence : Laodice bâtit au bord du lac Stiphané, près d'eaux ther- 
males célèbres, une ville qui a conservé son nom, Ladik, jusqu'k 
ce jour (4). 

(1) La date résulte des 7 ans que Mithridate passa dans les montagnes (Justin 
XXXVII, 2) et des 23 ans qui s'écoulèrent entre son avènement effectif et la rupture avec 
Kdme (Justin XXXVIII, 8). Si Salluste , fr. II, 54: s'exprime ainsi : extrema pueritia reg- 
num ingressus , il a probablement confondu Tavènement effectif avec l'avènement nominal. 

(2) Strabon X, 4, 10. 

(3) Inscription à V Appendice 11, n^ 4. La sagacité de M. MoMMSEN, en restituant le 
nom du consul qui présenta le sénatus-consulte organique , C. Licinius P. F. Geta , a fixé la 
date de cet événement et confirmé Tindication de Trogue Pompée (Justin XXXVIII, 6) 
.s-/6t pupillo majorem Phrygiam ademernit. 

(4) A cette ville appartiennent les monnaies de bronze avec la légende AAOAIKEON : 



MITIIRIDATE STJIPARE DE LA COURONNE. 



5.") 



Déjà les glorieux souvenirs du règne crÉvergète s'effaçaient, 
déjà le Pont paraissait mûr pour l'annexion romaine, lorsque le 
jeune Mithridate, que Ton croyait sans doute mort depuis long- 
temps sous la dent de quelque fauve, reparut tout à coup à Sinope 
et réclama sa couronne. Il avait alors vingt ans et toute sa per- 
sonne rayonnait de vigueur et de beauté. On ignore les détails 
de la révolution; probablement le peuple et Tarmée se soule- 
vèrent avec enthousiasme à Fappel du roi national, et balayèrent 
la coterie qui avait confisqué la couronne. Laodice méritait mille 
fois la mort, mais Mithridate se montra plus clément que ses 
contemporains Antiochus Grypos et Ariarathe Épiphane : il se 
contenta de jeter sa mère dans une prison étroite, où elle suc- 
comba, après quelques années, à la maladie ou aux mauvais 
traitements (I). L'innocent Mithridate « le Bon » demeura provi- 
soirement associé à la couronne; mais un crime inconnu, quelque 
complot sans doute, l'envoya bientôt au supplice (2). Eupator 
resta seul roi et prit pour reine sa sœur Laodice, suivant la cou- 
tume perse, depuis longtemps adoptée par les cours d'Antioche et 
d'Alexandrie (111 av. J.-C). 

Le jeune roi trouvait son royaume singulièrement déchu du 
rang où l'avait élevé la politique habile et vigoureuse de son 
père. Ce n'était plus qu'un État de troisième ordre qui étouffait 
dans ses étroites frontières, depuis Amastris jusqu'au pays des 
Tibarènes (3). A l'est, la Petite- Arménie, naguère inféodée à 
Pharnace, faisait de nouveau bande à part; ses dynastes avaient 
achevé de soumettre les peuplades du Paryadrès occidental, et 
s'avançaient jusqu'aux portes de Pharnacie et de Trébizonde. A 
l'ouest, la Galatie était revenue à ses tétrarques, la Paphlagonie, 
sauf une faible portion restée pontique, à ses dynastes indigènes; 

quelques-uns de leurs tj-pes , l'égide et la Niké , rappellent le type du tétradrachme de 
Laodice (Pallas). C'est d'ailleurs par une simple conjecture que j'attribue à Laodice la fon- 
dation de Laodicée-Ladik. 

(1) Memnon c. 30, plus digne de foi qu'Appien, ]\[lth. 112 et Salluste, fr. II, c4, d'après 
lesquels Mithridate tua sa mère. Cf. aussi Sénèque , Controv. VII, 1, 15 (éd. Kiessling) : 
Mithridaten non dubium parrîcidam ; ibid. VII, 3, 4, On connaît le respect extraordinaire 
des rois perses pour leurs mères et l'horreur des Perses pour le pariicide (Hérodote I, 137). 

(2) Memnon, Appien, loc. cit. Le nom de Mithridate Chrestos est encore associé à celui 
de son frère sur les deux dédicaces déliennes, dont l'une à Zeus Ourios, qui paraissent avoir 
été gravées à la suite de la révolution. Si elles étaient plus anciennes , Laodice y figurerait 
sans aucun doute. 

(3) Limites du Pont à l'avènement d'Eupator : Strabon XII, 3, 1. 



56 



LES PREMIERS ACTES. 



Héraclée, toujours libre, était devenue une enclave de la Bithy- 
nie, depuis qu'Eumène avait donné Tiéum à Prusias. Enfin Rome 
s'était annexé la Phrygie, et ce que Rome prenait, elle n'avait pas 
coutume de le rendre. 

Les perspectives du nouveau règne semblaient jdonc peu encou- 
rageantes; mais en Orient, tant vaut le roi, tant vaut le royaume, 
et les relèvements sont aussi brusques que les décadences. Les 
premiers actes du jeune Mithridate apprirent à TAsie que la mo- 
narchie pontique n'était plus en quenouille. Il reprit les hommes, 
le système de son père, s'entoura, à son exemple, d'officiers et de 
conseillers hellènes. Dorylaos était mort, mais ses jeunes fils, 
Lagétas et Stratarque, furent rappelés dans le Pont et traités avec 
la plus grande distinction (1); son neveu, Dorylaos le jeune, 
fils de Philétère d'Amisos, et camarade d'enfance du roi, devint 
son confident le plus intjme et son ministre de la guerre. D'au- 
tres Hellènes furent investis des grandes charges de la cour ou 
admis dans le cercle privilégié des amis du roi (2). Les relations 
avec Délos et Athènes furent renouées, l'armée réorganisée sous la 
direction personnelle du roi, assisté d'instructeurs grecs; une 
phalange de 6,000 hoplites mercenaires, armés à la macédonienne, 
en forma le noyau solide. Il ne restait plus qu'à mettre à l'é- 
preuve ce nouvel instrument : l'occasion vint s'offrir d'elle-même. 

(1) Strabon X, 4, 10. 

(2) Voir à l'Appendice II les inscriptions n"' 9. 



CHAPITRE IL 



GUERRES DE L'EUXIN (1). 



La péninsule de Crimée ou, comme l'appelaient les anciens, la 
Chersonèse Taurique, « ce fin médaillon oriental suspendu au 
cou de la géante Russie » , attira de bonne heure les commerçants, 
puis les colons helléniques, par rexcellence de ses ports, par sa 
situation incomparable au seuil de la Scythie dont tous les grands 
fleuves convergent vers elle, enfin par les produits variés d'un 
sol fertile et d'une mer poissonneuse. Les visiteurs modernes 
vantent surtout la côte sud-est, long ruban de 180 kilomètres, 
qui se déroule entre la mer et la muraille des monts Tauriques 
{Yaïla-dagh) , prolongement du Caucase. Les courtes et riantes 
vallées qui s'ouvrent dans la chaîne côtière ont un climat tout 
méditerranéen, une végétation luxuriante : c'est la Corniche de 
FEuxin. Mais ce coin de terre fortuné était peu visité, mal cul- 
tivé il y a vingt siècles : chaque crique d'azur cachait un nid de 
pirates; l'homme farouche gâtait la nature clémente. La plaine 
du nord, aux environs de l'isthme de Pérékop, n'était guère plus 
fréquentée; ses landes nues, continuation du steppe scythique, ses 
marécages broussailleux, où se perdent les contours vaseux du 
golfe Putride, ne conviennent qu'à la vie nomade du pasteur et du 
chasseur. L'hiver, long et rude, y soulève des tempêtes déneige; 
l'été est court, sec et brûlant. Le printemps seul ressuscite la vie : 
quelques fraîches ondées suffisent pour faire germer un tapis de 
longues graminées, pour embaumer le sol aride et salin de fleurs 
et de plantes aromatiques. Mais la vraie région agricole de la 
Crimée, c'est le centre et le sud, le versant septentrional de la 

(1) Pour ces campagnes, nous sommes réduits aux indications occasionnelles de Strabon 
(VII, 3 : Scythie; VII, 4 : Crimée; XI,. 2 : Méotide, Colcliide ; XII, 3, 28 : Petite- Arménie), 
heureusement complétées, en ce qui concerne la guerre de Crimée, par la belle inscription de 
Chersonèse en l'honneur de Diophante (^Appendice II, n^ 11). Voir aussi Justin XXXVII, 3 ; 
XXXVIII, 7 ; Memnon, 30 et les dénombrements des armées de Mithridate chez Appien, 
Mith. 15 et 69. J'ai consulté avec fruit B. NiESE, Die Erwerhung âcr Kusten des Pontos durcît 
Mithridates VI, dans Eheinisches Muséum, XLII (1887), p. 659 suiv. 



58 



LA CRIMÉE GRECQUE. 



chaîne Taurique, avec ses terrasses étagées, ses sources d'argent, 
célébrées par les poètes, ses clairs ruisseaux, ses forêts aujour- 
d'hui trop clairsemées, et surtout son épaisse couche d'humus 
nourricière, cette « terre noire » qui fit de la Crimée un des gre- 
niers d'Athènes et, plus tard, de Rome (1). 

La Crimée agricole projette vers ses extrémités deux appendi- 
ces, deux Crimées en miniature : à l'ouest, la Petite-Chersonèse, 
plateau raviné, aux bords frangés d'anses profondes, devenu célè- 
bre dans l'histoire contemporaine par le long drame de Sébasto- 
pol ; à l'est, une presqu'île plus importante, la Chersonèse trachée, 
rugueux champ de blé, que le détroit sinueux de Kertch (Bosphore 
cimmérien) sépare d'une langue de terre analogue , la presqu'île 
de Taman, formée par les alluvions du Kouban (Hypanis). Les 
anciens comptaient la Chersonèse trachée dans l'Europe , la pres- 
qu'île de Taman ou Sindique dans l'Asie; mais en réalité ces 
deux territoires sont plutôt unis que séparés par le Bosphore : 
les navires transportaient continuellement les colons et les denrées 
d'une rive à l'autre , et quand l'hiver étendait son pavé de glace 
sur la' mer d'Azov et le détroit cimmérien, les chariots rem- 
plaçaient les navires (2). 

La Chersonèse trachée, vrai débouché de la Scythie, jadis occu- 
pée par les Cimmériens, fut peuplée dès le \f siècle par des co- 
lons ioniens (3), qui achetèrent le sol, moyennant une redevance 
modique, aux nouveaux maîtres de la Crimée, les Scythes ou 
Scolotes. Des émigrés de Milet fondèrent Panticapée, sur la rive 
européenne du Bosphore, des colons de Téos s'établirent à Pha- 
nagorie, sur la rive asiatique. A l'ouest, un peu en dehors de 
l'isthme de la Chersonèse trachée et déjà au seuil des monts 
ïauriques , s'éleva Théodosie , autre colonie de Milet ; tout au 

(1) Inscription en l'honneur du légat propréteur de Mésie, Ti. Plautius Silvanus Aelia- 
nus, chez Orelli n"^ 750 ou Wilmanns 1145 : primus ex ea provincia magiio tritici modo an- 
nonam p (jopuli) r (omani) adlevavit. La date de ce gouvernement paraît être 50 ap. J.-C. 

(2) Strabon VII, 3, 18; Hérodote IV, 28. 

(3) Sur les colonies grecques de Crimée en général, voir K. Nkumaxn, I)ie Eellenen im 
Shythenlande, Berlin, 1855 (un seul vol. paru) ; Thiriox, De civitatihus quœ a Graecis in Clier- 
soneso taurica conditae f uerunt , Paris, Thorin, 1885; et surtout la remarquable introduc- 
tion de Bœckh en tête de la Pars XI du Corpus insc, graec. II, 80 suiv. Pour l'archéologie, 
les Antiquités du Bosphore Cimmérien (par Gill et Stephani, 3 vol. in-f, Pétersbourg. 
1854) et les Comptes rendus de la Commission impériale archéologique, Pétersbourg, 1859 
suiv. Pour les inscriptions : Latychev, Inscriptiones antiquae orae septentrionalis Poniis 
Euxini, 1*'" fascicule, Pétersbourg, 1885. 



ROYAUME DU BOSPHORE. 



50 



nord de la mer d'Azov, à rembouchure du Don, Tanaïs, qui de- 
vint le grand marché des nomades de Fintérieur. Ces différentes 
villes et d'autres moins importantes se groupèrent à partir du 
v° siècle en un État unique, de forme monarchique, qui imposa sou- 
vent sa suzeraineté aux tribus méotiennes, disséminées sur la rive 
orientale de la mer d'Azov. 

Les chefs de cet État, d'abord Grecs (dynastie des Archéanac- 
tides), ensuite Thraces d'origine (dynastie des Spartocides) , con- 
servèrent longtemps dans leur capitale, Panticapée ou Bosphore, 
le titre modeste 6^ archontes; dans leurs rapports avec leurs sujets 
ou vassaux barbares, ils s'intitulaient rois ou tyrans : tyrans dé- 
bonnaires d'ailleurs, dont le régime éclairé n'avait rien d'oppres- 
sif et favorisa l'essor de la prospérité nationale. Leur fortune 
atteignit son apogée entre 450 et 350 environ, l'époque des deux 
empires athéniens. Les Bosporans étaient des commerçants en- 
treprenants, qui allaient chercher à l'embouchure des grands 
neuves, chemins naturels de la Scythie, les pelleteries et les 
esclaves, l'or de l'Oural, les denrées de l'Inde, transportées à 
dos de chameaux entre la Caspienne et les Palus-Méotid^s; en 
échange, ils vendaient aux tribus le vin, les vêtements fabri- 
qués et les autres produits de la civilisation occidentale. Les 
pêcheries inépuisables des Palus-Méotides fournissaient des sa- 
laisons qu'on expédiait en Grèce. Par-dessus tout, les Bospo- 
rans partageaient avec les colonies scythiques d'Olbia et de 
Tyrasle privilège de vendre des grains àl'Attique, dont le terri- 
toire ingrat et surpeuplé ne suffisait pas à la nourriture de ses 
habitants (1). Athènes demandait, bon an mal an, au Bosphore 
200,000 hectolitres de blé, l'équivalent de sa propre récolte, la 
moitié de son importation totale. Aussi s'attacha-t-elle par tous 
les moyens à s'assurer contre tout événement le libre accès du 
marché bosporan. Tantôt elle montrait son pavillon dans ces mers 
lointaines, imposait le respect par un déploiement de force; 
tantôt elle gagnait le cœur des tyrans bosporans et de leurs su- 
jets par de bons procédés, un accueil hospitalier et des distinc- 
tions honorifiques. Grâce à cette politique habile, les relations les 
plus cordiales et les plus profitables aux deux parties s'établirent 



(1) Georges Pbrrot, commerce des céréales en Attique an IV' siècle avant notre ère, 
Revue historique, IV, 1 (mai-août 1877). 



00 



CHERSONÈSE HÉRACLÉOTIQUE. 



entre Athènes et les Ioniens de Crimée. Les Athéniens obtinrent 
des privilèges de toute sorte pour leurs chargeurs de blé;. pendant 
quelque temps même ils possédèrent en propre sur le territoire 
bosporan un comptoir fortifié, Nymphéon. Tant que les détroits 
de la Propontide restèrent ouverts, Athènes, maîtresse de la mer, 
n'eut pas à redouter la famine. De leur côté les villes bosporanes 
s'enrichirent rapidement; Athènes payait leur blé en argent, en 
œuvres d'art et d'industrie, qui provoquèrent la naissance de 
fabriques locales; les tumulus, éventrés de nos jours, ont livré 
un trésor prodigieux de vases, d'objets de toilette et de bijoux 
demi-barbares, tout étincelants d'or, mêlés aux chefs-d'œuvre les 
plus délicats de la poterie et de la ciselure athéniennes. 

Pendant que les Ioniens s'établissaient sur le flanc oriental 
de la Crimée, la race plus robuste des Dorions s'était emparée 
de la côte occidentale, en particulier de la Petite-Chersonèse, dont 
les Milésiens avaient dédaigné le sol ingrat ou redouté les naturels 
farouches (I). Là vivaient, en effet, les Tauriens, peut-être un 
débris de l'ancienne population cimmérienne refoulée par les 
Scythes. Pirates audacieux, barbares inhospitaliers et sangui- 
naires, ils sacrifiaient à leur Vierge sauvage, trônant sur le cap 
Parthénion, les navigateurs échoués par la tempête. Ce fut seule- 
ment dans la seconde moitié du v° siècle que des colons d'Héra- 
clée pontique, fille de Mégare, réussirent à prendre pied dans cette 
presqu'île sinistre ; ils chassèrent les Tauriens dans leurs monta- 
gnes, leur volèrent leur déesse, et fondèrent, après quelques 
tâtonnements, la ville de Chersoncse héraclcotique sur une des anses 
qui s'ouvrent au sud dans la magnifique rade de Sébastopol. A la 
différence des Ioniens du Bosphore, qui s'accommodèrent facile- 
ment du contact des barbares et se mélangèrent même avec eux , 
les Doriens de Chersonèse, puritains exclusifs, surent conserver 
à travers les siècles l'intégrité de leur race et de leur dialecte, les 
institutions républicaines et aristocratiques de leur métropole. 
Agriculteurs et pêcheurs, ils étaient moins commerçants que les 

(1) Sur Chersonèse héracléotique consulter surtout : Polsberw, De rébus Chersonesitarum 
puhlicisj Berlin, 1838 ; B. Kœhne, Becherches sur l'histoire et les antiquités de Chersonésos , Pé- 
tersbourg, 1848 (cp. StÉPHANI, Afélanges gréco-romains , I, 6) ; P. Becker, Die herakleotische 
Halhinsel in archOologischer Beziekung , Leipzig, 1856 ; S. Arkas, La péninsule héracléotique 
et ses antiquités , Nicolaïev, 1879 (en russe) ; Latyohkv, Constitution de Chersonèse , dans le 
Bulletin de corr. helL, avril 1885. 



GRECS ET BARBARES. 



01 



Bosporans ; néanmoins ils fondèrent des comptoirs sur plusieurs 
points de la cote occidentale de la Crimée et du golfe Carcini- 
tique. 

La prospérité des colonies grecques en Crimée, comme celle 
des villes pontiques, leurs sœurs, avait coïncidé avec la puis- 
sance d'Athènes; leur déclin coïncida avec sa décadence. Quand 
Athènes, diminuée dans sa marine, dans ses ressources, dans 
sa population, perdit les clefs de la Propontide, Byzance et la 
Chersonèse de Thrace, quand elle dépendit pour ses communica- 
tions avec TEuxin de la bonne volonté de rois aiîîbitieux et de 
républiques envieuses, il lui fallut chercher des marchés plus 
sûrs et plus accessibles. Précisément, la conquête d'Alexandre 
rouvrit alors aux Grecs les champs de blé de TÉgypte, et désor- 
mais les arrivages du Nil firent en Grèce une concurrence de 
plus en plus victorieuse aux grains du Bosphore, du Tanaïs et du 
Borysthène (1). Athènes se détourna des Hellènes de la Scythie, 
et cela, juste au moment où ils auraient eu besoin d'un soutien 
efficace pour contenir le flot montant de la barbarie. 

De tout temps , les barbares avaient été pour les colons hellènes 
des voisins incommodes, souvent dangereux. Les tribus turbu- 
lentes et belliqueuses des Palus-Méotidcs tuèrent aux Bosporans 
plus d'un roi. Les Tauriens, exclus de la Petite-Chersonèse, ve- 
naient souvent en razzier le territoire et infestaient la mer de leurs 
pirateries. Les Scythes, maîtres du cœur de la péninsule et des 
pays au delà de l'isthme, exigeaient un tribut des Dorions de 
Chersonèse comme des Ioniens de Panticapée. La situation s'ag- 
grava, les rapports se tendirent, lorsque, dans le courant du 
iii^ siècle, cédant à une poussée d'origine inconnue, de nouveaux 
peuples apparurent au nord de l'Euxin, chassant devant eux les 
anciens occupants. Comme jadis les Scythes avaient refoulé les 
Cimmériens et les Thraces, maintenant les Sarmates, arrivés 
progressivement du nord-est, les Celtes, descendus de la vallée 
du Danube, les Gètes remontant du sud, pressaient sur les Scythes, 
les acculaient à la côte. De plus en plus ceux-ci regardèrent 
d'un œil d'envie les villes grecques; ce n'était plus seulement le 
butin , c'était la sécurité qu'ils entrevoyaient derrière ces hautes 
murailles. Aussi redoublèrent-ils d'exigences à mesure que les 

(1) Voir Corims insc. attic. II, 143 , 170, 171 ; Ath. Mitth. V, 332. 



m 



DÉCADENCE DES GRECS DE SCYTHIE. 



colons devenaient moins capables de les satisfaire : les tributs 
tombés en désuétude furent impérieusement réclamés, et les mal- 
heureux Hellènes , pris entre les nouveaux barbares qui les pil- 
laient et les anciens qui les pressuraient, ne surent bientôt plus à 
quel dieu se vouer. 

Ce que les Hellènes de la Scythie souffrirent pendant les deux 
siècles qui s'écoulèrent entre la disparition des Hottes d'Athènes et 
le débarquement de la phalange de Mithridate , ce ne sont pas les 
historiens qui nous Font appris. Qui, parmi les beaux esprits qui 
écrivaient alors l'histoire, songeait à ces sentinelles perdues de la 
civilisation hellénique? Ce sont les documents contemporains, les 
inscriptions qui nous peignent ces angoisses dans leur réalité 
poignante. Les marbres d'Olbia, la vieille cité du Dnieper, jadis le 
grand marché des blés durs de la Scythie (1), sont les plus tris- 
tement éloquents. Le tableau qu'ils tracent est navrant. Olbia, la 
« fortunée » , nom devenu une ironie , est enserrée dans un cercle 
de tribus barbares de l'origine la plus diverse, mais semblables 
par leur avidité. A la redevance régulière, représentant le loyer 
du sol, s'ajoutent vingt contributions extraordinaires, prélevées 
sous des prétextes futiles. Quand le chef d'une horde nomade 
vient à passer devant la YÎUe ou à camper sous ses murs, il 
faut acheter son départ par des présents magnifiques ; il faut en 
faire à ses généraux, à ses leudes, à toute son armée. Cependant 
le commerce est en décadence, la récolte a manqué, les coffres 
sont vides, même les ressources précaires fournies par l'hypothè- 
que ou la fonte de la vaisselle sacrée sont épuisées. Où trouver 
l'argent? il en faut, et tout de suite : quand les ambassadeurs 
tremblants et suppliants sont allés se jeter aux genoux du bar- 
bare, il les a durement repoussés, il a répondu par l'injure et la 
menace; déjà il ravage les champs, il enlève les bestiaux, les 
laboureurs. Du haut de leurs remparts, jadis leur orgueil, main- 
tenant à demi écroulés faute des réparations nécessaires, les Grecs, 
impuissants et consternés, regardent de loin flamber leurs mois- 
sons et leurs chaumières. On commence à perdre l'espoir; on 
parle tout bas d'abandonner la ville, de fuir sur les vaisseaux 
une terre inhospitalière : trop heureux s'il se trouve encore quel- 



(1) Décret en l'honneur de Protogène : C. I. G. II, 2058 — Latychev, n^ 16, Décret en 
rhonneur de Nicératos : Latychev, n° 17. 



ROYAUME DE SCILUR. 



03 



que particulier, riche et patriote, pour sacrifier sa fortune au sou- 
lagement du trésor et relever, par ses exhortations viriles, le 
courage abattu de ses concitoyens. 

Telle était la détresse d'Olbia, telle aussi celle des villes cri- 
méennes. On l'entrevoit à travers le silence ou le laconisme des 
textes : partout mêmes causes de déclin, mêmes ennemis, mêmes 
angoisses. Pendant quelque temps les colons avaient cherché le 
salut en opposant les barbares les uns aux autres : c'est ainsi que 
Chersonèse s'était alliée contre les Scythes avec Amagé, reine des 
Sarmates (1). Mais à la longue, Sarmates, Scythes, Tauriens fini- 
rent par s'entendre entre eux ; ils se partagèrent la proie com- 
mune au lieu de se la disputer : les Grecs devaient faire les frais 
de cette réconciliation. A l'époque où nous sommes parvenus, les 
Scythes, concentrés sur la rive gauche du Dniéper inférieur et dans 
l'intérieur de la Crimée, — la Petite-Scythie , — formaient un 
royaume unique dont le souverain, le vieux Scilur, paraît avoir 
été un prince remarquable. La plupart de ses sujets en deçà de 
l'isthme avaient abandonné la vie nomade pour se consacrer aux 
occupations agricoles; au delà, quelques hordes continuaient à 
promener leurs troupeaux de chevaux dans les pâturages qui 
avoisinaient les cataractes du Borysthène, ou à poursuivre le 
gibier dans les halliers de l'Hylée et les fourrés du golfe Putride. 
En Crimée, les Scythes avaient bâti des fortins, — Chabon, Pala- 
cion, ainsi nommé en l'honneur de Palac, fils de Scilur (2), — et 
même une prétendue ville, Néapolis, située près de Simféropol 
où l'on a trouvé une inscription grecque au nom de Scilur (3). 
Les monnaies de bronze à légende grecque (4), frappées par ce 
roi à Olbia, témoignent également d'un commencement de con- 
version à l'hellénisme. Scilur était vraiment un puissant monar- 
que : couvert au nord par son alliance avec les Sarmates Roxo- 
lans, qui dominaient entre le Dniéper et le Don (5), à l'ouest il 

(1) Polyen VIII, ÔG. Cf. C. I. G. II, 83G. 

(2) Strabon VII, 4 ,7. L'inscription de Diophante ne nomme pas Palacion ; Chabon s'y 
appelle Xaéaîoi, C( les Chabéens ». 

(3) C. 1. G. 2103. 

(4) La monnaie de Scilur 6 BAIIAE. i:KrA0rP0r... OABIO. Tête d'Hermès, caducée) 
a été souvent publiée; voir notamment Sallet, Zeitschri/t fur Niim, IX, 156 ; BOURATCH- 
KOV, Catalogue général des monnaies grecques de la mer Noire, t. I®"", Pétersbourg, 1884, 
pl. IX, 203; Orechnikov, Journal de la Société archéologique russe, IV, 14. 

(o) strabon VII, 4, 17. 



G4 



SOUFFRANCES DE CHERSONÈSE ET DE PANTICAPÉE. 



avait conquis Olbia, au sud il menaçait à la fois Chersonèse et le 
roy aume bosporan. 

La marine chersonésitaine était tombée si bas qu'elle ne pou- 
vait plus même faire la chasse aux pirates tauriens, dont Faudace 
croissait de jour en jour : le « havre des confluents » {Symbola), 
sur la côte sud-est, — aujourd'hui Balaclava, — était le quartier 
général de ces brigands, Fasile sur d'où jaillissaient leurs piro- 
gues et où elles revenaient chargées de butin (1). L'armée était 
aussi désorganisée que la flotte; elle n'osait même plus tenir la 
campagne. Pour se défendre contre les incursions des barbares 
Scythes ou tauriens, les Chersonésitains avaient fini par tirer, à 
travers l'isthme de leur presqu'île, une muraille et un fossé longs 
de deux lieues , qui partaient du fond du havre de Symbola pour 
aboutir aux salines de Cténus, au fond de la rade de Sébas- 
topol (2). Le plateau de Chersonèse se trouvait ainsi transformé 
en une vaste forteresse dont la ville elle-même, avec ses murailles 
de six pieds d'épaisseur, représentait le réduit central (3). Mais 
ces fortifications intimidaient moins les assaillants que les dé- 
fenseurs; blottis dans leur taupinière, ces Doriens dégénérés 
n'osaient plus même franchir la rade qui s'ouvrait en face de 
leurs murs : à quelques stades de l'enceinte commençait « l'au 
delà » (4), l'inconnu, le désert! A Panticapée, c'était pis encore : 
l'ennemi était déjà dans la place. La population scythique, restée 
très nombreuse sur le territoire de la Chersonèse trachée, sym- 
pathisait ouvertement avec ses frères, les sujets de Scilur; le 
comptoir de Tanaïs, les tribus méotiennes, sauf les Sindes , 
avaient secoué le joug; l'archonte-roi , Pairisadès, demeuré sans 
enfants, s'était vu contraint d'élever dans son palais, probable- 
ment de désigner pour son héritier, le Scythe Saumac, peut-être 
un des nombreux fils de Scilur (5). 

La mort de Scilur, qui eut lieu, ce semble, vers cette époque, 
ne changea rien à la situation. Le vieux roi laissait toute une 

(1) Strabon VII, 4, 2. 

(2) strabon VII, 4, 7. D'autres au contraire (Becker, C. Millier) placent Cténus à Sébas- 
topol même. 

(.■5) Le périmètre de Tenceinte, d'après les ruines, était de 3 kilomètres. Pline IV, 85 donne 
plus du double, mais il paraît avoir confondu Tenceinte de la ville avec la muraille de 
l'isthme. 

(4) T6 Tiepav. Inscr. de Diophante, 1. 5. 

(5) Inscr. de Diophante, 1. 33. 



LES GRECS DE CRIMÉE APPELLENT MITHRIDATE 



05 



armée de fils : 5U suivant Posidonius, 80 suivant Apollonidès (1). 
Sur son lit de mort, il les fit venir et, leur montrant un faisceau 
de javelines, invita les jeunes gens à le briser; comme aucun d'eux 
n'y parvenait, il délia le faisceau, prit séparément chaque ba- 
guette et les cassa sans effort (2). Les fils de Scilur comprirent, 
et se conformèrent à la volonté de leur père. Ils se soumirent à 
l'autorité de l'aîné, Palac, qui reprit aussitôt les projets paternels 
sur les colonies grecques de la Crimée. Les prétentions finan- 
cières qu'il éleva, pour son don de joyeux avènement, furent si 
intolérables qu'à Chersonèse, comme à Panticapée, on se ré- 
volta. Maintenant la dernière heure de l'indépendance avait 
sonné; comme les Gaulois au temps de César et d'Arioviste, les 
Grecs de Crimée n'avaient plus à choisir qu'entre un suzerain 
civilisé et un conquérant barbare. Leur choix ne pouvait être 
douteux; ils se jetèrent entre les bras du sauveur le plus voisin 
et le plus fort, le jeune roi de Pont. 

Cette démarche était d'ailleurs la conclusion logique de re- 
lations séculaires, nées de la proximité des lieux, de l'affinité 
des races et de la solidarité des intérêts. La Chersonèse Tauri- 
que et la Paphlagonie s'avancent comme à la rencontre l'une de 
l'autre; les anciens s'exagéraient même le rétrécissement de la 
mer Noire et prétendaient qu'un navigateur, tenant le milieu du 
chenal, pouvait apercevoir à la fois le cap Carambis sur la côte 
d'Asie et la « Tête de Bélier » (le Brixaba des Scythes) (3), ex- 
trémité méridionale de la Crimée (4), éloignés de 6'J lieues. 
De bonne heure, colons et marchands s'habituèrent à passer d'une 
rive de l'Euxin à l'autre; ils s'y retrouvaient en famille, car Pan- 
ticapée était une sœur de Sinope, Chersonèse une fille d'Héraclée. 
Après la conquête des villes pontiques, les Mithridate épou- 
sèrent naturellement les intérêts commerciaux de leurs nou- 
veaux sujets : on sait déjà que dans le traité de 179, conclu par 



(1) Strabon VII, 4, a. 

(2) Plutarque, De garriditute , 17: Regum apophtegmata , Scibinof (Mor. I, 207 Didot). 
Cette anecdote empruntée à Apollonidès (comme le prouve le chiffre de 80 fils) a passé dans 
la fable classique (Pseudo-Ésope, Avianus, La Fontaine, IV, 18). Strabon VII, 4, 3 paraît 
croire que Mithridate a lutté contre Scilur lui-même , mais l'inscription de Diophante ne 
nomme que Palac et semble le considérer comme roi. 

(3) Pseudo-Plutarque, Defluviis, XIV, 4. 

(4) strabon II, 5, 22 ; VII, 4, 3 (lire 1,500 stades, avec C. Muller, sur Ptolémée III, 0, 
p. 436, note G). Pline IV, 86 évalue la distance à 170 milles (252 kilomètres). 

MITHRIDATE. 5 



DIFFICULTÉS DE L'ENTREPRISE. 



Pharnace, figurent Cliersonèse et un prince sarmate, Gatalos (1) ; 
il est possible que, dès cette époque, le roi de Pont soit intervenu 
en Crimée comme champion et protecteur des intérêts grecs. Les 
envoyés de Chersonèse et de Panticapée ne se contentèrent pas 
d'invoquer ce précédent auprès du jeune Mitliridate. Les pre- 
miers, qui n'avaient plus de ménagements à garder, lui offrirent 
ouvertement le protectorat de leur cité , s'il voulait les secourir 
contre l'attaque imminente des Scythes; quant à Pairisadès, 
dont la situation était plus délicate, il promit secrètement à Mi- 
thridate, pour prix de sa délivrance, de lui léguer sa couronne (2). 

Il y avait, dans l'invitation des Grecs de Crimée, de quoi séduire 
Mithridate et de quoi le faire réfléchir. Ce qu'on lui apportait, c'é- 
tait, en cas de succès, une auréole de gloire, un accroissement con- 
sidérable de puissance, la sympathie universelle de l'hellénisme, 
peut-être même, dans une perspective plus lointaine, la for- 
mation à son profit d'une vaste confédération militaire où seraient 
entrés tous les peuples du nord pour prendre à revers l'empire 
romain (3). Mais, d'autre part, avec sa petite armée de merce- 
naires, sa marine dans l'enfance, son trône mal affermi, comment 
le jeune roi de Pont n'eût-il pas hésité à se lancer dans une entre- 
prise dont la légende et l'éloignement grandissaient encore la dif- 
ficulté réelle? Il s'agissait d'une guerre contre les Scythes; or une 
pareille expédition était considérée comme le type même d'un 
acte de folie, par les Perses depuis Darius, par les Grecs depuis 
l'échec lamentable de Zopyrion, lieutenant d'Alexandre (4). Dans 
ces circonstances ce fut, semble-t-il, l'intervention d'un conseiller 
autorisé, Diophante, fds d'Asclépiodore , Grec de Sinope, qui 
triompha des hésitations de Mithridate. Ce personnage réunissait 
les talents de condottière, de diplomate et d'explorateur; il con- 
naissait à fond les pays au nord de l'Euxin, sur lesquels il écri- 
vit même un livre classique (5). Il s'offrit à organiser et à con- 

(1) Polybe, fr. XXVII, (3. 

(2) Strabon VII, 4, 3 et 4. 

(8) D'après Strabon VII , 4, S, Chersonèse s'adressa à Mithridate au moment où il médi- 
tait de combattre (aTpaTYiyiôivTa) i-KÏ toù; UTièp toù îsOjjloù [J-éypi. BopuaOsvou; ^apêapouç xal 
ToO 'Aoptou (.sîc)- laOta o'r,v ènl ^Pa)[xaîou; Tiapacrxeurj. Cet enchaînement paraît bien 
artificiel. 

(4) Justin II, 3 ; XII, 1-2 ; XXXVII, 3 ; XXXVIII, 7. Sur Zopyrion cp. Q. Curce X, 1, 
43; Macrobe I, 11,33. 

(ô) Les Pontica de Diophantos sont mentionnées plusieurs fois (voir les fragments dans 
les Fraff. hÀst. gr. de Miiller, IV, 396-7) ; les plus anciennes citations sont d'Agatharchidès, 



DIOPHANTE A CHERSONESE. 



67 



duire rexpédition : Mithridate, que la nouveauté de son pouvoir 
attachait cette fois au rivage, se laissa convaincre, et Diophante 
reçut la mission d'établir le protectorat pontique sur la Cherso- 
nèse (vers 110 av. J.-C.) (1). 

La route de terre, entre le Font et le Bosphore, était longue et 
impraticable; le corps expéditionnaire mit donc à la voile dans 
les villes maritimes du Pont et débarqua à Chersonèse. Diophante 
trouva la ville étroitement bloquée par les Scythes au nord et à l'est. 
Son premier soin fut de relever les courages des habitants et de 
se donner de l'air. En face du port de Chersonèse s'ouvre la rade 
profonde de Sébastopol, dominée au nord par le cap Constantin, 
qui s'avance jusqu'à 15 stades de la ville. Diophante occupa 
ce cap, y fortifia un poste et relia cet ouvrage à la ville par 
une jetée qui fermait complètement l'entrée de la rade (2). Par 
là il écartait le danger d'un siège immédiat et s'assurait une ex- 
cellente base d'opérations vers le nord. Puis il fit passer ses trou- 
pes sur la rive septentrionale de la rade. Là, il se vit tout à coup 
assailli par une nombreuse armée sous les ordres de Palac en per- 
sonne. Diophante eut à peine le temps de ranger ses troupes : 
néanmoins les Scythes furent taillés en pièces et, sur le champ de 
bataille, le vainqueur dressa un trophée, le premier qu'un roi 
grec eût encore remporté sur ces barbares. Cependant Palac s'obs- 
tina; il fit le tour de la rade et des lagunes de la Tchernaïa qui 
la prolongent, et vint attaquer la muraille qui fermait l'isthme de 
Cténus. Mais ici encore il trouva Diophante prêt à le recevoir. Vai- 
nement les barbares tâchèrent de combler le fossé en y jetant des 

Périple du la mer Uonge, c. 04 {Gaog. min. I, lôfi) et d'Alexandre Polyhistor chez Etienne de 
Bjzance, s. v. 'Aêioi. Polyhistor est un contemporain de Sylla, Agatharchidès a écrit dans la 
2® moitié du ii" siècle av. J.-C. (cp. Miiller, Geog. min. I, Liv suiv.). L'ouvrage de Diophante 
a donc dû paraître vers l'an 120, et il n'y arien d'absurde à identifier l'auteur avec le géné- 
ral de Mithridate. Il se peut aussi que Diophante n'ait écrit son livre qu'après ses 
campagnes. 

(1) Il est hors de doute que l'expédition de Crimée fut la première guerre de Mithri- 
date : voir l'ordre suivi dans Trogue Pompée, ;)ro/. 37; Justin XXXVII, 3; et auss 
XXXVIII, 7 : multo timidius hella Pontica ingressum cum ipse radis ac tira esset. D'après 
Strabon également, Mithridate ne s'empara de la Colchide et de la Petite-Arménie que lors- 
([u'il était déjà aù^riôelç iid tcoXû , c'est-à-dire maître de la Crimée (XI, 2, 18 : XII, 3, 28). 

(2) La description de Strabon VII, 4, 7 s'accorde absolument avec l'emplacement du fort 
Constantin et je ne comprends pas qu'on ait cherché le fort de Diophante au fort Paul, à 
l'est du port de Sébastopol (Becker), ou au fort Nicolas, à l'ouest (Mulleiî). En 1 854, l'en- 
trée de la rade était également fermée par une chaîne et un pont entre les forts Michel et 
Nicolas. 



G8 



PREMIÈRE CAMPAGNE DE DIOPHANTE. 



fascines : Touvrage du jour était brûlé pendant la nuit par les ho- 
plites grecs. De guerre lasse, les Scythes finirent par renoncer à 
leur entreprise et se retirèrent vers leurs châteaux forts, à 
rintérieur de la péninsule (1). 

Les Tauriens, livrés à leurs seules forces, n'étaient pas de taille 
à se mesurer avec Diophante : leur tactique traditionnelle, qui 
consistait à barricader les chemins derrière eux pour s'enlever 
tout espoir de retraite (2), les vouait d'ailleurs à la destruction 
en cas de défaite. Ils furent brisés, cette fois pour toujours : dé- 
sormais il n'est plus question dans l'histoire de leurs déprédations 
soit sur mer, soit sur terre, et ils se laissent enrégimenter doci- 
lement parmi les troupes de Mithridate. Le fort construit par 
Diophante sur le cap Constantin fut érigé en une ville perma- 
nente, qui prit le nom d'Eupatorion, et contribua à la pacification 
de toute cette région montagneuse (3). 

Du pays taurien, Diophante passa sur le territoire bosporan, 
qui en était séparé par le canal de Théodosie : une campagne 
courte, mais vigoureuse, fit rentrer dans le devoir les sujets scythes 
de Pairisadès et assura les droits successoraux de Mithridate. 
Puis le général grec revint à Chersonèse et profita des derniers 
beaux jours pour aller chercher les fils de Scilur jusque dans leurs 
repaires. Incorporant à son armée la fleur de la jeunesse cherso- 
nésitaine, il s'avança vers le cœur de la péninsule, prit Chabon, 
Néapolis, et obtint la soumission de presque tous les princes 
scythes : le fameux « faisceau de Scilur » était rompu, la suze- 
raineté de Mithridate établie sur toute la Crimée. Le peuple de 
Chersonèse célébra avec éclat la victoire de Diophante ; l'heureux 
condottière crut son œuvre accomplie et ramena le corps expé- 
ditionnaire en Asie (IIO av. J.-C.?). 

On s'était un peu trop hâté à Sinope de chanter victoire. Pen- 
dant l'hiver, le fds aîné de Scilur, Palac, qui n'avait pas accepté 
le traité, répara ses forces, fit alliance avec les Roxolans, et provo- 
qua la défection d'une partie de ses frères. Les comptoirs septen- 

(1) Strabon VII, 4, 7, combiné avec l'inscription de Chersonèse. Elle est assez sommaire 
sur toute la première campagne de Diophante. 

(2) Poljen VU, 40. 

(8) Strabon, loc. cit. L'inscription mentionne simplement la fondation d'une ville c( chez 
les Tauriens aux environs de Chersonèse », mais son identité avec l'Eupatorion de Strabou 
est au moins probable. Ptolémée III, G, 2 et Ammien Marcellin XXII, 8,3(1 écrivent Eupato- 
riuj et c'est ce nom que Catherine II attribua à Koslov, situé bien plus au nord. 



DEUXIÈME CAMPAGNE : BATAILLE DE BEAU-PORT. (iO 



trionaux de Cliersonèse furent emportés, la ville même menacée 
de nouveau; pour la seconde fois, les bourgeois implorèrent le 
secours de Mitliridate. Une nouvelle armée, forte de 6,000 hopli- 
tes, fut embarquée sous les ordres de Diophante et descendit 
dans la péninsule (109 av. J.-C.?). Quoique la saison fût déjà très 
avancée, Diophante prit hardiment l'offensive et marcha vers les 
châteaux forts des Scythes; mais il fut surpris en route par les 
premières tempêtes de neige et obligé de se rabattre vers le lit- 
toral. Là il enleva Carcinitis, les Murailles; il assiégeait le troi- 
sième comptoir chersonésitain , Beau-Port, à rentrée du golfe 
Mort, quand une nuée de barbares vint tout à coup Tassaillir. 
Aux archers à cheval de Palac s'étaient joints 50,000 Roxolans , 
sous leur roi Tasios , cavaliers et fantassins robustes , armés d'arcs, 
de lances, d'épées et même d'armes défensives : casques, corselets 
en cuir de bœuf, boucliers d osier ou gerrhes. Mais cette fois en- 
core la fougue indisciplinée des barbares se brisa contre la bra- 
voure calme et savante des hoplites grecs : leur infanterie fut ex- 
terminée, une faible partie de leur cavalerie parvint à s'enfuir 
dans le steppe (1). 

Diophante ne s'endormit pas sur ses lauriers. Dès les premiers 
jours du printemps, il reprit sa marche interrompue Tannée pré- 
cédente vers le centre de la péninsule. Tout plia devant lui. Cha- 
bon, Néapolis, probablement aussi Palacion capitulèrent ; la plupart 
des fils de Scilur se soumirent de nouveau , cette fois définitive- 
ment; Palac et quelques autres préférèrent l'exil à la servitude 
et s'enfuirent à Rome pour mendier le secours du sénat (2). 
Diophante reparut ensuite au Bosphore où des troubles avaient 
sans doute éclaté ; il rétablit l'ordre et proclama ouvertement la 
suzeraineté de Mithridate. Mais pendant qu'il jouissait de sa vic- 
toire à Panticapée, les partisans de l'héritier scythe, Saumac, 
s'insurgèrent brusquement et massacrèrent le roi Pairisadès. Sau- 
mac prit le titre de roi et s'empressa même de frapper monnaie à 
son nom (3); Diophante, qui avait failli tomber dans un guet- 

(1) Strabon VII, 3, 17. Inscription de Diophante, 1. 15 suiv. Sur Beau-Port (KaXôç Xi[ji,vîv) 
cf. Arrien, Perip. Eux. c. 30, et la note de Muller sur ce passage {Geog. min. Didot, I, 395). 

(2) Memnon c. 30. 

(3) C'est la monnaie d'argent avec BASI- lÂïM. (Weil, Zck.f. Xam. VIII, 329) pré- 
cédemment attribviée au fabuleux Saulacès de Colchide. Brcuze du même roi : Sallet, ib. 
XVI, 3. 



70 



TROISIÈME ET QUATRIÈME CAMPAGNES. 



apens, s'enfuit avec peine sur un navire envoyé par les gens de 
Chersonèse. De retour dans cette ville, il convoque les citoyens, 
leur expose Fétat des affaires, et les exhorte à tenter avec lui un 
suprême effort pour sauver Thellénisme enScythie; pendant qu'ils 
équipent leur milice et arment trois galères , il court chercher des 
renforts dans le Pont. 

Au printemps suivant (107?) commença la campagne déci- 
sive. Une armée et une flotte puissantes furent rassemblées 
sous les murs de Chersonèse et s'acheminèrent de concert vers le 
Bosphore. Théodosie fut emportée la première, puis Panticapée; 
l'on prit et l'on châtia les auteurs de la rébellion, Saumac lui- 
même fut fait prisonnier et envoyé comme otage dans le Pont. 
Mithridate fut alors définitivement proclamé roi du Bosphore 
Cimmérien ; à Chersonèse il se contenta du titre plus modeste de 
prostate ou protecteur (1). Cette fois la guerre était bien terminée, 
et quand le vainqueur rentra à Chersonèse, il fut Tobjet d'une ova- 
tion enthousiaste. Par un décret du 19 Dionysios (janvier 106) (2), 
sous l'archonte-roi Agélas , le peuple et le sénat déclarèrent qu'il 
avait bien mérité de la patrie. Le jour de la procession annuelle 
de la Vierge, déesse tutélaire de Chersonèse, qui, dit-on, avait 
annoncé par des prodiges manifestes la grande victoire de Beau- 
Port, une couronne d'or fut solennellement décernée au glorieux 
général , pendant que les Symmnamons ou greffiers publics procla- 
maient à haute voix : « Le peuple de. Chersonèse couronne Dio- 
phante, fils d'Asclépiodore, de Sinope, pour son mérite et son 
dévouement. » Au sommet de l'acropole, près des autels de la 
Vierge et de la déesse Chersonèse, on dressa, aux frais de la ville, 
la statue d'airain de Diophante, représenté en armes. Sur la base 
de la statue fut gravé le décret honorifique qui en justifiait l'érec- 
tion, et qui, retrouvé de nos jours, a fait sortir de terre le sou- 
venir presque effacé de ces belles campagnes (3). 

L'effort avait été grand, mais le succès était en proportion. 
En quatre campagnes le jeune Mithridate s'était rendu maître 
d'un royaume presque aussi considérable que celui qu'il avait 
hérité de ses pères; il avait acquis des villes magnifiques, — Cher- 
Ci) Strabon VIT, 

(2) Cp. BlSCHOFF, De fasiis (jraecorum antiquioribus (Leipzig, 1884), p. 374. 

(3) Le nom de Diophante resta populaire à Chersonèse et figure souvent sur les inscrip- 
tions de cette ville (C. I. G. 2123, 2131, etc.)- 



RÉSULTATS DE LA COxNQUÉTE DE LA CRIMÉE. 



71 



sonèse, Théodosie, Panticapée, Phanagorie, — des ports et des 
chantiers excellents, un peuple de matelots et de soldats. Le ré- 
sultat matériel de la victoire était la perspective d'un commerce 
lucratif avec les barbares du Nord, le monopole des pêcheries 
méotiennes, un territoire agricole destiné à devenir le grenier du 
Pont, comme il avait été celui d'Athènes : la Crimée et le district 
avoisinant de la Sindique, réunis en un gouvernement général 
qui fut plus tard transformé en vice-royauté, payèrent à Mithri- 
date un tribut annuel de 180,000 médimnes (90,000 hectolitres) 
de blé et de 200 talents (1 million 200,000 francs) en argent (1). 

Les résultats moraux furent plus importants encore. Mithri- 
date prit confiance en lui-même et inspira confiance au monde 
hellénique; tous les esprits éclairés lui surent gré de l'immense 
service rendu à la cause de la civilisation, et désormais, partout 
où il y avait des Hellènes opprimés, on regarda vers le jeune roi 
de Pont comme vers un sauveur possible. Quant aux nations bar- 
bares, les victoires de Mithridate sur les Scythes et les Roxolans, 
réputés jusque-là invincibles, durent avoir parmi elles un prodi- 
gieux retentissement : aussi n'opposèrent-elles dorénavant à ses 
armes qu'une faible résistance; les peuples ne trouvèrent rien 
d'humiliant à se mettre à sa solde, les rois à reconnaître sa suze- 
raineté, ou même à lui vendre leurs couronnes. C'est ainsi que le 
progrès d'aujourd'hui préparait le progrès de demain; chaque 
conquête fournissait les moyens d'une conquête ultérieure. 

Du Pont et de la Crimée, Mithridate rayonna dans tous les sens, 
à l'ouest, à l'est, au nord, menant de front les expéditions mili- 
taires et les négociations diplomatiques, jusqu'à ce qu'il eût sou- 
mis à sa domination, ou tout au moins à son influence, la totalité 
du bassin de la mer Noire. Le détail et l'ordre exact de ces cam- 
pagnes nous échappent ; on sait pourtant qu'elles se divisent en 
deux séries : la conquête de la Méotide, de la Colchide, de la 
Petite- Arménie , se place entre la guerre de Crimée et le com- 
mencement des guerres d'Asie Mineure (2), c'est-à-dire entre 

(1) Strabon VII, 4,6. 

(2) Trogne Pompée racontait la conquête de la Colchide au livre XXXVII (cf. le prolo- 
gue et Justin XXXVII, 3, 3 où il faut peut-être lire, avec Gutschmid, Colchida au lieu 
de Cappadocimi). La soumission des tribus méotiennes, naguère vassales des rois de Bos- 
phore, dut suivre de près la conquête de la Crimée (Strabon XI, 2, 11) ; celle de la Petite- 
Arménie est contemporaine de l'acquisition de la Colchide (Strabon XII, 3, 28). 



72 



iMITHRIDATE ET LES SCYTHES. 



106 et 103 av. J.-C; au contraire, les expéditions chez les Bas- 
tarnes et les Sarmates eurent lieu surtout entre la première et 
la deuxième série des guerres asiatiques, c'est-à-dire entre 96 et 
90 av. J.-C. (1). Toutefois, comme il s'agit ici d'un groupe de 
faits étroitement connexes, du développement d'un plan unique, 
accommodé aux circonstances, nous ne tenterons pas un récit 
chronologique, d'ailleurs à peu près impossible dans l'état des 
documents ; nous exposerons dès à présent les résultats généraux 
de ces quinze années de guerres et de négociations, en suivant 
le seul ordre qui puisse ici prétendre à la précision : l'ordre géo- 
graphique. 

On sait déjà que la domination de Scilur s'étendait au delà de 
l'isthme de Pérékop, jusqu'au liman du Borysthène et à Olbia. 
La conquête de la Crimée entraîna probablement la soumission 
plus ou moins complète de tout le reste du royaume scythique, 
désormais morcelé entre plusieurs dynastes. Les Scythes sont 
mentionnés à diverses reprises parmi les soldats de Mithri- 
date (2) ; et nous le verrons à la fm de son règne tâcher d'assurer 
par des unions de famille le dévouement de plusieurs princes 
de cette race, ses vassaux ou ses alliés (3). Peut-être faut-il 
compter dans le nombre de ces vassaux une partie des fils et des 
petits-fils de Scilur, dont quelques-uns paraissent avoir été restau- 
rés vers 103, sur la demande du sénat romain (4). L'un d'eux sans 
doute était ce Sobadocos qui fut surpris un jour en flagrant délit 
de trahison (5) ; un autre « protégeait » Olbia, où les monnaies des 
rois Scythes se succèdent pendant plusieurs générations (6). 

Au delà d'Olbia, jusqu'au delta du Danube, la seule grande ville 
grecque était Tyras, port fluvial du Dniestr. Elle était bâtie au 
milieu du pays des Gètes, peuple de langue thrace émigré d'au 

(1) Plutarque, De fortu na Romanorum ^ c. 11 fin. (Moral. I. .'}'.)8 Didot.) : MiQptSàiyiv ôè, 
ToO Mapcr/où 7io)ifj!.ou Tyjv 'Pa)[xr,v è7ct9)>$YovTOç , ol lapfjLaxixol xal BaaTapviXoi 7t6X£[jLOi 
xaxeîyov. 

(2) Justin XXXVIII, 3, 7 : a Scijthia... exerckam rcu'nr jubct. XXXVIII, 7, -'5 : Scythiam... 
Kude ipse magnam... partem virium Jiaberet. Appien, Mi(h. l.'i, lô, ()!>. 

(3) Appien, Jlith. 108 : èçto'jç IxOôaç... toTç ûuvâaxai;. § 117 : IxuOwv Pa<7t)-siot yuvaïxsç. 

(4) Memnon c. 30. 

(5) Appien, Jliih. 7!) (le nom s'est retrouvé sur les inscriptions bosporanes : Comjjtes 
rantJiis , 1871, p. 248, ligne 17 : XaêwÔaxo; H ux^P^'»^^°î)- ^P- -^^^^«6 '^^^ études (/recques, II, 95. 

(()) Monnaies de Pharzoios et d'Inigmeus, chez Blau, Xum. Zeitschrift de Vienne, VIII, 
238 ; BouiJATCHKOY, op. cit. pl. IX ; Sallet, Catalogue de Berlin, p. 30, n° 14G, Vers 60 av. 
J.-C. Oibia fut prise parles Gètes (Dion Chrysostome , XXXVI , 2, p. 75 E,.). 



LA TOUR DE NÉOPTOLEME. 



73 



delà du Danube. Aucun renseignement précis ne nous est par- 
venu sur les rapports de Mithridate soit avec Tyras, soit avec les 
Gètes, mais Tanalogie permet de supposer que la ville grecque 
dut accepter son protectorat et le peuple barbare son alliance : 
la « tour de Néoptolème » , qui s'élevait à Tembouchure du Tyras 
(Dniestr) près du gros bourg d'Hermonax (1), devait sans doute 
son nom à un célèbre amiral de Mithridate, que nous retrouve- 
rons plus d'une fois; un autre général du roi, Dromichétès (2), 
porte le même nom que le roi gète qui fit prisonnier Lysimaque. 

Scythes et Gètes, peuples en décadence, n'occupaient plus 
guère qu'une étroite bande de territoire au-dessus du littoral; le 
bassin moyen des grands fleuves russes, les riches plaines de la 
« terre noire », étaient maintenant le partage de deux grandes 
nations, les Sarmates et les Bastarnes : les premiers, proches 
parents des Sc3'thes et probablemment, comme eux, de souche 
aryenne ; les seconds , d'après Strabon , de race germanique plus 
ou moins mélangée (3). Les Sarmates, encore nomades pour la 
plupart, habitaient entre le Tanaïs (Don) et le Tyras (Dniestr) ; ils 
se divisaient, d'orient en occident, en trois branches principales : 
les Roxolans ou Reuxinales, de race douteuse, les Sarmates 
royaux (Basiliens) et les lazyges. Les Bastarnes peuplaient la 
Bessarabie, la Moldavie et une partie de la Galicie actuelles; de- 
puis le début du if siècle avant J.-C. ils avaient fait aussi de 
fréquentes incursions en Thrace. Comme les Sarmates, les Bas- 
tarnes comprenaient trois tribus : Atmons, Sidons, Peucins, ces 
derniers vers les bouches du Danube (4). 

Les généraux de Mithridate avaient déjà eu à combattre en 
Crimée les Roxolans, venus au secours de Palac; plus tard, à la 
veille de la rupture avec Rome, Mithridate dirigea une série de 

(1) KtiiHf] "^EpiJ.covdtxToç, Strabon VII. ."5, 10. Cp. aussi I, '2. 1 (Mithridate et ses généraux ont 
fait connaître toute la côte depuis le Tyras jusqu'aux Palus-Méotides). On a cru retrouver 
les ruines de la tour de Néoptolème aux bords du lac Kimbet. 

(2) Appien, J/zïA. 32; 41. 

(3) Strabon VII, 3, 17. Cp. aussi Pline IV, 28; Tacite, Germanie, c. 4G. Le germanisme 
des Bastarnes est aujourd'hui contesté ; quelques savants font d'eux des Celtes. 

(4) Strabon VII, 3, 17. Le langage de Strabon ferait croire qu'il compte les Roxolans 
parmi les Bastarnes, mais il n'y a là qu'une négligence de rédaction et ailleurs (VII, 2, 4) il 
distingue nettement les Bastarnes des Roxolans. En revanche il ne i-ange nulle part expres- 
sément les Roxolans parmi les Sarmates, et même une fois (II 5, 7) il les qualifie de Scythes. 
La forme 'Peu^'.va/.oi est employée par l'inscription de Chersonèse. 



74 



GUERRES SARMATES ET BASTARNES. 



campagnes contre les Sarmates et les Bastarnes (1). Le but de ces 
expéditions n'était pas la conquête, mais la conclusion de traités 
qui obligeraient les barbares à fournir, moyennant finances , des 
contingents aux armées pontiques. Ce but fut atteint, et des pays 
à peu près inexplorés jusqu'alors devinrent pour Mithridate une 
pépinière de vigoureux soldats. Les Sarmates, en particulier les 
Royaux et les lazyges (les Roxolans paraissent avoir persisté dans 
leur isolement farouche), lui fournirent une excellente cavalerie 
légère, les précurseurs des Cosaques d'aujourd'hui (2). Quant aux 
Bastarnes, dont l'inimitié avec Rome datait de loin, — du temps 
de Philippe et de Persée, — ils étaient incontestablement les meil- 
leurs soldats barbares de l'armée de Mithridate, Également for- 
midable par le courage, la vigueur et la taille, parfois gigan- 
tesque, l'infanterie bastarne, bien dressée, se montra capable de 
soutenir en champ ouvert le choc redouté des légions romaines (3). 

Dans la vallée du Danube subsistaient encore plusieurs tribus 
gauloises, restes de la grande invasion du iii^ siècle (4). Les 
agents de Mithridate surent nouer avec elles des relations cor- 
diales (5) : plusieurs fois les Celtes sont nommés parmi ses trou- 
pes (6); l'officier qui lui donna la mort, Bituit (7), est un Celte 
et porte un nom qui se retrouve chez les Arvernes. 

Au delà du Danube, chez les Thraces du Rhodope et de l'Hémus, 
Mithridate, comme naguère son père, trouva pareillement des alliés 
et des mercenaires (8); mais ici l'on avait déjà à lutter contre 
la concurrence des sergents recruteurs romains , et les Thraces, 
cavaliers excellents, mais d'une fidélité douteuse, passaient volon- 
tiers d'un camp à l'autre, suivant le tarif de la solde et les chances 

(1) Plutarque, De fort. Rom. c. 11. 

(2) Auxiliaires sarmates in gmere : Justin XXXVIII, 3, (> ; Appien, Jlith. lô. Cavaliers 
sarmates : ib. 10. Roj^aux et lazyges : ib. (il». 

(3) Auxiliaires bastarnes : Justin, loc. cit.; Appien, lô, (Jl) (xo à)>xt[j.(OTaT0v. .. yi'joç^j 71 : 
Memnon c. 30. Colosse bastarne : Posidonius, fr. 41. Taille et audace des Bastax-nes : Po- 
lybe, fr. XXVI, 9, 2 Did. 

(4) Strabon VII, 3, 2 et 11. Cp. l'inscription de l'an 117 av. J.-C. publiée par Duchesxk 
(^Rev. archéol. 187Ô, p. (! et 17(î) qui mentionne des incursions de Celtes en Macédoine. 

(ô) Appien, 109 : KeXxoùç ix ttoXXoO çtXouç... ol ysY&vcxaç;. 

(6) Je soupçonne Trogue Pompée (Justin XXXVIII, 3, (! et 4, !i) d'avoir mal compris 
sa source quand, au début de la guerre contre Rome, il compte les Galates parmi les 
auxiliaires de Mithridate ; ils étaient au contraire retournés à l'alliance romaine (Appien, 
Mith. 117) et les G-aulois de l'armée pontique doivent être les Gaulois du Danube. 

(7) Appien, Mith. 111 ; Tite-Live ep. 102. Les manuscrits de Tite-Live ont ici Bitoco. 

(5) Appien, 13, lô, fi!) 



MERCENAIRES CELTES ET THRACES. 



du butin (1). Toutefois, surtout au début du règne de Mithridate, 
leurs sympathies étaient avec lui , et les incursions répétées des 
tribus thraces dans la province romaine de Macédoine furent at- 
tribuées, non sans fondement, aux intrigues et à Tor du Pont (2). 
Outre les Thraces proprement dits, Mithridate embaucha dans le 
Balkan les Coralliens, tribu sarmate ou illyrienne égarée (3); il 
établit aussi son protectorat sur les villes maritimes grecques , 
au moins jusqu'à FHémus. La preuve indirecte de ces relations 
nous est fournie par la numismatique : sur les monnaies d'Odessos 
(Varna), la principale cité grecque de cette côte, le portrait divi- 
nisé d'Héraclès ou d'Alexandre affecte pendant quelque temps les 
traits et la chevelure caractéristiques de Mithridate (4). La résis- 
tance désespérée que les villes du littoral thrace, Istros, Tomi, 
Callatis, Apollonia, opposèrent à la conquête romaine au moment 
même où s'engageait la lutte décisive avec Mithridate (73 av. J.-C), 
prouve également que là encore le mithridatisme avait dû pousser 
de profondes racines (5). 

Dans le bassin occidental de l'Euxin, Mithridate cherchait des 
alhés et des soldats; il ne faisait pas, à proprement parler, de 
«.'enquêtes. Il en fut autrement dans le bassin oriental : ici plu- 
sieurs contrées furent incorporées directement au royaume de 
Pont, d'autres réduites à un étroit vasselage. Les premières ac- 
quisitions eurent lieu sur la rive orientale des Palus-Méotides. 
Les nombreuses et belliqueuses tribus qui peuplaient cette côte, 
réunies sous l'appellation commune de Méotiens , avaient reconnu 
à diverses reprises la suzeraineté soit des tyrans du Bosphore, 
soit des archontes de Tanaïs, qui, eux-mêmes, obéirent souvent 
aux Spartocides. Mithridate, désormais roi du Bosphore, pouvait 
se présenter ici en héritier légitime; il fallut cependant de nouvel- 
les luttes pour faire prévaloir son autorité, A ces campagnes se 
rapportent sans doute deux prouesses de l'amiral Néoptolème : 
pendant l'hiver, il battit les barbares dans un combat de cava- 
lerie livré sur les glaces du Bosphore; l'été suivant, au même 

(1) Dion XXXVI, 11. 

(2) Dion, fr. 101 , 2 Dindorf. 

(•"0 Appien, 60, paraît les considérer comme des Sarmates. Strabon VII, ô, 12 ne se pro- 
nonce pas. Sarmates au delà du Danube : Strabon VII , , 13. 

(4) Friedlaender, Zeit.fiïr Num. IV, lô ; Th. Reixach, Trcls royaumes j p. 19G. 
(.)) Eutrope VI, 10 ; Strabon VII, 0,1. 



7() 



SOUMISSION DES MEOTIENS. 



endroit, il détruisit leur Hotte dans un combat naval (1). Le 
résultat fut la conquête définitive de Phanagorie et du district des 
Sindes, qui occupait le delta du Kouban. Peu à peu les tribus 
septentrionales se soumirent à leur tour (2). Les Méotiens in 
génère figurent dans le dénombrement des armées de Mithridate ; 
on cite expressément les Agariens, à la fois soldats et méde- 
cins (3), les Dandariens, dont le roi Olthac devait jouer plus tard 
un rôle très équivoque (4). Plus on remonta vers le nord, moins 
il fut question d'annexion : les dynastes des diverses tribus ren- 
dirent simplement hommage et amenèrent eux-mêmes, en temps 
de guerre, leurs cavaliers braves, mais turbulents. Quant aux 
puissantes peuplades des Aorses et des Siraques, qui avaient 
remplacé les Sarmates dans les steppes du nord-est, entre le 
Don, le Volga, la Caspienne et le Caucase, elles ne sont pas 
mentionnées au temps de Mithridate ; il était réservé à son fils 
Pharnace d'entrer en lutte avec elles (5). 

Gorgippia, sur la mer Noire, était la dernière ville grecque de 
la Sindique. Au delà se déroule pendant 400 kilomètres une 
côte âpre, impraticable, surplombée par l'énorme muraille cré- 
nelée et neigeuse du Caucase occidental, le mont Corax des an- 
ciens. Dans maint endroit une poignée d'hommes peut barrer le 
passage à une armée, et les rochers ne cessent que pour faire 
place à des marécages fiévreux croupissant sous des nappes de fou- 
gères. Des tribus farouches, adonnées à la piraterie, vivaient 
blotties le long de cette côte et dans les forêts de la montagne. 
Elles ne se laissèrent pas entraîner par Mithridate; c'est sans 
doute à tort que deux d'entre elles, les Achéens et les Hénioques, 
sont mentionnées une fois parmi ses auxiliaires (6) : nous savons 
au contraire qu'en 80 av. J.-C. les Achéens détruisirent une 

(1) Strabon II, 1, l(i : VII, 3, 18. Si cet épisode se plaçait pendant la guerre de Crimée, 
il serait mentionné dans l'inscription de Diopliante. 

(2) strabon VII, 4. (I. 

(3) Appien, MHh. 88. Un roi scythe du nom d'Agaros est mentionné par Diodore XX. 
24 (01. 117, 3). 

(4) Plutarque, Luc. 10, l'appelle '0/.6axo; Aavoapîtov ôuvâcTri:; Appien, Mith. 79, Ixuôr,: 
ovo(JLa 'O'/xàêa;; mais plus loin, §117:6 KoÀy/ov 5x^,71X00/0;, 'OX0àxY]ç qui paraît bien être 
le même personnage. Chez Frontin II, ô , 30 on trouve la forme visiblement corrompue Ad- 
athas. 

(5) Strabon XI , (î , 8. 
(<i) Appien, Jfltli. 09. 



CONQUÊTE DE LA COLCHIDE. 



77 



armée pontique , et en GG, Mithridate , fugitif, dut négocier et ba- 
tailler à chaque pas pour obtenir le passage à travers ces contrées 
inhospitalières. Pendant toute la durée de son règne, ce fut par 
mer que se firent les communications entre le Pont, la Colchide 
et le royaume bosporan : encore aujourd'hui les populations de ces 
parages ne connaissent guère d'autre grand chemin que l'Euxin. 

A partir du cap Dioscurias (Iskuriyé) , la montagne et le rivage 
font divorce, et la Colchide s'ouvre, amphithéâtre en pente douce, 
qui domine et prolonge la cuvette de la mer Noire. La nappe liquide • 
se continue presque insensiblement par une bande alluviale et 
marécageuse; au delà se déroule la vallée du Phase, tout humide 
et diaprée. A l'entour se dressent les gradins étagés des chaînes 
montagneuses avec leur pelisse de forêts : le Caucase au nord, les 
monts Moschiques au sud; vers l'est, les deux lignes de faite se 
rejoignent en s'abaissant, et le défilé sinueux de Sarapané, aux 
parois rocheuses rongées par les torrents ou taillées par les 
hommes, fait communiquer le bassin du Phase avec celui du Cy- 
rus, la Colchide avec l'Ibérie. 

Cette belle contrée, la Mingrélie et l'Iméréthie actuelles, avait 
été autrefois le siège d'un puissant empire , qu'on entrevoit vague- 
ment à travers les légendes grecques et les brèves mentions des 
inscriptions assyriennes. Les noms, réels ou fictifs, des Éétès, des 
Saulacès, rappellent une époque lointaine où les Colques, ces 
Égyptiens du Nord , dominaient sur tout le pourtour oriental de 
l'Euxin. Leur puissance fut brisée par les grands remous ethni- 
ques du vii^ siècle, particulièrement par l'émigration forcée des 
Mosques, qui s'enfoncèrent comme un coin entre l'Arménie, l'I- 
bérie et la Colchide; les Colques devinrent ensuite tributaires 
des Perses et furent refoulés de plus en plus vers la côte par la 
pression de tribus guerrières descendues du Caucase, Suanes et 
autres. A l'époque de Mithridate, l'ancien royaume colque n'exis- 
tait plus ; il s'était émietté en un grand nombre de petites prin- 
cipautés, gouvernées par des dynastes que les Grecs appelaient 
scèptouqiies, « porte-sceptre ». L'état troublé du pays entravait le 
devéloppement commercial auquel semblait le prédestiner sa si- 
tuation géographique; les caravanes de l'Inde désertaient la voie 
de l'isthme caucasique pour passer au nord de la Caspienne, par 
les steppes du Volga et du Don. Les villes grecques de la côte, 
Dioscurias, Phasis, vieilles colonies milésiennes, végétaient obs- 



78 TRAITÉS DE COMMERCE AVEC LES IBÈRES ET MÈDES. 



curément : depuis Séleucus Nicator et Antiochus le Grand , per- 
sonne, ce semble, ne s'était occupé de ces pays perdus. 

La conquête de la Colchide fut un jeu d'enfants pour Mitliri- 
date, malgré le naturel belliqueux des habitants (1). Les petits 
dynastes, affaiblis par leur isolement, n'opposèrent qu'une courte 
résistance; plusieurs même, gagnés par les largesses du roi, ab- 
diquèrent de plein gré en sa faveur (2). La Colchide fut organisée 
en satrapie, bientôt même en vice-royauté; elle devint le grand 
chantier des constructions navales de Mithridate : la plaine four- 
nissait le lin et le chanvre pour les cordages; la forêt, le bois et 
le goudron pour les coques et les mâts. 

Maître de la vallée du Phase, Mithridate fit explorer par ses 
généraux les contreforts du Caucase (3); ils poussèrent même 
des pointes au delà de la ceinture montagneuse de la Colchide, et 
leurs reconnaissances n'eurent pas seulement pour résultat d'en- 
richir et de préciser les notions géographiques des Grecs sur ces 
régions mal connues. Des traités de commerce et d'amitié furent 
conclus avec les royaumes limitrophes : l'Ibérie, la Médie Atro- 
patène, vassale des Parthes, la Grande-Arménie (4). On occupa 
l'àpre côte du Paryadrès oriental , qui répète au sud de la Col- 
chide, avec un peu moins de sauvagerie, la côte du Caucase (5); 
toutefois l'occupation se borna sans doute aux points du littoral 
anciennement colonisés par les Grecs : la montagne elle-même 
avec ses tribus farouches, Byzères, Tzanes, Heptacomètes, con- 
serva son indépendance séculaire et sa vieille barbarie. 

La Petite-Arménie, prise comme dans un étau entre la Col- 
chide et le Pont, succomba sans lutte à son heure. On donnait alors 
ce nom au quadrilatère profondément raviné qui se dresse entre 

(ly Appien, Mith. 15 : êôvo; àps-.jxavéç. 

(2) Strabon XI, 2, 18. Cp. Justin XXXVIII, 7; Memnon c. nO. L'hypothèse de Gi'T- 
SCHMID QJalirhiicher fur Classische Philologie^ 2" Supp. 1850, p. 189), que les Colques sou- 
mis par Mithridate seraient seulement la tribu de ce nom voisine de Trébizonde, ne soutient 
pas l'examen et paraît avoir été abandonnée par son propre auteur. 

(3) Memnon c. 30 : Y.c(.xec!zçé'h(x.xo ùï TroÀetxo) xat toù; 7r£pi tov <t>à'jiy Pacn),£îç sw; tûv 
x>,i[j.àTcov Toôv uTièp TOV KauxacTOv. Cp. Strabon XI, 2, 14 et I, 2, 1 : rà... [;.£Xpi Matwxtiov 
xat T^ç slç KôXyouç TeXsuTcoffY); TîapaXtaç MiOptSàTr.ç 6 xÀyjôsl; Eùncaih^p ÈTroîrjffe 7vwpt(xa xal 
ot èxeîvou (TxpaTriyoî. 

(4) Memnon, /oc. cit. : a\>[i.[j.6i.yo\);. .. Myjôouc... xai tov "l&ripy. 7rpo<TY]Taip:i:^£To. Il s'agit évi- 
demment de la Médie Atropatène, qui dès le temps d' Antiochus le Grand touchait aux pays 
riverains de l'Euxin (Polybe V, 60). 

(o) Strabon XII, 3,1 : -npoagY.vfitsoi.io... [léy^pi RoXytoo; xai (xixpàç 'Ap^i-Evia;. 



ACQUISITION DE LA PETITE-ARMÉNIE. 



1\) 



les vallées du Lycos, du haut Euphrale et du haut Halys, dessinant 
comme le bastion nord-est de la péninsule anatolienne. Couvert 
par les ramifications du Scydisès, ce territoire comprend des pla- 
teaux herbeux où paissent des races de chevaux vigoureuses, 
d'épaisses forêts, et, dans les fossés de la citadelle , quelques plai- 
nes fertiles. La Petite-Arménie fut la première conquête de la 
race arménienne; elle fut aussi la première province de langue 
arménienne qui, après la chute de la monarchie perse, ressaisit 
son indépendance nationale. Sous les noms de rois, dynastes ou 
satrapes, elle eut, en fait, pendant tout le iii^ siècle, des souve- 
rains autonomes, rendant de loin en loin hommage aux Séleu- 
cides (1). Au siècle suivant, lorsque les autres pays arméniens 
s organisèrent à leur tour en États indépendants, les dynastes 
micro-arméniens entrèrent parfois dans leur alliance (2); mais 
leurs regards étaient plus souvent tournés vers le nord et Touest 
que v\^rs Torient. Nous avons vu Fun de ces dynastes s'allier 
avec Pharnace pour dépouiller la Cappadoce; ses successeurs 
cherchèrent un débouché vers la mer Noire et assujettirent les 
tribus affaiblies du Paryadrès occidental , Chalybes et Tibarènes. 
Néanmoins lorsque Mithridate, précédé d'une renommée de ri- 
chesses et de puissance qui le mettait déjà hors de pair, fit mine 
d'attaquer la Petite- Arménie, le dynaste régnant, Antipater, fils 
de Sisis, n'osa pas affronter une lutte inégale. Les autres Armé- 
niens étaient ou trop éloignés, ou occupés à se défendre contre les 
envahissements du Parthe : Antipater abdiqua en faveur de son 
voisin, et la Petite-Arménie, avec ses dépendances, forma désor- 
mais une partie intégrante du royaume pontique, dont la frontière 
se trouva du coup portée jusqu'à l'Euphrate (3). 

Cette acquisition, plus importante peut-être que celle de la Col- 
chide ou du Bosphore, complétait à merveille l'unité géographi- 
que du royaume de Pont. Les Arméniens devinrent très vite 

(1) La Petite- Arménie sous les Perses fait partie de la 13*^ satrapie (Hérodote III, 93, et 
VII, 73, 79; Xénophon, Anab. III, ô, 17 ; IV, 3, 4). Le C( roi d'Arménie » Ardoatès qui res- 
taure Ariarathe en 301 (Diodore, fr. XXXI, 19, 5), le « roi d'Arménie » chez qui se réfugie 
Ziaélas en 2()0 (Memnon, c. 12) doivent probablement être considérés comme des dynastes 
micro-arméniens ; de même le Mithridate, neveu d'Antiochus, Polybe, fr. YIII, 25. Le pre- 
mier prince qualifié expressément de satrape de Petite- Arménie est l'allié de Pharnace, Mi- 
thridate (Polybe, fr. XXVI. 6) probablement identique au précédent. 

(2) Strabon XII, 3, 28 , qui est aussi la source principale pour tout ce qui suit. 

(3) Strabon, loc. cit. Eutrope appelle Mithridate Poiiti et Armeniae rex. 



80 



RÉSULTATS GÉNÉRAUX. 



des sujets dévoués, loyaux, qui fournirent à Mithridate une cava- 
lerie excellente, des archers renommés (1); les mines et les 
carrières du Paryadrès furent mises en exploitation; enfin la Petite- 
Arménie, prédestinée par la nature au rôle d'acropole, fut héris- 
sée de soixante-quinze châteaux forts ou gazophylacies où Mithri- 
date mit en sûreté ses réserves métalliques, ses trésors d'art 
et ses meubles les plus précieux. Perchées sur des rochers isolés, 
abondamment pourvues d'eau et de bois, ces forteresses offriront 
plus d'une fois aux armées du roi, vaincues ou affamées, un re- 
fuge et un ravitaillement. 

Ainsi se fermait le cycle des conquêtes, les unes sanglantes, 
les autres pacifiques, par lesquelles Mithridate avait triplé l'éten- 
due de ses États et les ressources de son trésor, assuré le recrute- 
ment de ses flottes et de ses armées, procuré à son royaume 
un grenier à blé : laChersonèse Taurique, un arsenal : laColchide, 
une citadelle : la Petite-Arménie. Le caractère même du royaume 
pontique sortait profondément modifié de cette série de brillantes 
campagnes. L'axe politique de la monarchie s'était déplacé : ce 
n'était plus l'étroite vallée de l'Iris, mais le Pont-Euxin, dont 
Mithridate tenait, par lui-même ou par ses alliés, le périmètre tout 
entier, sauf la côte du Caucase et celle de Bithynie. La nouvelle 
capitale, Sinope, naguère comme en l'air, presque à l'extrémité 
du royaume, en était maintenant le centre, à égale distance des 
embouchures, désormais pontiques, du Phase, du Tanaïs et du 
Danube. Champ de manœuvres, bassin de commerce, place d'ar- 
mes et port de refuge , la mer Noire est devenue un lac mithri- 
datique; le roi de la Cappadoce pontique fait place au roi de Pont, 
au « roi de la mer ». Ce résultat aurait pu suffire à la vie d'un 
homme ; l'ambition inquiète de Mithridate n'y vit qu'une étape : 
pendant que ses généraux travaillaient encore à lui soumettre 
l'Euxin, il préparait déjà la conquête de l'Asie Mineure. 



(1) Cavaliers micro-arméniens : Appien, 3i'dh. 17. Archers : Totius orbis deiicriptio, c. 
{Geog. min. II, 522). Les Chalybes sont mentionnés parmi les soldats de Mithridate : 
Appien, (JO. 



CHAPITRE III. 



GUERRES D'ASIE MINEURE (1). 



On raconte que Mithridate, avant de se lancer dans la série de 
guerres et d'intrigues qui devait aboutir à la conquête éphémère 
de l'Asie Mineure, entreprit un voyage de reconnaissance à tra- 
vers la péninsule. Accompagné de quelques amis dévoués, il la 
parcourut tout entière dans le plus strict incognito, « étudiant 
les villes et les contrées, notant l'emplacement de ses victoires 
futures (2). » Suivons le jeune roi dans ce voyage diplomatique et 
militaire; ce sera une occasion de résumer brièvement le tableau 
politique de l'Asie Mineure à, la veille des événements qui vont le 
bouleverser de fond en comble. 

La carte politique de l'Asie Mineure, à la fin du ii° siècle, pré- 
sentait un aspect singulièrement bigarré. Les deux puissances 
qui, au siècle précédent, s'y étaient disputé la prépondérance, les 
Séleucides et les Lagides, en avaient été expulsées l'une et l'autre : 
les Séleucides ne possédaient plus que la Cilicie plane, les Pto- 
lémées l'île de Chypre, et aucune de ces deux provinces n'était 
comptée, à proprement parler, dans r<( Asie en deçà du Halys et 
du Taurus » , telle qu'on avait défini l'Asie Mineure dans le traité 
de 189, entre Antiochus et les Romains. Depuis l'année 133, oii 
Rome avait hérité des États pergaméniens, l'Asie Mineure se divi- 
sait en deux parties à peu près égales entre la république et 
ses clients. 

Le territoire directement administré par Rome composait deux 
provinces : l'une, l'Asie proprement dite, formée dès le lendemain 

(1) Justin XXXVII, 3-4; XXXVIII, 1-2, est ici la source principale, presqvie unique. 
Quelques renseignements épars chez Diodore (fragments du livre 36) et Plutarque (Marias 
et Sylla). 

(2) Justin XXXVII, 3. Justin ne lui fait parcourir expressément que l'Asie romaine 
(Asia) et la Bithynie. Je ne puis m' empêcher de croire que les dédicaces de Délos (Ap- 
pend. II, no9) ont quelque rapport avec ce voyage de Mithridate et nous donnent, par 
conséquent, les noms de ses compagnons : Dorylaos, Gaios, Papias et X... fils d'Antipater. 

MITHRIDATE. ♦> 



82 VOYAGE DE MITHRIDATE A TRAVERS L ASIE MINEURE. 



du testament d'Attale III (I) avec la Plirygie hellespontienne, la 
Troade, la Mysie, la Lydie, la Carie, leur ceinture d'îles et les 
villes grecques de la côte (Éolide, lonie, Doride) (2). L'autre pro- 
vince, qu'on désignait indifféremment sous les noms de Pam- 
phylie ou deCilicie (3), avait pour noyau les anciennes possessions 
des Attale sur la côte pamphylienne. Il est probable que Rome, 
lorsqu'elle déchira les promesses d'Aquilius et dépouilla le Pont 
de laGrande-Phrygie, en 1 16 avant J.-C, annula par la même occa- 
sion le présent de la Lycaonie et de la Cilicie trachée, fait à la 
Cappadoce. Toutefois un « gouverneur » de Cilicie est mentionné 
pour la première fois en 103 av. J.-C. (4), et sans doute pendant 
quelque temps encore la « province » pamphylo-cilicienne fut 
plutôt, suivant le sens étymologique du mot, un commandement 
militaire intermittent qu'une circonscription administrative per- 
manente. Le représentant de Rome dans ces parages avait es- 
sentiellement un rôle de gendarme : il devait tenir en respect 
les tribus pillardes du Taurus, Pisidiens, Isauriens, Cibyrates et 
autres, protéger la Cappadoce, par-dessus tout réprimer la pira- 
terie, endémique le long de cette côte rocheuse, mais qui avait pris 
un développement de plus en plus alarmant, depuis la dispari- 
tion des flottes syriennes et égyptiennes. Il faut dire d'ailleurs 
que les Romains s'acquittaient très imparfaitement de cette mis- 
sion de police. Elle aurait exigé, pour commencer, la création 
d'une marine sérieuse et l'occupation militaire des deux ver- 

(1) L'ère de la pi-ovince d'Asie part, d'après Borghesi, du 24 septembre 134 av. J.-C. 

(2) Cicérou, Pro Flacco, XXVII, Gô : namque, îit opinor, Asia vestra constat ex Phrygia, 
Mysia, Caria, Lydia. (Il a parlé plus haut des villes grecques.) L'attribution à la province 
de Cilicie des 3 diocèses méridionaux de la Phrygie (Laodicée, Apamée, Synnada) est pos- 
térieure aux guerres mitliridatiques ; elle eut lieu peu avant le gouvernement de Cicéron : 
Ad famil. XIII, 67 : ex provinda mca CiUcievsi cMt scîs xpei; ôioixrjcrstç Asiaticas attributas 
fuisse. Sur ces 3 diocèses cf. encore Cicéron, Ad Att. V, 21, 9: Pline V, c. 28-29, 105-10(5: on 
voit que sous l'empire ils avaient fait retour à l'Asie. 

(3) Posidonius, fr. 41 (en 88) : 'Pwf^.at'tov (jTpaxrjyo; [asv natxa-uXi'a; Koïvtoç "OîtTtto;. Ap- 
pien, il/iïA. 57 : èyà) (Sylla) Kt),ixtaç àoyui-^. Au temps de Dolabella et de Verrès : Cn. Dola- 
hellae provincia Cil ici a comtituta est. QVerr. Acc. I, 16, 44.) Le nom de Cilicie, très impropre 
au début, ne prévalut définitivement, sans doute, qu'après l'annexion de la Cilicie plane 
(64 av. J.-C). Sur cette province, cf. JuxGE, De Ciliciae Rcmanornm provinciae origine ac 
primordiis, thèse, Halle, 1869. 

(4) Tite-Live, ep. 68 : J/. Antonius praetor in Cdiciam maritimos praedones jfersecutus est. 
Cicéron, De oratore , 1,18, 82 : egomet (Antonius) pro conside in Ciliciam jjro/iciscens. Cp. 
Obsequens, c. 44; Trogue Pompée, prol. 39. Il avait pour préfet M. Gratidius : Cic. Brutus, 
40 , 168. 



PROVINCE DE CILICIE. 



sants du Taurus : des considérations financières, Tapatljie de 
Taristocratie régnante, Tégoïsme cynique des capitalistes de 
Rome, qui ménageaient dans les pirates ciliciens leurs meilleurs 
pourvoyeurs d'esclaves, retardèrent de cinquante ans ces deux 
mesures indispensables. En attendant, la prétendue province de 
Cilicie resta un nid de brigands et de corsaires, dont Rome ne 
possédait guère que le liséré maritime. 

Dans la province d'Asie, au contraire, la domination romaine 
avait été installée aussi solidement que peut l'être un gouverne- 
ment qui ne s'appuie ni sur l'intérêt ni sur les sentiments de 
ses administrés. A l'exception du petit nombre de cités « amies 
et alliées » ou c fédérées », récompensées de leur attitude loyale 
en 190 et 130 par la liberté complète ou l'immunité fiscale, — pri- 
vilèges d'ailleurs assez mal respectés dans la pratique, — l'ensem- 
ble du territoire asiatique fut assujetti au régime provincial 
dans toute sa rigueur. Ce régime comportait notamment la juri- 
diction supérieure du proconsul romain et de ses lieutenants (au 
criminel et au civil), l'obligation de loger les gens de guerre et 
de déférer aux réquisitions de l'autorité militaire, enfin et surtout 
l'impôt, sous les formes les plus variées. 

Au moment de l'annexion, Rome, pour se concilier les popu- 
lations, avait promis l'abolition des anciens tributs, très modérés 
d'ailleurs, exigés par les rois de Pergame; mais l'insurrection 
d'Aristonic, à laquelle participèrent bon nombre de communes 
grecques, fournit le prétexte désiré de retirer cette promesse im- 
prudente. Dès l'année 123, la loi Sempronia, due au cerveau fertile 
de Caïus Gracchus, organisait définitivement le système fiscal qui 
devait faire de la province d'Asie la clef de voûte des finances 
romaines, ou, pour appeler les choses par leur nom, la vache 
à lait de la république (1). L'impôt comprenait la dîme générale 
des produits du sol, le droit de pacage [scriptura) et les douanes 
{portorium) (2). Déjà onéreux par son tarif, il fut rendu plus écra- 
sant encore par le mode de perception qu'institua Gracchus, dans 

(1) Cicéron, Pro lege Manilia, VI, 14 ; Salluste, fr. V, ôG Kritz. 

(2) Sur r impôt asiatique voir surtout Cicéron, Pro leye Manilia, VI, 14-15 : Appien, B. 
Civ. V, 4. Pacage : Lucilius, fr. 2G. Le droit de douane paraît avoir été de 2 1/2 0/0 ad valo- 
rem, comme l'atteste le nom de quadragzsima qu'il porta plus tard (Suétone, Vespas. 1). La 
capitation ne paraît avoir été perçue qu'exceptionnellement (César, B. Civ. III, 32) et quant 
au tribut (^sti^iendiuni) , c'est à tort que quelques auteurs l'ont indiqué pour l'Asie. 



84 



PROVINCE D'ASIE. 



un intérêt de parti. La perception de Fimpôt et le fermage du 
riche domaine agricole et industriel que la république avait hérité 
des Attale étaient adjugés, tous les quatre ans, par les censeurs, 
pour un prix fixe dont il ne pouvait être rien rabattu que dans 
certains cas préalablement déterminés (1). En fait, les enchères 
n'étaient accessibles qu'aux puissants syndicats financiers, repré- 
sentants de la classe mercantile, sur laquelle s'appuyait la ré- 
forme démocratique des Gracques. Ces fermiers ou publicains 
avaient leurs principaux bureaux à Éphèse, d'où ils étendaient 
sur toute la province leur réseau d'araignée ; en peu de temps ils 
devinrent les véritables maîtres du pays, faisant la loi aux re- 
présentants officiels de Rome et traitant les populations comme 
un simple troupeau. Ils avaient sous leurs ordres toute une armée 
d'agents de perception et d'esclaves, qui travaillaient dans leurs 
champs, leurs mines, leurs salines, leurs carrières; quand les 
bras manquaient, on faisait une chasse à l'homme sur le territoire 
d'un royaume voisin. 

Le revenu que le trésor romain retirait de la province était consi- 
dérable, — assez considérable pour subvenir à toutes les charges de 
l'administration courante de l'empire; — mais il était peu de chose 
en comparaison du chiffre réel payé par les Asiatiques : les frais 
de perception , les bénéfices des intermédiaires à tous les degrés 
de l'échelle et surtout les exactions abusives de toute espèce dou- 
blaient au moins la charge des provinciaux. Pour le contribuable 
ainsi exploité, il n'y avait aucun recours possible. A Rome, depuis 
la réforme des Gracques, les tribunaux se recrutaient parmi les 
chevaliers, c'est-à-dire parmi les frères et amis des traitants; 
d'ailleurs un Grec, surtout un Grec d'Asie, à plus forte raison 
un véritable Asiatique, est-ce que cela comptait? Les plus spiri- 
tuels avocats n'avaient que des lazzis ou des injures pour cette 
canaille, cette sotte espèce : témoin, l'Asiatique était suspect; 
plaignant, il n'intéressait personne; accusé, on le condamnait 
d'avance. Quant au gouverneur de la province, c'était d'ordinaire 
un grand seigneur dissipateur et endetté , n'ayant d'autre souci 
que de se remettre à flot pendant la courte durée de ses fonc- 
tions. Aussi fermait-il les yeux sur la dureté inexorable, sur les 
iniquités révoltantes des publicains; ceux-ci, en retour, favori- 
Ci) Cicéron, Vvrr. Ilf, G, 12 : I, 17, D. 



EXACTIONS DES PUBLICAINS. 



85 



saient ses exactions et lui donnaient une part dans leurs profits. 
Il n'est question que de jugements vendus à deniers comptants, 
(le successions captées, de spoliations déguisées sous forme d'a- 
mendes arbitraires ou de cadeaux forcés. Peu importe à cet égard 
que le pacha soit un Romain de la vieille roche ou un raffmé de 
la nouvelle école, initié à la civilisation de la Grèce; barbare, 
son entrée dans une ville amie ressemblait à une prise d'assaut; 
dilettante et philliellène, il faisait main basse sur tous les objets 
d'art qu'il rencontrait : le provincial ne gagnait rien au cliange. 
L'entourage du gouverneur, questeur, légats, préfets, assesseurs 
judiciaires, copiait ses procédés en les outrant. Il arriva quel- 
quefois, pourtant, que le proconsul ou propréteur fût un honnête 
homme : tel, par exemple, le grand pontife Q. Mucius Scévola, 
dont l'administration laissa un impérissable souvenir. Mais si 
les populations rendaient des honneurs presque divins à ces rares 
bienfaiteurs, les linanciers, lésés dans leurs intérêts, savaient 
assouvir leurs basses rancunes et empêcher, par de terribles 
exemples, le retour de pareils trouble-léte. C'est ainsi que, n'osant 
pas s'attaquer au grand pontife, ils firent condamner à l'exil, 
par une accusation mensongère de péculat , son questeur Rutilius , 
le plus honnête homme de son temps. Obligés de choisir entre le 
rôle de complices et celui de victimes, comment les fonction- 
naires de Rome eussent- ils désormais hésité? 

Au-dessous du monde officiel, administrateurs et financiers, 
grouillaient les gens d'affaires de toute espèce , qui s'étaient abat- 
tus sur l'Asie dans le cortège de ses conquérants. En quarante ans, 
plus de cent mille Italiens ou Romains se fixèrent dans la mal- 
heureuse province. Si, dans le nombre, il y avait incontestable- 
ment des commerçants honnêtes, des artisans laborieux, com- 
bien plus ne comptaient pour s'enrichir que sur les complaisances 
intéressées de l'administration romaine, combien cachaient sous 
le banquier l'usurier véreux, sous le négociant le voleur d'esclaves ! 
combien, enfin, de ces spéculateurs éhontés n'étaient que les 
prête-noms ou les associés clandestins des plus gros personnages 
de la capitale ! 

Sous l'action combinée de tous ces parasites publics et privés , 
l'Asie, malgré l'admirable fertilité de son sol, malgré le brillant 
•développement qu'avaient pris l'industrie, l'art, le commerce 
sous l'intelligente impulsion des Attale, l'Asie s'acheminait ra- 



86 



SOUFFRANCES DES PROVINCIAUX. 



pidement vers sa ruine. Les communes grecques, déjà grevées 
de lourdes charges par des travaux grandioses d'utilité ou d'em- 
bellissement, succombaient de plus en plus sous le fardeau des 
impôts, des réquisitions et des exactions. Emprunter était le 
seul remède et un remède pire que le mal ; car avec le taux légal 
d'alors (12 pour 100) et le système d'anatocisme en vigueur, l'em- 
prunt c'était la banqueroute à bref délai. Quant aux particuliers, 
sans cesse lésés et pillés, appauvris par la concurrence inégale des 
Italiens, un procès perdu ou une dîme en retard les envoyaient 
en prison, à la mort ou à l'esclavage. Le mot pitié n'avait pas plus 
cours que le mot justice; tortionnaires, garnisaires exécutaient 
les hautes œuvres du publicain et de l'usurier, les geôles ne dé- 
semplissaient pas, et chaque jour la « question » faisait des victi- 
mes. On se figure sans peine l'exaspération profonde, la haine muette 
et implacable qu'avaient dù faire germer dans les cœurs des Asia- 
tiques quarante ans de cette tyrannie, la plus odieuse de toutes, 
celle de la force mise au service de la cupidité. « Pour l'Asie, 
dit un témoin non suspect, Cicéron, nos haches sont un objet 
d'horreur, notre nom une exécration, nos tributs, nos dîmes, nos 
douanes des instruments de mort. » On ne se révoltait pas, — à 
quoi bon appesantir le joug? — mais on attendait l'occasion de 
la vengeance, on appelait sourdement un libérateur étranger. 
Qu'une lueur d'espoir brille à l'horizon , que la république invin- 
cible subisse un désastre , l'explosion sera d'autant plus terrible 
qu'elle aura tardé davantage; la fureur populaire ne distinguera 
pas entre les coupables, les complices et les innocents : Rome 
creuse de ses propres mains la fosse de cent mille de ses fils. 

Si l'on fait abstraction d'une douzaine de cités, « libres » de 
nom plutôt que de fait, enclavées dans la province d'Asie, d'une 
demi-douzaine de dynastes laïques ou ecclésiastiques dans la région 
du Taurus, la liste des États clients de Rome, dans l'Asie Mineure, 
ne comprenait plus que trois républiques grecques, Rhodes, 
Cyzique et Héraclée; une confédération républicaine, la Lycie; 
un État fédéral d'un caractère mixte, la Galatie; et trois royau- 
mes, la Cappadoce, la Bithynie et la Paphlagonie. 

Des trois républiques grecques, nous avons peu de chose à dire ; 
malgré le rôle important, parfois décisif, qu'elles vont jouer dans 



RHODES, IIÉRACLÉE. rVZIQUE. 



87 



cette histoire, leur puissance territoriale était des plus médiocres. 
Héraclée avait perdu, au profit de la Bithynie, les deux postes 
avancés qui la flanquaient à droite et à gauche, Tios et Ciéros; 
ses colonies, Callatis en Thrace, Chersonèse en Crimée , s'étaient 
depuis longtemps émancipées; elle ne conservait plus, outre Ten- 
ceinte de ses murs, que la fertile vallée du Lycos et un ruban de 
côte cultivé par ses serfs, les Mariandynes. De môme le territoire 
de C3'zique ne comprenait guère que la presqu'île où la ville était 
bâtie, et quelques domaines épars sur la côte des Délions, aux 
confins de la province romaine et du royaume bithynien. Quant 
à Rhodes, elle doit désormais se contenter de son île, magnifique 
« cadeau du soleil », et d'une mince banlieue, la F crée, sur le ri- 
vage asiatique. L'empire continental que lui avait assigné le par- 
tage de l'an 189, pour prix de ses services dans la guerre d'An- 
tiochus, lui a été arraché après la guerre de Persée, pour la punir 
d'une médiation outrecuidante : la Carie fait maintenant partie de 
la province romaine, les villes lyciennes, qui n'avaient accepté 
qu'à contre-cœur la domination égoïste de Rhodes, ont recouvré 
leur indépendance. En définitive, Rhodes, Héraclée, Cyzique, ne 
comptent plus que par leurs richesses, leurs bonnes murailles, 
leurs flottes de guerre et de commerce. Des trois républiques, 
Rhodes a la marine la plus puissante; Cyzique, la meilleure con- 
stitution; Héraclée, grâce à son éloignement de la province ro- 
maine, jouit de l'indépendance la plus réelle : quoique alliée de 
Rome, elle conservera pendant trente ans, par un véritable mi- 
racle d'équilibre, sa neutralité entre les deux adversaires qui 
vont se disputer son concours effectif; elle ne se décidera finale- 
ment pour Mithridate, déjà vaincu, que dans une heure de ver- 
tige, comme pour s'envelopper dans sa ruine. 

La Galatie, qui occupait le centre de la péninsule, n'était ni 
une république ni une monarchie. Sa constitution combinait in- 
génieusement les vices de ces deux régimes. Les trois peuples gau- 
lois qui avaient envahi l'Asie Mineure au iii^ siècle s'étaient fixés 
chacun dans une région déterminée du pays : les Tolistoboïens à 
l'ouest, sur le haut Sangarios, les Trocmes à l'est, au delà du 
Halys, les Tectosages au miheu. Chacun de ces peuples s'était 
morcelé à son tour en un certain nombre de tribus, dont les chefs 
portaient le nom grec de tétrarques; le tétrarque n'était pas 
d'ailleurs un souverain absolu : il avait auprès de lui, plutôt que 



88 



LA CONFÉDÉRATION GALATE. 



SOUS lui, un juge et un général. L'ensemble des clans formait une 
confédération, dont le seul organe, à notre connaissance, était une 
assemblée de 300 délégués (le « conseil des tétrarques »), convo- 
quée à dates fixes dans un bosquet sacré , le Brynemeton. Cette as- 
semblée, qui seule pouvait juger les procès d'homicide, n'avait 
point d'attributions politiques. Chaque peuplade, ou plutôt chaque 
tétrarchie, suivait sa ligne de conduite indépendante, contractait 
des alliances séparées : aussi n'était-il pas rare de voir des mer- 
cenaires galates combattre dans deux camps opposés. 

Cette faiblesse du lien fédéral , que voulut vainement resserrer, 
à la veille de la campagne de Manlius, un patriote prévoyant, 
le tétrarque Ortiagon, était la cause principale de l'impuissance 
politique où se voyaient réduits les Galates, naguère la terreur 
de la péninsule. Ils n'avaient dû la préservation de leur demi- 
indépendance, contre les entreprises des rois de Pergame, qu'à 
la jalousie de Rome; depuis, ils s'étaient mis, à diverses re- 
prises, à la remorque du Pont, mais la politique romaine était 
trop intéressée à l'existence de cet « État tampon » pour en per- 
mettre l'absorption par un client d'une fidélité équivoque. Rome 
sut d'ailleurs s'assurer en Galatie un centre d'influence effi- 
cace, la grande prêtrise de Pessinonte , dont les titulaires. Grecs, 
Phrygiens ou Gaulois, avaient été déjà les agents et les protégés 
des rois de Pergame : on sait que la pierre noire de Pessinonte, 
image symbolique de la Mère phrygienne, fut même transportée 
à Rome, avec le culte orgiastique de cette déesse. Les Galates 
eux-mêmes figuraient désormais au nombre des alliés militaires 
de Rome; malgré les progrès qu'avaient déjà faits parmi eux la 
civilisation hellénique et la mollesse phrygienne, c'étaient encore 
les meilleurs soldats de la péninsule, et leur épée aurait pu peser 
d'un poids décisif dans la balance si, au lieu de se déchirer entre 
eux et de se vendre au plus offrant, ils avaient consacré leur in- 
telligence et leur énergie au relèvement de leur nouvelle patrie. 

Comme la Galatie, la Paphlagonie périssait parle morcellement 
politique. La côte et le bassin de l'Amnias appartenaient au Pont. 
Quelques districts de l'ouest avaient été arrachés par la Bi- 
thynie (1). A l'intérieur, on trouve, dans le premier quart du 
il*' siècle, plusieurs petits dynastes indépendants, dont l'un , Gaiza- 



(1) Etienne de Byzance, s. v. Kp-?;Ga. 



LA PAPHLAGONIE. 



89 



torix, porte un nom gaulois; lautre, Morzios, est inféodé aux Ga- 
lates (1). A la suite de la guerre de Pharnace, Morzios, qui avait 
embrassé le parti des vainqueurs (2), dut réunir sous sa domina- 
tion toute la Paphlagonie intérieure. Son successeur fut ce Pylé- 
mène qui figure parmi les alliés de Rome dans la guerre d'Aristo- 
nic et légua ses États à Mithridate Évergète; mais l'exécution de 
ce legs fut empêchée par les Romains, et au moment du voyage 
de Mithridate Eupator, la Paphlagonie intérieure paraît de nou- 
veau avoir été divisée entre un certain nombre de dynastes ri- 
vaux , parents plus ou moins authentiques du dernier Pylémène (3). 
« Quoique petite, dit Strabon, la Paphlagonie avait beaucoup de 
maîtres. » Une pareille anarchie présage le démembrement, mais 
la conquête étrangère rencontrera de grands obstacles dans la 
nature montagneuse du pays et dans rattachement instinctif des 
habitants à leur vieille indépendance. 

La Cappadoce, — c'est ainsi qu'on appelait vulgairement le 
royaume des Ariarathe, — avait de tous côtés, sauf au nord, des 
frontières naturelles : à l'est l'Euphrate, au midi le Taurus, à 
l'ouest le steppe lycaonien. Ce royaume, né en même temps que 
le Pont, avait grandi parallèlement à son voisin et par des moyens 
analogues : l'emploi de mercenaires gaulois d'abord, puis l'alliance 
étroite avec les Séleucides, cimentée à diverses reprises par des 
mariages. Jusqu'à la dernière heure, les Ariarathe figurèrent 
parmi les alliés d'Antiochus et des Galates dans leur lutte contre 
Rome; après le double écrasement de leurs amis, ils s'inclinèrent 
devant la force, échangèrent loyalement leurs anciennes alliances 
contre la clientèle de Rome et l'entente cordiale avec Pergame. 
Grâce à cette nouvelle politique, poursuivie avec une constance 
inébranlable, malgré d'amères expériences, malgré les taquine- 
ries du Pont, de la Petite- Arménie et des Galates, malgré l'in- 

(1) Gaizatorix est nommé avec un autre dynaste galate, Carsignatos, parmi les alliés 
équivoques de Pharnace : Polybe, fr. XXV, i, 6. Carsignatos, qui est nommé plus tard comme 
chef des mercenaires gaulois d'Eumène (Liv. XLII, 57), est probablement un tétrarque 
galate, mais Gaizatorix régnait en Paphlagonie, puisqu'un canton de ce pays conservait son 
nom au temps de Strabon (XII, 3, 41). Morzios régnait à Gangra (Strabon, ib.) et assista 
les Gaulois en 18!) (Liv. XXXVIII, 26, 4). 

(2) Polybe, fr. XXVI, G, 9. 

(3) C'est le prétendu Pylémène que Mithridate aurait détrôné en 88 (Eutrope V, 5: 
Orose VI, 2, 2 ; S. Rufus, c. 11), l'Attale et le Pylémène à qui Pompée rend la Paphlagonie 
en 64 (Eutrope VI, 14; Appien, Jlith. 114). 



90 



LA CAPPADOCE. 



gratitude parfois cynique des Romains, la Cappadoce s'éleva un 
instant au premier rang parmi les petits États de l'Asie Mineure. 
Son cinquième roi, Ariarathe Eusèbe Philopator, fut vraiment 
un noble souverain, dont l'attitude vigilante, ferme et désintéres- 
sée imposa le respect à tous ses voisins et fit sentir l'influence de 
la Cappadoce depuis les bords du Tigre jusqu'aux rivages de là 
Propontide. 

La grandeur de la Cappadoce, due aux qualités personnelles 
d' Ariarathe V, ne survécut pas à ce prince. Sa mort glorieuse (130 
av. J.-C.) (1) inaugura une longue période de troubles intérieurs, 
au milieu desquels le royaume s'affaissa rapidement. On sait déjà 
comment la veuve du roi, Nysa, tua cinq de ses fds, qui grandis- 
saient trop vite au gré de son ambition. Le sixième, sauvé par 
ses proches, fut ramené sur le trône par une insurrection popu- 
laire, qu'avaient provoquée les cruautés de la régente (vers 125 av. 
J.-C.) (2). 11 régna obscurément sous le nom d'Ariarathe Épi- 
phane, et fut assassiné, vers 111 av. J.-C, par un noble nommé 
Gordios qui, n'ayant pas réussi à saisir la couronne, fut réduit 
à s'enfuir dans le Pont : il n'en fallait pas davantage, dans ce 
siècle de crimes politiques, pour accuser Mithridate , à peine 
installé alors sur le trône, d'avoir été l'instigateur du meurtre 
d'Ariarathe, son beau-frère (3). Pour le moment, le fds aîné du 
défunt roi, un enfant encore, fut proclamé sous le nom d'Ariarathe 
Philométor; la tutelle et la régence furent exercées par sa mère, 
Laodice, qui ne tarda pas à se débattre au milieu d'embarras 
inextricables. 

L'affmité de race, de langue, de religion entre la Cappadoce et 
le Pont avait créé un parti qui rêvait la réunion des deux royaumes 
sous une même souveraineté. L'affaiblissement d'une monarchie 

(1) Il meurt pendant la guerre d'Aristonic (Justin XXXVII, l: XXXVIII, 2), c'est-à- 
dire entre 131 et 129. Il est probable qu'il périt dans la même bataille que le proconsul Cras- 
sus, en 130. 

(2) Justin XXXVII, 1. Il appelle, par erreur, la reine Laodice: les monnaies nous ont 
appris son nom véritable {Trois royaumes, p. 4(5). 

(8) Justin XXXVIII, 1. Épipbane a régné au moins 15 ans, d'après les dates régnales 
inscrites sur ses drachmes (l'année 18, que donne Fr. Lenormant, Cat. Behr, n° 748, paraît 
mal lue) ; Philométor, 12 ans. On A^erra plus loin que la mort de ce dernier tombe presque 
sûrement en 99 av. J.-C. En admettant donc que nous possédions les dates les plus élevées 
des deux rois, on voit comment se justifient les indications du texte. Il faut d'ailleurs que 
la mort d'Epiphane se place au 2^1 as tôt en 111, puisqu'elle fut attribuée à Eupator, qui ne 
prit le pouvoir qu'en cette année. 



FACTIONS ET MOEURS DES CAPPADOCIENS. 



01 



tombée en quenouille servait les intérêts de cette faction ; Tinva- 
sion de Mithridate Évergète pendant la régence de Nysa, le ma- 
riage d'Épiphane avec une princesse pontique, son meurtre par 
un personnage qui passait, à tort ou à raison, pour un agent du 
roi de Pont, sont autant d'épisodes qui marquent les progrès de 
ridée unitaire et préparent son triomphe. Elle rencontrait néan- 
moins un obstacle dans la fierté turbulente de la noblesse cappa- 
(locienne et dans rattachement du peuple à la dynastie des Aria- 
rathides, devenue vraiment nationale, nonobstant son origine 
étrangère. Ajoutons que la Cappadoce, malgré sa constitution mo- 
narchique, son apparente centralisation et sa division en dix pré- 
fectures ou stratégies, était restée un pays féodal, où les nobles, 
d'origine perse pour la plupart, avaient seuls voix au chapitre. 
Quelques princes ecclésiastiques jouissaient de revenus et de 
privilèges vraiment royaux; le roi lui-même n'était que le pre- 
mier, et non pas toujours le plus riche, des grands barons ira- 
niens (1). Enveloppée de steppes et de montagnes, éloignée de la 
mer, dénuée de villes, hérissée de châteaux forts, la Cappadoce 
fut le dernier pays de l'Asie Mineure où pénétrèrent la civilisation 
grecque et le régime citadin. Ils y furent introduits par ce même 
roi Ariarathe V, dont nous avons signalé la politique sage et bril- 
lante. Ce prince avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse orageuse, 
visité l'Italie, la Grèce, où il se fit recevoir citoyen d'Athènes et se 
lia avec le philosophe Carnéade; il ramena dans sa cour des artis- 
tes, des lettrés grecs, transforma les deux principales bourgades 
du royaume, — Mazaca et Tyana, — en deux cités hellénisantes, 
dont la première adopta même les lois de Charondas. Mais, en 
même temps que la civilisation, la Cappadoce s'empressa d'em- 
prunter les vices de la Grèce. L'usurpateur Oropherne, frère 
upposé d' Ariarathe, apporta de Priène, où il avait été élevé, la 
mollesse ionienne , le goût des longues orgies et du théâtre licen- 
cieux ; son court règne suffit à naturaliser ces produits frelatés de 
l'hellénisme en décadence, et la noblesse cappadocienne connut la 
pourriture avant la maturité. 

(1) Cicéron, Ad Ait. VI, 1, 3 : Alii (quam Pompeio) neque t<o/rit cxiquam (Ariobarzanes) 
nec potest solvere. Nullum enim aerarium, nullum vectigal habet... amie! régis duo tresve jyet'di- 
rites sunt; sed ii suum tam diligenter tenent quam ego aut tu. Cf. Horace, Ep. I, 39 : Mancipiis 
locuples eget aeris Cappadocum rex. Il est vrai que ces textes sont postérieurs aux grand? 
ravages de Mithridate et de Tigrane. Strabon parle de nombreuses gazophylacies royales, 
et qui dit gazophjlacîe dit trésor. 



92 



LA BITHYNIE; NICOMÈDE ÉPIPHANE. 



L'itinéraire de Mithridate le ramena par le territoire de la Bi- 
thynie, le plus ancien des petits États de F Asie Mineure, — si Ton 
excepte la Paphlagonie, — et le plus fort, depuis la disparition 
de sa rivale séculaire, la dynastie de Pergame. Au iii^ siècle, 
sous des rois entreprenants et peu scrupuleux, Nicomède F', 
Ziaélas, Prusias P% les Bithyniens s'étaient étendus dans toutes 
les directions, avec l'appui des mercenaires galates, qu'ils avaient 
les premiers introduits en Asie, et de la Macédoine, qui remplaçait 
pour eux les Séleucides. A l'intérieur de l'Asie, ils s'arrondirent 
aux dépens des Paphlagoniens, des Phrygiens, des Mysiens; sur 
la côte, ils absorbèrent successivement toutes les colonies grec- 
ques entre Cyzique et Héraclée. Le règne de Prusias II marqua 
un temps d'arrêt dans les progrès de la Bithynie : c'était un 
ignoble personnage qui dégoûta ses sujets par ses vices, les Ro- 
mains eux-mêmes par l'excès de sa servilité. Mais en 149 av. J.-C. 
son fils aîné Nicomède, dont il avait voulu se défaire au profit 
d'enfants d'un second lit, se révolta, obtint l'appui du roi de 
Pergame, Attale II, et égorgea son père au pied de l'autel de 
Zeus, à Nicomédie. 

Nicomède II Épiphane fut un roi populaire qui releva la Bithynie 
et acheva de l'helléniser. Élevé à Rome, lié d'amitié avec les 
Athéniens , il protégea les arts et mérita par ses libéralités le sur- 
nom cVÉverçrte. Son ambition était ardente; en apparence dévoué 
à Rome, il ne lui pardonnait pas la mesquine opposition qu'elle 
avait faite à son avènement, l'ingratitude dont elle avait payé ses 
services dans la guerre d'Aristonic , les empiétements incessants 
des publicains d'Asie qui venaient voler ses sujets sur son pro- 
pre territoire. Les ressources ne lui manquaient pas : le royaume 
était fertile et peuplé; les cités grecques, anciennes ou nouvelles, 
Nicomédie, Nicée, Prusa, Apamée, Prusias (Cios), Chalcédoine, 
comptaient parmi les villes les plus riches et les plus commer- 
çantes de l'Asie; l'état florissant des finances bithyniennes à cette 
époque est attesté par l'abondance des émissions monétaires, 
parmi lesquelles on rencontre même des statères d'or, réservés 
jusqu'alors aux grandes dynasties. L'armée nationale était nom- 
breuse, et les Bithyniens, Thraces d'origine, n'avaient pas en- 
core entièrement perdu les qualités militaires de leurs sanguinai- 
res ancêtres. Nicomède possédait aussi une Hotte de guerre, assez 
forte pour bloquer effectivement, en cas de besoin, les détroits 



POLITIQUE DU SÉNAT ROMAIN. 



93 



de la Propontide. A soixante ans passés, le vieux roi n'attendait 
qu'une occasion propice pour tirer vengeance de Rome et re- 
prendre les projets conquérants de son aïeul Prusias. 

Tel était, à grands traits, l'état politique de l'Asie Mineure 
vers la fin du siècle av. J.-C. L'on comprend que le jeune roi 
de Pont soit revenu de son voyage d'exploration avec de vastes 
desseins et de sérieuses espérances. Sur son chemin, il n'avait 
rencontré que royaumes en dissolution ou minés par les factions, 
confédérations sans force, républiques en décadence, provinces 
opprimées, à l'affût d'un libérateur. Presque partout, les préten- 
tions éventuelles de Mithridate pouvaient s'appuyer sur un fon- 
dement historique : en Paphlagonie sur le testament de Pylé- 
mène, en Phrygie sur la donation de Séleucus Callinicos et la 
promesse d'Aquilius, en Cappadoce sur l'ancienne union des deux 
royaumes de même race, en Galatie sur les traités de Pharnace 
et le protectorat passager de Mithridaie Évergète. Même dans les 
républiques grecques, le sauveur des Hellènes de Crimée comptait 
de chaleureux partisans : à Héraclée, le parti démocratique mé- 
ditait de lui donner la ville; à Rhodes, ses largesses lui avaient 
valu une statue publique. Seul de tous les États asiatiques, le 
royaume bithynien était à la fois indépendant et robuste; mais 
avec les ambitieux il est toujours facile de s'entendre. 

Le difficile était> de s'agrandir dans l'Asie Mineure sans s'ex- 
poser à une lutte ouverte avec Rome, que le Pont n'était ni d'hu- 
meur ni de taille à provoquer. Mais l'expérience du dernier demi- 
siècle avait appris que si le problème était délicat, il n'était pas 
insoluble. L'oligarchie romaine, de plus en plus menacée chez 
elle, avait soif de paix au dehors. Sa politique étrangère, princi- 
palement en Orient, semblait avoir pris désormais pour devise : 
Laissez faire ^ laissez passer. Les révolutions de l'Egypte et de la 
Syrie, les progrès des Parthes la laissaient indifférente; pourvu 
que le territoire actuel de la république demeurât intact, pourvu 
que les sources des revenus de l'État ne fussent pas compromi- 
ses, peu importaient au sénat les éclipses répétées de son pres- 
tige et même la diminution de son intluence; on était déjà bien 
loin de cette fière aristocratie qui avait détruit Corinthe pour une 
insulte faite à son écusson et enfermé Antiochus Épiphane dans 
le cercle de Popilius. Bien des raisons expliquent cette inertie : la 



<)4 



ALLIANCE DE MITHRIDAÏE AVEC NICOMÈDE. 



décadence physique et morale d'une noblesse énervée par la soif 
des jouissances, la défiance justifiée envers un instrument mili- 
taire suranné dont les dernières campagnes avaient mis à nu 
l'insuffisance, enfin la crainte vague de donner à la démocra- 
tie, déchaînée par les Gracques, un chef dans la personne d'un 
général trop heureux. A ces causes d'abstention volontaire et 
d'effacement timoré, venaient s'ajouter depuis quelques années 
de graves sujets de préoccupation dans les provinces occidentales, 
qui détournèrent l'attention du sénat des affaires d'Orient. A peine 
délivré de la guerre longue et difficile contre Jugurtha, il avait 
fallu affronter le péril cimbrique. Des hordes barbares, descen- 
<lues du fond de la Germanie, inondèrent l'Illyrie, la Gaule, l'Es- 
pagne; en 105, les désastres successifs de Manlius et de Cépion 
ouvrirent l'Italie à l'invasion et jetèrent Rome dans la panique. 
Toutes les forces de la république et son seul général , le parvenu 
Marins , furent appelés en toute hâte pour défendre la frontière 
des Alpes. L'Orient, dégarni de troupes romaines, resta livré à 
l'ambition des petits rois. 

L'occasion s'offrait belle à Mithridate de reprendre et de réaliser 
en quelques années les projets que son père avait caressés vaine- 
ment pendant un quart de siècle. Il fallait, il est vrai, pour réus- 
sir, une armée solide, des finances élastiques, pas mal de tact 
joint à beaucoup d'audace, enfin un allié sur qui l'on pût comp- 
ter. Mais tout cela, Mithridate l'avait ou croyait l'avoir. Ses pre- 
mières conquêtes avaient rempli ses coffres et aguerri ses troupes; 
il possédait la force et la confiance communicative que donnent la 
jeunesse et le succès ; il connaissait aussi les moyens et l'art d'endor- 
mir les consciences et les craintes patriotiques des sénateurs : Ju- 
gurtha et son père Évergète lui avaient appris à réserver dans son 
budget un chapitre spécial aux fonds secrets, et les chefs du sénat 
romain étaient ses pensionnaires. Quant à un allié, le Bithynien, 
on l'a vu, s'offrait de lui-même. L'entente entre les deux rois fut 
préparée sans doute lors du passage de Mithridate; dès son retour 
à Sinope il conclut avec Nicomède un traité en bonne forme pour 
le partage des États voisins, à commencer par la Paphlagonie : 
singulière association où chacun des partenaires jouait au plus 
fm avec l'autre, et se réservait, au moment opportun, de prendre 
pour lui seul tout le gâteau ! 

Les entreprises de Mithridate en Asie Mineure, jusqu'à sa rup- 



SUPPLICE DE LA RELNE LAODICE. 



95 



ture délinitive avec les Romains, durèrent quinze ans avec plu- 
sieurs interruptions. Nous connaissons les lignes générales de sa 
politique, l'origine et le résultat final; quant au détail des événe- 
ments, nous ne pouvons Findiquer que très sommairement. Le 
voyage de reconnaissance du roi se place peu après la conquête 
définitive de la Crimée, aux environs de l'an 106 ou 105 av. 
J.-C. (1). 11 se prolongea assez longtemps pour que le bruit de la 
mort de Mithridate courût à Sinope; les « amis du roi » en pro- 
fitèrent pour débaucher la reine Laodice, qui venait de donner à 
son frère et époux absent un fils, le troisième, à ce qu'il semble. 
Au milieu de ces désordres, on apprit tout à coup le retour du 
maître. Les gens de cour cachèrent leur trouble sous l'excès de 
leurs félicitations, mais Laodice se crut perdue, et, en digne petite- 
fille des Séleucides, tenta d'empoisonner le roi. Prévenu à temps 
par les esclaves de la reine, Mithridate lit marcher à la mort l'é- 
pouse adultère et ses complices (2). 

Immédiatement après cette tragédie de cour, Mithridate conclut 
son alliance avec Nicomède; peut-être aussi envoya-t-il alors une 
ambassade secrète aux Cimbres (3). Pendant l'hiver, il poussa 
vivement ses armements et entrahia ses troupes par des manœu- 
vres incessantes. Au printemps (101 av. J.-C?) les deux alliés se 
jetèrent sur la Paphlagonie, la conquirent et se la partagèrent : 
chacun d'eux s'annexa probablement les districts limitrophes de 
son territoire. Les dynastes paphlagoniens dépossédés s'empres- 
sèrent de porter plainte à Rome; déjà des princes scythes, les fils 
de Scilur, les y avaient précédés, étaient venus dénoncer au sénat 
les usurpations de Mithridate. Les Scythes, il est vrai , ne comp- 
taient pas parmi les clients de Rome, mais les conquêtes du roi 
de Pont violaient le principe fondamental posé après la défaite 
d'Anti ochus : « que les rois d'Asie devaient s'abstenir du territoire 

(1) La date résulte de celle de l'ambassade à Eome (103) qui se rattache manifestement 
à la conquête de la Paphlagonie, et des 40 ans de durée que quelques historiens assignaient 
à la lutte de Mithridate contre les Romains (Eutrope, VI, 12 fin. Cf. Orose, V, 19, 2 ; VI, ], 28; 
Appien, Syr. 48). On pourrait être tenté de placer le voyage en 107-6, sous prétexte que le 
fils né pendant l'absence du roi serait Ariarathe, âgé de 8 ans lors de son élévation au trône 
de Cappadoce, en 99 (Justin XXXVIII, 1). Mais rien ne prouve qu'il s'agisse d' Ariarathe ; 
l'enfant en question peut tout aussi bien être Artapherne, qui avait 40 ans révolus en 64 av. 
J.-C. (Appien, Mith. 108). Quant au prince Mithridate, je crois, à cause de son nom, 
qu'il est l'aîné de tous. 

(2) Justin XXXVII, 3. Cf. Salluste, fr. II, 55 Kritz : et fratrem et sororem occidit. 

(3) Justin XXXVIII, 3, 6 la place à la veille de la guerre de 88, ce qui est impossible. 



96 



PARTAGE DE LA PAPHLAGONIE ET DE LA GALATIE. 



européen (1). » Par la fatalité de la situation, Rome était amenée 
à se poser sur TEuxin en protectrice de la barbarie contre le roi 
qui représentait la cause de la civilisation! Le sénat, suivant 
l'usage de ce temps, envo3^a tout d'abord une commission sur 
les lieux, qui invita les rois à rétablir le statu quo. Mithridate 
répondit aux commissaires que la Paphlagonie, — tout au moins 
la province de Gangra, — lui appartenait par droit d'héritage; 
en ce qui concernait la Crimée, il promit satisfaction : on de- 
vine comment il tint parole. L'attitude de Nicomède fut encore 
plus provocante. Il se déclara prêt à restituer la Paphlagonie 
à la dynastie légitime, et, à cet effet, proclama roi du pays 
son propre bâtard (2), qu'il affubla, pour la circonstance, du 
nom de Pylémène. A l'invitation que lui adressait le consul Ma- 
rins de fournir, conformément aux traités, son contingent mili- 
taire contre les Cimbres, il répondit ironiquement qu'il n'avait 
plus de troupes, les publicains lui ayant volé tous ses sujets (3). 
Puis, pour combler la mesure, sous les yeux des commissaires 
romains, sans égard pour leurs menaces, les deux rois occupè- 
rent la Galatie et y établirent leur protectorat (4). La part de 
Mithridate comprit au moins le pays des Trocmes, où il fonda la 
forteresse de Mithridation (5). 

L'inaction du sénat romain en présence de ces audacieux défis 
ne s'explique pas seulement par la terreur de l'invasion cim- 
brique; les largesses diplomatiques de Mithridate jouaient ici le 
principal rôle. En 103, une ambassade pontique est signalée à 
Rome; elle sème l'or si impudemment parmi les sénateurs que le 
fougueux tribun L. Appuléius Saturninus, dès lors le démagogue 
le plus influent de la capitale, flétrit les corrompus et injurie 
publiquement les ambassadeurs. A l'instigation des aristocrates 
intéressés dans l'affaire, les agents de Mithridate relevèrent le 
gant et intentèrent au tribun, sans doute à sa sortie de charge, 

(1) Memnon, c. 30. Cp. Appien, Mith. 13. 

(2) Filiuin suum mutato nomine Pylaemenen, dit Justin. Il est peu probable qu'il s'agisse 
du prince héritier Nicomède III ; c'est sans doute le bâtard Socrate . que nous retrouverons 
plus tard. 

(3) Diodore, fr. XXXVI, 3. 

(4) Justin XXXVII, 4. Pour la G-alatie il ne nomme que Mithridate , mais il est inadmis- 
sible que Nicomède se soit laissé frustrer de sa part du paj^s, et son invasion de la Cappa- 
doce quelque temps après suppose qu'il était devenu limitrophe de ce royaume. 

(5) Strabon XII, 5, 2. 



MITHRIDATE ET SATURNINUS. 



97 



un procès criminel. On sait le respect religieux des Romains pour 
le droit des ambassades ; Saturninus jouait sa tête , et le tribunal, 
— une commission extraordinaire, à ce qu'il semble, — composé 
de sénateurs, ne demandait qu'à condamner. Mais, le jour du juge- 
ment, Faccusé prit des habits de deuil, parcourut en suppliant les 
rangs du peuple, et excita si bien la pitié qu'une foule menaçante 
entoura le tribunal et arracha un acquittement aux juges terrori- 
sés (I). En réalité, cependant, Mithridate avait obtenu ses fins. 
Le sénat ferma les yeux sur le vol de la Paphlagonie et de la Gala- 
tie; seulement pour donner un semblant de satisfaction à l'opinion 
publique, émue par ces éclipses répétées du prestige de Rome en 
Asie Mineure, le préteur Antonius, en 103, fut chargé d'iniliger 
une correction sévère aux pirates ciliciens et d'organiser défini- 
tivement la province romaine de Cilicie. 

Si Rome, en renforçant son autorité au pied du Taurus, avait 
cru mettre un terme aux envahissements des deux rois coalisés, 
l'événement se chargea bientôt de démontrer l'inanité du calcul. 
Par le partage de la Galatie, Nicomède, comme Mithridate, était 
devenu le voisin immédiat de la Cappadoce : les vues des deux 
princes se portèrent simultanément sur ce royaume. Ses discordes 
intestines en faisaient une proie facile, mais cette proie ne se prê- 
tait guère à une division et chacun des deux complices prétendait 
la garder pour lui seul. Ce fut Nicomède qui prit les devants. En- 
tre les années 102 et 100, les Bithyniens franchirent brusque- 
ment la frontière de Cappadoce et occupèrent sans résistance la 
plus grande partie du pays. Dans le premier moment de terreur, 
la régente Laodice fit appel au seul protecteur qui lui restât en 
Asie, son frère Mithridate. Le roi de Pont, justement indigné du 
manque' de foi de son allié, promit aide et assistance à sa sœur; 
mais avant que l'armée pontique se fût mise en marche, Laodice 
s'était déjà ravisée : soit contrainte, soit persuadée, elle fit la 
paix avec Nicomède et lui signa même une promesse de mariage. 
Un pareil arrangement équivalait à l'annexion de la Cappadoce par 
la Bithynie; Mithridate déclara qu'il n'acceptait pas l'exclusion 
de ses neveux et prit fait et cause pour eux. L'armée pontique eut 

(1) Diodore, fr. XXXVI, 15 (sur la procédure cf. Willems, Sénat romain, II, 487. 
note 2). L'ambassade eut lieu à la fin du 1^'" tribunat de Saturninus (dont la date est fixée 
par Plutarque, Marins, 14; De vir. ill. 73, 1), comme l'indiquent les derniers mots du frag- 
ment : xai auvepyov e^wv tov ôyjfxov , TiàXtv àvsppiQOY) ÔYjfxapy/j;. 

MITHRIDATE, 7 



CONQUÊTE DE LA CAPPADOCE. 



bon marché des garnisons bithyniennes, netto3^a la Cappadoce et 
rétablit sur le trône de Mazaca le jeune roi Ariarathe YII Philo- 
métor. Laodice se retira en Bithynie avec son nouvel époux et sa 
fdle Nysa; son fds cadet, Ariarathe le jeune, fut envoyé dans la 
province romaine d'Asie pour achever son éducation (100 av. 
J.-C.?)(l). 

Toute l'Asie applaudit à l'action vigoureuse et apparemment dé- 
sintéressée du roi de Pont, mais celui-ci ne tarda pas à démasquer 
ses véritables intentions. Quelques mois à peine s'étaient écoulés 
depuis la restauration d'Ariarathe , quand Mithridate sollicita du 
jeune roi le rappel de Gordios, le meurtrier de son père, qui s'é- 
tait, comme on sait, réfugié dans le Pont. Le sort du père servit 
d'avertissement au fds; il refusa d'obtempérer à l'invitation de 
son oncle, qui se mit aussitôt en mesure de ramener son protégé 
par la force. Très effrayé, le jeune roi se retourna vers ses voisins 
et sollicita leur appui. Il paraît que la formation d'une coalition 
contre Mithridate fut négociée par Marins, qui voyageait alors 
en Galatie, en apparence pour acquitter un vœu à la déesse de 
Pessinonte , en réalité pour faire oublier sa piteuse attitude dans 
les troubles où Saturninus venait de trouver la mort, peut-être 
aussi pour brouiller les cartes en Orient et s'y préparer de nou- 
veaux triomphes. Avec l'aide de ses voisins, c'est-à-dire, sans 
doute , Nicomède , le faux Pylémène et Artanès de Sophène , 
Ariarathe réussit à mettre sur pied une armée nombreuse, capable 
de tenir tête aux forces considérables, — 80,000 fantassins, 
10,000 chevaux et une nombreuse artillerie de chars à faux, — 
avec lesquelles Mithridate envahit la Cappadoce. Le roi de Pont 
jugea l'issue douteuse et revêtit, cette fois encore, la peau du re- 
nard. 11 invita son neveu à une conférence qui eut lieu entre les 
deux camps, à la vue des deux armées. Suivant l'usage de ce siècle 
soupçonneux, les deux Majestés, avant de s'aboucher, se laissè- 
rent consciencieusement fouiller; mais Mithridate détourna l'at- 
tention du commissaire cappadocien par une grossière plaisanterie 
de soldat et réussit à cacher un poignard dans les plis de son 
large pantalon perse. Puis, éloignant les deux escortes, il tire son 
neveu à l'écart et l'étend raide mort à ses pieds. Ce crime imprévu 
fit l'effet d'un coup de foudre. L'armée coalisée, saisie d'une ter- 

(1) Justin XXXVIII, 1. L'abréviateur rapproche beaucoup trop ces événements du 
meurtre d'Ariarathe Epiphane. 



MITHRIDATE ET MARRIS. 



reur panique, se débanda. La Cappadoce, dont la capitale même 
n'était pas fortifiée (1), fut conquise sans coup férir. Mithridate 
u'osa pas l'annexer ouvertement ; s'inspirant de l'exemple de 
Nicomède, il y installa comme roi un de ses propres fils, âgé de 
huit ans, qu'il fit passer pour l'héritier légitime de la couronne, 
l'enfant d'un quelconque des fds d'Ariarathe V, échappé par 
miracle au poison de Nysa (2). Le jeune prince reçut le nom et 
les surnoms de son prétendu aïeul, le roi le plus populaire de la 
dynastie : il s'intitule, sur ses monnaies, Ariarathe Eusèbe Phi- 
lopator. On lui adjoignit pour tuteur et pour ministre Gordios, 
l'âme damnée de Mithridate (3). 

Avant de quitter la Cappadoce (99 av. J.-C), le roi de Pont 
s'y rencontra avec Marins, qui avait vainement essayé de rallumer 
la guerre. Mithridate mit en œuvre tous ses moyens de séduction 
pour gagner le glorieux vétéran, mais le vainqueur de Jugurtha 
et des Cimbres, quels que fussent ses vices, tenait plus à l'honneur 
qu'à l'argent, et son cœur de soldat saignait au spectacle des 
avanies que Rome endurait depuis cinq années en Orient. « Tache 
d'être plus fort que les Romains, répondit-il à Mithridate, ou obéis 
en silence à leurs ordres. » C'était un fier langage, mais tout le 
monde à Rome ne sentait pas aussi romainement que Marins (4). 

Le fils de Mithridate se maintint pendant cinq ou six ans sur 
le trône de Cappadoce (5). Son gouvernement, ou plutôt celui 
de Gordios , ne fut rien moins que populaire ; à un moment même, 
la cruauté et les excès des préfets pontiques provoquèrent un 
soulèvement général. Les Cappadociens appelèrent de l'Asie per- 
gaménienne le frère puîné de leur dernier souverain légitime et 
le proclamèrent roi; mais Mithridate accourut avec une nouvelle 
armée, défit le prétendant et le chassa de la Cappadoce. Peu après 

(1) Strabon XI, 2, 7. 

(2) Justin dit (XXXVIII, 2, 5) : Ex eo Ariarathe genitnm , qui bello Aristonici auxilia Ro- 
manis ferens cecidisset. Mais ceci ne peut être pris au pied de la lettre, car Ariarathe Y était 
mort depuis plus de vingt ans et le fils de Mithridate n'en avait que htiit ; la fraude eût été 
par trop grossière. 

(3) Justin XXXVIII, 1 ; Memnon, c. 30 (il appelle Ariarathe Philo métor : 'Apà6y]<; ). 

(4) Plutarque, Marias, c. 31. Cf. sur le voyage de Marins Pseudo-Cicéron, Ad Brut. I, o. 
La date est certaine ; elle coïncide avec le rappel de Métellus. 

(5) Les drachmes de ce prince vont jusqu'à l'an 6 (ou, d'après Friedlaeuder, jusqu'à l'an 6) 
pour reprendre ensuite à l'an 12, c'est-à-dire 88 avant J.-C. (^Trois royaumes de l'Asie 3Ii- 
neure, p. 51). Sur les drachmes ce prince s'intitule simplement Ariarathe Eusèbe, faute d'es- 
pace, mais sur son tétradrachme (de l'an 87 probablement) ses surnoms figurent in extenso. 



100 



ABANDON DES CONQUÊTES ASIATIQUES. 



ce jeune prince tomba malade et mourut : avec lui s'éteignait la 
descendance mâle des Ariarathides. 

Le pouvoir de Mithridate en Cappadoce semblait mieux affermi 
que jamais; mais à ce moment Nicomède vieillissant, qui com- 
mençait à se sentir menacé en Bithynie , se décida à se jeter dans 
les bras des Romains, au risque d'être obligé de sacrifier ses ré- 
centes conquêtes. La reine Laodice se rendit en personne à Rome 
et présenta au sénat un jeune garçon d'une rare beauté, qu'elle 
affirmait être un troisième fils, issu de son mariage avec Ariarathe 
Épiphane; c'eût été, par conséquent, le roi légitime de Cappadoce. 
Averti de cette intrigue, Mithridate ne demeura pas en reste 
d'impudence; il envoya à Rome Gordios, chargé d'attester aux 
sénateurs que le prince, actuellement régnant à Mazaca, était bien 
le petit-fils de leur glorieux allié, Ariarathe Philopator. Dans 
d'autres occasions le sénat, gagné à prix d'or ou guidé par des 
raisons d'État, s'était prêté de bonne grâce â des supercheries 
de ce genre : c'est ainsi qu'il avait reconnu la légitimité de l'im- 
posteur Alexandre Bala en Syrie, du prince supposé Oropherne 
en Cappadoce; mais cette fois l'opinion publique et probable- 
ment l'influence patriotique de Marins furent les plus fortes. 
D'ailleurs on commençait à s'inquiéter sérieusement des progrès 
de Mithridate; chaque courrier d'Asie apportait de nouvelles ré- 
criminations, annonçait des usurpations nouvelles. Le sénat tailla 
dans le vif; il enjoignit à Mithridate d'évacuer la Cappadoce et 
les districts paphlagoniens qu'il avait reçus pour sa part (1), à 
Nicomède de retirer son bâtard de Paphlagonie. Le langage de 
Rome n'admettait point de réplique; elle avait, en ce moment, 
les mains libres, et nul doute qu'elle eût broyé sans peine toutes 
les résistances. Mithridate et Nicomède se soumirent, chacun 
d'eux trouvant sa consolation dans la disgrâce de son rival. Ils 
abandonnèrent toutes leurs conquêtes des dernières huit années : 
la Paphlagonie, la Cappadoce, certainement aussi la Galatie, dont 
les tétrarques rentrèrent sous la suzeraineté de Rome. 

Le sénat avait décrété que la Paphlagonie et la Cappadoce 
seraient désormais « libres », c'est-à-dire en république. Les 
Paphlagoniens, dont l'anarchie était, depuis trente ans, l'état 
normal, acceptèrent cet arrêt et reprirent sans bruit leurs dynas- 

{!) Non Phrjyiam Paphlagoniamque dimissas ? Trogwe Pompée chez Justin XXXVIII, 5, 0. 



ÉLECTION D'ARIOBARZANE. 



101 



tes indigènes; mais la noblesse cappadocienne refusa un présent 
dangereux : elle ne voulait pas d'une prétendue liberté qui, — 
l'exemple de la Phrygie en témoignait, — n'était que le prélude 
de l'annexion romaine. Les Cappadociens députèrent à Rome pour 
supplier le sénat de leur permettre de choisir un roi , sans lequel, 
disaient les députés, l'existence nationale était impossible. Le 
sénat, tout en affectant une grande surprise en présence de cette 
servilité ingénue, accéda à la prière des magnats cappadociens, 
mais il eut soin d'écarter la candidature de Gordios, mise en 
avant par Mithridate, et qui comptait de nombreux partisans. 
L'élection tomba en conséquence sur un grand seigneur, de 
bonne noblesse perse, que sa nullité rendait inoffensif; il s'appelait 
Ariobarzane et prit dès son avènement le surnom significatif de 
PhiloroméoSj « ami des Romains », qu'aucun roi n'avait encore 
porté (95 av. J.-C.) (1). 

Tel fut le résultat des premières tentatives de Mithridate pour 
s'agrandir dans l'Asie Mineure : c'était, on le voit, un avortement 
complet, dû en première ligne à la duplicité, puis à la rancune 
de son allié Nicomède. Mais le roi de Pont avait l'ambition trop 
tenace pour renoncer du premier coup à la proie espérée, saisie 
un instant; la Cappadoce surtout lui tenait à cœur, et il se mit 
immédiatement en quête d'une nouvelle alliance pour la recon- 
quérir. Il la trouva cette fois sur le flanc oriental de son royaume, 
en Arménie. 

La race arménienne, l'une des plus jeunes et des mieux douées 
de l'Asie antérieure, avait depuis plusieurs siècles lentement ac- 
cru son domaine au détriment des vieilles races qui peuplaient à 

(1) Justin XXXVIII, 2. Cp. XXXVIII, 5 (Trogue Pompée), et, pour Tambassade des 
Cappadociens, Strabon XII, 2, 11 (je ne comprends pas très bien la prétendue alliance que 
Rome aurait eue non seulement avec le roi, mais avec le peuple cappadocien). La date 
résulte : !<> de la lacune dans les drachmes d'Ariarathe Eusèbe Philopator; 2° de celles 
d'Ariobarzane dont les plus récentes sont de l'an 34 ; or ce roi abdique en présence de Pompée 
(Valère Maxime V, 7 ext. 2), qui quitta l'Asie vers la fin de 62; en admettant même qu'on 
ait continué à frapper monnaie en son nom, il a dû mourir au plus tard en 61, car son fils 
Ariobarzane II a des drachmes de la 11"^ année et était mort peu avant l'arrivée de Cicéron 
en Cilicie (51 av. J.-C.) ; 3*-^ Justin, immédiatement après l'élection d'Ariobarzane, dit : Erat 
eo tempore Tigranes rex Anneniae. Or l'avènement de Tigrane eut lieu, presque sûrement, en 
95 av. J.-C. ; celui d'Ariobarzane est donc très peu postérieur. Il faut noter ici que nous 
ignorons si les rois cappadociens faisaient partir leurs années régnales du jour de leur avè- 
nement ou du commencement de l'année civile (12 décembre, d'après l'Hémérologe de 
Florence) en comptant pour une année la fraction initiale : de là une certaine latitude et 
Timpossibilité de préciser à moins d'une année près. 



102 



L^ARMÉNIE AVANT ARTAXIAS. 



Torigine les contrées montagneuses entre la Cappadoce et la Mé- 
die. Le berceau , ou plutôt la première conquête des Arméniens, 
depuis leur séparation d'avec les Phrygiens, fut la Petite-Armé- 
nie, c'est-à-dire le pays situé entre le haut Halys et TEuphrate; 
mais déjà, sous la domination perse, les Arméniens avaient fran- 
chi ce dernier fleuve, chassé les Cataons de la province embrassée 
par les deux branches de l'Euphrate (Acilisène), et occupé tout le 
quadrilatère dessiné par TEuphrate, les deux Tigre et TAnti-Tau- 
rus (Sophène, Odomantide, Anzitène, Arzanène). Continuant leur 
marche progressive vers Forient, les Arméniens arrachèrent en- 
suite aux Assyriens les sources de FEuphrate oriental (Tarônitide), 
aux Chalybes et aux Mossynèces celles de FEuphrate occidental 
(Carénitide, Derxène), aux Ibères les contreforts du Par^^adrès et 
la vallée supérieure du Cyrus (Chorzène , Gogarène) , aux Phasiens 
et aux Alarodiens la vallée de FAraxe, enfin aux Mèdes les dis- 
tricts situés entre l'embouchure de FAraxe et les lacs de Van et 
d'Ourmiah (Caspiène, Phaunitide, Basoropède) (1). Par ces 
conquêtes successives, qui se répartissent sur une longue durée 
sans qu'on puisse en fixer exactement la chronologie, les Armé- 
niens finirent par imposer leur nom et leur langue à toute la vaste 
plate-forme, ceinte de larges vallées fluviales, qui sert de borne 
commune aux plateaux de Médie et de Cappadoce, à la plaine 
de Mésopotamie et aux terrasses du Caucase. 

A mesure que Funité nationale se dégageait peu à peu du mé- 
lange de la race dominante avecle vieux fonds des races vaincues, 
mais non exterminées, Funité politique cherchait à s'affirmer à 
son tour. Dans le partage définitif de Fempire d'Alexandre, la 
satrapie arménienne avait été comprise dans le lot de Séleucus (2), 
mais l'autorité des Séleucides ne put jamais s'implanter 
solidement dans cette province montagneuse, où le persisme 
avait poussé des racines encore plus profondes qu'en Cappadoce. 
Dans le courant du ni^ siècle, on voit, à diverses reprises, surgir 
en Arménie des dynasties locales , fondées par des magnats indi- 
gènes ou des satrapes révoltés. Les Séleucides ménagent et com- 
battent tour à tour ces petits princes, suivant qu'ils sont forts ou 

(1) Strabon XI, 14, 5, qui mentionne la plupart de ces acquisitions des Arméniens, paraît 
avoir tort de les placer toutes après l'usurpation d'Artaxias et de Zariadrès. Le mouvement 
d'expansion avait commencé dès le temps de Xénophon. 

(2) Appien, Syr. 5"). 



LES ROYAUMES ARMÉNIENS. 



103 



faibles, mais, môme vainqueurs, ils se contentent, pour prix de la 
victoire, d'un hommage de pure forme (1). 

La défaite d'Antiochus à Magnésie fut, pour toute l'Arménie, 
le signal de l'émancipation définitive. Les deux lieutenants du 
roi dans la province, Artaxias et Zariadrès (2), — deux nobles 
iraniens, ce semble, — se déclarèrent indépendants dans leurs 
gouvernements respectifs et prirent le titre royal , avec l'assenti- 
ment et la protection du sénat romain. Ainsi furent fondés les 
deux royaumes arméniens qui subsistèrent pendant toute la durée 
du 11° siècle : au nord-est, la Grande- Arménie , ayant pour centre 
de gravité la vallée de l'Araxe, où s'éleva, sur un emplacement 
choisi, dit-on, par Annibal, la capitale, Artaxata; au sud-ouest, 
la Sopliène, dont la capitale, Çarcathiocerta, était bâtie sur les hau- 
teurs qui dominent la plaine du Tigre (3). 

Les deux États arméniens, malgré un retour offensif de la 
Syrie sous Antiochus Épiphane (4), assurèrent leur indépen- 
dance, s'arrondirent dans tous les sens et nouèrent même, pen- 
dant quelque temps, un lien fédéral avec la Petite- Arménie. Mais 
bientôt la Grande-Arménie , le royaume d'Artaxias, prit le pas sur 
les deux autres, et ses appétits conquérants obligèrent ceux-ci à 
chercher des protecteurs étrangers. On sait déjà que la Petite-Ar- 
ménie s'attacha étroitement au Pont sous Pharnace et fut absorbée 
par ce royaume dans les premières années du règne de Mithri- 
date Eupator. De même la Sophène aurait succombé dès le milieu 
du n° siècle si elle n'avait pas trouvé, auprès d'Ariarathe V, un 
appui aussi efficace que désintéressé (5); pour prix de sa pro- 
tection, la Cappadoce s'appropria seulement, sur la rive gauche 
de l'Euphrate, la tête de pont de Tomisa, position stratégique im- 
portante et station obligée des caravanes qui transitaient entre le 
Halys et le Tigre (6). A la fm du siècle, les progrès de la Grande- 
Ci) Ardoatès en 301 (Diodore, fr. XXXI, 19, 5); Arsamès vers 240 (Polyen, IV, 17); 
Xerxès vers 215 (Polybe, fr. VIII, 25 ; Jean d'Antioche, fr. 53 = F. H. G. IV, 557). Un autre 
roi arménien est mentionné vers 260 par Memnon, c. 22. Quant à Abdissarès (Langlois^ Nu- 
mismatique de r Arménie j p. 15 suiv.), j'hésite à le placer en Arménie, à cause de son nom 
sémitique. Samès appartient sans doute à la Comagène. 

(2) Sur ce nom cf. Charès, fr. 17 (Script. Alex. Didot, p. 111» ; Athénée XIII, p. 575 A). 

(3) Strabon XI, 14, 15. 

(4) Diodore, Exc. Escur. 9 (F. H. G-. II, p. x) ; Appien, Syr. 45 66. Artaxias est déjà res- 
tauré en 161, (Diodore, Exc. Esc. 13 = F. H. G. II, p. xii). 

(5) Diodore, fr. XXXI, 22; Polybe, fr. XXXI, 15 a. 

(6) Strabon XII, 2, 1; cf. XIV, 2, 29. 



104 



PREMIÈRES CONQUÊTES DE TIGRANE. 



Arménie furent interrompus par les Parthes, qui avaient sup- 
planté, en Médie et en Mésopotamie , les Séleucicles dégénérés. Le 
huitième Arsace, Mithridate le Grand, qui porta la puissance 
parthe à son apogée, entreprit vers la fm de son règne une cam- 
pagne offensive contre les Arméniens ; il vainquit leur roi Arta- 
vasde (1) et emmena comme otage le prince royal Tigrane (2). 
Il ne consentit à lui rendre la liberté et le trône de ses aïeux (en 
95 av. J.-C.) (3) que moyennant l'abandon formel de 70 districts ou 
« vallons » arméniens. L'Arménie, humiliée, mais non brisée, ni 
assujettie (4), se vit entourée désormais de toute une ceinture de 
petits États, plus ou moins inféodés aux Parthes, — Osroène, 
Gordyène, Adiabène, Médie Atropatène, — qui gênaient singu- 
lièrement son expansion. 

Le prince qui ceignait la tiare d'Arménie sous ces tristes aus- 
pices (5) était de quelques années l'aîné de Mithridate Eupator 
(né vers 140 av. J.-C.) (6). Sans pouvoir se comparer à son voi- 
sin par le talent ni par le caractère, il avait, en commun avec lui, 
une ambition ardente qui devait bientôt rapprocher les deux prin- 
ces. A peine monté sur le trône, Tigrane commença sa carrière de 
conquérant en attaquant le roi de Sophène, Artanès (7). La Cap- 
padoce, impuissante à se défendre elle-même, ne pouvait rien pour 
son ancienne protégée ; elle avait dû même, tout récemment, men- 
dier son concours et lui revendre, pour cent talents, la forteresse 
de Tomisa(8). Le dernier des Zariadrides, livré à ses seules forces, 

(1) Justin XLII, 2, IG : Ad postremuni ArtoasJi (sic Gutschmid au lieu de Artoadisti) 
Armeniorum régi hélium intulit. Cf. ib. 4, 1 et Trogue Pompée, prol. 42. 

(2) Justin XXXVIII, 3 ; Strabon XI, 14, 15. Appien appelle Tigrane « fils de Tigrane » 
{Si/r. 48) ; il n'était donc pas fils d'Artavasde, mais probablement son neveu (un des fils de 
Tigrane s'appelle Artavasde). Est-ilidentique au C( Tigrane, jadis satrape de Cholobétène(?)» 
d'Arrien? (Arrien, au livre 6 des Parthica; F. H. G. III, 588, fr. 4.) Il n'y a pas lieu de 
s'arrêter à la prétendue tradition arménienne (Moïse de Khorène II, 3 ; Jean Catholicos 
VIII, 9) d'après laquelle les Arsacides auraient installé en Arménie une branche cadette de 
leur dynastie. 

(3) La date de l'avènement de Tigrane résulte de ce qu'en 70, au moment de Tambas- 
sade d'Appius Claudius, il régnait depuis 25 ans. (Plutarque, Lucidl. 21.) 

(4) Strabon XVI, 1, 19 atteste formellement que les Parthes n'ont jamais conquis TAr- 
ménie, et ailleurs (XI, 14, 15) que Tigrane était de la famille d'Artaxias. 

(5) Il la ceignit à l'endroit même où il bâtit plus tard Tigranocerte (Appien, ]\fith. 07). 

(6) Tigrane est mort entre février 56 (Cicéron, Pro Sestio, c. 69) et 64 (Plutarque, Cras- 
susj 49), et il avait, à sa mort, 85 ans. (Lucien, Macroh. 15.) 

(7) Et non Arsace (Étienne de Byzance). 

(8) Strabon XII, 2, 1. Probablement à l'occasion de la guerre d'Ariarathe Philométor 
contre Mithridate. 




T I G RAN E 
d'après une Médaille du Musée Britanniq"a.e 



RECONQUÊTE DE LA CAPPADOCE. 



105 



futécrasé, et la Sophène, avec ses annexes (Acilisène, etc.), incor- 
porée à la Grande- Arménie (1). 

Par cette importante acquisition, Tigrane devenait le voisin im- 
médiat de la Cappadoce, au moment même où Télection d'Ario- 
barzane ruinait dans ce pays l'influence de Mitliridate. Le roi de Pont 
conçut aussitôt le projet de mettre l'Arménien dans ses intérêts; 
quelle aubaine s'il pouvait reconquérir la Cappadoce sous le man- 
teau de Tigrane sans dépenser un homme ni un écu, sans fournir 
à Rome un prétexte pour l'attaquer! Gordios, l'iiomme atout faire, 
fut chargé de négocier l'alliance entre Mithridate et Tigrane; il 
s'acquitta brillamment de sa mission, et pour affermir la con- 
fiance mutuelle des deux rois, l'alliance politique fut scellée par 
une union de famille : Tigrane épousa une des filles de Mithri- 
date, Cléopâtre, princesse trois fois moins âgée que lui, mais 
douée d'une intelligence ouverte et d'un courage viril. En exécu- 
tion du traité secret négocié par Gordios , les Arméniens franchirent 
l'Euphrate, en 93, conduits par le négociateur, et tombèrent sur la 
Cappadoce. L'incapable Ariobarzane, pris au dépourvu, n'essaya 
même pas la lutte ; il ramassa ses trésors et ne s'arrêta qu'à Rome. 
Les troupes de Tigrane mirent garnison en Cappadoce et Gordios, 
c'est-à-dire Mithridate, fut installé de nouveau comme régent (2). 

Le tour était bien joué, mais cette fois encore on avait trop 
compté sur la longanimité du sénat romain. Les prières et proba- 
blement les trésors d'Ariobarzane émurent les pères conscrits; sa 
restauration fut décidée , et l'on chargea de l'opération un jeune 
général dont la réputation grandissante donnait déjà de l'ombrage 
à Marins, L. Cornélius Sylla. Désigné, au sortir de la préture, 
pour gouverner la Cilicie et ramener Ariobarzane, Sylla, avec un 
petit noyau de troupes romaines, grossi par les contingents alliés, 
franchit le Taurus, tailla en pièces l'armée improvisée de Gordios, 
puis un corps arménien accouru à son aide, et poursuivit les 
fuyards, l'épée dans les reins, jusqu'à l'Euphrate. C'était la pre- 
mière fois que les aigles romaines atteignaient ce fleuve; mais 
une surprise encore plus agréable y était réservée à Sylla. Un 
ambassadeur du roi des Parthes, Orobaze, vint le complimenter 
de la part de son maître, lui rappeler que l'Euphrate formait dé- 

(1) Strabon XI, 14, 15. 

(2) Justin XXXYIII, 3. 



lOG 



SYLLA EN CAPPADOCE. 



sormais la frontière des Arsacides et solliciter officiellement pour 
« Mithridate le Grand » Famitié et l'alliance du peuple romain. 
La joie de nouer, le premier, avec les Parthes des rapports 
diplomatiques, les prédictions des chiromanciens de la suite 
d'Orobaze qui promettaient à Sylla Tempire de sa patrie (1), 
grisèrent Theureux général : quand il donna audience à l'am- 
bassadeur, il le reçut assis sur un trône élevé , ayant à ses côtés 
deux sièges plus bas , Tun pour le Parthe, l'autre pour le roi de 
Cappadoce. Rome applaudit à la fière attitude de son représentant 
et lui pardonna d'avoir mis au pillage le royaume d'Ariobarzane, 
mais Orobaze, à son retour à Ctésiphon, eut la tête coupée pour 
n'avoir pas mieux soutenu l'honneur de son maître (92 av. 
J.-C.) (2). 

En somme, le véritable vaincu dans cette campagne c'était en- 
core Mithridate, qui n'y avait pas figuré : l'alliance arménienne 
s'était montrée aussi trompeuse que l'alliance bithynienne. Dé- 
sespérant pour le moment de s'emparer de la Cappadoce, le roi 
de Pont chercha des consolations et des dédommagements au nord 
de l'Euxin : ce fut alors qu'il entreprit contre les Sarmates et les 
Bastarnes ces expéditions dont nous connaissons déjà les brillants 
résultats. Il se forgeait des armes pour la lutte inévitable, sans la 
soupçonner aussi prochaine. 

(1) Velléius Paterculus II, 15 (il se trompe sur la date). 

(2) Plutarque, Si/lla, c. 6 (probablement d'après les mémoires de Sylla) ; Liv. ep. 70 ; Ap- 
pien, Mith. hl. Justin passe sous silence la campagne de Sylla et confond les deux restaura- 
tions d'Ariobarzane. 



LIVRE 111. 

PREMIÈRE GUERRE CONTRE ROME (1). 



CHAPITRE PREMIER (2). 

LA RUPTURE (91-89 av. J.-C). 

Au commencement de Tannée 91 avant notre ère, la domina- 
tion de Rome sur l'Asie Mineure paraissait, de nouveau, solide- 
ment établie. Les deux clients indociles, Mithridate et Nicomède, 
avaient été mis à la raison, rejetés dans leurs anciennes frontiè- 
res. Paphlagoniens et Galates étaient rentrés dans le désordre 
accoutumé. Un roi d'un dévouement servile régnait sur la Cap- 
padoce, et si la campagne de 92 avait vidé ses coffres , elle semblait 
avoir affermi son trône. Même dans les provinces romaines, il y 
avait un peu d'accalmie , de détente : depuis la leçon que leur 
avait infligée le préteur Antoine, les pirates ciliciens se tenaient 
plus tranquilles, et la province d'Asie se ressentait encore de la 
courte mais féconde administration du proconsul Scévola; il avait 
été plus facile aux publicains d'obtenir l'exil de son conseiller 
Rutilius que d'effacer ses sages ordonnances et le souvenir de ses 
bienfaits (3). 

(1) Sur la chronologie de la première guerre de Mithridate contre les Romains il existe une 
dissertation d'EMPERlUS, De temporum helli Mithridatici primi ratione , Gœttingue, 1829 
(réimprimée dans ses Opuscula, Gœtt. 1847, p. 1-17.) L'auteur s'est créé des difficultés imagi- 
naires en supposant une contradiction entre Appien et Plutarque, qui n'existe pas ; il n'a pas 
non plus utilisé les médailles. 

(2) Source principale pour ce chapitre : Appien, Mitli. lO-lO, surtout les discours (fic- 
tifs) des ambassadeurs de Mithridate et de Nicomède , imités dès célèbres harangues des Co- 
rinthiens et des Corcyréens dans Thucydide. Pour les affaires de Bithynie, les fragments de 
Licinianus, p. 36, Bonn. 

(3) Le procès de Rutilius est placé par l'épitomé de Tite-Live (ep. 70) entre la campagne 
de Sylla (92) et les rogations de Drusus (91), par conséquent dans l'une de ces deux an- 
nées. Si le procès eut lieu aussitôt après l'expiration des fonctions de Rutilius, qui était 



108 



ÉTAT DU MONDE GRÉCO-ORIENTAL. 



Jetons les yeux en dehors des limites de l'Asie Mineure : dans 
tout l'ensemble du monde hellénisé et oriental avec lequel Rome 
se trouvait alors en contact, nulle part on ne découvrait pour elle 
un sujet d'inquiétudes sérieuses. Seule la Macédoine était agitée : 
une mauvaise récolte avait indisposé les populations (1), un nou- 
veau prétendant national, l'imposteur Euphénès avait surgi (2), et 
toutes les tribus de la « marche thracique » , à l'exception des Den- 
sélètes (3), venaient de faire défection, après dix ans de tranquil- 
lité (4), peut-être à l'instigation des agents de Mithridate (5). L'an- 
née 91 vit le territoire romain envahi par une coalition redoutable, 
sous les ordres du roi Sothimos (6); le préteur de Macédoine, 
le brave C. Sentius Saturninus (7), fut battu, et pendant trois 
ans les incursions des Thraces continuèrent à désoler sa pro- 
vince (8). Toutefois ces expéditions coutumières de tribus pillar- 
des sur la frontière macédonienne constituaiont une honte plutôt 
qu'un danger; à la longue, la forte discipline des troupes romai- 
nes, soutenues par les populations pacifiques des districts agrico- 
les, finissait toujours par avoir raison des bandes barbares, dé- 
pourvues de cohésion. 

Deux autres dynasties macédoniennes vivaient encore, ou plu- 
tôt achevaient de mourir. La plus llorissante, celle des Lagides, 
se repliait, de plus en plus, sur elle-même dans sa décadence do- 
rée. Depuis la mort de Ptolémée Physcon (117 av. J.-C), la mo- 
narchie ptolémaïque s'était d'ailleurs divisée en trois tronçons : 
l'Égypte et Chypre, où régnaient alternativement, suivant les ca- 
prices de leur mère Cléopâtre et de la populace alexandrine, les 

légat de Q. Mucius Scévola, le gouvernemeut de celui-ci se place en 94, l'année après son con- 
sulat (Val. Max. VIII, 15, 6) et non, comme on le dit d'ordinaire, en 99. (Il est appelé 
proconsul par l'ep. de Tite-Live, préteur (ffxpaTYiyo;) par Diodore et Ps. Asconius.) On allègue 
à la vérité que Scévola refusa une province au sortir du consulat, mais le texte sur lequel on 
se fonde (Ps. Asconius, in Pison. p. 15 Orelli) dit simplement : provinciam... deposuerat, ne 
sumptui esset aerario, ce qui n'est pas la même chose que C( refuser une province ». Précisé- 
ment on sait que Scévola ne resta que 9 mois en Asie (Cicéron, ad Ait. V, 17, 5.) 

(1) Cicéron, Verr. Acc. III, 93, 217. 

(2) Diodore, fr. XXXVII, 5 a Dind. (F. H. G. II, p. xxiii, n» 31.) 

(3) Cicéron, In Pison. XXXIV, 84. 

(4) Sur les nombreuses campagnes de la fin du siècle, dirigées contre les Thraces et les 
Scordisques, cf. Liv. ep. 63. G5; Florus, III, 39 ; Eutrope, IV, 24, 25, 27 ; Obsequens, c. 103. 

(5) Dion, fr. 101, 2. 

(6) Orose, V, 18, 30. 

(7) Liv. ep. 70. 

(8) Liv. ep. 74 et 70. 



PTOLÉMÉES ET SÉLEUCIDES. 



109 



deux fils légitimes de Physcon, Lathyre et Alexandre ; et laCyré- 
naïque, qui échut à leur frère bâtard, Ptolémée Apion. Quand ce 
prince mourut, en 90 av. J.-C, léguant ses États au peuple ro- 
main, le sénat s'abstint provisoirement de prendre possession de 
ce nouvel héritage : la Cyrénaïque, déchirée par les factions, fut 
condamnée pour vingt ans à la liberté, c'est-à-dire à Fanar- 
chie (I). 

Les anciens rivaux des Lagides, les Séleucides, étaient encore 
plus profondément affaissés. Dépouillés graduellement parles Par- 
thes de toutes les satrapies supérieures, chassés de l'Iran, puis 
de la Mésopotamie, les descendants de Séleucus Nicator, moins de 
cent ans après la bataille de Magnésie, se voyaient réduits à la 
Syrie propre et à la Cilicie plane. Même dans ces limites étroi- 
tes, ils s'efforçaient vainement d'arrêter les progrès d'une dé- 
composition désormais fatale. La Comagêne au nord, la Judée au 
midi, se sont donné depuis cinquante ans des dynasties indépen- 
dantes; les riches cités de la côte phénicienne sont devenues de 
véritables villes libres, qui attachent bien plus de prix à l'amitié 
des pirates qu'à la protection de leur suzerain nominal, le roi 
d'Antioche. Il en est de même d'un grand nombre d'émirs, de 
dynastes plus ou moins arabes, qui pullulent chaque jour, comme 
l'ivraie dans un champ mal tenu, sur la lisière du désert ou dans 
la région du Liban. Battue en brèche de tant de côtés, la race, 
si fortement trempée, de Séleucus s'épuise encore dans des luttes 
fratricides, renouvelées à chaque génération, qui aboutissent en- 
iin au schisme, prélude de l'agonie. Déjà Antiochus Grypos a dû 
se résigner au partage avec Antiochus de Cyzique, à la fois son 
cousin et son frère utérin. Après la mort des deux rois, la lutte se 
rallume entre leurs fils, puis entre leurs petits-fils. Les annales de 
la Syrie ne sont plus qu'un tissu sanglant de batailles, d'émeutes 
et de crimes, où l'historien se perd ou se dégoûte : quatre ou 
cinq prétendants se disputent parfois les ais de ce trône ver- 
moulu; chacun d'eux détient une demi-douzaine de villes, quel- 
ques lambeaux de territoire, et, illusion ou dérision suprême, 
ces rois minuscules étalent sur leurs médailles, sur leurs inscrip- 
tions une titulature plus pompeuse que n'ont jamais fait les 

(1) Le sénat ne prit possession des Etats de Cyrène qu'en 74 (Appien, B. Cir. I, 111). 
De là la légende des deux Apion : saint Jérôme sur Eusèbe, ol. 178, 4 ; S. Rufus, c. 13 ; Am- 
mien Marcellin XXII, K), 24 ; Eutrope, VI, 11. Cf. Clinton, Fastt hellemci, 2" éd., III, 394. 



110 



PARTHES ET ARMÉNIENS. 



Séleucus Nicator ou les Antiochus le Grand. Encore quelques an- 
nées, et la Syrie , si elle n'a pas trouvé un libérateur grec ou ro- 
main, sera parthe ou arabe. 

Tel le spectacle qu'offrent les dynasties hellénistiques; quant aux 
deux nations demi -barbares qui ont remplacé les Séleucides sur 
la frontière de l'Euphrate, les Parthes et les Arméniens, elles 
viennent d'entrer à leur tour dans la sphère de l'influence romaine 
et ce premier contact n'a pas été à leur avantage. Les Arméniens 
ont été battus à plate couture, chassés de la Cappadoce; le fier Arsa- 
cide a sollicité spontanément l'amitié de Rome et son représentant 
s'est laissé humilier par Sylla. Un moment, l'intervention des ar- 
mées parthes en Syrie a pu sembler inquiétante; mais l'heure ap- 
proche où l'attention des Arsacides.va être détournée de leur fron- 
tière occidentale par de graves périls domestiques et étrangers. Les 
querelles intestines vont affaiblir la dynastie pendant une géné- 
ration, et du fond des déserts transoxiens sort une nouvelle trombe 
de nations barbares qui s'apprête à inonder l'Iran; les premiers 
successeurs de « Mithridate le Grand » , loin de pouvoir reprendre 
le fd de ses conquêtes, vont être réduits eux-mêmes à un demi- 
vasselage. 

En résumé, l'impression qui se dégage de ce rapide aperçu 
n'a rien que de rassurant pour Rome. L'horizon oriental n'est pas 
exempt de nuages, partout s'annoncent d'inévitables transforma- 
tions politiques, mais aucune ne menace directement l'hégémo- 
nie romaine, fondée au siècle dernier sur les ruines de la Macé- 
doine et de la Syrie. Malgré des fautes et des défaillances nom- 
breuses , malgré les inconséquences d'une politique tour à tour 
timide et violente, la grande ombre de Rome s'étend de plus en 
plus sur l'Asie : tant il est vrai qu'en politique, comme en mécani- 
que, les effets peuvent survivre aux causes, et qu'une domination, 
créée par des victoires éclatantes, peut persister et même s'affermir 
après que la supériorité morale d'où elle est sortie a depuis long- 
temps disparu. L'empire de Rome sur l'Orient, au début du ii"* siè- 
cle avant notre ère, vivait en vertu de la vitesse acquise, en vertu 
de la décadence physique et morale des vieilles races et des 
vieilles dynasties. 

Mais la médaille a son revers. Toute puissance assise sur la crainte 
ou la superstition politique est à la merci d'un accident. Déjà, lors 
de l'invasion des Cimbres, on avait pu constater avec quelle ra- 



EXPLOSION DE LA GUERRE SOCIALE. 111 



pidité le moindre désastre de Rome en Occident se propageait 
dans son empire oriental, grâce à cette solidarité intime des deux 
moitiés du bassin de la Méditerranée, qui,, depuis la seconde 
guerre punique, est le trait saillant de Thistoire ancienne. Le 
même phénomène se reproduisit, avec une intensité plus grande 
encore, à la fm de l'année 91. Soudain, comme un coup de ton- 
nerre déchirant un ciel serein, la nouvelle se répand qu'une guerre 
fratricide, qui, dès le début, a pris le caractère d'une lutte d'ex- 
termination, vient d'éclater en Italie. Les fidèles alliés qui 
depuis cent cinquante ans ont fourni la moitié des armées de 
Rome, qui ont versé, pour la ville maîtresse, le plus pur de leur 
sang sur tous les champs de bataille du monde, depuis l'Océan 
jusqu'à l'Euplirate, l'Italie, qui semblait au dehors ne faire qu'un 
avec sa capitale, l'Italie réclame, les armes à la main, une part 
proportionnée à ses services dans le gouvernement de la commune 
devenue univers, — urhs orbis facta; elle exige ou la rupture du 
pacte fédéral, ou son admission en bloc au droit de cité romaine. 
En un seul jour, Rome expia un siècle et demi d'un égoïsme politi- 
que sans précédent dans l'histoire. Combien elle dut regretter le 
parti pris insensé de traiter en sujets ces confédérés italiens 
qui faisaient le plus clair de sa force, mais dont la naturalisation 
collective aurait pu gêner quelques intérêts électoraux ou froisser 
l'orgueil de la canaille souveraine ! Tel fut l'aveuglement persistant 
de l'aristocratie gouvernementale, que même à la dernière heure, 
lorsque le tribun Drusus se fit l'apôtre enflammé des revendica- 
tions italiennes, un poignard oligarchique arrêta net sa propa- 
gande. Ce fut l'étincelle qui alluma le bûcher : Asculum donna le 
signal , les Marses et les Samnites prirent la tête du mouvement 
insurrectionnel, et l'hiver 90 vit plus de la moitié des peuples de 
la péninsule debout en armes contre « les loups ravisseurs de 
la liberté italienne ». 

Le contre-coup des premiers désastres de la guerre sociale se fit 
aussitôt sentir dans les provinces orientales de l'empire romain. 
Rome, menacée au foyer de sa grandeur, dut rappeler en Italie 
ses légions éparses, faire appel aux contingents maritimes de ses 
alliés : Héraclée, Clazomène, Milet fournirent des vaisseaux pour 
la guerre d'Italie (1). La Macédoine, dégarnie de troupes, fut 

(1) Héraclée : Memnon , c. 29. Milet , Clazomène (et Carystos') : Corp. hiscr. lat. I, ^O.'i 
(ViERECK, Sermo gmecus quo S. P. Q. li. etc., 17). C'est un sénatusconsulte (traduit en 



112 



POLITIQUE ASTUCIEUSE DE MITHRIDATE. 



livrée sans défense aux ravages des Thraces, la Grèce s'agita, des 
révolutions éclatèrent en Asie Mineure. 

Pour Mithridate, comme pour tout le monde, la brusque explo- 
sion de Finsurrection italienne fut une surprise : elle arrivait 
trop tôt pour le plan de longue haleine qu'il avait conçu. La 
moitié de sa flotte était encore sur le chantier, la moitié de son 
armée occupée à guerroj^er contre les Sarmates et les Bastar- 
nes (1) ; son faisceau d'alliances n'était pas encore constitué. Inter- 
rompre, en plein succès, ses conquêtes dans le nord, était impos- 
sible; d'autre part, pouvait-il négliger l'occasion qui s'offrait de 
prendre sa revanche des humiliations de 95 et de 92? Provisoire- 
ment, il s'arrêta à un moyen terme : il résolut d'agir en Asie Mi- 
neure, mais sans se compromettre ouvertement, en se cachant, 
comme naguère, derrière des prête-noms, en faisant jouer des 
instruments aveugles de sa politique, qu'il pourrait, le cas échéant, 
rejeter, désavouer ou supplanter. Cette conduite avait le double 
avantage de lui laisser le temps d'achever ses conquêtes, ses arme- 
ments et ses alliances, et de lui permettre, en attendant, de se pré- 
valoir, vis-à-vis de Rome, de sa qualité officielle de roi « ami et 
allié ». C'était une politique qui manquait peut-être de franchise, 
mais non d'habileté : elle fut merveilleusement servie par les cir- 
constances, en Cappadoce comme en Bithynie. 

La Bithynie, si forte encore quelques années auparavant, était 
tombée bien bas depuis la mort de Nicomède Épiphane (94 av. 
J.-C?) (2). Le vieux roi, dont le règne s'était prolongé pendant 
plus d'un demi-siècle, ne laissait pas d'enfants de sa dernière 
femme Laodice; en revanche, il lui était né deux fils d'unions 
antérieures, qui n'avaient eu, ni l'une ni l'autre, le caractère d'un 
mariage légal. Le fils aîné, Nicomède, eut pour mère une danseuse, 
Nysa (3); le puîné, Socrate, une concubine grecque. Nicomède 

grec) de l'an 78 av. J.-C, en faveur de 3 capitaines de vaisseaux grecs. Il n'est pas impossible, 
toutefois, que ces capitaines n'eussent pris part qu'à la dernière partie de la guerre contre les 
Samnites, c'est-à-dire après la guerre civile de Sylla, à son retour d'Asie. L'expression 
7:6).£[j.oç iTa),ixô; (1. 7) prête à l'équivoque. 

(1) Plutarque, De fort. Rom. c. \\,Jin. 

(2) La date ne peut pas être fixée avec précision, puisque les monnaies de Nicomède II 
et de Nicomède III ont même type et même légende. Mais on voit par Justin que Nico- 
mède II vivait encore au moment de l'élection d' Ariobarzane ou peu auparavant (95): 
d'autre part, il faut laisser un temps suffisant entre l'avènement de Nicomède III et son 
expulsion (90) pour ses deux mariages et la naissance de ses deux enfants. 

(3) Licinianus, p. 36 (éd. Bonn) : Nicomedes E vergetés (Epiphane) — non fuit uno isto 



MORT DE NICOMÈDE ÉPIPHANE. 



113 



seul fut déclaré légitime, mais son père semble avoir prévu les 
embarras que causeraient un jour à sa succession les droits à 
peu près égaux de ses fils. Ce fut sans doute pour indemniser 
d'avance le bâtard et écarter ses prétentions au trône de Bi- 
thynie qu'il l'investit, sous le nom dePylémène, d'une partie du 
ro3 aume paphlagonien (1); mais on sait qu'en 95 la Bithynie fut 
dépouillée de ses conquêtes. Le faux Pylémène dut quitter le 
trône éphémère de Gangra, et le vieux roi, sentant sa fin pro- 
chaine, le relégua, avec sa mère et sa sœur, dans la ville li- 
bre, voisine et amie, de Cyzique : il attribuait à sa famille natu- 
relle, pour toute part dans son héritage, une fortune de 500 ta- 
lents (3 millions) (2). Peu après, Nicomède Épiphane mourait, 
peut-être empoisonné (3), et son fils aîné lui succédait sans 
difficulté. Il prit le surnom de Philopator (4), mais continua de 
frapper monnaie au nom et à l'effigie de son père. 

Nicomède III était un despote lâche, cruel et vicieux, qui rap- 
pelait à tous égards son aïeul, le second Prusias. Il débuta, paraît- 
il, en mettant à mort tous ceux de ses parents qui auraient pu 
lui faire ombrage, à l'exception de sa tante Lysandra (5) (une 

[^/i]o contentus qmm..., ac hgîthnum procrearat, tollit ex concubina Socraten nomine. Les 

éditeurs de Bonn ont inséré après quem les mots ex Aristonica et après concubina : Hane Si- 
cheana; mais ces deux conjectures sont mal autorisées par les débris du palimpseste, et le 
nom de la mère de Nicomède III était Nysa d'après Memnon, c. 30 (NixofjLrjûYiv tôv ex Ntxo- 
fj-rjôouç xat Nudrjç). C'était une danseuse : Trogue Pompée chez Justin XXXVIII, 5, 10 : 
Nicomedi... saîtatricis Jiiio. Appien, 3IitJi. 13, confirme que Nicomède était l'aîné. 

(1) Il n'est dit nulle part que le faux Pylémène soit identique à Socrate, mais comme, d'a- 
près Licinianus , Épiphane n'eut que deux fils , Pylémène doit être ou Nicomède ou Socrate : 
or il est invraisemblable qii'Epiphane ait affublé d'un faux nom son héritier légitime, ce qui 
équivalait à l'exclure de sa succession. C'est par une raison analogue qu'on ne saurait consi- 
dérer le faux Ariarathe comme le fils aîné de Mithridate. 

(2) Licinianus, loc. cit. : eamque (la mère de Socrate) C^yzyiÇc^um cum Socrate et qnin- 
(/i'utis talentis ablegat. 

(3) Licinianus, loc cit. : sene mortuo , [injoer^wm an veneno succedit (suivent des lignes 

mutilées qui paraissent faire allusion à des massacres ordonnés par Nicomède III, dès son avè- 
nement, parmi les membres de sa famille). 

(4) Ce surnom lui est donné par les auteurs (Appien , Mitli. 7, etc.) et par la chronique ca- 
pitoline C. I. G. IV, 6855 d; mais je ne connais pas d'inscription officielle de Nicomède III 
où il le prenne. 

(5) Licinianus, loc. cit. \_so']rorem j)atris ducit [\xx]orem... qti{aym... liulc vivo noverat. 
Quant au nom, Lysandra, il est attribué par Tzetzès, ChiliadeSj III, ! 60 (F. H. G. III, 600) 
à. une fille de Nicomède l'^f, sœur, dit-il, de Prusias (xovôoou;. Mais Prusias [aovooou; était 
fils de Prusias II et non de Nicomède I''*' (Liv. ep. 50 ; Valère Maxime I, 8 ext. 2) ; Tzetzès 
s'est donc probablement aussi trompé pour Lysandra, et si celle-ci est bien la fille de Pru- 
sias II, on peut, sans crainte, reconnaître en elle la femme de Nicomède III. Ces enfants du 
second lit de Prusias II sont également mentionnés par Justin XXXI V, 4. 

MITIIUIDVTE. 8 



114 



NICOMÈDE PHILOPATOR ET SOCRATE CHRESTOS. 



fille de second lit de Prusias) qu'il épousa, bien qu'elle eût au 
moins soixante ans. Cette princesse est bientôt enlevée par une 
mort suspecte; Nicomède épouse alors, en secondes noces, Nysa, 
fille et seule héritière de Favant-dernier roi de Cappadoce , Aria- 
rathe Épiphane, et de la reine Laodice, sœur de Mithridate. La 
deuxième épouse de Philopator l'avait déjà rendu père de deux 
enfants, — une fille, Nysa, et un fils, Nicomède, — lorsque le bâtard 
Socrate la dénonça, à tort ou à raison , pour avoir tenté de l'ex- 
citer à la rébellion. Nicomède crut au complot, répudia ou tua sa 
femme, et traita ses deux enfants comme illégitimes ; devenu veuf 
pour la seconde fois, il renonça pour jamais au mariage et ne ga- 
gna au célibat qu'un vice hideux de plus. Quant à Socrate, il fut 
rappelé à la cour, comblé d'honneurs et reçut le surnom flat- 
teur de Chrestos, <c le Bon » (1). Il n'y avait plus désormais entre 
l'ambitieux bâtard et le trône qu'un roi fainéant et méprisé. So- 
crate, qui avait déjà réussi, ce semble, à mettre Mithridate dans 
ses intérêts , partit secrètement pour Rome et demanda au sénat 
la couronne de Bithynie. Ses prétentions, les accusations crimi- 
nelles qu'il porta contre son frère, et qui fournirent au jeune Hor- 
tensius l'occasion de son second début oratoire, ne furent pas 
accueillies; un sénatusconsulte , rendu en 91 av. J.-C, confirma 
expressément les droits de Nicomède (2). 

Après un pareil éclat, Socrate ne pouvait plus reparaître à la 
cour de Bithynie ; il retourna à Cyzique et assassina sa sœur pour 
s'emparer de sa part d'héritage. Ce crime mit à sa poursuite les 
Cyzicéniens indignés et le roi Nicomède; l'assassin dut prendre 
la fuite. Il s'échappa d'abord en Eubée, où il trouva le temps de 
corrompre le fils de son hôte, un chevalier romain, appelé Cor- 
nélius. De là il se rendit dans le Pont, et demanda aide et as- 

(1) Licinianus, loc. cit. : Post mortuas (?), morho an doloj Nisam Ariarathis Cappadocum 
régis Jiliam accepit. Ila(n)c Socrates ad regem.... refert hélium contra fratrem incitavisse. Excep- 
tus a rege munifice, Chrestus etiam, quasi meliore nomine, ab eodem revocatur. Il est possible, 
d'après cela , que Socrate ait été rappelé en récompense de sa dénonciation. Pour les enfants 
de Nicomède III, cf. Salluste, fr. IV, 20, 9 Kritz : cumjilius Nysae, quam reginam appella- 
verat , genitus haud dubie esset; fr. II, 6, 57; Suétone, Jul. 49. 

C2) Licinianus, loc. cit. : Romam, ad regnum expetendum, frustra prof ectus... Memnon, c. 30 : 
Tyjç yàp sv Pwjjly] ouyxXt^tov» Nty.o[xiiôriv... padtXea BiOuvtaç xa6i(7X(o(7r]ç , MtOptôàxr,; 
ïco/pàxYiv (lib. NixofxrjÔYiv) tov XprjCJTÔv è7nx>7i8£VTa N'.xojxi^SetàvxexaÔîdTr]. 'Ensxpàxet ôè ôjxw; 
■:?l'P(oti.ai(ov xptaiç, xat àxovxoç MiOp'.oàxou. Appien, Mith. 7 : Nixo(J.rjor,;... ôieSé^axo, 'Pco(xaia)v 
aOrà) XY)V àpyriv tb; uaxpwav ^'^cptaafxévwv. Cicéron, De oratore, III, 61, 229 : nujyer (peu avant 
septembre 91)... cum pro Bithyniae rege dixit (Jlor(ensius). Il avait alors 23 ans. 



COlNQUÉTE DE LA BITHYME ET DE LA GAPPADOCE. J15 



sistance à Mithridate pour conquérir le trône de Bithynie (l). Le 
prétendant bithynien arrivait à point nonamé pour Mithridate, au 
moment même où la conllagration italienne lui laissait carte 
blanche en Asie Mineure. Quelque indigne que fût le personnage, 
le roi de Pont lui promit son appui et, pour commencer, tacha de 
faire assassiner Nicomède par un sicaire à gages, Alexandre (2). 
Le coup manqua; alors Mithridate permit à son protégé de lever 
sur ses terres une armée, à la tête de laquelle le prétendant 
envahit la Bithynie et la conquit sans peine. Une fois installé 
sur le trône, Socrate prit le nom de Nicomède, et frappa mon- 
naie aux mêmes légendes, à la même effigie que ses prédécesseurs. 

En même temps que la Bithynie, la Cappadoce tombait de 
nouveau sous la dépendance de Mithridate. A peine Sylla parti, 
celui-ci avait renouvelé son traité avec Tigrane; comme jadis les 
Romains dans leur alliance avec les Étoliens, les deux rois stipu- 
lèrent que, dans toutes les conquêtes faites à frais communs, le 
territoire appartiendrait à Mithridate, le butin mobilier, — escla- 
ves, bétail et trésors, — à Tigrane (3). Deux généraux, probable- 
ment arméniens , Mithraas et Bagoas , envahirent pour la seconde 
fois la Cappadoce , chassèrent Ariobarzane , qui n opposa pas plus 
de résistance que trois ans auparavant, et replacèrent sur le trône 
de Mazaca le fds de Mithridate, celui qui s'intitulait Ariarathe 
Eusèbe Philopator. Les deux rois détrônés, Nicomède et Ario- 
barzane, prirent ensemble le chemin de l'exil et vinrent se jeter 
aux pieds du sénat romain (90 av. J.-C.) (4). 

Mithridate avait compté que Rome , trop occupée chez elle pour 
regarder ce qui se passait en Asie , laisserait à ses deux créatures 

(1) Licinianus, loc. cit. [Cyzi] cum redit (Socrates), nam redire ad regem pudor pro- 
kibuerat. Ibi avaritia caedem suadente, occisa sorore, insequentibus Philopatore simul et Cyzi- 
cenis, Euboeam venit [«ôt] apud Cornelium quemdam, equitem liomanum, devertitur. Satis 
bénigne [^exceptus] ejus Jilio adoleseenti... scelera discere... 

(2) Appien, Jlith. 57. 

(B) Justin XXXVIII, 3, 5. Il place le traité après la restauration des rois détrônés, mais 
sa narration est si confuse qu'il est permis de supposer une erreur, d'autant plus que les gé- 
néraux qui ramènent Ariarathe sont probablement arméniens : en effet, ils ne figurent plus 
jamais parmi les lieutenants de Mithridate. Bagoas est un nom d'eunuque (Pline XIII , 4 , 41). 

(4) Appien, Jfith. 9; Justin XXXVIII, 3, 4. Dans l'épitomé de Tite-Live la restaura- 
tion des deux rois est rapportée ep. 74 (fin 90) et leur expulsion par Mithridate ep. 76 
(fin 89). Comme il ne peut pas s'agir de la seconde expulsion (qui est racontée ep. 77 ad fin.) 
il eu résulte qu'il y a eu une interversion dans les manuscrits. De là la date indiquée au texte. 
Cf. mon article, les Periochae de la guerre sociale (^Revue historique, 1889). 



116 



AMBASSADE D^AQUILIUS. 



le temps de s'affermir sur les trônes de Bithynie et de Cappadoce; 
mais les événements marchèrent plus vite qu'il n'avait supposé. 
Au moment où Nicomède et Ariobarzane débarquaient en Italie, 
le fort de la crise italienne était déjà passé. Sur les champs de ba- 
taille, les chances avaient été à peu près partagées ; mais Rome, dès 
que l'honneur fut sauf, s'empressa de promulguer des mesures lé- 
gislatives qui consacraient en réalité le triomphe des revendica- 
tions italiennes. Dès la fmde l'année 90, la loi Julia, bientôt com- 
plétée par la loi tribunitienne Plautia Papiria, accordait le droit 
de cité à tous les alliés restés fidèles et à ceux qui mettraient bas 
les armes dans un délai déterminé. Bien que ces concessions, 
arrachées par la force, fussent accompagnées de clauses restricti- 
ves qui en diminuaient singulièrement la valeur, elles suffirent 
à désagréger le faisceau de la confédération italique. A partir 
de ce moment il ne resta sous les armes que les peuples les plus 
acharnés, ceux pour qui la revendication du droit de cité n'a- 
vait été qu'un prétexte d'assouvir des rancunes séculaires : peu à 
peu , la guerre sociale dégénéra en une sorte de résurrection des 
guerres samnites, lutte encore redoutable et longue, mais qui 
ne menaçait plus l'existence même de l'empire. 

Cet heureux changement se traduisit aussitôt dans l'attitude 
de Rome vis-à-vis de ses clients : loin de chercher à gagner du 
temps, loin de fermer les yeux, comme l'avait espéré Mithridate, 
le sénat fit un accueil empressé aux deux rois en exil, décréta leur 
restauration immédiate et chargea une ambassade spéciale d'y 
présider. Le chef de l'ambassade fut le consulaire Manius Aqui- 
lius; son collègue le plus marquant s'appelait Manlius Malti- 
nus (1). 

Le choix d'Aquilius était une faute, presque une provocation. 
Fils de l'organisateur de la province d'Asie, son nom devait 
rappeler à Mithridate de cruels souvenirs. Lui-même était, comme 
son père, un brave soldat doublé d'une conscience vénale. Pendant 
son consulat, il avait eu l'honneur d'étouffer la dangereuse révolte 

(1) Appien, Mlth. 11 ; Justin XXXVIII, .1, 4. Aquilius est appelé à tort Caius par Diodore, 
fr. XXX Vr, 10. Le nom de Manlius Maltinus ne se trouve que dans Justin (XXXVIII, 3, 4 
et 4, 4 ; Trogue Pompée, prol. 38). Appien nomme en revanche un ambassadeur Mancinus 
(Mayxïvo;), Mith. 19. Il n'est pas impossible que les deux personnages soient identiques 
et que le nom véritable soit J\[anliHs Mancinus, celui d'un tribun violent, ami de Marins 
(Salluste, Juff. 73: Aulu-Gelle VI, 11). 



RESTAURATION DE NICOMÈDE ET D'ARIOBARZANE. 



117 



des esclaves de Sicile, mais à son retour il faillit succomber à 
une accusation de péculat; il ne fut sauvé que par un beau mou- 
vement de son avocat, le célèbre Antoine, qui découvrit devant 
les juges les glorieuses cicatrices de son client (1). Un pareil 
homme pouvait-il avoir le tact et le désintéressement nécessaires 
pour mènera bonne fm la mission délicate dont on l'avait chargé? 
Ne devait-on pas craindre qu'au lieu de tenir compte de la fai- 
blesse momentanée de Rome, qui n'avait certainement pas en 
Asie une légion disponible, Aquilius, comme naguère Marins, ne 
cherchât à troubler l'eau pour y pêcher un nouveau triomphe? 
L'événement devait bientôt montrer toute la gravité de ce choix 
irréfléchi. 

Aquilius reçut pour instructions de ramener par la force Ario- 
barzane et Nicomède, avec le concours de la petite armée romaine 
du proconsul d'Asie, Lucius Cassius, et celui des sujets ou alliés 
asiatiques, rois et républiques. Aussitôt arrivé, il leva des trou- 
pes en Phrygie et en Galatie, et réclama, conformément aux 
traités, le contingent militaire de Mithridate lui-même. C'était 
une mise en demeure formelle qui allait obliger le roi de Pont 
de sortir de son attitude équivoque : il fallait se déclarer franche- 
ment soumis ou rebelle. A la surprise générale, Mithridate, 
sommé de défaire de ses propres mains l'ouvrage politique qu'il 
venait d'édifier, s'inclina aussi complètement, aussi promptement 
qu'en 95. Sans doute, il n'envoya point les troupes réclamées, 
mais il fit mieux : il rappela son fils de la Cappadoce et fit tuer 
son protégé Socrate en Bithynie. Il n'y avait plus d'ennemis, 
donc plus de prétexte à hostilités, et la restauration des deux 
rois dépossédés s'accomplit sans rencontrer d'obstacle (prin- 
temps 89) (2). 

La conduite de Mithridate était aussi habile qu'imprévue; 
elle lui donnait le temps de rassembler ses forces, et, si Ptome 
voulait la guerre, elle serait désormais dans son tort devant 
l'opinion. Aquilius, parti avec la ferme intention de rapporter 
d'Asie ou de l'argent ou de la gloire, ne dissimula pas sa mau- 
vaise humeur devant une solution qui tranchait net ses espéran- 

(1) Liv. ep. 70 d'après Cicéron, De orat. II, 47. 

(2) Appien, Mith. 11 ; Liv. ep. 74 (doit être transporté ep. 76) ; Trogue Pompée chez Jus- 
tin XXXVIII, 5, 8 : non regcm B'Uliyiilae Chreston, in quem smiatus arma decreverat j a se 
'Il gratiam ilhnun occis'.nn? 



118 



LA CARTE A PAYER. 



ces. 11 chercha à rallumer la querelle en soulevant de nouvelles 
difficultés; c'était sacrifier à son intérêt personnel Tintérêt de 
son pays, qui, après Fheureux succès de sa mission, eût exigé 
une attitude conciliante, Tajournement à des temps plus tran- 
quilles du châtiment définitif de Mithridate. Une fois décidé à 
provoquer la rupture, Aquilius n'eut pas de peine à trouver un 
prétexte. Malgré la soumission du roi de Pont, la restauration 
de ses deux victimes avait exigé un déploiement de force, des 
armements coûteux. Les frais de l'opération avaient été avancés 
parles publicains d'Éphèse et leurs associés; on ajoutait sous le 
manteau qu'Aquilius et ses collègues ne s'étaient décidés à agir 
que sur la promesse de sommes considérables faite par les deux 
rois. Comme les trésors de Nicomède et d'Ariobarzane étaient à 
sec, on imagina de présenter à Mithridate la carte à payer : avec 
plus de logique que de tact politique , on le rendait responsable 
des dépenses engagées par sa faute. Pour toute réponse, le roi 
de Pont exhiba aux ambassadeurs le décompte volumineux des 
sommes qu'il avait déboursées depuis le commencement de son 
règne pour entretenir de bonnes relations avec le sénat en géné- 
ral et les sénateurs influents en particulier : loin d'être le débiteur 
de Rome, il prétendait être son créancier, puisqu'on ne lui lais- 
sait pas mêine les conquêtes que les fonds secrets de sa diploma- 
tie avaient eu pour but de lui assurer (1). 

Déboutés de ce côté, Aquilius et ses collègues se retournèrent 
contre les rois de Bithynie et de Cappadoce, insistèrent pour 
être payés. Comme leurs protégés alléguaient la détresse de 
leur trésor, ils les engagèrent à rétablir leurs finances aux dépens 
de Mithridate, en ravageant son territoire. Il fut impossible de per- 
suader Ariobarzane, chez qui la poltronnerie l'emportait encore 
sur la rancune; mais Nicomède, un peu moins apathique, talonné 
parles réclamations incessantes des ambassadeurs, des banquiers, 
des publicains ses voisins, acculé au dilemme « démission ou 
soumission » , opta pour la guerre. Il fit bloquer le Bosphore par 
son escadre, à laquelle se joignirent des vaisseaux réquisitionnés 
dans la province romaine; lui-même, à la tête de son armée, en- 
vahit le territoire de Mitliridate et razzia le plat pays jusqu'aux 
murs d'Amastris. Il rentra chez lui chargé de butin : les ambas- 



(1) Dion Cassius, fr. 99. 



AGRESSIOxN DE NICOMÈDE. 



110 



sadeurs et les publicains purent enfin se payer sur les dépouilles 
des paysans pontiques (été 89) (1). 

L'agression injustifiable de Nicomède aurait pu fournir à 
Mithridate un motif suffisant pour commencer les hostilités; 
mais il tenait à mettre de son côté, jusqu'au bout, la modération 
et le semblant du di'oit. Ses troupes reçurent l'ordre de se retirer 
devant les Bithyniens ; seulement, à peine ceux-ci rentrés chez eux, 
un des officiers de Mithridate, Pélopidas, se présentait au quartier 
général des ambassadeurs romains pour porter plainte au nom 
de son maître. Affectant d'ignorer la connivence des Romains et 
de Nicomède, il dénonçait l'infraction commise par celui-ci au 
droit des gens et réclamait pour Mithridate une satisfaction écla- 
tante, ou tout au moins la permission de châtier lui-même les cou- 
pables. Aquilius et ses collègues firent une réponse aussi équivo- 
que que leur conduite : « Nous ne permettrons point que Mithridate 
soit lésé par Nicomède, pas plus que Nicomède par Mithridate. » 
Cette vague assurance, qui ne visait que l'avenir, sans donner sa- 
tisfaction pour le passé, équivalait à une fin de non-recevoir. La 
réplique de Mithridate ne se fit pas attendre : il donna un corps 
d'armée à son fils Ariarathe, avec lequel ce prince envahit la 
Cappadoce et en chassa pour la troisième fois Ariobarzane. Au 
lendemain de cette mesure de représailles, Pélopidas reparut au 
quartier général romain pour annoncer aux ambassadeurs le gage 
pris par son maître; il les informait en même temps que Mithri- 
date avait envoyé une ambassade à Rome pour porter plainte 
contre eux. Enfin il les exhortait une dernière fois au respect des 
traités : s'ils consentaient à lui prêter main-forte pour châtier 
la Bithynie, Mithridate s'engageait à venir au secours de Rome 
avec sa flotte et son armée pour écraser l'insurrection italienne; 
s'ils ne voulaient pas aller jusque-là, que du moins ils restassent 
neutres et attendissent la décision du sénat. 

Le langage de Mithridate était à la fois ferme et mesuré; il au- 
rait dû donner à réfléchir aux ambassadeurs romains, qui n'i- 
gnoraient rien de ses formidables préparatifs. La guerre contre 
les Bastarnes et les Sarmates s'était terminée à son avantage; 
des traités avaient été conclus qui mettaient à sa disposition 
d'énormes contingents de mercenaires barbares; et déjà l'armée 



(1) Appien, Mith. 11 ; Trogue Pompée chez Justin XXXVIII, 5, 10. 



120 



DERNIÈRES NEGOCIATIONS. 



de Scythie, grossie de ces nouvelles recrues, avait repassé 
TEuxin (1). La flotte comptait 300 navires de guerre; d'autres 
étaient sur chantier; on embauchait des pilotes et des capitaines 
en Égypte, en Phénicie. La diplomatie de Mithridate n'était pas 
moins active que ses arsenaux : ses derrières étaient couverts par 
des traités d'amitié avec Tlbérie, laMédie, les Parthes, son gendre 
Tigrane était lié à lui par une alliance oiï"ensive et défensive; des 
agents secrets travaillaient les cités grecques d'Europe et d'Asie, 
les tétrarques galates ; d'autres ambassadeurs sollicitaient publi- 
quement les villes crétoises, les rois d'Egypte et de Syrie (2). 
S'exposer à combattre une coalition de tout l'Orient, quand le 
tiers de l'Italie était encore en armes, quand la Macédoine et l'É- 
pire regorgeaient encore de pillards thraces, c'était pure démence; 
mais les ambassadeurs de Rome étaient saisis de cet esprit de 
vertige qui prélude aux grandes catastrophes. Ils prenaient pour 
un signe de faiblesse la modération calculée de Mithridate, ses 
capitulations astucieuses; Aquilius s'imaginait de bonne foi 
qu'une promenade militaire suffirait pour mettre à la raison ce 
roitelet assez hardi pour traiter d'égal à égal avec la république. 
Poussé à bout par l'ultimatum de Pélopidas, il lui déclara que 
son maître eût, à ses risques et périls, à respecter le territoire 
bithynien-, quant à la Cappadoce, les Romains se chargeaient 
eux-mêmes d'y ramener iVriobarzane. L'envoyé du roi de Pont 
reçut l'ordre de quitter le camp le soir même et de n'y plus re- 
paraître, sinon porteur d'une soumission sans réserve de la part 
de Mithridate. On le fit même reconduire sous bonne escorte pour 
l'empêcher d'ameuter les populations (hiver 89-88 av. J.-C.) (3). 

Cette fois, c'était bien la guerre, et dès les premiers jours du 
printemps les hostilités commencèrent, en effet, sur toute la ligne. 

(1) Justin XXX VIII, 3, 7 : .1 Sajthia quoque exercitum ventre Jubet. 

(2) Salluste, fr. IV, 20, Kritz : testatiun.,, Cretenses... et regem rtolomaeum (Ptolémée 
Alexandre, qui ne fut renversé qu'en 88). 

(3) Appien, Mhli. IS-K! ; Memnon, c. 30 ; Justin, loc. cit. — Dion, fr. 99 et Eutrope V, b 
(copié par Orose VI, 2, 1) attribuent au sénat romain la réponse faite, d'après Appien, par 
Aquilius. 



CHAPITRE IL 

LES SUCCÈS (1). 

Aquilius et ses collègues avaient engagé de gaieté de cœur leur 
pays dans une guerre redoutable, sans mesurer la portée de 
leur acte, sans attendre l'autorisation du sénat et du peuple 
romains. A cette première faute ils en ajoutèrent une seconde : 
celle d'éparpiller sur un front beaucoup trop vaste les forces 
nombreuses, mais médiocres, qu'ils avaient ramassées à la hâte. 
Ils en formèrent quatre groupes, trop éloignés les uns des autres 
pour se porter mutuellement secours au jour de la bataille, mais 
assez rapprochés pour qu'en cas d'insuccès la contagion de la 
défaite se propageât rapidement de l'un à l'autre. L'armée bithy- 
nienne, forte de 50,000 hommes de pied et de 6,000 chevaux, 
formait le premier groupe; les trois autres se composaient chacun 
d'un faible effectif de soldats romains encadrant une masse 
informe de conscrits asiatiques, Phrygiens, Paphlagoniens, 
Cappadociens , Galates , qu'on avait levés et équipés pendant l'hi- 
ver. Chacun de ces corps avait une force moyenne de 40,000 fan- 
tassins et de 4,000 cavaliers (2). L'armée bithynienne était com- 
mandée par son roi ; les autres corps par l'ambassadeur Manius 
Aquilius, qui sortait ainsi de son rôle à ses risques et périls, et 
par les gouverneurs d'Asie et de Cilicie, L. Cassius Longinus et 
Q. Oppius. Auprès de ce dernier se trouvait l'ambassadeur Man- 
lius Maltinus. Les Bithyniens devaient prendre l'offensive en 
Paphlagonie , Oppius et Maltinus en Cappadoce ; Aquilius et Cas- 
sius se placèrent en seconde ligne : Aquilius sur le Billéos, pour 
couvrir la Bithynie, Cassius vers Gordioucomê, sur le moyen 

(1) Sources : Appien, Mith. 17-29 (source principale) ; Memnon, c. 31-32; quelques frag- 
ments de Diodore (livre 37) ; l'important fragment de Posidonius, fr. 41 Miiller (F. H. G. 
III, 266 = Athénée, V, p. 211 D) sur la révolte d'Athènes. Ces événements étaient racontés 
dans les livres 77 et 78 de Tite-Live. 

(2) Le chiffre des cavaliers s'est perdu chez Appien, mais au ch. 19 il donne 4,000 chevaux 
à Aquilius, et il résulte du ch. 17 que la composition des trois corps était identique. 



122 



FORCES RESPECTIVES DES DEUX ADVERSAIRES. 



Sangarios, croù il protégeait la Galatie et la Plirygie. Enfin une 
escadre bithyno-asiatique, sous deux amiraux romains, Minucius 
Rufus et C. Popilius, se posta à Byzance pour fermer la Propon- 
tide aux flottes pontiques. 

Au total, les Romains avaient mis sur pied environ 190,000 hom- 
mes; Mithridate allait leur opposer une flotte de 300 navires pon- 
tés et de 100 vaisseaux légers, et une armée de 2 à 300,000 hom- 
mes. La composition de cette armée était fort inégale (1). On y 
trouvait d'abord une phalange de mercenaires grecs, les vété- 
rans de la guerre de Crimée; puis une cavalerie auxiliaire, levée 
par le jeune roi de Cappadoce, Ariarathe, dans la Petite- Arménie, 
et forte de 10,000 chevaux. Le reste, soit environ 250,000 hom- 
mes de pied et 40,000 cavaliers, d'après l'estimation la plus 
élevée, se composait de Cappadociens et de Paphlagoniens , 
sujets du roi, peut-être de quelques mercenaires galates (2), enfin 
et surtout des nombreux contingents soudoyés parmi les bar- 
bares d'Europe, — Méotiens , Scythes , Sarmates , Bastarnes , Thra- 
ces, Celtes. La phalange, corps d'élite, sorte de vieille garde, 
resta placée sous le commandement direct du ministre de la 
guerre, Dorylaos, camarade d'enfance et favori du roi; les 130 
chars armés de faux , qui tenaient dans l'armée de Mithridate la 
place de l'artillerie de campagne dans les armées modernes, avaient 
aussi un chef particulier, Cratéros. Le reste des troupes était 
sous les ordres supérieurs de deux frères, Archélaos et Néopto- 
lème, deux condottières qui paraissent avoir été d'origine macé- 
donienne (3). Au-dessus de tous, le roi lui-même, qui était son 
véritable généralissime; sa surveillance très active ne s'exerçait 
pas seulement sur la marche générale des opérations, elle se 

^1) Memnon compte 40,000 hommes de pied et 10,000 chevaux à la bataille de l'Amnias : 
puis Mithridate rejoint Archélaos avec 150,000 hommes : total 200,000. Appien, Mith. 17, 
compte pour l'armée propre de Mithridate (tô oîxetov, expression qui comprend certainement 
les auxiliaires d'Europe) 250,000 fantassins et 40,000 chevaux ; pour les auxiliaires d'Asie 
(au[x|xaxtxà) 10,000 cavaliers de Petite- Arménie et un nombre de phalangites qui s'est perdu. 
Comme la phalange grecque ne devait guère s'être augmentée depuis les campagnes de Dio- 
phante où elle comptait 6,000 hommes (Strabon VII, 3, 17), on peut suppléer ici ce chiffre. 
Le contingent de la Petite- Arménie n'étant pas compris dans l'armée nationale, on doit en 
conclure que cette province était alors rattachée au royaume vassal de Cappadoce. 

(2) Trogue Pompée chez Justin XXXVHI, 4, 9-10. 

(3) Les deux noms ont un cachet macédonien ; en outre, Archélaos, roi de Cappadoce (ar- 
rière-petit-fils du général de Mithridate), prétendait descendre de Téménos, l'Héraclide, 
ancêtre mythique des rois de Macédoine (Josèphe, B. ,lud. I, 24, 2). 



BATAILLE DE L'AMNLVS. 



faisait sentir jusque clans le moindre détail. 11 était vraiment 
l'âme, le lien visible de son armée immense et disparate. 

Le rendez-vous assigné aux détachements qui affluaient de tou- 
tes les parties de Fempire était la plaine d'Amasia; mais avant 
môme que tous les corps fussent arrivés à destination, il fallut faire 
face à l'attaque des Bithyniens. Ceux-ci, au lieu de longer la côte 
comme l'année précédente, avaient pris par la route centrale de 
la Paphlagonie, qui court entre la chaîne côtière et celle de 
l'Olgassys. Ils avaient déjà franchi les défilés qui conduisent de la 
vallée du Billéos (Timonitide) à celle de l'Amnias (Domanitide), 
lorsqu'en descendant dans la plaine ils se heurtèrent au corps 
pontique envoyé à leur rencontre (1). Ce corps se composait des 
10,000 chevaux d'Ariarathe et de 40,000 hommes d'infanterie 
légère, commandés par les deux généraux en chef, Archélaos et 
Néoptolème. Les Bithyniens avaient donc une légère supériorité 
numérique, compensée par l'infériorité de leur cavalerie. Les gé- 
néraux deMithridate engagèrent le combat et l'engagèrent mal. Ils 
firent occuper par des forces insuffisantes une colline, qui était la 
clef de la position; les Bithyniens les en délogèrent, culbutèrent la 
cavalerie d'Ariarathe et l'aile gauche, celle de Néoptolème, qui 
accouraient à la rescousse par petits paquets : l'armée pontique 
faillit être enveloppée. Mais l'aile droite, où commandait Arché- 
laos , était encore intacte et réussit à détourner sur elle la pour- 
suite des Bithyniens; quand Archélaos les vit engagés à fond, il 
fit halte et démasqua brusquement ses chars à faux. La seule vue 
de ces engins inconnus aux Bithyniens, puis leur charge meur- 
trière , produisirent un effet foudroyant. Profitant de la panique 
qui se dessinait dans les rangs ennemis, Néoptolème rallia ses 
fuyards et les ramena à l'attaque; les Bithyniens, pris en tête et 
en queue, ne purent alors que vendre chèrement leur vie. L'in- 
fanterie de Nicomède fut anéantie; le camp, le trésor tombèrent 
aux mains du vainqueur; une partie de la cavalerie réussit à 
s'échapper avec le roi, qui vint porter lui-même à Manius Aqui- 
lius la nouvelle de son désastre (printemps 88 av. J.-C.) (2). 

(1) Sur le lieu de la bataille, Strabon XII, 3, 40. Le défilé de Bayabad est encore aujour- 
d'hui une position stratégique importante; cf. Tchihatchepf, Asie Mineure, I, 184. Non 
loin de là, Pompée fonda la ville de Pompéiopolis. 

(2) L'année résulte de tout renchaînement des faits, la saison des circonstances mêmes de 
la campagne et des nombreux événements pour lesquels il faut trouver place avant les élec- 



124 BATAILLE DE PROTOPACHION. 



Quelques jours après la bataille, Mithridate rejoignait son avant- 
garde avec la phalange et le reste des corps d'armée. Il reconnut 
immédiatement la portée de sa victoire et résolut de la pousser 
vigoureusement : il ne fallait pas que les généraux romains eus- 
sent le temps de secouer leur première stupeur et de réunir leurs 
trois tronçons d'armée. Un corps fut dirigé vers la Cappadoce pour 
arrêter Oppius; le gros de l'armée, 150 ou 200,000 hommes, tra- 
versa à marches forcées la Paphlagonie (1) pour atteindre Aquilius. 
L'armée pontique couronna, sans rencontrer de résistance, les crê- 
tes du mont Scorobas, frontière de la Bithynie. Déjà la démora- 
lisation était si complète dans les rangs de l'ennemi , que 800 ca- 
valiers bithyniens, chargés de garder les défdés, prirent la fuite 
devant 100 éclaireurs sarmates. Nicomède acheva de perdre cou- 
rage et s'en alla rejoindre Cassius en Phrygie; les débris de son ar- 
mée se débandèrent ainsi que la plupart des auxiliaires asiatiques 
d'Aquilius. Avec son corps d'armée ainsi mutilé, le consulaire 
chercha, lui aussi, à rejoindre son collègue; mais il fut atteint à 
Protopachion (2) par l'avant-garde pontique , sous Néoptolème et 
l'Arménien Naimanès (3). Le combat, commencé vers une heure 
de l'après-midi , se termina promptement par la défaite complète 
des Romains; ils perdirent leur camp, 10,000 morts et 300 prison- 
niers. Aquilius s'enfuit presque seul, franchit le Sangarios à la 
faveur des ténèbres, et ne s'arrêta pour respirer qu'à Pergame. 

Le corps de Cassius n'avait pas encore combattu. Là se trou- 
vaient le roi Nicomède et les autres ambassadeurs romains. 
Mais Cassius n'avait pas confiance dans ses milices improvisées; 
il refusa la bataille et se replia sous les murs de la forteresse 
phrygienne de Léontocéphalé (4), espérant avoir le temps d'y 

tions athéniennes (été) et le siège de Rhodes (automne). La date donnée par Appien c( en- 
viron la 173<^ olympiade )) (à(xçl ràç éxatôv xal ééôoixrjKOvia rpeï; ô),u(X7:(aôa;) n'est exacte 
qu'à la condition de faire commencer cette olympiade en janvier. 

(1) C'est ici qu'Orose et Eutrope parlent de l'expulsion du roi Pylémène de Paphlagonie : 
mais il n'y a pas trace de ce prétendu roi dans le récit circonstancié d' Appien. 

(2) Le site de Protopachion est inconnu ; les faits montrent qu'il faut le chercher entre le 
Billéos et le Sangarios, aux environs de Bithynion ; c'est peut-être l'endroit appelé Protoma- 
crae par Ptolémée V, 1, 13, 

(3) J'ai donné les noms des généraux d'après Appien (en remplaçant la forme Nefxàvr^; 
par Torthographe épigraphique Naijjiâvy]; ; cf. l'insc. capitoline. Appendice, II, n" 2). Au 
lieu de ces deux généraux , Memnon nomme Ménophanès. 

(4) Le site de cette ville, qui est mentionnée dans l'histoire de Thémistocle (Plutarque. 
Them. 30), n'est pas connu. 



DESTRUCTION DES ARMÉES ROMAINES. 



exercer ses troupes et d'en lever de nouvelles. Il ne tarda pas 
à reconnaître Tinutilité de ses efforts : les paysans et les ou- 
vriers phrygiens avaient perdu depuis des siècles Fhabitude 
des armes , et Mithridate sut bientôt gagner leur cœur, ainsi 
que celui des autres Asiatiques : il lui suffit, pour cela, de 
renvoyer dans leurs foyers, sans rançon et avec une indemnité de 
voyage , tous les prisonniers asiatiques qu'il avait faits dans les 
premières rencontres (1). En présence de la désertion et de la 
désaffection, qui croissaient de jour en jour, Cassius finit par 
abandonner la partie : il licencia tous ses conscrits asiatiques et 
s'enferma dans Apamée du Méandre avec ses seuls légionnaires 
romains. Presque en même temps, Oppius, battu en Cappadoce, 
se jetait avec les débris de son corps d'armée dans la forteresse 
voisine de Laodicée du Lycos. Toute la Bitliynie, la Plirygie du 
nord, la Mysie, se donnèrent au vainqueur, qui parcourut rapide- 
ment ces provinces , organisant à mesure qu'il conquérait. L'es- 
cadre du Bosphore, en apprenant la défaite des armées de terre, 
capitula sans combat et livra tous ses vaisseaux. 

C'était une débâcle universelle. A chaque nouveau succès de 
Mithridate, le mouvement qui entraînait les populations vers lui 
s'accentuait davantage. Bientôt Aquilius ne se crut plus en sûreté 
à Pergame et s'enfuit à Mitylène; Maltinus gagna Rhodes; Nico- 
mède, après une halte à Pergame, s'embarqua pour l'Italie avec 
son confrère d'infortune, Ariobarzane. Cassius lui-même n'osa 
pas défendre Apamée, récemment éprouvée par un tremblement 
de terre : à l'approche des Pontiques, il renvoya ses troupes et se 
retira à Rhodes (2). Seul Oppius tint bon dans Laodicée, mais 
lorsque la ville eut été battue en brèche pendant quelques jours 
par Mithridate (3) , lorsqu'un héraut pontique vint promettre aux 
habitants l'impunité s'ils livraient le général romain, les bour- 
geois grecs n'y tinrent plus : ils firent échapper les mercenaires 
d'Oppius, s'emparèrent de sa personne et l'amenèrent au roi de 
Pont, précédé de ses licteurs, par manière de dérision. Mithridate 
traita Oppius avec une générosité politique ; il ne le mit pas aux 
fers et se contenta de le traîner à sa suite , prisonnier sur parole , 

(1) Appien est ici confirmé par Diodoi-e, fr. XXXVII, 26. 

(2) C'est à tort que dans un autre passage (3fith. 117) Appien fait tomber Cassius aux 
mains de Mithridate. 

(n) Strabon XII, 8, IG. 



120 



CONQUÊTE DE L'ASIE ROMAINE. 



montrant aux populations étonnées le proconsul romain de Cilicie 
réduit à orner le cortège de son vainqueur (1). 

La destruction successive des quatre armées romaines, la ca- 
pitulation de la flotte et des forteresses phrygiennes, la conquête 
de la Bithynie et de la Mysie ouvraient à Mithridate le cœur de 
la province d'Asie. Sa marche à travers l'ancien royaume de 
Pergame ressembla moins à l'invasion d'un conquérant qu'à la 
pompe d'un triomphateur. Il paraît être entré dans la province 
par le sud, en suivant la vallée du Méandre où l'avait conduit le 
siège d'Apamée et de Laodicée (2). Les villes situées sur son 
passage, Tralles (3), Magnésie du Méandre (4) lui firent des 
réceptions enthousiastes. Même empressement dans l'Ionie : 
Éphèse abattit les statues qu'elle avait élevées aux gouverneurs 
romains et effaça toutes les inscriptions qui rappelaient leur 
domination. Des villes les plus lointaines arrivaient des invita- 
tions, des adresses où fleurissaient les épithètes hyperboliques en 
l'honneur du nouveau Dionysos, du Père, du Sauveur de l'Asie (5). 

A Éphèse , le roi retrouva sa flotte et s'embarqua pour recevoir 
la soumission des îles. Chios se rendit à contre -cœur, Lesbos 
avec élan. Les gens de Mitylène, pour faire leur cour au vain- 
queur, cernèrent la maison où le consulaire Aquilius était cloué 
par la maladie , et l'amenèrent , chargé de chaînes , à Mithri- 
date (6). Toute la colère du roi s'abattit sur ce misérable, qu'il 

(1) Appien, Mitli. 20. Au contraire, Posidonius dit qu'Oppius fut mis aux fers, et telle 
paraît avoir été la version de Tite-Live (ep. 78 : Mithridates... Q. Oppium lyroconsulem... in 
vhicula conjecit). 

(2) Le récit d' Appien est ici tellement confus qu'il est impossible de reconstituer avec cer- 
titude l'itinéraire de Mithridate. Après la conquête de la Phrygie , il fait conquérir par Mi- 
thridate personnellement la Mysie et V C( Asie », par ses lieutenants la Lycie, la Pamphylie 
et les pays jusqu'à l'Ionie (c'est-à-dire la Carie). Ensuite Mithridate soumet Laodicée du 
Lycos ; puis on lui livre Manius Aquilius : il visite Pergame, Magnésie, Ephèse , Mitylène , et, 
en revenant d'Ionie, prend Stratonicée. On peut s'assurer en regardant la carte que cette énu- 
mération de villes et de provinces , prise à la lettre , prête à Mithridate des allées et venues 
absolument incohérentes. 

(3) Les Tralliens s'étaient renseignés auprès des dieux sur Tissue de la guerre : un enfant 
extatique contempla dans l'eau l'image de Mercure et prédit en 160 vers tout l'avenir. (Var- 
ron chez Apulée, Apologie, H, p. 439 Bétol. ; 228 Didot.) 

(4) Appien dit simplement Magnésie, mais on verra plus loin que Magnésie du Sipyle 
refusa l'obéissance. 

(5) Diodore, fr. XXXVII, 26 ; Cicéron, Pio Flacco, XXV, 60-61. 

(6) Les Mityléniens livrèrent plusieurs hôtes (Velléius Paterculus II, 18). Ainsi s'explique 
sans doute le fragment de Diodore fr. XXXVII, 27 où il est dit qu'Aquilius, cerné dans sa 
maison, se tua xaïuep véoç civ TiavTsXw; t^v y;Xixîav ; il s'agit peut-être du fils du consulaire 



SORT D'AOUILIUS. 



127 



considérait, non sans raison, comme Fauteur responsable de la 
guerre. En prenant le commandement d'une armée, Aquilius avait 
implicitement renoncé à ses privilèges d'ambassadeur; aussi fut-il 
traité comme un vulgaire prisonnier de guerre, sans égard pour 
ses infirmités et son glorieux passé de soldat. On le traîna à 
travers les villes d'Asie, tantôt lié sur le dos d'un âne, tantôt, 
quand il pouvait marcher, attaché par une chaîne à un énorme 
Bastarne qui le précédait à cheval; on le forçait, à coups de ver- 
ges, de proclamer lui-môme son nom et sa honte. Pergame vit le 
terme de la promenade triomphale de Mithridate et apporta au 
malheureux Aquilius la fm de ses souffrances : suivant une ver- 
sion, il succomba aux coups et aux mauvais traitements; suivant 
une autre, on lui coula de l'or fondu dans la bouche et il périt par 
où il avait péché (1). 

L'adulation et la crainte entraient bien pour une part dans l'em- 
pressement des Grecs d'Asie à saluer la victoire de Mithridate, 
mais dans son ensemble le mouvement était aussi sincère qu'ir- 
résistible. Le célèbre rhéteur Diodore Zonas, de Sardes, accusé 
par les Romains d'avoir provoqué la défection des cités hellé- 
niques, n'eut pas de peine à se laver d'une accusation pué- 
rile (2) : aucun complot n'était nécessaire pour entraîner au-devant 
du libérateur étranger ces populations durement opprimées, 
que la conquête pontique venait débarrasser du joug des procon- 
suls, des publicains et de leur séquelle. Le régime romain ne 
laissa de regrets que chez une fraction de l'aristocratie financière 
et dans quelques cités qui, pour des causes diverses, avaient été 
particulièrement favorisées. Telles furent Adramyttion de Mysie, 
Magnésie du Sipyle, Stratonicée de Carie. A Adramyttion, le sénat 
se déclara pour Rome, mais le stratège Diodore, philosophe, avo- 
cat et rhéteur célèbre, massacra les sénateurs, sans doute avec 
l'appui de la plèbe, et livra la ville aux royaux (3). A Magnésie, 

ou d'un de ses collègues. Il est certain que Manius Aquilius endura tous les outrages et ne 
se tua pas (Valère Maxime IX, 13, 1). 

(1) Posidonius ne connaît pas le supplice d' Aquilius; Cicéron (Pro lege Manilia, V, 11 et 
Tusc. Y, 5) le fait mourir sous les verges ; la version de l'or fondu paraît pour la première 
fois chez Pline, XXXIII, 48 et Appien, Mith. 21 ; peut-être provient-elle de Tite-Live. En 
réalité, on était si mal renseigné sur le sort du consulaire qu'au traité de Dardanos Sylla 
stipula sa mise en liberté (Licinianus, p. 3-1, Bonn). Le Schol. Gronov. surleP/-o lege Manilia 
(p. 439 Orelli) a visiblement confondu Aquilius avec M. Atilius (Régulus), 

(2) Strabon XIII, 4,9. 

(3) Strabon XIII, î, G<;. 



123 



SIÈGES DE MAGNÉSIE ET DE STRATONIGÉE. 



au contraire, les différentes factions se réconcilièrent et firent 
cause commune devant l'étranger; le chef de l'opposition, Her- 
mias, s'expatria même volontairement pour laisser la place libre 
à son rival Crétinas, et, sous l'habile direction de ce patriote, la 
ville, très forte, repoussa tous les assauts d'Archélaos : le général 
pontique, grièvement blessé, finit par lever le siège (1). Stratoni- 
cée fut assiégée par le roi en personne, prise d'assaut et dure- 
ment traitée : les promoteurs de la résistance furent réduits en 
esclavage, la ville paya une forte contribution de guerre, perdit 
son territoire, ses franchises politiques et reçut une garnison pon- 
tique ; en revanche, elle eut l'honneur de fournir à Mithridate sa 
nouvelle reine, Monime, fille de Philopémen (2). 

La prise de Stratonicée couronnait la conquête de l'Asie ro- 
maine. Tandis que Mithridate parcourait la province pergamé- 
nienne , ses lieutenants lui avaient soumis la province cilicienne , 
c'est-à-dire la Cilicie trachée et la Pamphylie. De toute la pénin- 
sule, il ne restait sous les armes que les Paphlagoniens et les 
Lyciens qui, protégés par leurs montagnes, se battaient moins 
pour Rome que pour leur indépendance séculaire. 

L'Asie Mineure était conquise, mais la conquête ouvrait l'ère 
des difficultés. La première et la plus redoutable était la question 
des résidents romains. Plus de cent mille de ces étrangers s'étaient 
fixés depuis un siècle en Asie Mineure, tant dans les provinces 
romaines que dans les États chents. Groupés dans les villes, 
puissants par leur crédit et leurs accointances plus encore que 
par leur nombre , ils détenaient une grande partie de la richesse 
mobilière du pays; la plupart exerçaient la profession de ban- 

(1) Appien, Mith. 21; Liv. ep. 81 ; Plutarque , Praec. ffo: reip. XIV, 3-4 (p. 988, Did.). Ce? 
auteurs nomment simplement Magnésie, mais Pausanias I, 20, 5 désigne expressément Ma- 
gnésie du Sipyle, et comme il était presque du pays, son témoignage doit être accepté. Pour 
soutenir qu'il s'agit de Magnésie du Méandre on invoque le texte de Tacite, Ann. III, 62 (con- 
firmé par Strabon XIV, 1, 40) qui nous montre cette ville, sous Tibère, faisant valoir sa 
f dea ac virtus ancienne, et rappelant que le droit d'asile attaché à son temple (temple d'Ar- 
témis Leucophryné) a été respecté par L. Scipion et L. Sylla, ille Antiocho, hic Mithridate 
jjuhia. Mais cette phrase prouve tout au plus que, lors du massacre de 88, les Magnètes du 
Méandre ne violèrent pas le sanctuaire d'Artémis, ce qui put leur mériter l'indulgence 
de Sylla. C'est Magnésie du Sipyle que Sylla déclare ville libre (Strabon XIII, 3, 35), et 
ce fait, joint au texte de Pausanias, est décisif; la ville fut aussi relevée d'un tremble- 
ment de terre par Tibère (Tacite, Ann. II, 47). Concluons que la Magnésie qui se déclara 
pour Mithridate (Appien, 3{ith. 19) est bien Magnésie du Méandre. 

(2) Pour Stratonicée, voir, outre Appien, Mith. 21, le sénatus-consulte de Lagina, Appen- 
dice, II, no 18. 



LA QUESTION DES RÉSIDANTS ROMAINS. 



129 



quiers ou de marchands, et si la conquête mithridatique leur 
retirait l'appui précieux du gouvernement, auquel ils devaient 
leur fortune, elle ne leur enlevait ni cette fortune elle-même, ni 
leur influence personnelle, ni leur ferme volonté d'employer Tune 
et l'autre au rétablissement de l'autorité romaine. Il y avait donc 
là, répandue dans toutes les villes d'Asie, une véritable armée 
d'espions, de traîtres et de conspirateurs au service de l'ennemi; 
déjà, dans plusieurs localités, leur action s'était fait sentir d'une 
manière énergique, soit en attisant des révoltes ouvertes, soit en 
fomentant de sourdes intrigues. Quelle attitude fallait-il prendre 
en présence de ce danger permanent? Pour qui connaissait l'àpreté 
du patriotisme romain, tâcher de se réconcilier ces cent mille hom- 
mes était chimérique, les expulser impossible; les surveiller ne 
l'était guère moins. Fatalement, on se trouvait acculé à l'idée 
d'un massacre général. Cette idée, qui nous paraît à juste titre 
monstrueuse, ne répugnait pas aussi complètement à l'esprit 
antique qu'au nôtre ; on trouvait facilement à une exécution de ce 
genre des précédents et des excuses; l'opinion publique, ou, si 
l'on veut, l'instinct populaire, attendait, réclamait cette solution. 
Quarante ans d'une exploitation odieuse avaient accumulé des 
trésors de haine , de vengeance et aussi de convoitise dans l'âme 
des Asiatiques, des Grecs surtout; ils ne distinguaient pas entre 
les grands et les petits, les coupables et les innocents, entre la 
classe gangrenée des fonctionnaires et des usuriers, et la masse 
des négociants honnêtes et laborieux : tout ce qui portait la 
toge était rendu solidairement responsable des maux de l'Asie, 
et l'Asie avait soif d'une liquidation sanglante. En la décrétant, 
Mithridate ne fit, en somme, que suivre le courant, devenu irré- 
sistible : il réglementa, au profit de son fisc, des tueries locales 
qui, presque partout, allaient éclater spontanément; peut-être 
même le massacre, en devenant officiel, y gagna- t-il d'être un 
peu moins étendu. La démocratie asiatique aurait volontiers 
enveloppé dans la ruine des Italiens tous les riches dont elle 
convoitait indistinctement les dépouilles; l'intervention de Mi- 
thridate restreignit l'exécution aux seuls nationaux romains. 
Comparés aux boucheries sociales, dont le mobile est le pillage, 
les crimes inspirés par le fanatisme de race n'ont-ils pas encore 
une noblesse relative? 
L'exécution, une fois décidée, fut menée savamment. Des ins- 

MITHRIDATE. 9 



130 



MASSACRE DES ROMAINS. 



tructions secrètes furent adressées par Mithridate à tous les gou- 
verneurs récemment installés dans les provinces conquises, ainsi 
qu'aux magistrats des villes libres. Ces instructions portaient 
qu'au trentième jour de la lettre , on eût à faire main basse sur 
tous les résidants de langue italienne, ingénus, affranchis ou 
esclaves, sans distinction d'âge ni de sexe; on s'attachait à la 
langue, c'est-à-dire à la race, et non à la nationalité, sans doute 
parce que depuis le vote des lois Julia et Plautia Papiria , il de- 
venait très difficile, à l'étranger, de distinguer entre les citoyens 
romains et ceux des alliés italiens qui étaient encore dépourvus 
du droit de cité. Les corps des victimes devaient être laissés 
sans sépulture , les biens partagés entre le fisc royal et les mu- 
nicipalités. Pour mieux assurer l'exécution du décret, des ré- 
compenses étaient promises aux esclaves et aux débiteurs qui 
tueraient leurs maîtres ou leurs créanciers, ou qui dénonceraient 
leur retraite : aux esclaves, la liberté; aux débiteurs, la remise 
de la moitié de leurs dettes. En revanche, il y avait des amendes 
sévères pour quiconque offrirait un asile aux vivants ou une sé- 
pulture aux morts. 

Ces mesures produisirent l'effet attendu. Quand le jour fatal se 
leva, le massacre s'accomplit presque partout avec une effrayante 
ponctualité. Vainement les proscrits, au premier signal, se réfu- 
gièrent dans les temples , au pied des autels et des saintes images ; 
la haine fit taire la religion, et les lieux d'asile les plus anciens, 
les plus vénérés furent profanés et souillés en ce jour : tels furent 
le temple d'Artémis à Éphèse, celui d'Esculape àPergame, d'Hes- 
tiaà Cannes, de la Concorde à Tralles. Ici les suppliants furent ar- 
rachés de vive force et égorgés sur le parvis du temple; là on 
leur coupa les mains; ailleurs on les perça de loin à coups de flè- 
ches. A Cannes, par un raffinement de cruauté, on tua d'abord les 
enfants sous les yeux de leurs mères, puis les femmes sous les 
yeux de leurs maris. A Adramyttion, les fugitifs furent pour- 
suivis jusque dans la mer et noyés sans pitié, adultes et enfants. 
A Tralles, les bourgeois, par un singulier scrupule, ne voulu- 
rent pas se souiller du sang de leurs hôtes, mais ils traitèrent à for- 
fait avec un capitaine paphlagonien , Théophile, qui se chargea 
de les en débarrasser. Çà et là , quelques Romains désarmèrent la 
fureur des bourreaux en reniant leur nationalité , en échangeant 
la toge pour le manteau grec ; de ce nombre fut l'illustre proscrit 



CONFISCATIONS. 



131 



Rutiliusà Mitylène (1). A Cos, à Calymna, à Magnésie du Méandre, 
le droit d'asile fut temporairement respecté , mais les proscrits du 
se hâter de gagner Rhodes , la seule terre voisine qui pût leur rester 
impunément hospitalière (2). Au total, les « Vêpres éphésiennes » 
firent 80,000 victimes (3); 15,000 esclaves libérés furent incor- 
porés dans la phalange (4). Le butin fut énorme : joint aux restes 
des trésors des Attale, recueillis dans la citadelle de Pergame, 
il permit à Mithridate d'exempter les Asiatiques de tout tribut 
pour une période de cinq ans (5), et aux villes de rembourser 
leurs dettes. Il faut dire que, dans certains cas, le fisc royal étendit 
la main sur des biens qui n'étaient pas compris dans les termes du 
décret primitif : ainsi, à Cos, il s'attribua 800 talents, déposés par 
les banquiers juifs dans les temples de l'île (6), et les trésors d'un 
prince égyptien, le jeune Ptolémée Alexandre II, qui fut lui-même 
expédié dans le Pont (7). 

(1) Cicéron, Pro Rahirio j^ostumo, X, 27. Cp, Posidonius : ol ôè /O'.tîoI ('Pwfjiaîoi) 
IxexafjLiçiscâjjLevot TeTpàytova î[j.âTta... Rntilius demeurait alors à Mitylène ; plus tard il se 
fixa à Smyrne (Dion, fr. 97 ; Cicéron, Brut. XXII, 85 ; De Rep. I, 8, 13 ; Suétone, Dz gram. 6 ; 
Orose V, 17), où il obtint le droit de cité (Cic. Pro Balho , XI, 28 ; Tacite, Ann. IV, 43). 

(2) Pour Cos, Tacite, .4 Jiji. IV, 14; pour Calymna (les a îles flottantes d Calammae), 
Pline II, 209. Pour Magnésie du Méandre, cf. siqirà, p. 128 note 1. On peut, en outre, arguer 
du silence d'Appien qui ne nomme pas le temple d'Artémis Leucophrj^né parmi les sanc- 
tuaires profanés. 

(3) Chiffre de Memnon, c. 31, et de Yalère Maxime IX, 2, ext. 3. Plutarque, Sijlla^ 24, 
compte 150,000 morts. 

(4) Plutarque, Sijlla, 18. 

(5) Justin XXXVIII, 3, 9. Mais Justin a tort d'ajouter débita privata reniittit; ceci n'eut 
lieu qu'en 86. — En général, pour ce massacre, voir, outre nos sources ordinaires (Appien, 
Memnon, Posidonius), Florus I, 40 ; Vell. Paterculus II, 18 ; Cicéron, Pro lege Manilia, III, 7; 
Eutrope V, 6, d'après lequel le décret fut rendu à Ephèse. Memnon est le seul auteur qui 
place le massacre après l'expédition de Rhodes; cela est peu probable, et Posidonius, qui, 
dans le discours d'Aristion , mentionne le massacre , ne paraît pas encore connaître cette ex- 
pédition. Le tableau d'Orose VI, 2 (reproduit par saint Augustin, Civ. Dei, III, 22), qui re- 
présente les Asiatiques comme des bourreaux malgré eux, est de pure fantaisie ; il a peut- 
être sa source dans Tite-Live, qui, en sa qualité de philhellène, devait tâcher d'atténuer les 
torts des Grecs d'Asie. 

(6) Strabon chez Josèphe, Ant. XIV, 7, 2, (D'après Strabon, Mithridate envoie à Cos ; 
d'après Appien, il y va lui-même.) Il ne s'agit pas du tout, comme le croit Josèphe, d'argent 
destiné au temple de Jérusalem. Voir, sur ce curieux épisode et les motifs probables de la con- 
fiscation, mon article mtit\û.è Mithridate et les Juifs dans la Revue des études juives jX.YI, 204. 

(7) Appien, Mith. 23 ; B. Civ. I, 102. Alexandre II doit avoir été envoyé à Cos par son 
aïeule Cléopâtre lorsqiie celle-ci chassa son fils aîné, Ptolémée Lathyre, du trône d'Egypte, 
pour y appeler le cadet, Ptolémée Alexandre (père d'Alexandre II). Au moment du massacre, 
il est probable que la contre-révolution d'Alexandrie (qui se place précisément en 88) avait 
déjà eu lieu : Cléopâtre et Alexandre P'' étaient morts, Lathyre restauré. Mithridate consi- 



132 



AMBASSADE DES SAMNITES. 



Les Vêpres éphésiennes ne simplifiaient qu'en apparence la si- 
tuation politique de Mithridate. Si ce massacre arrêtait net la pro- 
pagande romaine en Asie et créait entre le roi de Pont et ses nou- 
veaux sujets le lien énergique du sang versé en commun, d'autre 
part Mithridate avait par là imprimé à sa lutte contre Rome un 
caractère féroce et implacable qui ne laissait plus de place à un 
accommodement définitif. Entre lui et les Romains il y aura 
désormais un gouffre de sang que rien ne pourra combler, et les 
traités que signeront les deux adversaires ne seront plus que des 
armistices. En second lieu, Mithridate, en ne distinguant pas dans 
cette boucherie entre les Romains et leurs alliés de langue ita- 
lienne, vouait à un insuccès certain les tentatives d'alliance ca- 
ressées depuis plusieurs années entre le Pont et les débris de 
l'insurrection italique. Encore à la veille du massacre, des délé- 
gués des Samnites et des Lucaniens, les seuls peuples restés sous 
les armes , s'étaient présentés à Éphèse et avaient sollicité l'inter- 
vention de Mithridate en Italie ; il répondit évasivement qu'il s'en 
occuperait dès qu'il aurait achevé la conquête de l'Asie. Les dé- 
putés durent se contenter d'un espoir incertain et de quelques 
secours pécuniaires (1). 

Si Mithridate se dérobait au rôle d'un Pyrrhus, en revanche 
le rôle d'Antiochus le Grand s'imposait à lui comme une fatalité 
irrésistible. Il avait si bien épousé la haine nationale des Grecs 
d'Asie contre Rome , si bien identifié sa cause avec celle de l'hel- 
lénisme, qu'il ne pouvait plus se soustraire à l'obligation de se 
présenter comme champion et restaurateur de la liberté grecque 
sur la côte européenne, aussi bien que sur la côte asiatique de l'Ar- 
chipel. Le personnage une fois accepté, il fallait le soutenir jus- 
qu'au bout; s'étendre, c'était peut-être s'affaiblir, mais s'arrêter, 

dérait Alexandre II comme un atout dans le jeu futur de sa politique; il le fit élever 
royalement. 

(1) Sur l'ambassade des Italiens : Posidonius, loc. cit. (p. 2G8 h Didot) ; Diodore, 
fr. XXXVII, 2, 11. A cette démarche se rattachent les deniers anépigraphes italiens dont 
le revers représente le débarquement espéré de Mithridate et probablement aussi le statère 
d'or unique (Cabinet de France) aux types dionysiaques avec la légende osque Mi (iiius) le- 
gim Mi (ni f.). Voir, sur ces monnaies, BOMrois, l'ypes monétaires de la guerre sociale (Paris, 
1873), p. 28 et pl. III, 1 (statère); p. 105 et pl. III, 5 (denier); Fuiedlaender, Osl-ische 
Miinzen, p. 84; MOMMSEN, Rœmisches Mûnzwesen, p. 406 et 587; Friedlaender et Vox Sai.- 
LET dans la Zeitschriftfiir NumismatiJc, IV, 14 et 237 ; Keixach, Trois roijaumes, p. 197; Babe- 
LON, dans la Revue des études grecques, II, 145. M. Babelon pense avec raison que ces mon- 
naies, en particulier les statères d'or, ont été frappées avec des lingots fournis par Mithridate. 



LES ROMAINS EN GRÈCE. 



133 



c'était reculer. D'ailleurs Mithridate n'eut pas à. provoquer la dé- 
fection des Grecs d'Europe; ce furent eux qui vinrent le chercher. 
Pour comprendre cette démarche, quelques explications sont 
nécessaires. 

Les Grecs d'Europe n'avaient pas les mêmes motifs que leurs 
frères d'Asie de se révolter contre la domination romaine. Dès 
le premier jour, cette domination s'était présentée chez eux 
sous les formes les plus indulgentes, les mieux déguisées, sans 
son cortège ordinaire de proconsuls, de publicains, de prisons et 
de tortures. La lutte contre la Macédoine avait fourni à Rome le 
premier prétexte d'intervenir en Grèce ; elle s'y présenta non 
comme conquérante, mais comme libératrice. Plus tard, lorsque 
la ruine de la Macédoine et la prise d'armes insensée des Achéens 
semblèrent délier les Romains de leurs engagements et les dis- 
penser de sauver les apparences, ils continuèrent cependant à 
user modérément de leur victoire. La Macédoine fut réduite en 
province, la Grèce propre ne le fut pas : on eût dit que Rome 
éprouvait une certaine pudeur à s'asservir ces contrées, berceau 
de sa propre civilisation. Elle ne prit que les mesures indispensa- 
bles pour y assurer son influence d'une manière incontestée. Co- 
rinthe fut détruite, les deux autres forteresses que les Macédo- 
niens appelaient « les entraves de la Grèce », Chalcis en Eubée 
et Démétriade en Thessalie, reçurent des garnisons romaines. Les 
confédérations de cités, cette forme rudimentaire de l'association 
politique que le génie grec n'avait jamais dépassée, furent dis- 
soutes ou réduites au rôle modeste d'associations religieuses. Cha- 
que république, — et l'on en comptait plus de cent, — conserva, 
en théorie, son autonomie, ses lois, ses magistrats. Seulement ces 
prétendus États souverains perdirent, en général, le droit de frap- 
per de la monnaie d'argent, et la démocratie céda partout la place 
à des gouvernements oligarchiques ou censitaires, inféodés aux 
intérêts de Rome. Pour s'indemniser de ses frais de police, le 
gouvernement romain s'appropria des terres assez étendues en 
Eubée, en Béotie et sur l'isthme; en outre , il exigea de la plupart 
des villes un tribut modique, mais il y eut à cette règle de nom- 
breuses exceptions, garanties par des traités particuhers. Enfm le 
gouverneur de Macédoine, chargé de la protection militaire de la 
Grèce , exerça, même sur les cités nominalement indépendantes, 
une sorte de tutelle administrative. 



134 



ROME ET ATHÈNES. 



- Tel fut, dans ses grandes lignes, le système, assurément fort 
supportable, par lequel Rome sut concilier en Grèce Fintérêt de 
sa domination avec Tamour-propre susceptible de ses protégés 
hellènes. Au reste, quel besoin y avait-il d'assujettir par des liens 
plus rigoureux une nation que sa faiblesse rendait désormais inof- 
fensive? L'expansion de Thellénisme sur TOrient depuis Alexan- 
dre, le déplacement des voies commerciales, les révolutions inces- 
santes, les luttes sociales, les guerres minuscules de cité à cité, les 
progrès effrayants de Fégoïsme et de l'immoralité chez les parti- 
culiers, toutes ces causes avaient, dès le temps de Polybe, pro- 
digieusement appauvri et dépeuplé l'Hellade : elle était morte 
comme l'arbre qui succombe sous le poids de ses fruits, pendant 
que des rejetons vivaces bourgeonnent gaiement autour de ses ra- 
cines sans sève. Le Grec semblait même s'être définitivement 
résigné à sa destinée; s'il méprisait toujours au fond du cœur 
le conquérant romain, auquel il se sentait supérieur par l'intel- 
ligence et la civilisation, il ne songeait plus guère à secouer le 
joug, mais à s'insinuer dans les bonnes grâces du maître et à 
exploiter à son profit les faiblesses de celui-ci (1). 

Au miheu de cette terre épuisée, une seule ville témoigne en- 
core une certaine vitalité, sinon politique, du moins économique et 
littéraire. Cette ville, c'est Athènes. Rome n'avait pas en Grèce d'al- 
liée plus dévouée. Depuis que, dans le dernier quart du troisième 
siècle, les Athéniens s'étaient fait recevoir au nombre des amis et 
alliés de Rome, pour échapper à la tutelle humiliante de la Macé- 
doine (2), leur fidéhté ne s'était jamais démentie; elle était pas- 
sée en proverbe (3) et leur avait valu le traitement le plus favo- 
rable de la part des Romains. Seule de toutes les républiques de la 

(1) Pour tout ce tableau, comparer Hertzberg, Histoire de la Grèce sous la domination 
des Romains, ch. iii (tome I, p. 29G et suiv. de la trad. fr.). Est-il bien nécessaire de démon- 
trer encore la non-existence d'une province séparée d'Achaïe à cette époque? Cp. notamment 
.le sénatus-consulte de l'an 78 (C. I. L. I, n» 203) qui recommande des capitaines de vaisseau 
deMilet, Clazomène et Carystos (Eubée) aux gouverneurs à' Asie et de Macédoine (1. 30). Dans 
le sénatus-consulte de Stratonicée de Tan 81, les mêmes provinces sont désignées sous les 
nom à\Uie et de Grèce. Pour le tribut, cp. Pausanias, VII, 16, 6; pour la décadence 
morale, Polybe, fr. XXX VII, 4. 

(2) Les premières relations diplomatiques de Kome avec Athènes remontent à l'an 228 
(Polybe II, 12, 8). La conclusion d'un traité d'alliance formel, /œJ/ti- œjuum (Tacite, 
Ann. II, 53) dut avoir lieu peu après, probablement sous la menace de Philippe V de Macé- 
doine. Déjà dans le traité de 205 entre Kome et Philippe (Tite-Live XXIX, 12) Athènes 
figure comme alliée de Rome. 

(3) Velléius Paterculus II, 23. 



L'EMPIRE ATHÉNIEN. 



135 



Grèce propre, Athènes conserva le droit de monnayer en argent, 
et jamais ses beaux tétradrachmes, avec leur poids loyal, leurs 
types constants et leurs indications précises, ne jouirent d'une 
circulation plus étendue qu'à cette époque : on les imitait jusqu'en 
Arabie. Aucune troupe romaine ne remplaça les garnisons ma- 
cédoniennes au Musée, à Munychie ou à Salamine. Une tribune 
d'honneur fut bien réservée au gouverneur de Macédoine, devant 
le portique d'Attale, pour haranguer la population, mais les trai- 
tés ne lui permettaient d'entrer dans la ville de Pallas qu'accom- 
pagné d'un seul licteur. 

Si la partie intelligente de l'aristocratie romaine respectait dans 
la Grèce la patrie de la civilisation, elle honorait dans Athènes la 
Grèce de la Grèce. La gloire de son passé, la beauté durable de ses 
monuments, l'éclat de ses écoles de philosophie et d'éloquence 
exerçaient sur tous les esprits cultivés leur séduction invincible : 
déjà la jeunesse de Rome avait appris le chemin de l'université 
d'Athènes. Ajoutons que Rome, non contente de respecter la li- 
berté de son alliée, lui avait reconstitué une manière de petit 
empire {!). Outre le territoire traditionnel de l'Attique, la répu- 
blique athénienne possédait, sur le continent, Oropos, vis-à-vis 
de l'Eubée, et la ville ruinée d'Haliarte, au bord du lac Copaïs; 
parmi les îles, outre Salamine, on lui rendit Paros, Scyros, Imbros 
et Lemnos. Mais la perle de ce nouvel empire colonial d'Athènes 
fut Délos, l'îlot sacré d'Apollon, jadis la métropole religieuse des 
Ioniens et le centre de la première confédération athénienne. Délos, 
promise aux Athéniens dès Tan 196, après la défaite de Philip- 
pe, leur fut définitivement remise une trentaine d'années plus 
tard (2), après celle de Persée; à cette occasion, la population 
indigène de-l'île avait été entièrement expulsée et remplacée par 
une clérouquie athénienne, à côté de laquelle s'établirent des 
marchands de toutes nations, surtout une nombreuse colonie 
romaine. Grâce à sa position centrale, à ses temples célèbres où 

(1) Sur rétendue de ce (( troisième empire athénien », cf. Bœckb:, Kleim Schri/ten , 
Y, 467 ; Kœhler, dans les Ath. M'dtiu'il. I, 265. 

(2) D'après Valérius Antias, fr. 33 Peter (= Tite-Live XXXIII, 30, 1), Lemnos, Imbros, 
Scyros, Délos auraient été données aux Athéniens en 196, après la défaite de Philippe ; mais 
on voit par Polybe (fr. XXX, 18 et 18 a) que la remise effective, au moins de Lemnos et de 
Délos, n'eut lieu qu'en 108, après la défaite de Persée ; les Athéniens eurent même beaucoup 
de mal à se mettre en possession de Délos. Influence du port franc de Délos sur le rendement 
des douanes de Rhodes : Polybe XXXI, 7. 



136 



DÉCADENCE D'ATHÈNES. 



affluaient les dons des rois et des peuples, à ses fêtes religieuses 
qui étaient en même temps des foires de commerce, à son indus- 
trie métallurgique, à son port, amélioré par d'importants travaux, 
Délos était déjà Tun des points les plus visités et les plus riches de 
FArchipel ; la ruine de Corinthe en fit le grand entrepôt de la mer 
Égée et peut-être le premier port de commerce du monde, après 
Alexandrie : même Rhodes vit détourner vers Délos une partie 
de son trafic. Pour la vente du bronze et de la chair humaine, 
le marché délien n'avait pas de rival : dix mille esclaves y chan- 
geaient parfois de maîtres en un seul jour. Le port était franc, 
mais les transactions commerciales opérées dans file donnaient 
lieu à des perceptions importantes, et ces droits formaient désor- 
mais, avec le produit des mines du Laurion, le principal revenu 
de rÉtat athénien. Aussi le gouverneur ou cpimélète de Délos 
était-il un des premiers personnages de la république, et le fer- 
mier des impôts déliens habitait le plus bel hôtel d'Athènes. 

On serait tenté de croire, d'après ce tableau, qu'Athènes n'a- 
vait pas seulement dû accepter sa situation nouvelle avec résigna- 
tion, comme le reste de la Grèce, mais avec reconnaissance. L'atti- 
tude de la république pendant les guerres contre Philippe, Persée 
et les Achéens , les hommages et les flatteries qu'elle prodiguait à 
Rome , à son sénat , à ses grands hommes , confirmeraient de prime 
abord cette supposition. En réalité cependant, un observateur 
perspicace, au commencement du premier siècle avant notre ère, 
n'aurait pas eu de peine à discerner, sous ce bruyant dévouement 
officiel, des sentiments d'une nature bien différente. Rome avait 
cru pouvoir impunément ménager, choyer, grandir Athènes 
parce qu'Athènes n'était plus que l'ombre d'elle-même; qu'avait- 
on à redouter d'un peuple qui ne savait plus faire la guerre qu'avec 
des discours (1), qui pouvait à peine armer assez de troupes 
pour étouffer les révoltes des esclaves publics, qui, faute d'argent, 
ne construisait plus de trirèmes, mais seulement de longs vais- 
seaux non pontés, les trlhcmiolies (2)? Les magnifiques arsenaux 
du Pirée étaient vides, les Longs Murs gisaient en ruine; c'était 
par une espèce d'ironie qu'on avait préposé à la marine déchue de 
la république un fonctionnaire spécial, le navarque (3), et que 

(1) Tite-Live XXXI, 44. 

(2) Hésychius s. v. TpiY]{jLto),iai. 

(3) Bull. corr. hell. VI, 280. 



IMPOPULARITÉ DE LA DOMINATION ROMAINE. 



137 



le premier magistrat de cette démocratie si peu militaire s'appelait 
le « stratège des armes ». Mais plus Athènes se sentait impuis- 
sante, plusTombre d'empire que Rome lui avait rendu, en évo- 
quant rimage d'un glorieux passé, devait irriter ses regrets. 
Même cette durable royauté intellectuelle, qui faisait d'elle l'école 
de ses maîtres et la conquérante de ses vainqueurs, n'était pas sans 
danger. Plus que jamais, la cité de Pallas servait de rendez-vous 
à tous les beaux parleurs de la Grèce, aux sophistes à la mode, 
aux politiciens de carrefour; et sous chaque rhéteur il y avait 
un amant inconsolé de la liberté et de la gloire nationale, un 
homme d'État en expectative , qui gémissait de ne pas trouver un 
emploi digne de ses facultés et aspirait ardemment vers la révolu- 
tion qui seule pouvait le mettre à sa place. Ces hommes vivaient 
dans le passé; c'était leur gloire, mais aussi leur malheur. Ils 
s'étaient faits si bien les contemporains des Périclès et des Dé- 
mosthène qu'ils étaient devenus des étrangers au milieu d'un 
monde nouveau; étrangers volontaires, qui ne se rendaient pas 
un compte exact des grands changements produits autour d'eux, 
qui n'en apercevaient pas les causes profondes. Déjà Polybe repro- 
chait à ses compatriotes de méconnaître les raisons et la nature 
du succès de Rome, de n'y voir qu'un coup de la fortune, éphé- 
mère comme tous les hasards. Le Péloponnésien Polybe n'avait 
pas convaincu les beaux esprits d'Athènes ; ils s'obstinaient à se 
nourrir de rêves, et cherchaient à les propager, dans l'espoir d'en 
faire des réalités. La décadence de la patrie, on ne pouvait la nier, 
mais c'était Rome, et Rome seule, à les entendre, qui en était cause ; 
c'était la faute des Romains si le Pnyx ékiit désert, les tribunaux 
sans affaires, le théâtre sans voix, le Pirée sans navires. Il faut 
ajouter que Rome, dans ces derniers temps, avait fourni un 
prétexte plausible aux récriminations en intervenant d'une main 
un peu lourde dans les affaires intérieures de la république. Une 
surveillance tracassière était exercée sur les écoles, les gymnases, 
les temples, la procession éleusinienne, foyers ou occasions possi- 
bles d'agitation politique ; des modifications avaient été apportées 
au gouvernement dans un sens oligarchique; enfin, probablement 
à la suite des sanglantes révoltes d'esclaves à Délos et au Lau- 
rion (l), le sénat avait décidé de reviser complètement la cons- 

(1) Posidonius, fr. 35 Miill.; Diodore XXXIV, 1, 18 ; Orose V, 9, 5. 



138 



ATHÈNES ET LES MITHRIDATE. 



titution athénienne : au moment de l'invasion de Mithridate, 
Athènes n'avait pas de magistrats élus et attendait une charte 
nouvelle du bon plaisir de Rome (I). 

Dans un terrain si bien préparé , on comprend l'impression pro- 
fonde que dut produire la nouvelle des victoires de Mithridate. 
Déshabitué de compter sur lui-même, le peuple grec avait attendu 
longtemps, avec une foi robuste, un libérateur étranger, un deus 
ex machina, comme dans la tragédie antique: beaucoup d'Hellènes 
avaient même salué dans Persée le messie espéré (2). Si Athè- 
nes ne s'était pas associée à ces espérances et aux tentatives d'é- 
mancipation qu'elles enfantèrent, c'est d'abord qu'elle avait trouvé 
son profit immédiat dans les succès de Rome, c'est ensuite parce 
que la plupart de ces tentatives s'étaient faites sous les auspices 
de l'ennemi héréditaire, le Macédonien. Le cas actuel était dif- 
férent. L'étoile de Rome paraissait avoir subi une éclipse défi- 
nitive, et le vainqueur, loin d'éveiller chez les Athéniens aucune 
vieille rancune, était l'héritier d'une dynastie qui depuis trois 
siècles n'avait jamais cessé de courtiser leur république. On 
montrait encore à l'Académie le buste de Platon offert par le loin- 
tain ancêtre d'Eupator, Mithridate, fils d'Orontobate ; on lisait 
dans Démosthène comment le satrape Ariobarzane s'était fait re- 
cevoir, avec ses trois fils, citoyen d'Athènes. Un gymnase athé- 
nien préservait le souvenir des bienfaits de Mithridate Évergète. 
Son fils était le patron du collège des Eupatoristes et les sanctuai- 
res déliens regorgeaient de ses offrandes (3). Comment les flâ- 
neurs patriotes de l'Agora n'auraient-ils pas salué avec une vive 
espérance les triomphes d'un roi philhellène, presque athénien, 
qui avait si glorieusement renoué naguère au nord de l'Euxin 
les traditions de la politique athénienne, qui comptait parmi ses 
capitales deux colonies attiques, Sinope et Amisos? Si vraiment 
l'hellénisme pouvait encore compter sur un sauveur, c'était bien là 
l'homme prédestiné pour rendre à la race hellénique la primauté 
dans le monde et aux Athéniens la primauté dans la Grèce. 

Les amis de Rome, étourdis du coup, furent réduits au silence. 

(1) Posidonius, fr. 41 passim; surtout ce passage : [xy; àv£/£70ai tr,; àvapyja; riv r, 
'Pw[jLxia)v auyx),7iTo; ÈTTiax&Oyîva'. Ti£7i&i-/T/.£v, sco; aOxri ooxi[xà7r] Tiepi Toù uôi; yiaà; 7xo/.'.T£'J;c6ai 

(2) Polybc, fr. XXVII, 7. 

(.3) Voir les inscriptions à VAppendic:i , II, n"^* ô-lO. 

i 



AMBASSADE D'ARISTION. 



139 



Il fat décidé qu'on enverrait un ambassadeur secret auprès de 
Mithridate pour tàter le terrain, reconnaître la situation et enga- 
ger, s'il y avait lieu, des négociations en vue d'une alliance dé- 
finitive. L'ambassadeur choisi fut un sophiste du nom d'Aris- 
tion (1), le fils naturel du. philosophe Athénion, chef de l'école 
péripatéticienne, et d'une esclave égyptienne. L'enfant avait reçu 
une éducation soignée et, sur son lit de mort, le père le reconnut. 
Philosophe lui-môme (2), Aristion ne tarda pas à ouvrir bou- 
tique de sagesse et d'éloquence. Il professa avec succès à Mes- 
sène, à Larisse; puis, de retour à Athènes, il épousa une jolie 
femme et une jolie dot. Sa faconde intarissable lui valut une bril- 
lante clientèle et bientôt un commencement d'influence politique; 
il paraît que Mithridate l'employa, dès avant 88, comme son 
agent secret auprès de certaines villes de la Grèce (3). 

Aristion débarquait à Éphèse au moment où s'achevait la con- 
quête de l'Asie Mineure. Mithridate lui fit le plus gracieux accueil. 
L'Athénien reçut le titre honorifique d'« ami du roi », on le combla 
de cadeaux et de promesses. Le vaniteux sophiste fut ébloui, 
fasciné. Il écrivit lettre sur lettre à ses concitoyens pour leur 
décrire en termes de flamme les prodigieux événements dont il 
était témoin; il ne fallait pas hésiter, disait-il, à se tourner vers 
le soleil levant. Au lendemain du massacre des Italiens, il remit à 
la voile, chargé d'or, suivi d'un troupeau d'esclaves, et portant au 
doigt un anneau sur lequel Mithridate avait fait graver son por- 
trait. La tempête le jeta sur la plage de Carystos, en Eubée; mais 
les Athéniens l'y envoyèrent chercher sur un vaisseau de guerre 
de la république, et bientôt il fit au Pirée une entrée triomphale, 

(1) Tel est le nom que lui donnent tous les auteurs sans exception et les médailles; seul 
Posidonius l'appelle invariablement Athénion, comme son père. De là de nombreuses contro- 
verses. Il n'est pas impossible qu' Aristion eût deux noms, comme beaucoup de Grecs de ce 
temps, ou bien qu'après l'adoption testamentaire et son inscription sur les registres il ait pris 
le nom paternel. Mais si Posidonius affecte de l'appeler Athénion, c'est peut-être que ce 
nom, porté peu auparavant par le (C roi » des esclaves révoltés en Sicile (Dion, fr. 93 Dind. : 
Jules Capitolin, 2faximini duo, c. 9), était devenu proverbial pour désigner un esclave rebelle 
et couronné (cp. Appien, Mith. 59, où les soldats de Sylla donnent ce nom à Fimbria; Cicé- 
ron, Ad AU. II, 12, 2, qui Fapplique à Clodius). En tout cas, l'hypothèse de Nie.se (Die letzten 
Tyrannen Athens dans Rhci)ihches Jluseum , XLII, 57-i), qui fait d'Aristion et d'Athénion 
deux personnages différents, ne soutient pas T examen. Sur la révolte d'Athènes, voir WiE- 
LAND, Athénion genannt Aristion, 1781 (dans Saemmtliche Wej-kCj Leipzig, 1798, Supp. VI, 3 
suiv.) et E. Weil, Daa Buendniss der Athener mit Mithrudates , dans Ath. Jfitth. VI, 315. 

(2) Appien, MitJi. 28, fait d'Aristion un épicurien, Posidonius un péripatéticien. 

(3) Pausanias I, 20, 5. 



140 



RÉVOLUTION D'ATHÈNES. 



couché sur une litière aux pieds d'argent, d'où pendait un tapis 
de pourpre. Tout Athènes se ruait sur son passage; les plus em- 
pressés étaient les artistes dionysiaques, qui accueillirent par 
de pompeux sacrifices le confident du « nouveau Dionysos ». L'am- 
bassadeur fut logé dans l'hôtel du fermier des impôts déliens; 
dès le lendemain il se rendit au portique d'Attale, escorté de 
courtisans qui lui formaient une garde d'honneur, et gravit fière- 
ment les degrés de la tribune réservée aux gouverneurs de Ma- 
cédoine. De là il fit au peuple un récit de son ambassade, récit 
haut en couleur, qui acheva de bouleverser les esprits. Beaucoup 
de mensonges y assaisonnaient un peu de vérité : Aristion avait 
vu les rois d'Arménie et de Perse servant de gardes du corps à Mi- 
thridate; il avait vu faisant antichambre à sa porte une ambas- 
sade de cette Carthage qui, d'après les mauvaises langues, était en 
ruine depuis soixante ans. Les Athéniens crurent l'ambassadeur 
revenu d'Éphèse comme leurs ancêtres, dans les AckarnienSj 
croient l'ambassadeur revenu de Suse, et cette fois il n'y avait 
pas de Dicéopolis pour contredire. Quand Aristion termina sa ha- 
rangue par une ardente philippique , qui résumait tous les griefs 
vrais ou imaginaires d'Athènes contre Rome, l'enthousiasme de- 
vint irrésistible. Le peuple se rua au théâtre, élut par acclamation 
Aristion « stratège des armes » , c'est-à-dire président de la répu- 
blique, et lui permit de choisir ses collègues. Immédiatement la 
démocratie fut rétablie dans toute son étendue, l'alliance avec Rome 
dénoncée, et le Pégase pontique figura à côté de la chouette 
de Pallas sur les monnaies de l'année nouvelle (été 88) (1). 

La plupart des possessions athéniennes suivirent la capitale dans 
sa défection; mais àDélos la nombreuse colonie romaine intimida 



(1) Le nom d' Aristion figure sur deux séries de monnaies athéniennes qui correspondent 
respectivement aux années 88-7 et 87-6. Sur l'une il est associé à Philon- et à un 3® magistrat 
variable (symbole : Pégase), sur l'autre au roi Mithridate (symbole : Astre et double crois- 
sant). Cette dernière série est la plus rare ; on en connaît un statère d'or ( Trois royau- 
mes, p. 197). Il est certain que la série Aristion-Philon est la première en date, car le 3" nom 
de magistrat indique un état de choses relativement normal, et c'est seulement pendant la 
seconde année qu' Aristion s'attribua une sorte de dictature ; en outre, je crois avoir démontré 
{Revue des ctiides grecques, 1888, n^ 2) que le premier nom de magistrat sur les monnaies athé- 
niennes est toujours celui du stratège èui xà ôuXa; or le nom d' Aristion figure à la ^^l'emière 
place dans la série Aristion-Philon seulement. (Il n'est pas impossible que Philon, 2" stra- 
tège, soit le chef de l'Académie, plus tard banni.) Enfin, la série Aristion-Philon a des 
exemplaires datés du 12° mois (Beulé, Monnaies d\Athènes, p. 217) ; or la 2° année de la 
tyrannie, 87-80 av. J.-C, ne s'est prolongée que jusqu'au f-c mois, Athènes ayant été prise 



EXPÉDITION D'APELLICON A DÉLOS. 



141 



les clérouques athéniens et les retint dans le devoir (1). Le gou- 
vernement révolutionnaire d'Athènes ne voulut pas renoncer sans 
combat à l'île qui était la clef de voûte de ses finances ; une expé- 
dition fut organisée pour soumettre les rebelles. On en confia le 
commandement à Apellicon de Téos, autre philosophe péripatéti- 
cien, possesseur des manuscrits d'Aristote et de Théophraste. Ce 
personnage avait deux fois exercé les plus hautes fonctions de l'É- 
tat , mais le bibliophile nuisit au stratège : convaincu d'avoir 
soustrait des documents dans les archives de la république, il 
avait dû s'exiler pour éviter une condamnation (2). Aristion s'em- 
pressa de fournir à son confrère l'occasion de se réhabiliter; il 
l'embarqua pour Délos avec mille hoplites et un parc de siège. 
Délos n'avait pas de fortifications (3); elle n'était défendue que 
par la sainteté de ses temples et le courage de ses habitants : l'in- 
capacité d'Apellicon fit le reste. Il ne fortifia pas son camp , n'as- 
sura pas ses derrières , laissa ses troupes se disperser dans les 
maisons de campagne voisines. Un général romain, Orbius (4), 
qui croisait dans les eaux de Délos avec une escadre, jeta des 
troupes à terre par une nuit noire ; surpris dans le sommeil ou dans 

le 1"^'' mars 8G. Quant à la date exacte de la révolution d'Athènes, on ne peut la fixer. 
Il est probable qu'elle eut lieu avant l'expédition de Rhodes, qui se place elle-même au dé- 
but de l'automne. M. R. Weil a cherché à fixer la date d'après l'époque ordinaire de Télec- 
tion des stratèges, dans la 10° prytanie, c'est-à-dire vers le mois de mai (C. I. A. II, 416); 
mais d'abord il n'est pas certain que ce fût là l'époque constante des élections (cf. Schmidt, 
Handhuch der grieclmchen Chronologk, p. 348), ensuite le récit de Posidonius montre qu'on 
se trouvait alors à Athènes dans des conditions de gouvernement anormales. 

(1) Sur cette colonie, cp. Homolle, les Romains à Délos, Bull. corr. hell. VIII, 75. 

(2) Sur Apellicon, cf., outre Posidonius, Plutarque, Sylla, 26; Strabon XIII, 1, 64; Suidas 
s. V. Il figure comme premier magistrat sur 2 séries de tétradrachmes : 1° série AIIEAAIKCÎN 
rOPriAX (symbole : GrifiEon, qui rappelle Abdère, métropole de Téos); 2° série AIIEAAIKON 
APJITOTEAHS. 

(3) Cicéron, Pro lege Manilia , XVIII, 65 : Delos... referta divitiis , parva, sine muro. 
Elle ne fut fortifiée que par C. Triarius en 68 av. J.-C. (Phlégon de Tralles, fr. 12 = F. H. 
G. III, 606.) 

(4) Posidonius l'appelle (jTpaTyiyoç, ce qui signifie ordinairement préteur. Il ne s'agit évi- 
demment ni du gouverneur de Macédoine (alors Sentius Saturninus) ni des gouverneurs 
d'Asie ou de Cilicie. Orbius est peut-être le père du gouverneur d'Asie mentionné par Cicéron, 
Pro Flacco, XXXI, 76 ; Brutus, XLVIII, 179. Peut-être Posidonius s'est-il trompé et Orbius 
serait-il simplement un des chefs de la colonie romaine à Délos, par exemple le magister Or- 
bius mentionné dans une inscription délienne {Bull. corr. hell. VIII, 145). — On a trouvé 
à Délos des inscriptions en l'honneur de Sylla, sans le mot imperator (Bull. corr. hell. 
VIII, 172), et de son collègue au consulat, Q. Pompeius Rufus (ib. 181). Ces inscriptions ont 
dû être gravées dans les premiers mois de l'an 88. 



142 



RUINE DE DÉLOS. 



rivresse, les Athéniens furent égorgés comme un troupeau ou 
brûlés avec leurs machines de guerre dans les villas déliennes. 
Quatre cents d'entre eux furent faits prisonniers; Apellicon réus- 
sit à s'échapper et ramena au Pirée les débris de son expédition. 

Ce misérable échec prouvait surabondamment que les Athé- 
niens, réduits à leurs seules forces, ne suffisaient pas à conquérir 
la Grèce pour Mithridate; mais déjà une flotte pontique, sous les 
ordres d'Archélaos , abondamment pourvue de vivres , d'armes et 
de troupes, avait mis à la voile pour leur prêter main-forte. Tou- 
tes les Cyclades firent leur soumission à l'amiral pontique ; Dé- 
los elle-même, où les Romains venaient de dresser leur trophée, 
fut enlevée de haute lutte. L'île fut cruellement châtiée : toute la 
colonie italienne , tous les Déliens mâles , au total 20,000 person- 
nes, furent passés au fil de l'épée; on vendit à l'encan les femmes 
et les enfants ; on nivela la ville ; les fortunes particulières et le 
trésor du temple furent confisqués et partagés entre Athènes et 
Mithridate; mais beaucoup d'objets d'art périrent, jetés â la mer 
par la soldatesque barbare (1). 

En même temps que Délos , les Athéniens obtinrent du vain- 
queur plusieurs îles voisines. Aristion, qui avait rejoint l'amiral 
pontique, reçut pour sa part une garde de 2,000 soldats, armés de 
lances et de cuirasses , qui devaient l'aider à étouffer dans Athè- 
nes les dernières résistances du parti romain. Ils les étouffèrent 
si bien que les principaux chefs de ce parti, Midias, Calliphon, 
Philonde Larisse, président de l'Académie, s'enfuirent à Rome (2); 
d'autres citoyens, qui, sans regretter la domination romaine, ab- 
horraient encore plus la dictature militaire d'Aristion, s'embar- 
quèrent pour Amisos, dans le Pont (3). L'exode prit bientôt de tel- 
les proportions que le tyran recourut à des mesures de rigueur 



(1) La conquête de Délos est attribuée par Appien, Mith. 28, à Archélaos (cf. aussi 
Plutarque, Sylla, 11, qui parle des Cyclades en général), tandis que Pausanias III, 23, 
nomme Ménophane. Mais ce nom est d'au tant plus suspect que tout le récit de Pausanias 
paraît reproduire une mauvaise tradition délienne ; le châtiment divin qui aurait, immédia- 
tement après le massacre, atteint le profanateur de l'île sacrée est contredit par les faits, 
puisque nous retrouverons Ménophane auprès de Mithridate en 64 av. J.-C. Ce qui a pu 
donner lieu à cette légende, c'est l'accident qui arriva un peu plus tard à son quasi-homonyme 
Métrophane (Appien, Mitli. 29). 

(2) Plutarque, Sylla, 14; Pausanias I, 20, 3. Pour Philon : Cicéron, LXXXIX, 
306 ; Plutarque, Cicéron, 3. 

(3) Plutarque, Liicidlus, 19. 



DICTATURE D'ARISTION. 



143 



pour Tenrayer. On défendit l'émigration sous peine de mort; 
trente sentinelles furent placées à chaque porte de la ville , et un 
cordon d'observation disposé tout à l'entour. Les mécontents ten- 
tèrent alors de s'échapper de nuit, en se laissant descendre du 
haut des remparts par des échelles de corde; mais, ramassés 
par dès patrouilles de cavalerie, ils étaient ramenés en ville, les 
fers aux pieds, pour périr dans les supplices. Des mesures de 
répression on passa aux procès de tendance : les suspects étaient 
remis en otage aux généraux pontiques, des assemblées dérisoi- 
res prodiguaient les sentences de mort et de confiscation. A tous 
ces maux s'ajoutèrent bientôt les rigueurs de l'état de siège : en 
prévision d'un prochain investissement, Aristion confisqua tous 
les approvisionnements de blé, rationna les habitants; dès le cou- 
cher du soleil, on sonnait le couvre- feu, et il était défendu de se 
promener dans les rues avec une lanterne. Ainsi Athènes n'avait 
secoué le protectorat tracassier de Rome que pour subir un véri- 
table régime de terreur. L'indépendance de la ville était aussi fic- 
tive que sa liberté : une garnison pontique occupait le Pirée, et en 
87 Mithridate lui-même paraît s'être fait élire « stratège des ar- 
mes » avec Aristion pour second. Le respect ironique des vieilles 
formes cachait mal le fait brutal qu'Athènes n'était plus qu'une 
sous-préfecture du royaume de Mithridate. 

Cependant Archélaos, tranquille sur Athènes, maître du Pirée, 
où il avait débarqué ses troupes, rayonna de là dans toutes les 
directions et soumit au roi, de gré ou de force, le reste de la 
Grèce. Le préteur de Macédoine, Sentius Saturninus, luttait péni- 
blement contre les Thraces, alliés de Mithridate, qui précisément 
alors poussaient leurs incursions jusqu'en Épire et pillaient le 
temple de Dodone (1); les Grecs, abandonnés à eux-mêmes, 
n'avaient aucune envie de se battre pour l'hégémonie romaine. 
Les villes béotiennes, Thèbes en tête, donnèrent le signal de 
la défection ; seule Thespies ferma ses portes. La soumission 
des Lacédémoniens (2) et des Achéens entraîna celle de tout le 
Péloponnèse; la prise de Chalcis, par Métrophane, celle de l'Eu- 
bée. Avant la fm de la campagne, toute la Cirèce continentale 

(1) Dion fr. 101, 2 (entre le massacre cVÉphèse, 88, et le consulat de Cinna, 87). 

(2) Les expressions de Memnon (xal Aay.£OattJLOv{a)v y)TTr,6EVT(ov) indiquent que les La- 
cédémoniens se firent prier. — Pavisanias IX, 7, -l attribue la défection des Tliébains à leur 
amitié pour Athènes. 



144 



CONQUÊTE DE LA GRÈCE. 



jusqu'aux Tliermopyles, toutes les îles jusqu'au cap Malée, étaient 
arrachées à la domination romaine. La Crète, travaillée par les 
émissaires pontiques, observait une neutralité bienveillante; clans 
tout l'Archipel, la seule île de Rhodes tenait encore pour les Ro- 
mains. 

L'attitude des Rhodiens n'était dictée ni par la sympathie ni 
par la reconnaissance; s'ils n'avaient écouté que la voix du cœur, 
leur choix n'eût pas été douteux. Rome, oublieuse de leurs services 
passés, leur avait enlevé , après la guerre de Persée , la Carie et la 
Lycie; après la ruine de Corinthe, elle avait suscité à leur com- 
merce une concurrence ruineuse dans le port franc de Délos. Au 
contraire, Mithridate avait comblé la république de ses bienfaits, 
que rappelait sa statue érigée sur une des places de leur ville (1). 
Mais les prudents marchands dorions ne croyaient pas au triomphe 
durable des armes pontiques; et, instruits par une expérience 
coûteuse, ils savaient que Rome victorieuse ne leur pardonnerait 
ni leur défection ni même leur neutralité. Sans doute aussi, à 
Rhodes comme à Délos, la présence d'un grand nombre de réfu- 
giés romains , le préteur Cassius et l'ambassadeur Maltinus à 
leur tête, entraîna la bourgeoisie hésitante : Rhodes se déclara 
contre Mithridate. L'île, située comme une épine dans le flanc 
de l'Asie Mineure, avec sa marine puissante et ses fortifications 
célèbres, eût été pour- Mithridate une acquisition capitale. Irrité 
de l'ingratitude de ces marchands, il résolut de les châtier sans 
délai, malgré l'avancement de la saison. Les vides laissés dans 
sa flotte par les escadres qu'on avait dû détacher en Grèce furent 
comblés par des constructions nouvelles ou par des réquisitions 
chez les alliés d'Ionie. On fabriqua un parc de siège; un corps 
expéditionnaire s'assembla sur les côtes de Carie. Le roi, dans 
son impatience , n'attendit même pas l'achèvement de ses prépa- 
ratifs pour mettre à la voile; il s'embarqua à Éphèse, suivi de sa 
seule flotte de combat. L'escadre rhodienne, commandée par le 
navarque (2) Damagoras , cingla bravement à sa rencontre jusque 

(1) Cicéron, Ven: Acc. II, 159. La statue fut respectée par les Rhodiens pendant 
toute la durée du siège. 

(2) Le navarque paraît avoir été le président du collège des stratèges et le chef mili- 
taire de l'Etat, comme le prytane en était le chef civil ; il avait même le droit de conclure 
des traités provisoires au nom de la république. Cf. Polybe XXX, ô ; Appien, B. Civ. IV, 66. 
D'une manière générale, consulter Rœhl, Ath. Mitth. II, 227, et Cecil ToRR, Rhodes in 
ancient times, p. 61. 



SIÈGE DE RHODES. 



145 



dans les eaux de Myndos (1). C'est là que le choc eut lieu, 
dans la passe difficile qui sépare la presqu'île d'Halicarnasse des 
îles de Cos et de Calymna. Les Rhodiens, inférieurs en nombre, 
remportaient par l'expérience de la mer, la science de la tactique, 
l'entraînement des équipages (2). Mais les marins improvisés de 
Mithridate se montrèrent pleins de bonne volonté et d'ardeur; le 
roi lui-même, parcourant les rangs sur sa quinquérème amirale, 
stimulait tous les courages. La flotte rhodienne, débordée sur ses 
deux ailes, faillit être enveloppée et s'enfuit dans son île. Mithri- 
date ne tarda pas à l'y poursuivre, mais il trouva la ville en par- 
fait état de défense. 

La capitale de Rhodes était bâtie à la pointe nord-est de l'île, 
sur une côte rocheuse où la mer creuse deux ports naturels. A 
l'ouest s'élevait la citadelle, sur un rocher d'accès difficile. Un 
mur d'enceinte continu enveloppait la ville et les ports; ceux-ci 
étaient protégés en outre par deux longs môles et par une chaîne 
derrière lesquels la flotte vaincue trouva un abri. Une puissante 
artillerie hérissait les remparts, qui avaient défié les efforts du plus 
grand ingénieur de l'antiquité, Démétrius Poliorcète; la garnison, 
grossie de quelques contingents de Telmissos et des villes lycien- 
nes , était nombreuse et pleine d'élan ; enfin , pour diminuer les 
ressources de l'assiégeant, on n'avait pas hésité à détruire le fau- 
bourg, situé hors des murs. 

Tous les efforts de Mithridate se brisèrent contre une forteresse 
si bien défendue. Tout d'abord, un coup de main qu'il tenta sur 
les forts fut repoussé; il dut se contenter de jeter à terre les quel- 
ques troupes qu'il avait amenées et de 'croiser avec sa flotte de- 
vant le port, en attendant l'arrivée de son parc de siège et du 
corps d'infanterie. Mais les vents contraires retinrent longtemps 
ces renforts sur le continent, et pendant ce temps la garnison et 
l'escadre rhodiennes s'aguerrissaient par des escarmouches quo- 
tidiennes. Un jour, c'était l'un des favoris du roi, Léonicos, qui 
tombait aux mains de l'ennemi (3); dans un autre combat, le roi 
lui-même faillit être pris par suite de la fausse manœuvre d'une 
galère de Chios qui brisa son vaisseau amiral. Lorsque enfin le 

(1) Sur le lieu de la bataille, Appien, B. civ. IV, 71. 

(2) Diodore, fr. XXXVII, 28. 

(B) Valère Maxime V, 2, ext. 2. Il paraît que le roi rendit tons les prisonniers rhodiens 
pour ravoir Léonicos. 

MITHRIDATE. 10 



146 



LEVÉE DU SIÈGE DE RHODES. 



corps expéditionnaire rejoignit, la saison parut trop avancée pour 
entreprendre les travaux d'un siège régulier : la traversée même 
avait été troublée par un violent ouragan; Fescadre rhodienne 
coula, brûla, captura plusieurs transports, et fit 400 prisonniers. 

On n'espérait plus que dans un coup de main et dans les intel- 
ligences qu'on s'était ménagées dans la place. Des transfuges 
signalèrent au roi un point faible dans les fortifications, un peu au 
sud de l'Acropole, au pied d'une colline, battue par les flots, que 
couronnait le temple de Zeus Atabyrien (1). Il fut décidé qu'on 
dirigerait une attaque nocturne contre ce point, pendant que la 
flotte ferait une diversion du côté du port. Au début, tout mar- 
cha à souhait; un corps d'infanterie, muni d'échelles, fut trans- 
porté en bateau au pied des remparts ; là , il attendit le signal 
concerté avec les amis qu'on avait dans la garnison. Tout à coup, 
au cœur de la nuit , la flamme brille au sommet de la colline ; les 
troupes royales , reconnaissant le signal convenu , poussent une 
immense clameur et s'élancent à l'assaut; mais un cri nourri leur 
répond du haut des remparts : c'est la garnison du fort, qui, in- 
formée du complot, a elle-même, bien avant l'heure convenue, al- 
lumé cette flamme et attend l'assaut de pied ferme. Les Royaux, 
se voyant trahis , n'osèrent pas risquer une bataille dans les ténè- 
bres; ils passèrent la nuit l'arme au pied. A l'aurore, on tenta 
l'escalade de tous les côtés à la fois. La sajnhyqiie, — énorme pont 
volant, avec des entretoises en corde, garni de catapultes, et 
porté par deux navires accouplés (2) , — pénétra dans le port et 
fut dirigée contre le temple d'Isis. Mais l'encombrante machine 
ne justifia pas les espérances des ingénieurs politiques : elle 
s'effondra sous son propre poids et disparut au milieu d'un tour- 
billon de flammes ; les Rhodiens prétendirent avoir vu Isis elle- 
même , un brandon à la main , défendre son temple contre l'en- 
gin sacrilège. Sur la terre ferme, l'assaut fut également repoussé. 
Mithridate ne renouvela pas sa tentative; l'hiver approchait, et 
un séjour plus prolongé dans l'île n'aurait pas été sans danger. 

(1) L'emplacement de ce temple a été déterminé par une inscription (Newton, Inscr'ip 
tions qf the British Muséum, I. 346). Il ne faut pas le confondre avec la oc maison mère 
bâtie sur le mont Atabyrios, au centre de l'île et à plus d'une journée de marche de la 
capitale (cf. Ross, lîeisen au/ den griechischen Insein j III, 106, note 23). 

(2) La nature de la sambyque, mal définie par Appien, est indiquée par Polj-be VIII, 6 
TAnonyme de Rochas (Philon de Byzance, éd. Rochas, p. 232), Athénée Poliorcète {Jlclan 
ges GrauXj p. 793), etc. Cf. aussi Wescher, Poliorcétique chs Grecs, p. 57. 



RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE DE 88. 



147 



Il ramena les troupes sur la côte d'Asie, tout en laissant autour 
de Rhodes une croisière qui immobilisa la flotte insulaire pen- 
dant le reste de la guerre. En Lycie, Mithridate dirigea une ten- 
tative contre Patara, qui ne fut pas heureuse; de guerre lasse, 
il chargea Pélopidas d'achever la réduction de cette province 
rebelle et retourna passer Thiver à Pergame, où des fêtes ma- 
gnifiques célébrèrent son mariage avec Monime (fm 88 av. J.-C). 

Arrêtons-nous ici et récapitulons dans leur ensemble les ré- 
sultats de cette campagne de 88, premier acte de la grande lutte 
engagée entre Mithridate et les Romains. 

Au commencement de Tannée, Mithridate n'était qu\in petit 
prince asiatique, un chent émancipé, dont les roitelets de Cappa- 
doce et de Bithynie se partageaient d'avance les dépouilles. Six 
mois avaient suffi pour faire de lui un des plus puissants sou- 
verains du monde, maître de toute l'Asie Mineure, sauf quel- 
ques cantons montagneux de la Lycie et de la Paphlagonie, 
maître de tout l'Archipel, sauf Rhodes, de toute la Grèce con- 
tinentale jusqu'à la Thessalie : après la mer Noire, la mer Égée 
devenait à son tour un lac pontique. 

Cet empire était si vaste qu'il avait déjà fallu le diviser. Les 
anciennes provinces. Pont, Colchide, Bosphore, formaient une 
vice-royauté gouvernée par le prince royal, Mithridate; la Cap- 
padoce et la Petite-Arménie un royaume vassal régi par son 
frère Ariarathe; en Grèce, Archélaos exerçait les fonctions de 
heutenant général du roi, et frappait monnaie au nom de Mi- 
thridate, mais en y ajoutant sa propre signature. Le reste de 
l'empire, c'est-à-dire l'Asie en deçà du Halys et les îles adja- 
centes, était administré directement par Mithridate et par les sa- 
trapes qu'il avait installés dans les diverses provinces; quelques 
territoires, comme la Galatie et les républiques helléniques, con- 
servaient une autonomie relative , sous leurs chefs ou leurs magis- 
trats nationaux , mais des précautions avaient été prises pour as- 
surer leur fidélité : les tétrarques galates séjournaient à la cour 
de Mithridate comme autant d'otages , des gouverneurs militaires 
tenaient en bride les villes principales. 

Le roi lui-même, établi à Pergame, au centre de sa monarchie 
et de ses affaires , dirigeait en personne tous les fils de ses vastes 
combinaisons politiques et militaires. Son infatigable activité 



14R 



APOGÉE DE MITHRIDATE. 



trouvait du temps pour tout : rendre la justice, fabriquer des 
armées et des Hottes, étouffer des conspirations, réglementer les 
privilèges des temples, célébrer des fêtes pompeuses où parfois il 
descendait lui-même dans larène pour disputer le prix. D'ailleurs 
son ambition grandiose ne se contentait pas des résultats acquis, 
bien propres cependant à frapper Fimagination des peuples. En 
Asie se rassemblait une grande armée, destinée à entreprendre 
la conquête de la Thrace et de la Macédoine, le futur apanage 
du prince Ariarathe; en Syrie, un parti s'agitait pour offrir à 
Mithridate la couronne des Séleucides, tombée en déshérence. 
Bientôt, ce semble, tout TOrient hellénique va être réuni sous un 
seul sceptre et le roi de Pont achèvera de s'absorber dans le grand 
Roi. Et vraiment ce prince séduisant et terrible, orateur et sol- 
dat, Perse par ses origines et Grec par son éducation, semble 
appelé à réaliser, plus que tout autre, l'idéal du monarque 
selon le cœur des Grecs et des Orientaux d'alors. N'est-il pas 
l'homme providentiel, à la fois héritier de Darius et d'Alexan- 
dre, en qui se concilie pour la première fois depuis tant de siè- 
cles le vieil antagonisme de l'Iran et de l'Hellade, de l'Orient et 
de l'Occident? Comme pour mieux affirmer qu'une aurore nouvelle 
s'est levée sur le monde, les admirables monnaies d'or, frappées 
par Mithridate à Pergame, sont datées d'après une nouvelle ère, 
dont l'origine coïncide avec l'expulsion des légions romaines, 
avec la résurrection du royaume des Attale. 

Combien durera cette lune de miel du despotisme et de la 
liberté? C'est le secret de l'avenir et du dieu des batailles. Mais 
déjà des symptômes effrayants ont inquiété la superstition popu- 
laire (1); déjà le sol de l'Asie tremble sous le pied du vain- 
queur, et le nuage précurseur des tempêtes monte menaçant du 
fond de l'Adriatique. 

(1) Plutarque, Sylla , c. 11, raconte l'histoire d'une Niké en or qui devait couronner 
Mithridate dans le théâtre de Pergame et se fracassa au moment de descendre du plafond. 
Cf. aussi Obsequens, c. 56, Jahn : Mitliridati adversus socios hélium paranti prodxgia ap- 
paruerunt... Isidis s^yecies visa fulmine petere (au siège de Rhodes). Lucum Furiarum cwn 
Mithridates succenderetj risus exauditus ingens sine auctore; cum aruspiciim jxissu virginem 
Furiis immolaret , e jugulo ^;2ic?/ae 7'isus ortus turbavit sacrîjîcium, — Appieu , Mith. 27, ra- 
conte une histoire analogue à propos de la levée du siège de Patara. 




CHAPITRE IIL 

LES REVERS (1). 

La nouvelle des événements d'Orient jeta Rome dans une 
panique facile à concevoir. A peine sortie d'une crise où elle 
avait joué son existence, la république se voyait engagée dans 
une guerre formidable, aux prises avec Tennemi le plus auda- 
cieux et le plus fort qu'elle eût rencontré depuis Annibal. En 89, 
Aquilius était parti pour une mission diplomatique, tout au plus, 
croyait-on, pour une exécution militaire, comme celle à laquelle 
avait procédé Sylla en 92. Et voici qu'on apprenait coup sur 
coup l'ouverture des hostilités avant toute déclaration de guerre, 
les défaites écrasantes du printemps 88, la défection en masse 
des Grecs d'Asie et d'Europe, enfin l'horrible boucherie qui 
plongeait dans le deuil cent mille familles romaines. 

Il fallait agir et agir sur-le-champ : dès la première nouvelle 
de l'irruption de Mithridate en Asie, le sénat décréta la guerre 
contre lui; mais comment agir, avec quelles armées, à l'aide de 
quelles ressources? Les deux années de la guerre sociale avaient 
fauché la fleur de la jeunesse italienne, — 300,000 hommes, as- 
sure-t-on (2) ; — l'admission des Italiens au droit de cité nécessi- 
tait une refonte complète de l'organisation militaire; d'autre 
part, on n'osait pas dégarnir complètement de troupes la pé- 
ninsule frémissante et dont le sud était encore soulevé. Par-des- 
sus tout, l'argent manquait : les réserves du trésor étaient épui- 
sées, on n'avait même plus de quoi nourrir et solder les troupes, 
et l'on venait de perdre la province dont les revenus soutenaient 
les finances de l'État ! Pour faire face aux premiers besoins , on 
dut recourir à des mesures exceptionnelles, devant lesquelles la 

(1) Sources principales : Appien , il/ii'A. 29-50; Plutarque, Sylla, c. 11-21. Appien insiste 
surtout sur le siège d'Athènes et du Pirée, entrant même dans des détails un peu minutieux. 
Plutarque, en sa qualité de Chéronéen, est très complet sur la bataille de Chéronée ; il suit, 
en général, les Mémoires de Sylla. Memnon, c. 32, est très abrégé et mal informé, mais 
il fournit quelques renseignements précieux. 

(2) Velléius Paterculus II, 15. 



150 



PRÉPARATIFS DES ROMAINS. 



piété des ancêtres avait reculé, même pendant les angoisses de 
la guerre punique : on vendit les terrains consacrés au culte 
qui avoisinaient le Capitole. L'État retira de cette vente 9,000 li- 
vres d'or, un peu plus de 10 millions. C'est avec ces moyens 
infimes que Rome entreprit la reconquête de la Grèce et de l'Asie 
Mineure (1). 

La mise en route des armées romaines fut encore différée de 
plusieurs mois par de misérables querelles de partis. Pendant 
toute la fin de l'année 88, alors que chaque semaine de retard 
coûtait une île ou une forteresse dans l'Archipel, on se battit à 
Rome pour le choix d'un général en chef. Le consul en charge, 
L. Cornélius Sylla, semblait désigné par ses brillants états de 
service , par ses succès récents dans la guerre sociale qui avaient 
achevé de le mettre hors de pair; enfin, le sort ou l'acquiescement 
de son collègue lui avait attribué la province d'Asie, et, par 
conséquent, le commandement contre Mithridate. Mais il fallait 
compter avec le vétéran Marins qui guettait, depuis douze ans, 
ce commandement lucratif et glorieux. Vainement la guerre so- 
ciale avait trahi sa décrépitude; presque septuagénaire, il cher- 
chait à se tromper lui-même et à faire illusion au public en se 
mêlant, comme un jeune homme, aux exercices du champ de 
Mars. Le vieux soldat fit plus : lui, qui n'avait jamais rien com- 
pris à la politique, se jeta à corps perdu dans les bras du parti 
démocratique et des nouveaux citoyens italiens. Le tribun Sulpi- 
cius mit sa magnifique éloquence au service de cettç ambition 
sénile : il emporta le vote de plusieurs plébiscites révolution- 
naires, dont l'un conférait à Marins, au lieu de Sylla, la conduite 
de la guerre d'Asie. Chassé de Rome, échappé à grand'peine aux 
spadassins, Sylla se réfugia au camp devant Noie. Il n'était pas 
homme à se laisser arracher sans combat le fruit de tant de vic- 
toires, la mission de salut qui devait faire du général assez 
heureux pour l'accomplir le chef de l'État. Quand les envoyés 
de Marins se présentèrent pour prendre possession des fais- 
ceaux, ils furent lapidés parles soldats de Sylla, passionnément 
attachés à leur général et qui craignaient que Marins ne destinât 
à d'autres troupes le riche butin de l'Asie. Puis le consul, se- 



(1) Appien, Mith. 22 ; Orose Y, 18, 27. Orose place cette vente pendant la guerre sociale, 
Appieu au début de la campagne de 87. 



SYLLA GENERAL EN CHEF. 



151 



crètement appelé par les vœux de Taristocratie, marcha sur 
Rome, occupa militairement la ville, fit casser par le sénat les 
lois sulpiciennes et proscrivit leurs auteurs. Sulpicius tué, Ma- 
rius en fuite, Sylla resta maître de la situation. 11 lui fallut ce- 
pendant présider encore aux élections consulaires, qui ne répon- 
dirent qu'imparfaitement à son attente. Déjà une nouvelle réaction 
démocratique se dessinait, déjà le consul sortant allait être traîné 
devant les tribunaux, lorsqu'il se décida à partir sans regarder 
derrière lui : il quitta Rome, prit le commandement de ses lé- 
gions à Capoue, et s'embarqua dans les ports de l'Adriatique, 
vers le commencement de l'année 87 av. J.-C. (I). 

L'homme sur qui reposait l'avenir de la domination romaine 
en Orient était alors âgé de cinquante ans. Il avait parcouru assez 
lentement la filière des honneurs, marquant chacune de ses étapes 
par des succès de plus en plus éclatants : questeur, il avait né- 
gocié la capture de Jugurtha; propréteur, vaincu les Arméniens 
et humilié les Parthes. Pendant la guerre sociale, il avait éclipsé 
Marins et conquis le consulat à la pointe de son épée. Au phy- 
sique, un homme du Nord : les cheveux d'un blond doré, les 
yeux bleus et perçants, le teint blanc, mais parsemé de taches 
rouges qui lui donnaient, suivant l'expression des plaisants 
d'Athènes, l'aspect d'une « mûre saupoudrée de farine » ; la colère 
l'allumait, terrible. Au moral, c'est d'abord un viveur, lettré, ami 
des arts, mais plus dilettante que délicat. Il se complaît dans 
la société des comédiens et des filles, dans les longues orgies, 
dans la grosse bouffonnerie. Parfois clément avec dédain, plus 
souvent cruel avec délices, toujours avide de plaisir et de gloire, 
il n'a au fond ni grandes idées ni passions profondes : aristocrate 
de naissance, patriote dans la limite de ses intérêts. C'est surtout 
une intelligence lucide, pratique, une volonté de fer, un talent 
militaire de premier ordre : il a le génie de l'organisateur, le 
coup d'œil du stratégiste, une opiniâtreté invincible, un mé- 
lange de bravoure et de ruse qui l'a fait surnommer le « lion 
renard ». 

Si Marins a créé l'armée nouvelle, personne ne l'a comprise 
comme Sylla. Sa recette est simple, mais il faut être un Sylla 



(1) Sur tous ces événements, que je ne fais que résumer, TOÎr Appien, B. cio. I, 55-62 ; 
Plutarque, Sylla, 7-10 ; Marins, 30-40 ; Orose V, 18-19, et les abréviateurs. 



152 



PORTRAIT DE SYLLA. 



pour l'appliquer : tout exiger du soldat avant la bataille , tout lui 
permettre après (1). Ce grand seigneur, si odieux à la foule, fut 
l'idole de la troupe : nul n'obtint plus de ses soldats , nul ne fit 
de plus grandes choses avec des moyens plus limités, mais nul 
aussi ne contribua davantage à la transformation morale de Tar- 
mée romaine. Entre ses mains le soldat citoyen acheva de dis- 
paraître, fit place à un prétorien brave et discipliné, mais avide 
de pillage et de bonne chère, faisant la guerre comme un mé- 
tier, sans autre foi que l'amour du chef qui savait le conduire à 
la victoire. Sylla lui-même n'a pas d'autre divinité que son étoile, 
son « Aphrodite ». Cela ne l'empêche pas de se dire le protégé 
des dieux officiels, déjouer des devins, des amulettes, des pré- 
sages : au fort de la bataille, il porte sur lui une petite image 
d'Apollon dérobée à Delphes (2). Mais, au fond, ce grand joueur 
est, comme tous les joueurs, un fataliste; après ses plus écla- 
tants triomphes, au risque de diminuer sa gloire devant la pos- 
térité, c'est au surnom (ï Heureux qu'il attache le plus de prix. 
C'est qu'il connaissait assez intimement les hommes pour savoir 
que la fortune trouve moins d'incrédules que le génie, parce 
qu'elle fait moins souffrir l'envie. Rien n'est contagieux, d'ail- 
leurs, comme une foi profonde en soi-même, sincère ou simulée : 
pour peu que le hasard favorise les premières entreprises d'un 
« homme providentiel » , son triomphe final est presque assuré , 
car la confiance, née de ses premiers succès, lui amène des 
milliers de recrues qui deviennent les instruments de ses suc- 
cès futurs, et la foule, peuple ou armée, s'imagine de bonne 
foi saluer l'arrêt du destin quand c'est elle-même qui l'a dicté (3). 

Au moment où Sylla débarquait en Épire avec cinq légions 
complètes , — environ 30,000 hommes , — quelques cohortes sur- 
numéraires et un petit nombre d'escadrons de cavalerie indé- 
pendante (4), les progrès de Mithridate en Grèce s'étaient déjà 

(1) Salluste, Catilma, c. 11. 

(2) Valère Maxime I, 2, 3 ; Frontin I, 11, 11. 

(3) Pour le portrait physique et moral de S^^lla il faut surtout consulter Salluste, Jîi- 
gurthay c. 95, et Plutarque, Si/Ua , c. 2, 6, 36. 

(4) Appien, Mith. 30. (La légion, ne comprenant plus d'alliés italiens, doit être désor- 
mais comptée à 6,000 hommes). On peut s'étonner que Sylla, qui avait 6 légions devant Noie 
(Plutarque, Sylla, c. 9), n'en ait amené que 5. Probablement la 6® n'avait pas complété sa 
mobilisation ou était encore nécessaire en Italie; on voit par Appien, B. civ. I, 79, que 
Sylla n'eut jusqu'au bout que cinq légions en Grèce. 



CAMPAGNE DE BRUTTIUS SURA. 



1d3 



arrêtés. Au début de Tannée 87, un des lieutenants d'Arché- 
laos, Métrophane, après avoir achevé la conquête de l'Eubée, 
avait pris la mer, ravagé la côte de la Magnésie, et menacé Dé- 
métriade, la grande place d'armes romaine en Thessalie. Un des 
légats du préteur de Macédoine, le v?tillant proquesteur Q. Brut- 
tius Sura (1), vint alors lassaillir à Timproviste avec l'escadre 
romaine, lui coula deux vaisseaux et massacra les équipages 
sous les yeux de l'amiral pontique (2). Celui-ci prit peur et s'é- 
chappa par un bon vent, abandonnant le butin qu'il avait dé- 
posé dans l'île de Sciathos. Bruttius débarqua dans l'île, mit en 
croix les esclaves préposés à la garde du butin et fit couper les 
mains aux hommes libres. Après cet exploit, il passa sur le con- 
tinent et reçut du gouverneur de Macédoine, enfin débarrassé 
des Thraces, un renfort de 1,000 hommes. Archélaos et Aris- 
tion se trouvaient alors en Béotie, occupés au siège de Thespies, 
la seule ville du pays qui fût restée fidèle à la cause de Rome. 
Bruttius entreprit de débloquer la place. Les Pontiques mar- 
chèrent à sa rencontre jusqu'à Chéronée, où l'on se battit pen- 
dant trois jours sans avantage marqué; l'arrivée des contingents 
achéens et lacédémoniens obligea le légat à la retraite. Immé- 
diatement après, il rencontra l'avant-garde de Sylla, comman- 
dée par le questeur Lucullus, qui lui enjoignit de céder la place 
à son général et de regagner la Macédoine : toutes les troupes 
disponibles allaient d'ailleurs y devenir nécessaires pour arrêter 
une autre invasion pontique, venant du nord (3). 

Sylla s'avançait lentement à travers l'Étolie et la Thessalie, 
complétant ses effectifs, levant des vivres et de l'argent. Mais 

(1) Cp. sur ce personnage Borghesi, Œuvres, II, 239. Son prénom nous a été trans- 
mis par l'inscription de Larissa, récemment découverte (^Bull. corr. hell. XIII, 388) : 
[tô xoivôv 'A]6a[xava)v Kotvtov [B]pai'Tto[v]... ulov Soupav TrpscrêîUTrjv [xàv éauToO (Tfotiïpa 
xai £]tj£PY£Tiov. (Probablement Bruttius avait protégé l'Athamanie lors de l'incursion des 
Thraces en Épire.) Il existe des tétradrachmes frappés par Bruttius à Thessalonique au 
type suivant : MAKEAONON tête d'Alexandre à dr,, les cheveux flottants, avec la corne 
d'Hammon. Rev. : SVVRA. LEGr. PRO. Q. massue entre une caisse et un siège de questeur, 
le tout dans une couronne de laurier. 

(2) C'est à ce combat que se rapporte la notice d'Obsequens, c. 56, Jahn : classis Mi- 
thridatis in Thessalia a Romanis in. proelio aviissa. La correction « incensa alia )) (Jahn) 
n'est donc pas justifiée. 

(3) Plutarque, Sylla, 1 1 (sur un épisode qui marqua le passage de Lucullus à Chéronée, cf. 
Plut., Cimon, 1-2). Appien, 3IitJi. 20, se trompe manifestement en faisant rétrograder Brut- 
tius sur le Pirée ; il est impossible que les Pontiques n'eussent pas occupé cette place dès le 
début de la campagne en Grèce. 



154 



SYLLA EN GRÈCE. 



Bruttius Sura avait travaillé pour lui, et quand les têtes de colonnes 
de Tarmée proconsulaire parurent en Béotie, un revirement ne 
tarda pas à se dessiner en faveur de Rome. Thèbes donna le signal 
de la résipiscence, les autres villes suivirent son exemple; bientôt 
des ambassades suppliante^ arrivèrent de toutes les parties du 
Péloponnèse. Il ne resta aux Pontiques, au sud des Thermopyles, 
que l'Attique et FEubée. Dès la première rencontre avec les trou- 
pes de Sylla (1), Archélaos et Aristion renoncèrent à tenir la 
campagne. Ils s'enfermèrent, le premier dans le Pirée, le second 
dans Athènes, résolus de tenir à outrance jusqu'à l'arrivée de 
la grande armée de secours qui devait s'acheminer par la Thrace 
et la Macédoine. Sylla, poursuivant son élan, tenta un coup de 
main sur le Pirée, mais il fut repoussé avec pertes, et se replia 
sur Éleusis et Mégare; là il commença ses préparatifs en vue 
d'un siège régulier (été 87) (2). 

La capitale de l'Attique n'était plus la forteresse inexpugnable 
qu'elle avait été au temps de Périclès , alors que les Longs Murs, 
reliant la ville haute et le port, faisaient de ces deux places réunies 
un immense camp retranché où tout un peuple pouvait se réfugier, 
toute une armée évoluer à l'aise, sans crainte de la famine, pourvu 
que la mer fût libre. Les Longs Murs, détruits par Lysandre, 
relevés par Conon , n'avaient pu être entretenus sous la domina- 
tion macédonienne, faute d'argent. Peut-être furent-ils renversés 
par Antigène Gonatas; en tout cas, dès Fan 200, ils tombaient en 
ruine et leurs débris servaient à réparer les fortifications d'Athè- 
nes et du Pirée (3). Celles-ci, en revanche, présentaient toujours 
un aspect formidable. La ville haute s'entourait d'une enceinte 
continue, d'un circuit de onze kilomètres (4); le mur était quel- 
quefois double, flanqué, aux environs des portes principales, de 
grosses tours quadrangulaires dont on voit encore les puissantes 
assises ; l'Acropole , presque au centre de la ville , servait de cita- 
delle. Quant au Pirée, ses murailles atteignaient la hauteur colos- 
sale de 40 coudées (18 mètres), sur une épaisseur de 15 pieds 

(1) Pausanias I, 20, 5, mentionne seul ce combat. 

(2) Appien, Mith. 30; Plut., SylL 12. 

(3) Tite-Live XXXI, 26. Cf. Pausanias I, 2, 2. 

(4) 43 stades d'après Thucydide II, 13, 7, sans compter Tespace compris entre les Long's 
Murs, que le scoliaste évalue à 17 stades. Cf. 0. Mullek, De munimeniis Athenarnm 
Gœtt. 183G ; LOLLING, Tojmffraj^hie d'Athènes^ dans le Handhuch d'I. Millier, III, 298 suiv. 



PRÉPARATIFS DU SIEGE DU PIRÉE. 



155 



(près de 5 mètres); à la différence de celles de la ville haute, 
dont la partie supérieure était en brique, elles étaient entière- 
ment construites en pierres de taille , extraites des carrières de 
l'Acté, jointes par des crampons de fer. Ces fortifications fai- 
saient le tour complet de la ville, isthme, presqu'îles et forts, 
sur un périmètre de 60 stades; elles embrassaient à l'ouest l'im- 
portante pointe d'Éétioneia, qui ferme le port principal, à l'est 
la colline de Munychie, avec sa citadelle inabordable, nid d'aigle 
d'où jadis les Macédoniens tenaient Athènes dans leurs serres (1). 

Sylla, obligé d'immobiliser un corps d'armée pour surveiller 
l'Eubée, n'avait pas assez de troupes pour entreprendre simulta- 
nément le siège régulier des deux forteresses attiques; il se décida 
donc à soumettre la ville haute à un blocus rigoureux, et à concen- 
trer tous ses efforts contre le Pirée. Les réquisitions fourni- 
rent le matériel nécessaire : on réunit de toutes les parties de la 
Grèce jusqu'à 10,000 attelages de mulets, on fit venir de Thè- 
bes le métal, les machines, les ouvriers; on puisa dans les dé- 
bris des Longs Murs les clayonnages, la terre et les pierres. 
Lorsque le bois manqua, on n'hésita pas à sacrifier les bosquets 
célèbres du Lycée, les platanes séculaires de l'Académie (2). Quant 
à l'argent, les dieux y pourvurent : les temples les plus riches 
de la Grèce, Olympie, Delphes, Épidaure, durent livrer leurs 
trésors, dépôts des particuliers , économies des prêtres, offran- 
des des rois : la spoliation fut déguisée sous le nom d'un em- 
prunt remboursable à la fin de la guerre, et, pour comble de dé- 
rision, l'on dressa un inventaire méthodique des objets enlevés. 
Aux doléances des prêtres et des amphictyons, Sylla répondit 
par des facéties. Le produit de ces confiscations fut expédié vers 
fatelier monétaire, installé sous la direction de Lucullus dans 
le Péloponnèse, pour être converti en monnaie (3). 

Pour les Romains, qui n'avaient point de flotte, le Pirée n'était 

(1) Appien, Mitli. 30. Il n'y a aucune raison de corriger avec Ross {Archœol. Aufsœtze, 
I, 239), les 40 coudées d'Appien en 14 : cf. Curtius, Gricch. Gcschichte, II, 805, note 51. L'en- 
ceinte primitive (de Théuiistocle) avait 30 pieds sur 11 (10 mètres sur 3 Va)? ^^^^ ^^^6 avait 
été renforcée sous Périclès, et c'est pourquoi Appien attribue à Périclès l'érection des 
murs du Pirée. 

(2) Pline XII, 1, 0. 

(3) Sur ces pillages : Plut., Syll. 12; Diodore, fr. XXXYIII, 7; Pausanias IX, 7, 4 
(quant au pillage du temple d'Alalcomènes en Béotie, Pausanias IX , 33 , G, il paraît un peu 
postérieur). Monnaies luculliennes : Plut., Lucull. 2. Cette émission se composait , à ce qu'il 



156 



PREMIÈRE PÉRIODE DU SIÈGE. 



abordable que par Je nord, entre la chaussée d'Athènes et la 
plaine d'Halipédon , ancien fond de mer dont la nature maréca- 
geuse dut gêner singulièrement les travaux d'approche. La pièce 
de résistance de ces travaux , autour de laquelle gravitèrent l'at- 
taque et la défense de la place, fut, comme d'ordinaire, une levée 
de terre, consolidée par des poutres et revêtue de pierres; on la 
commençait à grande distance pour la mener jusqu'au pied des 
remparts, dont elle devait atteindre la hauteur. Ei| avançant, on 
se couvrait par des tortues, abris à roulettes garnis de machines 
de jet; la levée terminée, on y installait, pour écarter les assiégés, 
des batteries de catapultes, — véritables mitrailleuses, dont 
quelques-unes lançaient parfois jusqu'à 20 projectiles d'une seule 
volée , — et les béliers destinés à faire brèche dans la muraille ; 
les tours en bois, fixes ou mobiles, figuraient les ouvrages 
détachés du parapet de siège. Tous ces moyens classiques de 
la poliorcétique grecque furent mis en œuvre par Sylla, mais il 
trouva dans Archélaos un adversaire d'une rare ténacité et d'une 
merveilleuse fécondité de ressources; le général grec épuisa tous 
les moyens de défense connus et sut même créer des artifices 
inédits : c'est ainsi que, pour protéger ses tours en bois contre 
les brandons et les projectiles incendiaires des Romains, il ima- 
gina de les revêtir d'un enduit d'alun incombustible (1). Comme 
les Turcs d'aujourd'hui, les Cappadociens de Mithridate se bat- 
taient beaucoup mieux derrière les murailles qu'en rase campa- 
gne; soutenus par l'ardeur entraînante de leur général, ils dé- 
fièrent pendant plus de six mois tous les efforts de l'armée 
romaine , certainement supérieure en nombre : pour égaliser les 
chances, Archélaos avait dû rappeler ses garnisons de l'Eubée et 
des îles, armer jusqu'aux rameurs de la flotte (2). 

L'année 87 fut occupée tout entière par des combats acharnés 
autour du Pirée. Archélaos mit d'abord tout en œuvre pour retar- 

semble, des aurci et des deniers aux types suivants : L. SVLLA. TêU diadémée de Vénus à 
droite; devant^ Cupidon debout tenant une longue palme. Rev. :IMPER. TERVM. Praefericu- 
Imn et lituus entre deux tro2)hées. (^Iterum, parce que Sylla avait sans doute été déjà proclamé 
Imperator en 92 lors de sa campagne de Cappadoce.) Voir sur ces monnaies Mommsen, 
Histoire de la monnaie romaine (tr. fr.), II, 440, note; Babelon, Monnaies de la républi- 
que romaine, I, 406, n^s 28 et 29. 

(1) Quadrigarius, fr. 81, Peter (= Aulu-G-elle, XV, 1, 5). 

(2) Appien, Mith. 31. Aussi n'est-il pas admissible, comme Appien le dit dans ce même 
passage, que Tarmée d' Archélaos fût plus nombreuse que celle de Sylla. 



QUARTIERS D'HIVER. 



150 



<ler les progrès de la levée de terre de Sylla : il exécutait de brus- 
ques sorties, de jour et de nuit, chargeant de front les travailleurs 
avec son infanterie, pendant que les cavaliers harcelaient les trou- 
pes de soutien et que des escouades, armées de torches, mettaient 
le feu aux tortues. Sylla réparait le dommage avec une prompti- 
tude étonnante et dt^ouait souvent les plans des assiégés, grâce 
aux intelligences qu'il avait dans la place : deux esclaves grecs 
lui lançaient du haut des remparts des avis gravés sur des balles 
de fronde. Lorsque Archélaos eut été rejoint par un corps de ren- 
fort, amené par Dromichétès, il tenta une sortie générale : ce 
fut une véritable bataille rangée, livrée à portée des murs, dont 
les gardes mêmes prirent part à la lutte. Les assiégés, d'abord 
refoulés , revinrent plus vivement à la charge et enfoncèrent les 
légions; déjà la panique commençait, quand les efforts du légat 
Muréna et l'arrivée inopinée d'une légion qui revenait de la cor- 
vée du bois (1) relevèrent le courage des Romains et décidèrent 
la journée en leur faveur : les Royaux laissèrent 2,000 morts 
sur le terrain, et Archélaos, qui s'était attardé après la fer- 
meture des portes, dut se faire hisser sur le rempart à l'aide 
d'une corde. 

L'été se passa au milieu de ces luttes; le parapet de siège des 
Romains était à peu près achevé, mais les pluies survinrent 
(novembre) avant qu'ils pussent tenter l'assaut. Sylla , ménager 
de la santé de ses troupes, les ramena dans le camp fortifié 
qu'il avait établi près d'Éleusis, en se couvrant contre les incur- 
sions de la cavalerie asiatique par un fossé tiré des collines 
jusqu'à la mer. Pendant l'hiver, on escarmoucha sans cesse au- 
tour du fossé et des travaux des assiégeants. Le problème du 
ravitaillement préoccupait de plus en plus les deux adversaires. 
Les défenseurs du Pirée, maîtres de la mer, s'approvisionnaient 
sans peine, mais Athènes était désormais coupée du Pirée, et les 
efforts réitérés d'Archélaos pour jeter des convois de blé dans la 
ville haute furent rarement couronnés de succès : les mômes 
traîtres, qui dénonçaient à Sylla les sorties projetées par Arché- 
laos, l'avisaient du départ de ces convois, et la plupart tom- 
baient dans les embuscades romaines. Une diversion de Néopto- 

(1) Cette légion comprenait, d'après Appien, les àn[xoi (soldats dégradés), où l'on a 
reconnu, peut-être à tort, les meurtriers d'Albinus (Liv., ep. 75; Orose V, 18; Plutarque, 
.sy/«, 6). 



160 



CONQUÊTE DE LA MACÉDOINE. 



lème, qui avait sans doute pour objet de ravitailler Athènes par 
le nord, ne fut pas plus heureuse. Un légat de Sylla, Munatius, 
battit le frère d'Archélaos devant Chalcis , lui tua 1,500 hommes 
et le rejeta en Eubée. Malgré les approvisionnements accumulés 
par Aristion au début du siège, malgré la sévérité inouïe du ra- 
tionnement, — un quart de chénice (27 centilitres) d'orge par tête, 
un vrai « déjeuner de poulet », — la famine allait, à bref délai, 
sévir dans Athènes. L'abondance ne régnait guère plus dans le 
camp de Sylla. Le pays était maigre pour nourrir une armée 
aussi nombreuse, et les Romains n'avaient point de flotte pour 
se ravitailler au dehors. Quand Sylla demanda des vaisseaux aux 
Rhodiens, ceux-ci essayèrent vainement de franchir le réseau 
des escadres pontiques. En désespoir de cause, le proconsul char- 
gea son vaillant questeur, Lucullus , d'entreprendre une tournée 
chez les rois et les républiques alliés, pour réunir les éléments 
d'une escadre. Lucullus prit bravement la mer, avec une demi- 
douzaine de bâtiments légers , au cœur de la saison des tempêtes 
(hiver 87-86); une année entière se passera avant que nous en- 
tendions reparler de lui. 

La résistance obstinée de la forteresse attique aurait pu rendre 
à Mithridate un immense service : pendant que l'armée romaine 
était tenue en échec devant le Pirée, il avait le temps de consolider 
son pouvoir en Asie et d'achever la conquête de la Thrace et de la 
Macédoine. Malheureusement cette dernière opération fut menée 
avec une lenteur extrême par le prince qui en avait été chargé, le 
jeune roi de Gappadoce, Ariarathe. On lui avait donné une belle 
armée, — 100,000 fantassins, 10,000 chevaux , 90 chars à faux, — 
mais composée en majeure partie de recrues toutes fraîches, le- 
vées dans les provinces récemment conquises. Le général en chef 
manquait d'expérience; son mentor, Taxile, d'autorité; le service 
des vivres fut mal assuré. Le progrès de l'armée se ressentit de ces 
vices d'organisation : elle souffrit plus de l'impéritie de ses chefs 
que de l'ennemi. En Thrace elle paraît n'avoir rencontré aucune 
résistance, si ce n'est de la part de quelques places fortes, comme 
Abdère, qu'il fallut assiéger; mais en Macédoine les populations 
restèrent fidèles à la domination de Rome, et la brave petite armée 
de Sentius et de Bruttius Sura disputa le terrain pied à pied. 
Écrasée sous le nombre, elle légua aux Pontiques la famine qui 
faillit dissoudre leur armée. Enfin la prise d'Amphipolis par 



SYLLA PROSCRIT. 



161 



Taxi le ramena l'aboftlance et livra la Macédoine au vainqueur (1) ; 
il prit comme otages et expédia en Asie les femmes et les enfants 
des principaux citoyens de la province (2). Mais la saison était 
maintenant si avancée, l'armée si éprouvée, qu'il fallut absolu- 
ment lui accorder quelques mois de repos. Ariarathe prit ses 
quartiers d'hiver en Macédoine, organisa l'administration du 
pays conquis et fit mine de vouloir s'y tailler une souveraineté 
indépendante (fin 87) (3). 

Malgré le retard fatal d'Ariarathe, la situation de Sylla, au 
commencement de l'année 86, était difficile, presque critique. 
Six mois de combats incessants avaient décimé son armée; il n'a- 
vait point de flotte, peu de vivres, nul renfort à espérer : le légat 
propréteur L. Hortensius, qui venait enfin de passer l'Adriatique 
avec un corps de 6,000 hommes, fut obligé de se diriger vers 
la Thessalie pour rallier les débris des milices macédoniennes et 
barrer, si possible, le chemin à l'armée pontique du nord (4). 
En outre, la révolution démocratique, qui couvait déjà dans 
Rome au moment du départ de Sylla, avait fini par éclater : 
Marins, rappelé de l'exil par le consul Cinna, entra en vainqueur 
dans la ville et souilla par de sanglantes proscriptioiis les pre- 
miers jours de son septième consulat. Grisé de carnage et d'orgie, 
il fut enlevé par la fièvre le 13 janvier 86, hanté encore, dans le 
délire de l'agonie, par la vision des victoires rêvées en Orient. Sa 
mort mit fm au régime de terreur, mais les démocrates restèrent 
les maîtres de l'Italie et prirent bientôt des mesures de rigueur 
contre Sylla, en qui désormais l'oligarchie mettait tout son es- 
poir. Il fut déclaré déchu de son commandement, proclamé en- 
nemi public; on rasa sa maison de ville, on dévasta ses maisons 
de campagne; sa femme, Métella, dut prendre la fuite avec ses 

(1) Memnon, c. 32. 

(2) Licinianus, p. 32 et 34. 

(3) Sur le tétradrachme c( pontique » d'Ariarathe frappé à Amphipolis (sans date), voir 
mes Trois royaumes de l'Asie Mineure j p. 54. 

(4) Memnon, c. 32, parle des G,000 hommes qu'Hortensius amenait d'Italie, et Appien, 
Mith. 41, nomme des Macédoniens dans l'armée de Sylla. à Chéronée. Plutarque {Sylla, 15) 
appelle Hortensius (TTpaxyiyixôç àvrip xal cpiXoveixo;. Je crains bien que ces deux derniers 
mots ne soient une glose et que Plutarque n'ait simplement voulu traduire par (jTpaTYiyixo; 
àvYjp les mots vir praetorius. Notre Hortensius, dont le prénom Lucius est attesté par 
Memnon, est sans doute identique à L. Hortensius, père du célèbre orateur, qui fut préteur 
en Sicile (Cicéron, Verr. Acc. III, IG, 42). Peut-être avait-il été désigné pour recueillir la 
succession de Sentius Saturninus en Macédoine. 

MlTimiD.VTE. 11 



162 



DEUXIÈME PÉRIODE DU SIÈGE. 



enfants; elle se réfugia dans le camp de son mari, où affluèrent 
bientôt les sénateurs du parti de la noblesse (1). Sylla ne tenait 
plus maintenant son titre que de lui-même et du dévouement de 
ses légions; il était condamné à vaincre ou à périr, et ses chances 
de vaincre diminuaient chaque jour : si Farmée de secours arri- 
vait en vue d'Athènes avant que Sylla s'en fût emparé, c'en était 
fait de lui, de son armée, de la cause de Rome en Orient et de 
l'aristocratie à Rome. 

Pénétré de cette situation, qui ne souffrait pas un instant de dé- 
lai, Sylla reprit brusquement les opérations militaires avant la fm 
de la mauvaise saison. Cette fois encore ce fut au Pirée qu'il s'at- 
taqua d'abord. Par une nuit noire, les échelles furent appli- 
quées au mur d'enceinte, les sentinelles, surprises dans le som- 
meil, égorgées; quelques soldats pénétrèrent dans la place. Déjà 
la panique se répandait, lorsqu'un retour offensif des assiégés re- 
jeta les Romains hors des murs. En même temps Archélaos diri- 
geait une contre-attaque contre les machines et tentait d'incendier 
une des tours romaines; eUe ne fut sauvée que par un combat 
acharné de vingt-quatre heures. Peu de jours après, les Romains 
prirent leur revanche et réussirent à mettre hors de service une 
des tours de l'assiégé, qu'il fallut retirer du rempart; alors seule- 
ment les batteries purent être installées sur le parapet, qui attei- 
gnait enfin la hauteur du terre-plein de l'enceinte. Mais pendant 
que Sylla travaillait sur terre, Archélaos avait travaillé dessous. Le 
parapet était miné sur une grande partie de son étendue ; sous 
le poids des batteries, il s'effondra, les entraînant dans sa chute. 
Sylla ne se décourage pas; il oppose mine à mine, les pionniers 
des deux camps se rencontrent, s'entr'égorgent dans les ténèbres. 
Les Romains l'emportent, et bientôt le parapet relevé, étayé, se 
hérisse de nouveau de catapultes. Le bélier bat les murailles, il y 
pratique une brèche. L'heure est décisive : la seconde tour d'Ar- 
chélaos s'est abîmée dans les flammes, un fourneau de mine, 
chargé d'étoupe, de soufre et de poix, fait explosion, élargit la 
fissure; déjà un détachement s'y est logé, et Sylla lui-même con- 
duit à l'assaut les colonnes, sans cesse renouvelées. Mais la dé- 
fense est digne de l'attaque : Archélaos paye de sa personne , se 



(1) Quoique Plutarque raconte {St/Ua, 22) la fuite de Métella après la bataille d'Or- 
chomène, les lazzis d'Aristion {ib. 13) prouvent qu'elle avait rejoint son mari avant la prise 
d'Athènes. 



FAMINE DANS ATHÈNES. 



163 



multiplie, ramène dix fois ses troupes à la charge; l'assaillant, 
cruellement maltraité, fait enfin sonner la retraite. Le lendemain, 
quand les Romains voulurent recommencer Tassant, ils s'aperçu- 
rent avec stupeur que les Asiatiques, pendant la nuit, avaient ré- 
paré la brèche, et derrière ce mur improvisé, encore tout humide, 
se dressait une seconde ligne de défense, en forme de demi-lune. 
Les Romains s'engagent dans ce couloir étroit, mais les traits 
pleuvent de toutes parts, et, après des pertes énormes, il faut re- 
culer de nouveau. Pour le coup, Sylla renonce à prendre le Pirée 
de vive force : le siège est transformé en blocus. 

La défense triomphait, mais au moment même où un succès 
définitif semblait récompenser la persévérance héroïque d'Arché- 
laos, l'impéritie d'Aristion vint en anéantir tous les fruits. Jusqu'a- 
lors les Athéniens avaient vaillamment supporté les souffrances 
et les privations du siège, ou plutôt du blocus étroit auquel Sylla 
les avait soumis. Le bourgeois d'Athènes, ce délicat, ce raffiné que 
deux siècles de paix semblaient avoir rendu impropre aux durs tra- 
vaux de la guerre, subitement travesti en garde national, surprit 
le monde par sa bonne contenance et sa bonne humeur. Maigre pi- 
tance au logis, rudes factions au rempart, on se consolait de tout 
par des rires et des chansons. Du haut des murs pleuvaient dru 
les lazzis mordants sur Sylla, « la mûre enfarinée », et sa femme 
chérie, Métella (1). On faisait des gorges chaudes sur les propos 
impies du tyran; on se racontait à l'oreille les trésors inutiles 
qu'il accumulait dans les citernes de l'Acropole, les festins qu'il 
célébrait avec ses acolytes pendant que le pauvre peuple mourait 
de faim. A la longue pourtant, tout l'esprit du monde ne pouvait 
pas tenir lieu de pain , et vers la fin de l'hiver la situation devint 
intolérable. Depuis longtemps les convois d'Archélaos ne parve- 
naient plus à franchir les lignes d'investissement, jalonnées de 
loin en loin par une chaîne de redoutes; maintenant les Romains, 
pour empêcher les assiégés de s'échapper même un à un, relièrent 
ces redoutes par un fossé continu. Toutes les bêtes de somme 
avaient été consommées; le blé atteignait le prix fabuleux de 
1,000 drachmes par médimne (2,000 francs l'hectolitre), la lampe 
sacrée de Pallas s'éteignit faute d'huile (2) ! Après la disette, la 
maladie. Les habitants, exténués par les privations et les veilles, 

(1) Cf. outre Plutarque, loc. cit., Sénèque, fr. 63. 

(2) Plutarque, Nama, 9. 



164 



NÉGOCIATIONS AVEC ARISTION. 



ressemblaient à des ombres pâles et errantes. Ceux-ci faisaient 
bouillir le cuir des outres, les semelles des vieux souliers; ceux- 
là rongeaient les herbes sauvages, le j^arthénion (1), qui crois- 
saient sur les rochers de l'Acropole; on en vit se jeter sur la chair 
des cadavres... Bientôt on commença à parler de capitulation, 
tout bas d'abord, puis ouvertement. Une députation de prêtres et 
de sénateurs vint implorer la pitié du t3Tan, mais il les fit chas- 
ser par ses gardes cappadociens. Un peu plus tard pourtant il se 
décida à envoyer des négociateurs auprès du général romain ; c'é- 
taient des orateurs fleuris, qui, pour entrée en matière, invoquè- 
rent les grands souvenirs du passé d'Athènes : Thésée, Eumolpe, 
les guerres médiques. Sylla leur coupa la parole brutalement : 
« Je ne suis pas venu pour prendre des leçons d'éloquence, mais 
pour châtier des rebelles. » Aristion ne voulut pas entendre parler 
de reddition à merci ; mais s'il n'osa pas livrer la ville, il ne sut 
pas la garder. 

Un jour, des espions de Sylla, rôdant au Céramique , entendi- 
rent des vieillards, réunis dans une boutique de barbier (2), cri- 
tiquer l'imprévoyance du tyran qui ne faisait pas garder suffisam- 
ment le secteur de l'enceinte avoisinant le sanctuaire dit Hepta- 
chalcon (3), à l'ouest de la ville. De ce côté, le mur d'enceinte 
courait sur la crête d'une croupe d'accès facile, qui prolonge au 
nord la « colline des Nymphes ». Sylla, informé du fait, alla 
lui-même en vérifier l'exactitude; la nuit venue, il amena des 
troupes et fit appliquer les échelles. Le soldat Marcus Téius sauta 
le premier sur le rempart; une sentinelle courut à lui, mais le 
Romain brisa son épée sur le casque du Grec et, quoique désarmé, 
tint bon jusqu'à ce qu'il fût rejoint par ses camarades. Bientôt le 
secteur fut entre les mains de Sylla ; il fit immédiatement abat- 
tre le mur sur un parcours d'environ 500 mètres compris entre la 
porte du Pirée, au sud, et la porte Sacrée, au nord (4). C'est par 

(1) C'est le Chri/santhemum coronarlum (The Academij , 11 décembre 1886). 

(2) Plutarque, De garrulitate , c. 7. 

(3) Ce sanctuaire est probablement identique à l'hérôon de Chalcodon mentionné ail- 
leurs (Plutarque, Thésée, c. 27). 

(4) La porte du Pirée était située au N.-N.-O. de la colline des Nymphes (Haussoulliei:, 
Athènes, p. 78) ; la porte Sacrée {r\ tspà uuXy]), qui semble dater de Thémistocle, se trouvait 
un peu au S.-E. du Dipylon, à l'extrémité de la voie Sacrée. On l'a déblayée de 1876 à 1878. 
Cf. B. ScHMiDT, Die Thorfmge in der Topographie Athens , Freiburg, 1879; HiRSCHFELD, 
dans Arch. Zeitung, VI, 114 ; VoN Altex, Ath. Jlitth., III, 28-48 ; et le plan dressé d'après 
Alten par Haussotjllier, op. cit., p. 85. 



PRISE D'ATHÈNES. 



105 



cette large brèche que, le V mars 8G (l), à minuit, larmée ro- 
maine fit son entrée dans Athènes , au bruit strident des cors et 
des trompettes que dominait la clameur d'une soldatesque furieuse. 
Un héraut devançait l'armée, proclamant l'ordre féroce de ne faire 
aucun quartier. Nulle résistance ne fut opposée : les malheureux 
Athéniens, épuisés, démoralisés, s'entre-tuaient ou tendaient la 
gorge aux bourreaux. Les Romains se frayèrent un chemin l'épée 
à la main à travers les ruelles étroites de la vieille ville, tuant 
tout, hommes, femmes, enfants. Un fleuve de sang roula par le 
Boulevard (le Dromos) de l'Agora au Dipyle, remplissant le Cé- 
ramique et débordant dans le faubourg. Après la boucherie, le pil- 
lage; peu s'en fallut que l'incendie ne complétât l'œuvre de des- 
truction et ne fît d'Athènes , comme de Carthage et de Corinthe , 
un monceau de ruines : par bonheur les bannis athéniens, Mi- 
dias et Calliphon, accompagnés de quelques sénateurs philhellè- 
nes (2), se jetèrent aux genoux de l'homme de fer et de sang et 
réussirent à le fléchir. Il déclara en maugréant qu'il accordait 
« aux morts la grâce des vivants (3) » : triste grâce ; la moitié 
delà population libre avait péri, les prisonniers furent, dit-on, 
décimés au Céramique (4), les esclaves vendus à l'encan. Comme 
toujours d'ailleurs, les innocents avaient payé pour les coupa- 
bles : Aristion, ses complices et ses gardes réussirent à gagner 
l'Acropole, brûlant l'Odéon sur leur passage pour empêcher le 
vainqueur d'en utiliser les poutres (5). Sylla fit investir la ci- 
tadelle et se retourna contre le Pirée. 
La chute de la ville haute, en rendant disponibles toutes les 

(1) Plutarque, SyJla, 14, donne la date d'après les Mémoires de Sylla et ajoute qu'elle cor- 
respondait à la Néoménie d'Jnthestérion, jour de la fête commémorative du déluge d'Ogygès 
(uSpocfopi'a; Suidas, Photius s. v. = Apollonius d'Ascalon, F. H. G. IV, 313). Malheureuse- 
ment on ne sait pas si cette date attique est donnée d'après le calendrier divin, archontal ou 
même d'après le calendrier solaire réformé par Jules César, dont on faisait peut-être usage 
au temps de Plutarque. Cf. Fkkret, Sur la date ds la jii'ise d' Athènes jmr Sylla dans les Mé- 
moires de l'Académie des Inscriptions, XXI, 40 ; A. Mommsen, Chronologie der Athcner, p. 227. 

(2) Et non pas le sénat romain, comme le prétend Memnon (c. 32). Calliphon paraît avoir 
été un ancien stratège ; son nom figure , en effet , à la 2® place sur deux séries de tétra- 
drachmes (Head, no* 92 et 103). 

(3) Outre Plutarque, Florus I, 4, et Dion, fr. 103, rapportent ce mot célèbre, qui est 
aussi attribué à César (Dion XLII, 14). 

(4) Pausanias I, 20, 4. 

(5) Pausanias, loc. cit., attribue à tort à Sylla l'incendie de l'Odéon. Les Ariobarzane ac- 
quittèrent plus tard leur dette envers Athènes en faisant rebâtir l'édifice à leurs frais 
(C. L A. III, 1, 541 ; Vitruve Y, 9, 1.) 



166 



PRISE ET RUINE DU PIRÉE. 



forces de Sylla, entraînait celle du port. Archélaos cependant dis- 
puta le terrain pied à pied. Quand le bélier eut enfoncé les pans 
de mur mal séchés qui fermaient la brèche, quand les colonnes 
d'assaut, précédées d'une nuée de projectiles, s y engouffrèrent 
de nouveau , elles rencontrèrent derrière cette première enceinte 
six murailles semblables élevées par les défenseurs (1). Il fallut 
toute Fénergie de Sylla et Fàpre sentiment de la nécessité de vain- 
cre pour soutenir le courage des troupes romaines jusqu'au bout 
de ce labyrinthe ; enfin tous les lacets furent enlevés l'un après 
l'autre, avec des pertes terribles. « Ces gens-là sont fous, » s'écria 
le général pontique; il évacua l'enceinte et la ville du Pirée et se 
retira dans la presqu'île de Munychie; sa flotte vint jeter l'ancre 
dans le petit port (2). Là il était inexpugnable, et Sylla, dénué de 
vaisseaux, renonça à le forcer. Le vainqueur se vengea de ses lon- 
gues épreuves en livrant le Pirée à une dévastation sauvage : les 
fortifications, les « loges à vaisseaux », le magnifique arsenal de 
Philon, la ville tout entière, la plus régulière et l'une des plus 
belles de la Grèce, devinrent la proie des flammes. Guerre vrai- 
ment hideuse qui en moins de deux ans avait déjà accumulé 
tant de ruines, décimé l'Asie Mineure, dépeuplé Athènes, et fait 
de Délos et du Pirée deux éternelles solitudes (3). 

La prise d'Athènes et du Pirée terminait le second acte du 
drame et permettait de prévoir le dénouement final : les Pontiques 
avaient perdu désormais leur base d'opération en Grèce , et , con- 
damnés à lutter en rase campagne, ils ne pouvaient se flatter d'y 
tenir tête à des légions romaines bien commandées. Aristion, par 
sa négligence , Ariarathe , par sa lenteur, sont les deux auteurs 
responsables de la catastrophe. L'un et l'autre expieront bientôt 
leur faute : Aristion sera immolé par Sylla à la juste rancune 
d' Archélaos, Ariarathe condamné à mort par son père. 

Au début du printemps de 86, ce jeune prince quittait la Ma- 
cédoine avec le gros de ses forces , et s'acheminait le long de la 
côte thessalienne , pour éviter sans doute le corps d'Hortensius. Il 
avait déjà atteint le promontoire Tisaeon, à l'extrémité de la Ma- 

(1) Sex aut amplius (Florus) ; septemplicl muro (Orose). 

(2) Plut., Si/Ua, 15, dit expressément que la flotte d' Archélaos stationnait à Munychie. 
Quant à.Appien, Iilith. 40, il dit simplement qu' Archélaos se retira eç ti toO lletpaiôJ; 
ô/upcoxaTov T£ xat 6a),à(T<7T[) Tispiy.À'uaTov ; ce pourrait être aussi bien la péninsule Akté que 
celle de Munychie. 

(3) Sur la décadence définitive du Pirée, cf. Strabon IX, 1, 15. 

I 



MORT D'ARIARATHE. 



1G7 



gnésie, lorsqu'il fut pris d'une maladie mystérieuse qui l'emporta 
au bout de quelques jours; on sut plus tard que Mithridate, in- 
formé sans doute de son incapacité, l'avait fait empoisonner (I). 
Taxile prit à sa place le commandement, occupa les Thermopyles 
et déboucha en Phocide; mais la forteresse d'Élatée lui barra le 
passage. Il en avait commencé le siège quand il reçut la nouvelle 
de la chute d'Athènes (2). La présence du corps d'Archélaos 
à Munychie était désormais sans objet; Taxile invita son collègue 
à le joindre et à prendre le commandement en chef de toutes les 
forces royales. Archélaos hésitait; peu confiant dans la solidité de 
l'armée de Taxile, il eût préféré traîner la guerre en longueur, 
couper les vivres à Sylla et tâcher de le réduire par la famine; 
mais le général romain ne se prêta pas à cette combinaison. Le 
sol maigre de l'Attique ne parvenait plus à nourrir ses troupes, et 
il craignait, en s'y immobilisant, de laisser périr Hortensius, 
auquel l'occupation des Thermopyles par les Pontiques avait 
coupé la retraite. Cette double considération prévalut sur les ob- 
jections des légats, qui faisaient valoir la supériorité qu'aurait la 
cavalerie asiatique dans les plaines découvertes de la Béotie. 
Sylla, risquant tout pour gagner tout, se mit en marche vers le 
nord, laissant seulement devant l'Acropole d'Athènes un fort dé- 
tachement sous les ordres du légat C. Scribonius Curion. A cette 
nouvelle, Archélaos ne balança plus. Il embarqua ses troupes (3) 
et rejoignit Taxile au défilé des Thermopyles, où celui-ci s'était 
posté pour guetter Hortensius. 

Sylla, arrivé en Phocide, amusa les généraux pontiques par de 
feintes négociations (1); pendant ce temps, Hortensius, guidé 
par le Phocidien Caphys , — qui avait naguère dirigé pour Sylla 

(1) Plutarque, romjKx , S7 (d'après les archives secrètes du Château Neuf de Cabiva). 

(2) Pausanias I, 20, 6. Les Romains récompensèrent Elatée en lui accordant l'immunité 
d'impôts (Pausanias X, 34, 2). 

(3) C'est évidemment à tort qu'Appien, 3Iith. 41, fait prendre à Archélaos la route de 
terre. 

(4) Frontin, (S^m^a^. I, 5, 18 : Idem (L. Sulla), adversus Archelaum praefectum Ml- 
thridatis in Capimdocia , iniquitate îocorum et multitudine hostium pressus , fecit i^acis men- 
tionem interpositoque tempore etiam indutîarum et per haec avocata intentione adversarium 
evasit. Malgré les mots m Cappadocia, cet épisode (qui suit un stratagème de Sylla dans la 
guerre sociale) ne peut se placer qu'à la veille de Chéronée, car dans sa campagne de 92 en 
Cappadoce, Sylla eut pour adversaire non pas Archélaos, mais Gordios. Probablement les 
mots i)i Cappadocia viennent d'une bévue de Frontin qui, entendant parler de Cappadociens, 
c'est-à-dire de Pontiques aura cru qu'on était en Cappadoce. Il se peut aussi que ces mots 



168 



JONCTION DE SYLLA ET D'HORTENSIUS. 



le pillage de Delphes, — trompait la surveillance des Royaux en 
contournant les massifs de TOEta. Il se glissa par les cols du 
Parnasse et atteignit les avant-postes ennemis au fort de Tithoréa; 
il les repoussa , fila de nuit par des sentiers de chèvre et prit le 
contact avec Sylla à Patronis. Les deux généraux réunis vinrent 
camper sur la colline de Philobéotos, position célèbre dans This- 
toire des anciennes guerres (1). C'est un éperon du Parnasse, 
qui s'avance à la rencontre des derniers contreforts du mont 
Hédylion et forme avec ceux-ci un étroit couloir (encore aujour- 
d'hui appelé ta sténo) par lequel se faufile le Céphise. Ce défilé 
est le seul trait d'union entre la Phocide et la Béotie ; une armée 
qui en occupe le seuil ou même un des côtés peut facilement y 
barrer le passage à un adversaire très supérieur en nombre. La 
colline était d'ailleurs richement pourvue d'eau et de bois; on 
nageait dans le fourrage. 

Cependant la disproportion des forces était énorme. Malgré les 
pertes subies par Archélaos au Pirée, malgré les détachements et 
les garnisons que Taxile avait dû laisser derrière lui en Thrace et 
en Macédoine, les armées royales réunies comptaient encore plus 
de 60,000 combattants (2). Sylla, après sa jonction avec Hor- 
tensius, ne disposait guère que de 15,000 fantassins et 1,500 che- 
vaux (3). Aussi, quand l'armée asiatique redescendit des Ther- 
mopyles en Phocide, toute resplendissante, sous ses uniformes 
bigarrés, ses tuniques chamarrées d'or et d'argent, mêlant 
leurs fauves lueurs aux étincelles de l'acier et du bronze, quand 
la plaine du Céphise se remplit des clameurs barbares, du fra- 
cas des chars de guerre et du cliquetis des armures, une épou- 
vante envahit le camp romain. Les légionnaires tremblants refu- 
sèrent de se laisser mener au combat; ils se tinrent blottis der- 
rière leurs palissades, pendant que cette mer humaine, déchaînée 

soient interpolés; c'est iiinsi que dans le même livre de Frontin I, 11, 20, un autre strata- 
gème de Sylla, qui eut lieu à Chéronée, est placé au Pirée {apud Plrœea). 

(1) Polyen V, IG, 1; Strabon IX, 3, 16. 

(2) Memnon, c. 32. Eutrope V, G, 3 et Appien, ^Ilth. 41 (sans doute d'après Tite-Live), 
comptent encore 1 20,000 Asiatiques à la bataille, de même Orose VI, 2, 5. L'épitomé de Tite- 
Live (ep. 82) compte 100,000 morts, ce qui indique le même chiffre de combattants. Mais 
tous ces calculs paraissent fondés sur l'effectif de l'armée d'Ariarathe, à son entrée en 
campagne (Plut., S>/Ua, 15), effectif qui devait être fort réduit au moment delà bataille. 
Le chiffre de Memnon concorde avec l'indication d' Appien; d'après laquelle Sylla avait un 
peu moins du tiers des forces de ses adversaires. 

(3) Plut., Si/Ua, IG. 

I 



LES DEUX ARMÉES EN PRÉSENCE. 



171 



et mugissante, battait les flancs de leur rocher. Ni les railleries 
ni les provocations ne réussirent à tirer les Romains de leur inac- 
tion; de guerre lasse, les Asiatiques, déjà à court de vivres, se 
répandirent dans les environs pour piller. Panope (Phanoteus) fut 
détruite, le temple de Lébadée saccagé; des bandes de marau- 
deurs s'écartaient du camp et n y rentraient que le soir ou le 
lendemain avec leur butin. Tout cela se faisait sans ordre, sans 
discipline. Les commandants inférieurs, de nationalité variée, ne 
s'entendaient point; Archélaos, nouveau venu dans cette armée 
déjà gâtée, n'avait pu encore y asseoir son autorité; on s'ache- 
minait clairement vers un désastre, pour peu que les Romains 
revinssent de leur stupeur. Or Sylla avait trouvé le moyen de les 
dégourdir : il leur mit la pioche à la main. Il détourna le Céphise 
de son cours, il creusa sur les flancs de la position deux larges 
tranchées , dont les crêtes , garnies de redoutes , devaient arrêter 
les incursions de la cavalerie asiatique (1). Au bout de trois jours 
de ces travaux rebutants, les légionnaires en eurent assez. Déjà 
familiarisés avec la vue de l'ennemi, encouragés par les oracles 
favorables que leur général savait habilement répandre (2), ils 
demandèrent à grands cris le combat. 

Sylla mit aussitôt à profit leurs bonnes dispositions et fit oc- 
cuper, sur la rive gauche du Céphise, la citadelle en ruine des 
Parapotamiens; ce fort couronnait une colline escarpée, dont le 
ruisseau l'Assos contournait le pied avant de se perdre dans le 
fleuve : c'était une position capitale, et Taxile, qui en avait reconnu 
trop tard l'importance, se disposait à s'en saisir au moment où 
Sylla l'y devança. En même temps, Sylla mit garnison dans Ché- 
ronée , à 40 stades (7 kilomètres) au sud-est (3) de la colline des 
Parapotamiens. Maître de ces deux points, il tenait toutes les issues 
de la plaine du Céphise et barrait aux Royaux la chaussée des 
Thermopyles, aussi bien que celle de Thèbes et d'Athènes : il ne 

(1) Frontin, Strat. II, 3, 17. 

(2) Ces oracles sont rapportés par Plutarque d'après le livre X des Commentaires de 
Sylla et par saint Augustin (Cie. Dei , II, 24) d'après Tite-Live, qui a dû puiser à la même 
source. Augustin appelle L. Titius celui que Plutarque nomme Q. Titius ; il fait du Sal- 
viénus de Plutarque un soldat de la sixihm h[çion, quoique Sylla n'en eût avec lui que cinq 
(Appien, B. civ. I, 79), ce qui permet de croire que les légions de Sylla étaient numéro- 
tées et qu'il avait laissé en Italie une des cinq premières. — L'oracle de Trophonios avait 
déjà auparavant (en 95 av. J.-C.) fait des prédictions relatives aux affaires de Rome (Ob- 
sequens, c. 50, Jahn). 

(3) Théopompe chez Strabon XI, 3, 16. 



172 



BATAILLE DE CHÉRONÉE. 



leur laissait de retraite que par la route difficile, hérissée de dé- 
filés, qui contournait le lac Copaïs pour aboutir en face de Chalcis. 
Ce fut dans cette route que s'engagea Archélaos ; de plus en plus 
hostile à Tidée d'une bataille rangée, il ne voulait plus que rega- 
gner le canal de l'Eubée, où l'attendait sa flotte et où il retrouve- 
rait ses magasins (1). Sa première étape fut la vallée d'Assia, un 
fond encaissé entre les massifs d'Hédylion et d'Acontion, à peu de 
distance de la rive gauche de Céphise; Archélaos y assit son camp 
en laissant une forte arrière-garde au sud du fleuve, sur le som- 
met du mont Thurion, qui commandait la ville de Chéronée. Dès 
que le général romain vit l'ennemi engagé dans cette impasse, il le 
suivit à la piste, franchit à son tour TAssos, et, filant entre le Cé- 
phise et les pentes sud de THédylion, planta son camp vis-à-vis de 
celui d'x4rchélaos. Les deux armées restèrent en présence, immo- 
biles, pendant vingt-quatre heures ; Sylla guettait les mouvements 
des Royaux, attendant qu'ils se décidassent soit à continuer leur 
retraite sur Chalcis, soit à forcer le passage vers Thèbes. Le sur- 
lendemain , Archélaos dessina nettement son mouvement rétro- 
grade vers l'Euripe; alors, sans perdre un instant, Sylla engage 
la bataille; il charge Muréna de harceler l'ennemi, court chercher 
la légion détachée à Chéronée et ordonne l'attaque sur toute la ligne. 

Dès le début, la journée s'annonça mal pour Mithridate. Un 
petit détachement romain resté à Chéronée , sous les ordres du 
tribun Gabinius (2) , gravit les pentes du mont Thurion , con- 
duit par deux guides chéronéens, Homoloïchos et Anaxidamas. 
Les Royaux qui occupaient les crêtes se virent tout à coup assail- 
lis par une grêle de traits et de pierres, et détalèrent précipi- 
tamment le long des rochers en laissant 3,000 morts sur le ter- 
rain : beaucoup s'enferrèrent les uns les autres, le reste donna 
tête baissée dans l'aile gauche de l'armée romaine et fut taillé en 
pièces. Quelques fugitifs parvinrent à rallier le gros de l'armée 
royale, mais l'arrivée de ces hommes effarés ne fit que semer le 
désordre et retarder la mise en bataille. Obligé de combattre à 
l'improviste, dans un terrain accidenté, Archélaos prit à la hâte 
les meilleures dispositions possibles. Presque toute l'infanterie 
fut placée au centre sur trois lignes : la phalange macédonienne 



(1) FJorus I, 40 se trompe en disant que Sylla avait reconquis l'Eubée. 

(2) Juba, au lieu de Gabinius, nommait ce tribun Ericius (Erucius?). 



L'ORDRE DE BATAILLE. 



173 



en avant, puis les transfuges italiens et les cohortes armées à la 
romaine, en dernier lieu les troupes légères, archers, frondeurs 
et gens de trait. La cavalerie, très nombreuse, fut répartie sur les 
deux ailes, qu'on tacha d'étendre autant que possible afin d'en- 
velopper l'ennemi; l'aile droite, où commandait Taxile, fut ren- 
forcée par un corps d'élite, les Chalcaspides. Quant aux chariots 
armés de faux, on les massa tout à fait en première ligne, en avant 
du front de bataille. Les dispositions de Sylla étaient à peu près 
semblables, mais son ordonnance moins serrée : le gros de l'in- 
fanterie légionnaire se forma au centre sur trois lignes, laissant 
entre les légions de larges intervalles par où pouvaient circuler 
les troupes légères et les cavaliers, relégués provisoirement à la 
queue. Muréna se plaça à l'aile gauche avec une légion entière et 
deux cohortes supplémentaires; Sylla, à l'aile droite avec la lé- 
gion ramenée de Chéronée et sa garde prétorienne. Sept cohortes, 
sous les légats Galba et Hortensius, prirent position aux extrémi- 
tés de la ligne de combat, avec la consigne de s'opposer au mou- 
vement tournant de la cavalerie royale (1). 

La bataille s'engagea au centre. Les Romains, peu éloignés de 
la phalange macédonienne, franchirent rapidement l'intervalle 
qui les en séparait, culbutant quelques escadrons qui cherchèrent 
à les arrêter. A ce moment Archélaos n'avait pas encore achevé 
sa mise en bataille; pour gagner du temps, il fit charger ses 
soixante chars à faux. Mais, depuis la guerre d'Antiochus, les 
Romains savaient paralyser l'action de ces engins, plus redouta- 
bles en apparence qu'en réalité. Les soldats de la deuxième ligne 
s'étaient munis de tribuli, gros pieux à quatre pointes (2), qu'ils 
fichèrent en terre à l'approche de la charge; la première ligne 
se réfugia derrière cette palissade improvisée, et les chars, d'ail- 
leurs gênés par le manque d'espace, vinrent s'y échouer miséra- 
blement. En un clin d'œil, les troupes légères de Sylla, poussant 
une clameur étourdissante, s'élancent à travers les intervalles des 
légions, accablent chevaux, chars et archers sous une grêle de 
projectiles : à peine quelques véhicules parviennent à se dépêtrer 
et refluent vers le corps de bataille, poursuivis par les huées des 
Romains qui en demandent « d'autres » comme au cirque. Le ter- 

(1) Pour l'ordre de bataille, Frontin II, 3, 17; quelques indications d'après Plutarque 
Sur le légat Galba, cf. Eorghesi, Œuvres , IV, 57. 
(•2) Végèce III, 24. 



174 



VICTOIRE DES ROMAINS. 



raiii est maintenant dégagé, et les légionnaires abordent au pas 
de course la phalange, encore toute troublée par la déconfiture des 
chars à faux. Sur un peu plus de 16,000 hommes (1), cette « pha- 
lange macédonienne » ne comptait pas moins de 15,000 nouveaux 
affranchis, esclaves libérés en exécution du décret d'Éphèse. En 
reconnaissant cette troupe servile , la fureur des Romains s'exas- 
père; un centurion demande si Ton est aux saturnales; jetant le 
pilum , les légionnaires tirent l'épée tout de suite et engagent le 
corps à corps. Mais ces phalangites improvisés firent meilleure 
contenance qu'on n'eût supposé : ils attendirent le choc avec 
calme, rangés en bataillons profonds, sarisses basses, boucliers 
serrés ; la première charge romaine fut repoussée ; il fallut faire 
avancer la seconde ligne, puis les gens de trait, dont les projectiles, 
criblant cette masse solide mais inerte, finirent par la rompre. 

Pendant que cette mêlée faisait rage au centre, à droite Taxile 
engageait ses chalcaspides contre Muréna; en même temps Ar- 
chélaos, ramassant ses escadrons, tâchait de déborder la gauche 
romaine. L'un des légats placés en réserve, Hortensius, voulut 
empêcher cette man-œuvre et prit Archélaos en flanc; mais un gros 
de 2,000 chevaux se détache , fond sur lui , le coupe du reste de 
l'armée et le refoule vers les hauteurs. Il allait être cerné lorsque 
Sylla, averti du péril de son lieutenant, accourut à son aide avec 
toute la cavalerie qu'il put réunir. Au nuage de poussière qui 
s'élève de loin, Archélaos devine l'approche du général en chef, se 
dégage d'Hortensius et fond à travers la plaine sur l'aile droite 
romaine, privée de son général. SyJla eut un moment d'angoisse 
lorsqu'il se vit seul, échoué au milieu du champ de bataille avec 
sa cavalerie inutile, à égale distance de ses deux ailes en détresse, 
assourdi par les hourras des barbares que répercutait l'écho des 
montagnes. Ce ne fut qu'un instant. Son parti est pris : il envoie 
Hortensius avec quatre cohortes soutenir Muréna, emmène la cin- 
quième, recueille en chemin les deux cohortes de Galba, et rega- 
gne son aile droite qu'il trouve soutenant bravement les charges 
répétées de la cavalerie pontique. La vue de leur chef aimé enlève 
les troupes; elles enfoncent les escadrons d'Archélaos, les jettent 
à gauche dans le ruisseau Molos, à droite dans le Céphise. La vic- 
toire décidée de ce côté, Sylla retourne à son aile gauche où Taxile 

(1) Le chiffre réglementaire (maximum) d'une phalange était de 16.384 hommes (Arrien, 
Tactique^ C. 9). 



MASSACRE DES ASIATIQUES. 



175 



était déjà battu ; un dernier effort achève la déroute de la phalange 
et toute l'armée royale s'enfuit en débandade vers le camp fortifié 
d'Assia. 

Alors commence une boucherie indescriptible. Une partie des 
fuyards, arrêtés dans leur course par les rivières qui sillonnent 
cette plaine, sont hachés par la cavalerie romaine; d'autres ré- 
giments s'entassent dans les défilés, se brisent contre les rochers, 
roulent au fond des ravins. Une poussée énorme se produit vers 
les portes du camp. Comme naguère au Pirée, Archélaos veut 
donner à cette cohue affolée le courage du désespoir : il défend 
d'ouvrir les portes et ramène les fuyards au combat; mais dans 
l'étroit vallon où ces myriades d'hommes s'accumulent, comment 
se déployer? comment reformer les unités brouillées, dissoutes? 
Nul ne retrouve son chef ni son drapeau ; c'est un troupeau sans 
défense où le glaive romain frappe à coup sùr. Pour la seconde 
fois la vague humaine reflue vers les retranchements; émus par 
des supplications déchirantes, les gardes ouvrent les portes, mais 
cette fois vainqueurs et vaincus s'y engouffrent pêle-mêle, et à la 
lutte succède le massacre. Jusqu'au soir, des détachements qui 
n'avaient pas pris part au combat, revenant, suivant leur habi- 
tude, du fourrage ou de la maraude, se laissèrent tromper par 
les feux qu'allumaient les Romains ou leurs captifs et donnè- 
rent tête baissée dans le charnier. Presque toute l'armée royale 
fut tuée ou faite prisonnière : sur GO, 000 hommes, à peine 10,000 
s'échappèrent avec Archélaos et parvinrent à Chalcis; Sylla les 
poursuivit avec ses troupes légères jusqu'à l'Euripe, mais, faute 
de navires, il dut s'arrêter là. Quant aux pertes de l'armée ro- 
maine, elles sont inconnues : Sylla, avec sa précision habituelle 
dans le mensonge, n'accusa que 14 soldats manquant à l'appel; 
« encore deux revinrent-ils dans la nuit (1). » 

Telle fut cette journée célèbre qui démontra une fois de plus la 

(l) Plutarque et Eutrope donnent 14 morts (13 dans l'Eutrope grec) ; Appien, 15. — Pour 
les détachements pontiques massacrés au retour de la maraude, la seule source est Memnon, 
c. 32 ; le reste de son récit, qui réduit la bataille à une simple surprise, est bien suspect. Pour 
la topographie du champ de bataille : Leakb, Travds in Northern Greece, II, 112 et 192 ; 
GoettlixCt, Gesammdte Ahhandlangen, I, 147 ; Ulrichs, lîeisen in Griechenland, I, p. 158; 
Mure, Tour in Greece, I, 212; BURSIAN, Géographie von Griechenland, I, 164. La position 
des ruisseaux Molos et Morios (peut-être identiques) est malheureusement incertaine ; ce 
sont probablement des affluents de droite du Céphise ; l'un d'eux formait la limite entre la 
Phocide et la Béotie. 



176 



CAPITULATION DE L'ACROPOLE D'ATHÈNES. 



supériorité de la tactique mobile des légions sur Fordonnance 
massive de la phalange, et surtout celle de troupes bien disci- 
plinées, bien commandées, sur les cohues humaines que FOrient 
s'obstine à prendre pour des armées. L'effet moral de cette ba- 
taille fut considérable, en Asie particulièrement; l'effet matériel 
fut à peu près nul. SyWo, n'avait ni vaisseaux pour relancer Ar- 
chélaos en Eubée, ni assez de troupes pour entreprendre la re- 
conquête de la Macédoine, où les Thraces recommençaient leurs 
ravages (1). Il employa donc les premiers mois qui suivirent 
à reposer son armée, à en combler les vides , à fêter sa victoire et 
à régler les comptes des Grecs rebelles. Deux trophées, qui sub- 
sistaient encore au siècle des Antonins, se dressèrent sur le 
champ de bataille (2) ; des jeux magnifiques furent célébrés aux 
portes de Thèbes, d'où seuls les juges thébains se virent exclus. 

L'Acropole d'Athènes avait succombé en même temps que l'ar- 
mée de Taxile : les messagers de Sylla, qui venaient annoncer sa 
victoire à Curion, se croisèrent, dit-on, avec ceux de Curion qui 
apportaient à Sylla la nouvelle de la capitulation d'Aristion (3). 
Ce fut l'épuisement des provisions d'eau potable qui obligea les 
défenseurs de l'Acropole à se rendre (4) ; par une ironie de la des- 
tinée, au moment où l'on emmenait les prisonniers, une averse 
abondante vint à tomber. Il paraît qu'Aristion, réfugié dans le 
Parthénon, en fut arraché de force (5). Le vainqueur confisqua 
seulement 40 livres d'or et 600 d'argent : c'est à ce chiffre déri- 
soire que se réduisaient les fabuleux trésors qu'on disait amassés 
par Aristion dans les citernes de l'Acropole (6). Du champ de 
bataille de Chéronée, Sylla se rendit à Athènes et y tint des assi- 
ses sanglantes. Les principaux auteurs de la rébellion, magistrats, 
séides, gardes du dictateur, furent passés par les armes et leurs 

(1) Les iucursions des Thraces sont mentionnées à la fin des ep. 81 et 82 de Tite-Live 
(années 87 et 86). 

(2) Plutarque, Sylla, 19 ; De fort. Rom. 4; Pausanias IX, 40, 7. 

(3) Pausanias I, 20, 6 (au lieu Apprise d'Athènes, il aurait fallu dire prise de l'Acropole). ' 
Plutarque et Appien se contentent de dire que la capitulation de l'Acropole eut lieu assez 
longtemps après la prise d'Athènes , mais ils la racontent avant Chéronée. Cependant l'ab- 
sence du légat Curion à cette bataille paraît bien confirmer le récit de Pausanias, malgré son 
caractère un peu légendaire. 

(4) Sur Vapprovisionnement d'eau de l'Acropole (Clepsydre et citernes), cf. II, 183. 

(5) Pausanias, loc. cit. 

(6) Le Parthénon ne fut pas spolié ; cet exploit était réservé à Dolabella (Cicéron, Verr. 
Acc. I, 45). 



CHATIMENT D'ATHÈNES ET DE THÈBES. 



177 



biens confisqués (1) ; Aristion lui-même fut réservé pour le triom- 
phe. Sylla rendit aux Athéniens leurs lois et leur territoire, 
même Délos; mais il décida que pendant la durée de cette 
génération rebelle il n'y aurait ni assemblées ni magistrats 
élus (2). Les revenus du territoire d'Orope furent attribués au 
temple d'Amphiaraos, qui avait probablement contribué aux 
frais de la campagne. D'ailleurs l'affreuse saignée du mars 
86 marqua la fin de la vieille Athènes : la ville fut repeuplée 
par une cohue d'immigrants venus de tous les coins de la Grèce, 
qui se parèrent du nom d'Athéniens , sans avoir rien des qua- 
lités morales qu'évoquait ce nom glorieux. Du moins le bien-être 
matériel d'Athènes se releva peu à peu, grâce aux libéralités des 
rois étrangers et des Romains philhellènes; mais Thèbes, que ne 
protégeait aucune auréole, tomba d'une chute irrémédiable : la 
ville perdit la moitié de son territoire, qui servit à indemniser les 
dieux de Delphes, d'Olympie et d'Épidaure; elle déclina rapide- 
ment jusqu'à descendre au rang d'un village. D'autres villes béo- 
tiennes furent également maltraitées : le temple d'Alalcomènes 
fut mis au pillage, Orchomène dut céder à la fidèle Thespies le 
célèbre Dionysos de Myron (3). 

Nous avons perdu de vue depuis plus d'une année les affaires 
d'Asie Mineure; il est temps d'y reporter notre attention et de 
dire quel fut en ce pays le contre-coup des événements accomplis 
en Grèce. 

La première année du gouvernement" de Mithridate avait été un 

(1) Licinianus, p. 38, Bonn : Sulla Athenas reversiis in jmncij^es mlitionia et noxios ani- 
madvertit violentias , necntis religuis. 

(2) Liv. 81 ; Strabon IX, 1, 20. Pour la restitution de Délos, cp. Bidl. corr. hell. III, 147. 
A cette époque appartiennent les tétradrachmes athéniens sans légende, avec deux trophées 
comme sur les deniers de Sylla (Sallet, Zeit. f. Num. XII, 381). Un peu plus tard on 
trouve la légende A0E G AEMOS (Kœhler, ih. XII, 102 et XIII, pi. III, 4). C'est une 
erreur absolue de croire qu'Athènes ait été dépouillée par Sylla du droit de frapper monnaie 
en argent. 

(3) Tlièbes : Pausanias IX, 7, 4 ; Alalcomènes : ib. IX, 33, 6 (cf. Élien, fr. 33, Hercher); 
Orchomène : ib. IX, 30, 1. Les domaines attribués par Sylla aux dieux dépouillés furent 
distraits de la ferme des publicains. Une controverse s'éle\'a au sujet des terres attribuées 
au temple d'Amphiaraos, à Orope, les publicains prétendant qu'Amphiaraos n'était pas 
un dieu, mais un simple héros. Un sénatus-consulte de l'an 73 trancha la discussion en fa- 
veur du temple ('Eç.'Apx- 1884, p. 93; Mommsex, Hermès, XX, 268 et BllUXS, Fontes ju ris 
rom. tS" éd., p. 162 ; ViERECK, Sermo graecus S. P. Q. R. n° 18). On voit d'après cela que 
le temple d'Amphiaraos avait dû contribuer aux frais de la guerre, quoique Sylla parle 
simplement de l'accomplissement d'un vœu (1. 43). 

MITllUIDATE. 12 



178 



GOUVERNEMENT DE MITHRIDATE EN ASIE. 



âge d'or pour les populations tant éprouvées de l'Asie romaine. Il 
semblait vraiment que le temps des Eumène et des Attale fût re- 
venu, tant le conquérant les prenait en tout pour modèles. Il rési- 
dait, comme eux, à Pergame; comme eux, il avait épousé une 
simple bourgeoise grecque ; comme eux , il savait flatter le goût 
des spectacles et de la mise en scène, si vif chez ces Provençaux 
d'Asie, par des représentations théâtrales qu'il présidait, par des 
courses de chars où il ne dédaignait pas de disputer le prix. Les 
privilèges des temples , le droit d'asile auquel ils attachaient tant 
d'importance, oubliés seulement le jour du massacre des Italiens, 
furent expressément remis en vigueur et réglementés à nouveau : 
c'est ainsi que l'étendue du territoire inviolable, autour de l'Ar- 
témision d'Éphèse, fut fixée à une portée de flèche à partir du 
faîte du toit, distance un peu plus grande que celle du règlement 
d'Alexandre (un stade) (I). On a déjà vu que les dépouilles des 
Romains servirent à rembourser les dettes des cités grecques ; 
plusieurs furent, en outre, gratifiées libéralement sur la cassette 
royale, entre autres Tralles (2) et Apamée, où Mithridate effaça 
les traces d'un récent tremblement de terre (3). Tout en s'ap- 
pliquant à faire disparaître les souvenirs de la domination ro- 
maine, Mithridate respecta la mémoire des rares bienfaiteurs de 
la province. Rutilius ne fut pas inquiété dans sa retraite studieuse 
de Smyrne; les fêtes Muciemies, instituées en l'honneur de Scévola, 
continuèrent à être célébrées (4). Si l'on joint à tant de mesures 
libérales et libératrices Fabolition de tous les impôts et une 
justice exacte, que le roi rendait souvent en personne, il faut 
avouer que le parallèle du nouveau gouvernement avec le régime 
qu'il avait remplacé était tout à l'avantage de Mithridate. 

Pourtant dès le début, il y eut des ombres au tableau. Sans 
parler des populations montagnardes, comme les Paphlagoniens 
et les Lyciens, qui opposèrent à la conquête une résistance pro- 
longée, même dans la province romaine l'adhésion à la cause du 
roi était loin d'être unanime. Si Magnésie du Sipyle fut seule à 
braver ouvertement (5) les armées royales, dans beaucoup d'au- 

(1) Strabon XIV, 1, 23. 

(2) Cicéron, Pro Flacco, 25. 

(.'{) strabon XII, 8, 18. Sur le tremblement de terre, voir Nicolas de Damas, fr. 80. 

(4) Cicéron, Verr. Acc. II, 21, 51. 

(5) Elle résistait encore en 86 (Liv. ej). 81). 



CAUSES ET SYMPTOMES DE MÉCONTENTEMENT. 



179 



très villes, à Cyzique, à Ilion, à Chios, Rome conservait des 
sympathies secrètes, qui n'attendaient que l'occasion d'éclater. 
En g-énéral , la victoire de Mitliridate n'avait été saluée avec un 
enthousiasme sincère que par les patriotes hellènes, par les gens 
de lettres et par la démocratie; les classes dirigeantes, dont les 
intérêts étaient plus ou moins solidaires de la domination ro- 
maine, observaient une réserve méfiante, trop justifiée par quel- 
ques-unes des premières mesures du règne, telles que l'affran- 
chissement collectif des esclaves dénonciateurs et la confiscation 
des biens des juifs à Cos. Dans certains endroits le parti conser- 
vateur prit une attitude si hostile, que le roi installa ou laissa 
installer des tyrans, c'est-à-dire des dictateurs appuyés sur la 
démagogie : tels furent à Tralles les fils de Cratippe (1), à 
Adramyttion Diodore, à Colophon Épigone. Ailleurs, comme à 
Éphèse, les autorités locales furent placées sous la tutelle d'un 
gouverneur militaire, nommé par le roi. C'étaient déjà autant de 
prétextes de crier à la tyrannie; bientôt Mithridate en fournit 
d'autres : la griffe du despote oriental se fit sentir sous le gant 
du roi philhellène. Un jour, il faisait trancher la tête à un capi- 
taine et à un pilote chiotes pour les punir d'une fausse manœuvre 
qui avait amené la perte de son vaisseau amiral; une autre fois, 
un bourgeois de Sardes, Alcée, qui s'était avisé de battre Mithri- 
date à la course des chars , fut trouvé mort dans son lit. Le peu- 
ple murmurait contre la longue durée de la guerre, en voyant 
partir tous les jours des levées de conscrits, qui pour l'Attique, 
qui pour l'Eubée, qui pour la Macédoine, s'engouffrant les unes 
après les autres dans la fournaise insatiable. Si Mithridate n'exi- 
geait pas, comme Rome, la dîme des terres, jamais, en revanche, 
la dîme du sang n'avait pesé aussi lourdement sur l'Asie grecque. 

La tension des esprits , la fermentation sourde des populations 
asiatiques se faisaient déjà sentir à la fm de l'année 87. Les pre- 
miers succès de Sylla, la reconquête de la Grèce, les mémorables 
combats devant le Pirée , précipitèrent le revirement : ils firent 
renaître chez les uns la crainte, chez les autres l'espérance du 
triomphe final des armes romaines; ce sentiment fournit un 
corps aux pensées de défection, encore vagues et flottantes. Dès 
ce moment beaucoup d'xVsiatiques, de Grecs surtout, tâchèrent de 

(1) Strabon XIV, ], 42. 



180 



MASSACRE DES TÉTRARQUES GALATES. 



se ménager une retraite, de faire secrètement leur paix avec Rome : 
on eût dit des écoliers insurgés qui , pressentant le retour vengeur 
du maître , s'empressent de regagner leurs bancs et de dénoncer 
leurs camarades. Plusieurs foyers d'intrigues se formèrent; les 
allées et venues, les conciliabules, bientôt les complots se multi- 
plièrent. Mithridate s'inquiéta; tenu au courant de toutes ces 
menées par une police vigilante , il prit hardiment l'initiative de 
la répression et tàclia de décourager les tentatives de contre -ré- 
volution par quelques exécutions vigoureuses. 

Les premiers coupables et aussi les premières victimes furent 
les tétrarques galates (1). On se souvient que Mithridate, pour 
s'assurer de la fidélité de la Galatie , avait emmené à Pergame , 
comme autant d'otages, les tétrarques les plus influents et leurs 
familles. Cette captivité déguisée finit par exaspérer ces rudes 
barbares. L'un d'eux, le tétrarque des Tosiopes, une sorte de 
géant qui répondait au nom d'Éporédorix, complota de précipiter 
le roi du haut de son tribunal, un jour que, suivant l'usage, il 
viendrait rendre justice dans le gymnase de Pergame. Par ha- 
sard, le roi ne vint pas à l'audience; le barbare se crut dénoncé 
et, clans sa terreur, convoqua ses collègues pour se concerter en 
vue d'une action commune. Mais Mithridate tenait tous les fils du 
complot. 11 invita les tétrarques avec leurs familles à un grand 
banquet, fit cerner la salle par des hommes armés,, et massacra 
tous les convives, hommes, femmes et enfants, au nombre de 
soixante. Seul le jeune Bépolitan fut épargné pour sa beauté; la 
concubine d'Éporédorix n'obtint que la permission d'ensevelir le 
corps de son amant. Les tétrarques demeurés en Galatie furent 
également attirés dans un guet-apens et massacrés, à l'exception 
de trois qui réussirent à se sauver dans la campagne. Les biens 
des victimes furent confisqués, des garnisons mises dans les villes 
et la Galatie placée sous la férule d'un satrape, Eumachos : il 
ne devait pas jouir longtemps de son gouvernement (87 av. J.-C). 

Contre les Galates, Mithridate avait des preuves; contre les 
Chiotes, il n'avait que des présomptions. Depuis l'accident arrivé 

(1) Sur cet épisode , voir Appien, J/?7/<. 46 et Plutarque, De virtutlhus mnlierumjC. 23 
(Œuvres morales, éd. Didot, I, 319). J'ai corrigé le nom UopyiSopà^ en 'ETiopvjSopî^. Appien 
place cet épisode après la bataille de Chéronée ; mais comme il le raconte avant les affai- 
res de Chios et d'Éphèse, qui, ainsi qu'on le verra, eurent lieu pendant l'hiver 87-86, j'ai 
cru devoir modifier sa chronologie également sur ce point. 



AFFAIRE DE CHIOS. 



181 



à son vaisseau amiral devant Rhodes , qu'il attribuait à la mal- 
veillance d'un capitaine de Cliios, le roi se méfiait de ces insulai- 
res ; leur conduite ultérieure ne fit que confirmer ses soupçons. 
Les Chiotes tâchèrent de frauder le trésor royal lors du partage 
des dépouilles italiennes; plusieurs notables de l'île s'enfuirent 
auprès des Romains : on confisqua leurs biens, mais on sut qu'ils 
continuaient à correspondre secrètement avec leurs compatriotes 
et que File n'attendait, pour s'insurger, que la réapparition du 
pavillon romain dans l'Archipel. Mithridate résolut delà prévenir. 
L'un de ses généraux, Zénobios, chargé ostensiblement d'amener 
des renforts en Grèce, se présenta inopinément, une nuit, devant 
le port de Chios, occupa les remparts de la ville et plaça des 
sentinelles à toutes les portes. Le lendemain il convoque les 
bourgeois à l'assemblée, leur ordonne de livrer leurs armes et de 
remettre comme otages les enfants des premiers citoyens. Les 
armes saisies et les otages expédiés à Érythrées, Zénobios ajourne 
les Chiotes à une nouvelle assemblée pour prendre connaissance 
des volontés du roi. Là, il leur donne lecture d'une longue lettre 
de Mithridate qui énumérait ses griefs et concluait ainsi : « Tous 
les habitants de Chios ont, de l'aveu du Conseil des amis du roi, 
mérité la mort; néanmoins le roi consent à leur faire grâce de la vie 
et à commuer leur peine en une amende de 2,000 talents (environ 
12 millions). » Chios n'était pas en mesure de payer une pareille 
somme : vainement les femmes livrèrent leurs parures, les prê- 
tres les ornements des temples; on ne put atteindre le total exigé. 
Alors Zénobios réunit les habitants au théâtre pour la troisième 
fois; toutes les issues en sont occupées par la troupe, et les mal- 
heureux Chiotes, extraits de l'enceinte les uns après les autres, 
sont chargés de chaînes et embarqués sur des vaisseaux tenus 
prêts à partir. Hommes, femmes et enfants sont parqués dans des 
navires distincts, sous la surveillance de leurs propres esclaves, 
devenus leurs garde-chiourme. Toute cette malheureuse popu- 
lation devait être déportée en Colchide; mais en route plusieurs 
bâtiments furent capturés par les gens d'Héraclée Pontique, qui 
donnèrent aux exilés une généreuse hospitalité et les rapatrièrent 
à la fin de la guerre. Le sol de Chios fut provisoirement partagé 
entre des colons pontiques (1). 



(1) J'ai suivi le récit d'Appien, Mlth. 40-47, et, pour le détail des esclaves, Posidonius 



182 



SOULÈVEMENT D'ÉPHÈSE. 



Après cette exécution impitoyable, qui fait songer aux derniers 
procédés de Rome envers Carthage, Zénobios, poursuivant sa 
tournée, débarqua à Éphèse. Dans cette grande ville de commerce 
il existait également un parti romain très actif; la municipalité, 
secrètement gagnée à cette faction, pria Zénobios de laisser ses 
régiments dans le faubourg, pour ne pas exciter les esprits, et 
de n'entrer en ville qu'avec sa seule escorte. Le général pontique 
accéda à ce désir; il descendit à Fhôtel du gouverneur militaire, 
Philopémen, beau-père du roi, puis, sans faire connaître ses ins- 
tructions, il convoqua la bourgeoisie pour le lendemain. Cette 
convocation énigmatique jette l'alarme dans la ville; pendant la 
nuit, les chefs du parti romain se réunissent, se concertent et ré- 
pandent le bruit que Mithridate prépare à Éplièse le sort de Chios. 
Le peuple s'inquiète, s'ameute; le lendemain matin, quelques 
meneurs viennent arracher Zénobios de son lit, le traînent à la 
prison de ville et l'égorgent. Le sang versé déchaîne la révolution : 
les Éphésiens, sentant qu'ils ont brûlé leurs vaisseaux , se lèvent 
contre Mithridate avec autant d'élan que naguère contre Rome. 
On rentre de la campagne tout ce qui est transportable, on orga- 
nise en toute hâte une garde nationale qui occupe les remparts. 
Un décret, encore existant, promulgue les mesures les plus libé- 
rales afin de réunir tous les citoyens, anciens ou nouveaux, dans 
une même pensée de concorde et de résistance contre l'ennemi 
commun. On promet le droit de cité aux métèques, aux étrangers, 
aux serviteurs des temples, aux affranchis qui s'inscriront sur les 
rôles de la milice ; quant aux esclaves publics, ils obtiendront la 
liberté et les droits de métèques. Toutes les affaires sont suspen- 
dues pour faire place au seul souci de la défense nationale : on 
ajourne les procès intentés au nom des temples ou de l'État, sauf 
ceux en partage et en bornage; l'État fait remise à tous ses dé- 

fr. 39 (Nicolas de Damas, fr. 79). Memnon, c. 33, attribue à Dorylaos le rôle prêté par 
Appien à Zénobios; en outre, il lui fait prendre la ville de force, Tiollio îtovw. Les malheurs 
de Chios sont également mentionnés par l'inscription chez Dittenbeiuier, Sylloge, vfi 276. 
Quant à la date, Appien place l'affaire de Chios après Chéronée, mais à tort, puisque la ré- 
volte d'Éphèse, postérieure à l'exécution des Chiotes, est encore de l'hiver 87-86. D'ailleurs 
l'ouvrage de Posidonius s'arrêtait, d'après Suidas, à la «guerre de Cyrène », c'est-à-dire à 
la guerre civile qui fut apaisée par Lucullus pendant ce même hiver (Plut,, Luc. 2) ; et ef- 
fectivement le dernier événement daté qu'on trouve mentionné dans les fragments est la 
mort de Marins, 13 ou 17 janvier 86 (fr. 40 Miiller). Or Posidonius racontait encore l'é. 
pisode des Chiotes ; cet épisode est donc de l'an 87. 



DÉCRET-MANIFESTE DES ÉPHÉSIENS. 



biteurs, sauf les comptables (fermiers d'impôts et de biens sacrés); 
le temple renonce à toutes ses créances, excepté celles qui sont 
garanties par une hypothèque. Bon nombre de créanciers par- 
ticuliers — tous, à en croire les termes un peu hyperboliques du 
décret, — font de même, déposent leurs titres sur Tautel de la 
patrie; seules les affaires de banque sont maintenues, mais, 
môme pour ces engagements d'ordre public, le cours des intérêts 
est provisoirement interrompu. Enfin tous les pouvoirs sont dé- 
sormais concentrés entre les mains d'un Comité de salut pu- 
blic, « les chefs clioisis pour la guerre commune » , devant lequel 
s'effacent les magistrats ordinaires, stratèges, prytanes et au- 
tres. Dans le préambule du décret-manifeste qui organise cet 
état de siège, les Éphésiens paraissent avoir perdu toute mémoire 
de leur conduite depuis deux ans : l'accueil enthousiaste fait à 
Mithridate , les statues abattues, les inscriptions effacées, les Ro- 
mains massacrés au pied des autels, il n'est plus question de 
tout cela. Les P]phésiens affirment à la face du monde qu'ils 
sont restés , de tout temps , dévoués de cœur à la cause de Rome : 
« c'est par force et par ruse que le roi de Capjmdoce s'est intro- 
duit dans leurs murs. Ils n'ont attendu qu'une occasion propice 
pour se soulever contre lui : cette heure est enfin venue. Le peu- 
ple éphésien prend les armes pour l'hégémonie de Rome et pour 
la liberté de tous; il déclare la guerre à Mithridate et décrète 
les mesures exigées par le salut de la ville, du pays et du temple 
d'Artémis... » C'est ainsi qu'on écrivait l'histoire à Éphèse au 
mois de décembre 87 av. J.-C. (1) î 
La défection de cette ville magnifique, la plus riche de l'Asie 

(1) Décret du peuple éphésien chez Waddington-Le Bas, Ade Mhmire, 136 a (= 
DiTTENBERGER , u» 253). Nous reproduisoDs ce texte kVApjyenJice. — Ici encore i' adopte 
une date en contradiction avec Appien, qui place la révolte d'Éphèse après Chéronée 
[Mith. 48) ; je ne parle même pas d'Orose (VI, 2, 9) qui la place après Orchomène. Un 
second décret éphésien, qui régla le sort des débiteurs hypothécaires après le rétablisse- 
ment de la paix (Dittenberger, n» 3-i4), nous apprend (ligne 98) que Tétat de siège dura 
une pry tanie entière , celle de Manticratès , plus deux pry tanies partielles : la fin de Déma- 
goras (depuis le mois Posidéon) et le commencement à!Apollas (jusques et y compris 
Posidéon) : soit, au total, juste deux ans. Le terminus ad quem n'est pas le traité de Dar- 
danos (été 85), mais la mort de Fimbria (hiver 85-4), qui seule rendit la paix à la pro- 
vince; dès lors le terminus a quo, ou la révolte d'Éphèse contre Mithridate, tombe bien au 
mois de Posidéon (décembre) 87. — Sur les monnaies frappées à Ephèse pendant cette 
période, en particulier les statères d'or, voir Head, Coiuaf/e of Ephesus, dans Nuni. Chro- 
nide, 1880-1. 



184 



RÉVOLTES, COMPLOfs ET SOCIALISME D'ÉTAT. 



Mineure, était un coup terrible pour Mithridate, d'autant plus 
terrible que l'exemple d'Éphèse entraîna plusieurs villes voisines : 
pendant l'hiver 87-86, Tralles, Hypépa, Métropolis, un peu plus 
tard SmjTue et Sardes, levèrent à leur tour l'étendard de la révolte; 
Colophon s'insurgea contre son tyran (1). Mithridate mit aus- 
sitôt une armée en campagne pour réduire les rebelles : les ins- 
tructions des généraux défendaient de faire aucun quartier. Dans 
le courant de l'année 86, plusieurs places furent emportées d'as- 
saut et mises au pillage (2) ; les prisonniers périrent dans des 
supplices atroces. Éphèse et d'autres villes bien fortifiées résistè- 
rent cependant avec succès et se cotisèrent pour préparer une 
réception triomphale au nouveau consul, Valérius Placcus, qui, 
disait-on, était en route pour l'Asie (3). Alors, pour empêcher 
le mouvement de se propager, Mithridate devint ouvertement 
le roi de la révolution sociale : renchérissant sur le décret des 
Éphésiens, il fit annoncer, par la voix du héraut, qu'il accor- 
dait la liberté à toutes les cités helléniques de l'Asie restées 
fidèles; toutes les dettes furent abolies, les esclaves affranchis 
en bloc, les métèques élevés au rang de citoyens. 

Cette mesure radicale produisit l'effet attendu : elle arrêta net la 
contagion de la révolte, lia indissolublement à la cause de Mithri- 
date tous les déshérités de la fortune et de la société , esclaves , 
débiteurs, prolétaires, qui n'espérèrent plus désormais qu'en lui, 
certains que le triomphe de Rome les rendrait à leur misère et 
à leurs chanies. Mais ce que Mithridate gagnait ainsi d'un côté, 
il le perdait de l'autre : l'aristocratie d'argent et de naissance 
acheva de se détacher de lui , des complots incessants mirent sa 
police sur les dents. Quatre Grecs de distinction, Mynnion et 
Philotimos de Smyrne, Clisthène et Asclépiodote de Mitylène, tous 
familiers du roi, l'un d'eux même son hôte, conjurèrent de l'assas- 
siner. Au dernier moment Asclépiodote faiblit et dénonça ses 
complices. Le roi, étonné de tant de perfidie , ne voulut en croire 

(1) Appien ne nomme que Tralles, Hypépa, Métropolis (correction de Schweighaeuser . 
pour llésojwlis), xai ttveç àXXoi. Orose VI, 2, 8 nomme Smyrne, Sardes, Colophon, Tral- 
les, mais il place, avec peu de vraisemblance, toutes ces insurrections après l'exécution des 
1,600 conspirateurs. Pour Colophon et son tyran, cf. Plut., Luc, 3, 

(2) Liv. 82 : expugnatae in Asia urbes a Mithridate et crudeliter direpta provincia. 

(3) Cicéron, Pro Flacco, XXIII, 56. Cet argent, que les Tralliens voulurent s'approprier, 
fut plus tard confisqué par le fils de Flaccus , le client de Cicéron. 



ENVOI DE FLACCUS EN GRÈCE. 



185 



que lui-même : on le fit cacher sous un lit et assister à un conci- 
liabule des conjurés. Désormais Mithridate ne vit partout que des 
traîtres et frappa impitoyablement, parfois même au hasard , con- 
damnant à mort sur de légers indices, choisissant surtout les per- 
sonnages les plus haut placés de la province, pour s'enrichir par la 
confiscation de leurs biens (1). A Pergame seul, 80 personnes 
furent arrêtées et mises à mort sous finculpation de complot 
contre la vie du roi; dans toute la province, il y eut, en quelques 
mois, 1,600 exécutions capitales. La chasse aux conspirations, 
comme toujours, créa elle-même son gibier : chaque affamé, cha- 
que ennemi personnel se fit espion ou délateur. Un véritable régime 
de terreur sévit sur l'Asie et, glissant de plus en plus sur la 
pente fatale, Mithridate ne tarda pas à faire regretter ces procon- 
suls et ces publicains dont il était devenu le plagiaire. 

Le meilleur, le seul moyen de réconcilier l'Asie avec la domi- 
nation de Mithridate, c'eût été une grande victoire remportée en 
Europe. Le roi le sentait et ne recula devant aucun sacrifice pour 
prendre, si possible, sa revanche de Chéronée avant la fin de la 
campagne. Il fallait d'autant plus se hâter qu'une seconde armée 
romaine était en marche vers l'Orient. Pendant que Sylla jouait 
au justicier à Thèbes et dans Athènes, le gouvernement démocrate 
de Rome, après avoir épuisé contre lui toutes les voies légales, 
avait enfin décidé de recourir à la force. Le nouveau collègue de 
Cinna, le consul L. Valérius Flaccus, substitué à Marins pour la 
fin de l'année 86, fut désigné pour aller arracher le commande- 
ment des mains de Sylla et continuer, à sa place, la guerre contre 
Mithridate (2). Le consul était un homme de capacités douteu- 
ses , et les deux légions qu'on lui confia ne représentaient guère 
que 12,000 hommes, un tiers de moins que l'armée qui restait à 
Sylla. On avait adjoint à Flaccus, en qualité de légat et de pré- 
fet de cavalerie (3), C. Flavius Fimbria : démagogue furibond, 
volontiers criminel , il avait tenté un jour d'assassiner en plein 

(1) Orose VI, 2, 8 : Mlthridates in Asia nohilisshnarum iirhinm lyrlnc'tpes occidere honaque 
eorum publicare animo intenderat. Cumque iam MDC ita inteifecisset, etc. Ce dernier chiffre 
concorde avec celui d'Appien, Jlith. 48. 

(2) Ses instructions sont quelque peu défigurées par Memnon, c. 34 , qui oublie ou ignore 
que Sylla avait déjà été déclaré ennemi public. 

(3) Legatus (Tite-Live, ep. 82) ou x>rapfectus equitum (Velléius Paterculus II, 23), et 
non pas questeur comme le prétend Strabon XIII, 1, 27 ; il sera plus tard question du 
questeur de Flaccus. 



186 



SYLLA ET FLACCUS EN PRÉSENCE. 



forum Taugure Scévola et traduisit la victime en justice pour 
avoir survécu à ses blessures (1); mais il y avait dans ce scélérat 
un officier habile, sachant le chemin du cœur des soldats, et un 
diplomate retors, dont l'intervention avait déterminé naguère Fal- 
liance entre Cinna et les Samnites insurgés, c'est-à-dire le triomphe 
du parti démocratique (2). 

Les légions valériennes, levées au commencement de Tan- 
née 86 (3), s'embarquèrent à Brindes un peu après la bataille de 
Chéronée. A ce moment, Archélaos, en attendant que Mithridate 
lui envoyât des secours ou Tordre de son rappel, avait fait de 
Chalcis son quartier général; de là il se livrait à une guerre de 
course aussi audacieuse qu'habile. Il ravagea les côtes du Pélo- 
ponnèse, fit une descente dans Tile de Zacynthe et réussit à enle- 
ver ou à brûler bon nombre des bâtiments qui transportaient 
les légions démocratiques à travers la mer Ionienne ; d'autres fu- 
rent fracassés par la tempête. Pourtant le gros de l'armée aborda 
en Épire, puis se dirigea à travers la Thessalie vers les Thermo- 
pyles. Sylia, payant d'audace, marcha au-devant de son succes- 
seur désigné. Il atteignit son avant- garde à Mélitée, au pied du 
mont Othrys. Flaccus avait déjà réussi à se rendre impopulaire 
par son avarice et sa cruauté ; à l'approche de l'ennemi, la déser- 
tion se mit dans les rangs de ses troupes, et il fallut tous les 
efforts, toutes les ressources d'esprit de Fimbria pour empêcher 
l'armée de se dissoudre complètement. Renonçant à leur premier 
dessein, les Valériens tournèrent alors le dos à la Grèce et prirent 
le chemin de THellespont; Sylla se disposait à les poursuivre, et 
peut-être la fm de Tannée 86 aurait-elle vu deux armées romaines 
aux prises, sous les yeux étonnés de TOrient, lorsque le vainqueur 
de Chéronée fut rappelé à une tâche plus digne de lui par Tan- 
nonce d'une brusque invasion qui menaçait ses derrières. 

C'était la nouvelle armée dont Mithridate avait décidé l'envoi 
en Grèce immédiatement après le désastre de Chéronée. Il ne 
manquait pas, dans l'entourage du roi, de courtisans empressés 
qui rejetaient sur Archélaos la cause de cette défaite : on l'accu- 
sait d'incapacité , le mot même de trahison fut prononcé. Mithri- 

(1) Cicéron, Pro S. Roscio, XII, 33 ; Bridas, LXYI, 233. j 

(2) Licinianus, p. 27. | 

(3) En effet, à la fin de 07, elles réclameront leur congé, comme ayant servi 20 ans, 
durée légale des engagements à cette époque. 



DORYLAOS EN GRÈCE. 



187 



date n'ajouta pas foi à ces propos; rien ne lui fait plus d'honneur 
que la confiance qu'il continua de témoigner au général malheu- 
reux, mais jusqu'alors habile et fidèle. Au lieu d'Archélaos, ce 
fut Taxile qu'il rappela pour lui donner un autre emploi ; à la tête 
de la nouvelle armée, destinée à reconquérir la Grèce, il plaça son 
ministre de la guerre, son confident, son camarade d'enfance, 
Dorylaos. L'armée comptait 70,000 hommes triés sur le volet (1), 
dont plus de 10,000 cavaliers, et 70 chariots armés de faux. Elle 
prit la voie de mer, toucha en Eubée pour y recueillir les débris du 
corps d'Archélaos, environ 10,000 hommes, et descendit en Béotie 
où elle mit tout à feu et à sang. Les villes béotiennes, étonnées 
par ce retour imprévu des Asiatiques, recommencèrent à croire 
en Mithridate et se déclarèrent presque toutes en sa faveur. 

Quand Sylla, accouru en toute hâte des Thermopyles, parut en 
Béotie , Dorylaos , grisé par ses premiers succès, ne rêvait que ba- 
taille; Archélaos, instruit par l'expérience, conseillait de tempo- 
riser. Dès la première rencontre, qui eut lieu à Tilphossion, au 
sud du lac Copaïs, entre Haliarte et Coronée, Dorylaos fut fixé 
sur la solidité des légions et se rangea à l'avis de son collègue. 
Filant entre les montagnes et le lac, il vint asseoir son camp dans 
la plaine d'Orchomène, à peu de distance du champ de bataille 
de Chéronée, mais dans un terrain tout à fait uni et découvert, 
où sa brillante cavalerie pourrait se donner librement carrière. En 
attendant, elle poussait des pointes en tous sens et coupait les 
vivres à Sylla. 

Comme à Chéronée , le Romain fit prendre la pioche à ses hom- 
mes, non plus pour se défendre, mais pour attaquer. Bientôt les 
généraux de Mithridate virent avec étonnement de profondes 
tranchées, larges de dix pieds, sillonner la plaine et serpenter 
lentement vers leurs positions , comme les tentacules d'une pieuvre 
gigantesque qui menaçait de les étouffer ou de les acculer aux 
marais du Céphise. 11 fallait à tout prix empêcher ce travail d'a- 
boutir. La cavalerie pontique vint charger les travailleurs et les 
fit d'abord plier; l'infanterie légionnaire, accourant à la rescousse 
par petits pelotons, fut enfoncée à son tour et commença à se 

(1) Orose VI, 2, 6 : Mithridates lectissima septuaginta millia militum Archclao in suhsid'ium 
misit. De même Eutrope Y, 6, 3. Plutarque, Si/lla, 20, compte 80,000 hommes; de même 
Appien, Mith. 49. Le chiffre de l'infanterie chez Licinianus, p. 33, paraît être 50,000; c'est à lui 
aussi que j'emprunte le chiffre des chars à faux. Le manuscrit est ici presque illisible. 



188 



BATAILLE D'ORCHOMÈNE. 



débander. Ce jour-là, Sylla fut héroïque : sautant à bas de son 
cheval, il saisit une enseigne et se jeta tout seul au fort de la mê- 
lée, suivi de ses adjudants et de ses prétoriens : « Soldats, s'écrie- 
t-il, si Ton vous demande où vous avez abandonné votre général, 
n'oubliez pas de répondre : « Devant Orchomène (1) î » Ces paroles 
arrêtent la panique ; de toutes parts on s'élance au secours de Sylla, 
et deux cohortes, arrivant à propos de Taile droite, contiennent, 
puis refoulent les escadrons ennemis. L'armée romaine se re- 
forma un peu en arrière de ses premières positions, déjeuna sur 
le terrain, puis se remit aussitôt au travail des tranchées. Cette 
fois, toutes les dispositions étaient prises pour recevoir la cava- 
lerie asiatique. Vainement celle-ci multiplia ses charges splen- 
dides; elles se brisèrent contre la muraille d'airain des légions, mu- 
raille mouvante qui s'entr'ouvrait pour laisser passer l'ouragan et 
se refermait pour lui barrer le retour. Les archers, qui soutenaient 
la cavalerie pontique, ne furent pas moins tenaces : quand ils se 
virent serrés de si près qu'ils ne pouvaient plus tirer, ils saisirent 
leurs flèches à pleines mains et s'en servirent comme d'épées ! 
Lorsque le soir enveloppa cette plaine funèbre, 10,000 cavaliers, 
5,000 fantassins asiatiques la jonchaient, parmi eux Diogène, 
beau-fils d'Archélaos (2) , qui avait conduit avec éclat une des 
ailes de la cavalerie royale. 

Les débris de l'armée vaincue s'enfermèrent dans leurs retran- 
chements. La nuit fut pleine d'angoisses. Le camp regorgeait de 
morts, de mourants, de blessés; de quelque côté qu'on se tour- 
nât, on n'apercevait point de retraite possible. En arrière et à 
droite , on avait le lac Copaïs , prolongé par les marais , verts de ro- 
seaux, où le Céphise et le Mêlas, — fleuve court, mais profond, qui 
naît au-dessous d'Orchomène , — mêlaient leurs embouchures ; en 
avant, à gauche, partout, l'armée romaine , qui avait déjà poussé 
son réseau de tranchées jusqu'à un stade du front de bandière; des 
détachements ennemis gardaient toutes les issues : on s'était laissé 
prendre dans la plus belle plaine de la Béotie comme dans une 

(1) Ce mot célèbre est rapporté (outre Plut., Sull. 21 et Appien, Mith. 49) par Frontin 
II, 8, 12; Polyen VIII, 9, 2; Ammien Marcellin XVI, 12, 42. Tite-Live Tavait sans doute 
emprunté aux Mémoires de Sylla. 

(2) Beau-Jils d'après Plutarque, ,^/*" d'après Appien, Eutrope, Licinianus. — Eutrope 
compte 15,000 morts dans ce premier engagement, de même Appien, 3Iith. 49 (15,000 morts, 
dont 10,000 cavaliers). Le chiffre d'Orose {quinquaginta milia) doit être corrigé d'après 
celui d'Eutrope. 



DESTRUCTION DE L'ARMÉE ASIATIQUE. 



189 



souricière! Dès Taurore, les Romains, pour achever Finvestisse- 
ment du camp ennemi, se mettent à l'entourer d'un véritable 
fossé de circonvallation. Les Asiatiques cherchent à s'opposer à ce 
travail, ils sont repoussés; bientôt le blocus est complet; Sylla 
donne le signal de l'assaut. Cette fois encore, les Royaux, rangés 
sur la crête de leurs retranchements, se défendent avec le courage 
du désespoir, mais enfin une cohorte, formant la tortue, réussit à 
arracher un bastion d'angle, le tribun Basillus s'élance dans la 
brèche et toute l'armée romaine y pénètre après lui. Alors, comme 
à Chéronée, la boucherie succède à la bataille; tous ceux des Asia- 
tiques qui ne sont pas pris ou tués dans le camp, se jettent à 
l'eau et tentent de s'échapper à la nage; mais les gens de trait, 
rangés au bord du lac, les accablent de loin sous les flèches et les 
javelines. Le Copaïs se couvrit de cadavres qui llottaient à la sur- 
face; les marais et les routes disparurent sous l'accumulation du 
sang et des débris. Près de deux siècles après la bataille, les 
paysans , en fouillant le bourbier, ramassaient encore des arcs , 
des épées, des tronçons de casques et de cuirasses... De 
80,000 hommes que comptait au début l'armée de Dorylaos , plus 
de 50,000 périrent dans ces deux journées; 25,000 prisonniers 
furent vendus à l'encan (1). Les deux généraux en chef se sauvè- 
rent, non sans d'extrêmes périls : Archélaos resta caché pendant 
deux jours, demi-nu, dans les roseaux du Copaïs, avant de 
trouver une barque qui put l'amener à Chalcis (automne 86) (2). 

(1) Orose compte 20,000 noyés, 20,000 tués de loin, reliqui miserorum passhn trucidati 
sunt. Licinianus : milites nostri castra capiunt, liostium multitudinem innumerahilevi concidunt, 
amplius XXV milia cajnunt rjuae j)ostea snh corona i-enierunt. Archelaus parvido navigio Chal- 
cidem deportatar (de même Eutrope, Appien, Plut., Sidl. 23; mais, tandis qu'Eutrope le fait 
cacher dans les marais pendant trois jours, Plutarque n'en compte que deux.) 

(2) La date de la bataille d'Orchomène résulte avec évidence du récit de Plutarque, par- 
ticulièrement de l'épisode de Mélitée, qui prouve que la campagne entière se place sous le 
consulat de L. Flaccus. L'opinion contraire, qui admet la date de 85 (MoMMSEN, II, 299, note), 
ne repose sur aucune raison solide. 



CHAPITRE IV. 



PAIX DE DARDANOS (1). 



La bataille d'Orchomène confirma, cette fois sans appel, la sen- 
tence de Chéronée. C'en était fait de la puissance de Mithridate 
en Grèce : Archélaos l'avoua implicitement en rappelant à Chal- 
cis toutes les garnisons encore éparses sur différents points du 
territoire (2). La perte de la Macédoine n'était plus, elle aussi, 
qu'une question de temps : les faibles détachements qui s'y trou- 
vaient, peut-être sous les ordres de Taxile, n'étaient pas en me- 
sure de résister à l'attaque des deux légions valériennes, soutenues 
par la complicité des habitants. Restait l'Asie Mineure; mais ici 
même la partie était déjà fort compromise. La nouvelle du désas- 
tre d'Orchomène ranima le courage des villes grecques insurgées; 
en Galatie, les trois tétrarques échappés au massacre de l'année 
précédente soulevèrent les populations rurales et chassèrent le 
satrape pontique, Eumachos, avec ses garnisons (3). Jusqu'aux 
anciennes provinces menaçaient défection. Lorsque Mithridate 
rappela auprès de lui, pour l'aider à défendre l'Asie pergamé- 
nienne, son fils, le prince royal Mithridate, nommé en 88 vice-roi 
des provinces de l'Euxin, les populations, que ce jeune prince 
avait su déjà s'attacher, ne tardèrent pas à s'agiter; le Bosphore 
s'insurgea même ouvertement, et un gouverneur rebelle, Hygié- 
non, frappa monnaie à Panticapée en son propre nom, sous le titre 
d'archonte (4). 

(1) Sources principales : Appien, Mith. 51-03 ; Plutarque, Sylla, 22-26 ; Liicullus, c. 2-3 ; 
Memnon, c. 34:-o5 ; Licinianus, p. 33-85, Bonn ; les fragments de Diodore et de Dion Cassius. 
Ces événements étaient racontés dans les livres 82 et 83 de Tite-Live. Les opérations des 
légions valériennes, sur lesquelles Sjdla, dans ses Mcviolres, avait sans doute fait le silence 
à dessein, sont très mal connues. De même, pour les négociations qui précédèrent le traité 
de Dardanos, nous ne possédons guère que la version suspecte de Sylla. 

(2) Appien, 3Hth. 50. É 

(3) Appien, 3fith. 4G. ^ 

(4) Appien , Mith. 64. Hygiénon n'est connu que par des marques de briques recueillies 
au Bosphore et par une monnaie unique du Cabinet de France, dont voici la description : Tête 
nue sans diadème, les cheveux balayés par le vent ; Eev. APXONTOI ITf AINONTOX. Ca- 



SITUATION DIFFICILE DE MITHRIDATE. 



191 



Mithridate commençait à désespérer de l'issue de la lutte : à 
partir de ce moment, il regarda les provinces récemment conqui- 
ses non plus comme une acquisition durable, mais comme une 
proie momentanée qu'il devait se hâter de pressurer le plus pos- 
sible avant qu'elle lui échappât pour toujours. L'Asie fut fran- 
chement mise au pillage; on prétend môme que le roi favorisa 
secrètement le développement de la piraterie sur les côtes de l'Ar- 
chipel : indifférent aux doléances de ses sujets d'un jour, il con- 
sentit à partager leurs dépouilles avec les flibustiers déchaînés 
par lui (1). Cependant, si la situation de Mithridate devenait cha- 
que jour plus difficile, celle de ses ennemis n'était guère brillante. 
Le manque de flotte, l'antagonisme des généraux, reflet de la haine 
des partis, paralysaient l'action des armées romaines; toujours 
victorieuses, elles ne parvenaient pas à tirer parti de leurs victoires 
pour frapper les coups décisifs qui auraient jeté le roi de Pont 
à leurs pieds. Dans ces circonstances, le rôle de Mithridate était 
tout tracé : il fallait opposer l'un à l'autre ses adversaires, en of- 
frant de jeter son épée dans la balance des luttes civiles de Rome, 
et obtenir, par ce marchandage, des conditions de paix avanta- 
geuses. Tel paraît avoir été, en effet, le plan de Mithridate, 
mais les événements et les hommes ne lui permirent de le réa- 
liser qu'en partie. 

Pas plus après Orchomène qu'après Chéronée , Sylla ne fut en 
mesure de compléter sa victoire. Dénué d'escadre, sans nouvelles 
de Lucullus, il s'arrêta devant le mince canal de l'Eubée comme 
devant un fossé infranchissable, et se dédommagea sur les villes 
béotiennes et locriennes qu'il châtia impitoyablement de leur dé- 
fection réitérée : les trois ports de l'Euripe, Halées, Larymna et 
Anthédon, furent détruits de fond en comble (2). Ensuite Sylla 
prit ses quartiers d'hiver en Thessalie et commença, en désespoir 
de cause, à se bâtir une flotte. 

Pendant que l'armée de l'oligarchie se refaisait de ses fatigues, 
l'armée du consul démocratique, encore toute fraîche, poursuivait 
sa route vers l'Hellespont, sans s'effrayer de la perspective d'une 
campagne d'hiver. Partie de Thessalie, elle envahit la Macédoine, 

valier au galop à gauche, lançant un javelot. Monogrammes, dont un représente le nom de 
Panticapée. Drachme, S^'', 7.") (cf. Mur.KT, Bull. corr. helL VI, 211). 

(1) Appien, Mith. 92. 

(2) Plutarque, Sylla , 26. 



192 



FLACCUS EN MACÉDOINE. 



à peu près dégarnie cle troupes pontiques et livrée aux ravages 
impunis des Thraces. La province fut reconquise sans peine, 
mais les populations, malgré leur dévouement pour Rome qui 
leur avait valu les sévérités de Mithridate, furent odieusement mal- 
traitées; en particulier la division d'avant-garde, où commandait 
Fimbria, et qui avait plusieurs journées d'avance sur le gros de 
Farmée, pilla tout sur son passage et emmena beaucoup d'habi- 
tants comme esclaves, avec l'approbation secrète du légat. Les 
populations malmenées portèrent plainte devant le consul Flac- 
cus qui, à force de prières et de menaces, fit rendre gorge aux 
pillards et délivra les prisonniers; mais si cette conduite fut ap- 
préciée des Macédoniens, elle irrita vivement les troupes ro- 
maines : Flaccus acheva de gagner la réputation d'un avaricieux; 
on l'accusait, peut-être avec raison, de voler sur le butin et même 
sur la solde (1). 

Au delà du Strymon le mécontentement ne fit que croître. A 
la vérité, les Thraces furent défaits dans plusieurs rencontres, 
et l'armée royale, qui assiégeait encore Abdère, décampa précipi- 
tamment à la nouvelle de la prise de Philippes par les Ro- 
mains (2) ; mais l'hiver était venu et l'armée victorieuse souffrit 
cruellement de la disette (3). Flaccus, aussi à court de vaisseaux 
que Sylla, ne pouvait songer à franchir l'Hellespont; il remonta 
la via Egnatia jusqu'au Bosphore de Thrace, où Byzance restait 
fidèle à l'alliance romaine. On atteignit cette ville vers la fin de 
l'année 86 ou au commencement de 85. Le consul, redoutant, non 
sans raison, les excès auxquels ne manquerait pas de se livrer 
la soldatesque harassée par cette longue marche, fit camper ses 
légions hors des murs et entra seul dans Byzance, afin de négo- 
cier le transport de l'armée au delà du Bosphore. Pendant son 
absence, son légat Fimbria, qui visait depuis longtemps à le sup- 
planter, s'apitoya publiquement sur le sort de ses pauvres com- 
pagnons d'armes, campés dans la neige et dans la boue, alors 
qu'une ville opulente et amie se trouvait à portée de leur camp. 
Excités par ces propos, les soldats forcèrent les portes de By- 
zance, massacrèrent les bourgeois qu'ils rencontrèrent sur leur 
chemin, et se logèrent de force dans les maisons particuliè- 

(1) Diodore, fr. XXXVIII, 8, DidotjDion, fr. 104, 2. Appien, Mlth. 51, le juge sévèrement. 

(2) LiciiiiaBus, p. 32 : regii qui Abderae praendeJjant , captif PliU'ippls, dilahuntur. 
(;}) Memnon, c. 34 : Xijxov ts -yao xai Ta à.Tib ttj; {xày;/;; TîTaîafxaxa loyt. 



MEURTRE DE FLACCCS; FIMBRIA GENERAL. 



103 



res (1). Pour mettre fin à ces scandales, le consul s'empressa de 
conclure avec les B3'zantins et fit passer en Bithynie la division 
d'avant-garde , avec son dangereux légat (2) ; mais à Chalcédoine 
une querelle futile s'éleva entre Fimbria et le questeur à propos 
de billets de logement; l'affaire fut portée devant Flaccus, qui 
saisit avec joie l'occasion de se débarrasser de Fimbria : il le 
remplaça dans ses fonctions de préfet de la cavalerie et lui signi- 
fia son congé. Fimbria affecte de se soumettre et repasse le Bos- 
phore ; mais arrivé au camp devant Byzance, où était restée la 
seconde division de l'armée, sous les ordres du légat Minucius 
Thermus, il s'arrête, harangue les soldats, les émeut, les soulève 
et finit par arracher les faisceaux au légat (3). Quand Flaccus, 
averti de la sédition, accourut en toute hâte de Chalcédoine pour 
l'apaiser, il n'était plus temps : les mutins lui fermèrent les 
portes du camp et faillirent lui faire un mauvais parti. L'infor- 
tuné consul se cacha dans une maison de campagne du voisinage, 
sauta le mur pendant la nuit et franchit de nouveau le Bosphore. 
Mais dans l'intervalle la sédition avait aussi gagné le camp de 
Chalcédoine : Flaccus, conspué, chassé, traqué comme une 
bête fauve à travers le Bithynie, finit par s'échouer à Nicomé- 
die, où les limiers de Fimbria le découvrirent, caché au fond 
d'un puits. Deux soldats, qui lui gardaient rancune d'une puni- 
tion trop sévère, le tuèrent. La tête fut jetée à la mer; le corps 
abandonné sur la plage, sans sépulture (janvier 83) (4). 

Fimbria, porté à la tête de l'armée par une acclamation una- 
nime, eut l'impudence d'adresser un rapport officiel à Rome et 
de demander au sénat un brevet de proconsul, qui lui fut ac- 
cordé. Il occupa rapidement une grande partie de la Bithynie : 
Nicomédie, qui avait fermé ses portes, fut livrée au pillage, Nicée 
ouvrit les siennes, d'autres places furent emportées de vive 

(1) Dion, fr. 104, 3. — Sur la magnificence de Byzance et sa richesse en statues, cf. Cic. 
De prov. coiis. IV, 6 . 

(2) Dion, Memnon, Appien sont d'accord pour faire passer le Bosphore à l'armée de 
Flaccus; c'est certainement à tort que Diodore, fr. XXXVIII, 8, 2, nomme l'Hellespont. 

(3) Dion, fr. 104, 4-5 ; Appien, Mith. 62. 

(4) Appien, Mith. 52. Orose nomme également Nicomédie comme lieu du crime; c'est à 
tort que Memnon semble placer le meurtre de Tlaccus à Nicée. Quant à la date , il faut 
remarquer que Cicéron (Pro Flacco, XXV, 61), Tite-Live (ep. 82), Appien et Orose VI, 2,9 
appellent Flaccus consul, au moment de sa mort, tandis que Yelleius Paterculus, II, 24, le 
nomme vir considaris. Cette variation indique que le meurtre eut lieu vers la limite des deux 
années consulaires. 

MITHIIIDATE. 13 



194 



PERTE DE LA BITHYNIE. 



force (1) : partout Tofficier félon se montra général habile et 
vigoureux. L'armée prit ses quartiers d'hiver dans ces vil- 
les florissantes, où la restauration de la suzeraineté romaine fut 
signalée par d'horribles excès. Fimbria jouait de la terreur par 
système; il tuait à tort et à travers; quand il y avait plus de croix 
dressées que de condamnés à mort, il prenait au hasard, dans le 
tas, pour compléter le nombre requis (2). 

Pendant ce même hiver (86-85) des pourparlers avaient com- 
mencé en Grèce entre les Royaux et Sylla. De quel côté vinrent 
les premières démarches? on l'ignore : les uns nomment Sylla, 
les autres Mithridate (3), quelques-uns pensent qu'Archélaos prit, 
sous sa propre responsabilité, l'initiative des négociations. A vrai 
dire, l'idée était dans l'air et répondait au secret désir des deux 
partis. Aussi lorsqu'un marchand de Délion, en Béotie, appelé, 
par un curieux hasard, Archélaos, comme le général de Mithri- 
date, vint trouver Sylla et proposa de lui ménager une entrevue 
avec soii grand adversaire, le général romain sauta sur cette 
offre comme un naufragé sur une épave. La conférence eut lieu 
au bord de la mer, à Aulis suivant les uns , au temple d'Apollon 
à Délion suivant les autres (4). On ignore les détails de la con- 
versation des deux généraux, ou, ce qui revient au même, on ne 
les connaît que par la version suspecte de Sylla (5). D'après ce 
récit, Archélaos aurait offert à Sylla le concours financier et mi- 
litaire de Mithridate pour écraser la démocratie à Rome , à la 
condition que Sylla garantît au roi de Pont la possession de l'Asie 
Mineure. Au lieu de répondre directement, Sylla fait une contre- 
proposition : qu'Archélaos lui livre la flotte du roi, il s'engage 
à lui procurer la couronne de Pont. Protestations indignées du 
Grec; alors Sylla : « Eh bien, ce que tu refuses, toi, l'esclave, 
le vaincu , oses-tu bien me le proposer à moi , le représentant de 

(1) Memnon, c. 34. 

(2) Dion, fr. 104, 6. 

(3) L'initiative des propositions vint de Mithridate d'après Appien, Mith. 54, et Orose; 
d'Archélaos (agissant spontanément) d'après Plutarque, Sylla, 22 ; de Sylla d'après Memnon, 
c. 35. 

(4) Plutarque nomme Délion comme lieu de l'entrevue ; Licinianus , p. 33 , Aulis qui en 
est d'ailleurs j)eu éloignée ÇcoUoquium Sullae et Archdauo in Aulide fuit...') 

(5) Le récit de Sylla fait évidemment la base de la narration de Plutarque, Syll. 22. Celle 
d'Appien (Mith. 54-55), qui paraît dérivée de Tite-Live, adoucit les angles et dissimule la 
tentation brutale. 



CONFÉRENCES DE DÉLIOX. 



195 



Rome, le vainqueur d'Athènes, de Chéronée et d'Orchomène? » 
Là-dessus Archélaos reconnaît ses torts et Ton se met prompte- 
ment d'accord sur les bases du trait(';. 

Ce récit, accommodé au goût du public romain, ne tient pas 
contre l'évidence des faits. En admettant même, ce qui est peu 
probable, qu'Archélaos ait commencé par réclamer toute l'Asie 
Mineure, c'était là une simple manœuvre de diplomate : il deman- 
dait le plus pour obtenir le moins. Tout ce qu'on pouvait raison- 
nablement espérer du côté de Mithridate, c'était que Rome fit 
abandon des provinces éloignées, habituées au gouvernement 
monarchique, qui n'avaient jamais fait partie de son territoire di- 
rect, la Cappadoce, la Paphlagonie; à l'extrême rigueur on aurait 
pu se partager la Bithynie; quant à l'Asie pergaménienne, joyau 
de l'empire romain, il ne fallait pas y songer après les écrasan- 
tes défaites de l'an 86. D'autre part, les arguments qu'employa 
Sylla pour faire passer Archélaos, sans transition, des prétentions 
exagérées du début aux énormes concessions qu'on va voir, ces 
arguments n'eurent pas, à coup sûr, le caractère oratoire et senti- 
mental que leur prêtent les Commentaires : Sylla n'intimida pas 
Archélaos, il l'acheta à deniers comptants. Jusqu'alors Arché- 
laos ne s'était pas montré seulement un capitaine émérite, mais 
encore un serviteur dévoué; ses ennemis ou les envieux de Sylla 
qui ont parlé de trahison à propos de Chéronée se sont trompés 
de date (1). JMais ce qui était vrai au commencement de l'an- 
née 86 ne Tétait plus à la fm : les défaites réitérées qu'il avait 
subies ne laissaient plus à Archélaos l'espoir de conserver la 
pleine confiance de son roi ; il connaissait les cours d'Orient, la 
puissance de la flatterie, les illusions de l'orgueil; tôt ou tard 
ses malheurs lui seraient imputés à trahison, tout au moins à 
incapacité, et il se verrait sacrifié à de nouveaux venus. D'ail- 
leurs l'étoile de Mithridate paraissait être sur son déclin; Arché- 
laos, comme tant d'autres Hellènes, que l'ambition personnelle 
avait attachés à la cause du roi barbare, se croyait le droit de 
faire passer son intérêt privé avant celui du maître d'occasion qui 
bientôt, peut-être, ne pourrait plus lui servir : il fit simplement 
en 86 ce que Dorylaos, Phénix, Macharès et tant d'autres, géné- 
raux, parents, fils de Mithridate, feront quinze ans plus tard. 



(1) Plutarque, Sylla, 20 et 23. 



196 



PRÉLIMINAIRES DE DÉLION. 



Enfin il semble que des rancunes d'ordre tout intime s'ajoutèrent, 
chez ce condottière sans scrupules, aux motifs d'avarice et d'am- 
bition : plus tard, le fils d'Archélaos se fit passer pour fils de Mi- 
thridate, et si cet imposteur trouva beaucoup de crédules, c'est 
sans doute que sa prétention n'était pas complètement dénuée de 
fondement (1). 

Voici quelles furent les conditions posées par Sylla et acceptées 
par Archélaos, sous réserve de la ratification royale : 

P Le statu quo territorial de 89 devait être rétabli. En d'autres 
termes, Mithridate abandonnait toutes les conquêtes qu'il avait 
faites depuis cette date, soit en Europe, soit en Asie, même la 
Paphlagonie et la Cappadoce (2). 

2" En revanche, Mithridate était garanti dans la paisible posses- 
sion de ses anciens États et réadmis au nombre des « amis et al- 
liés » du peuple romain (3). 

3"* Mithridate payerait, — officiellement à Rome, en réalité 
à Sylla, — une indemnité de guerre de 2,000 talents (12 mil- 
lions) (4). 

4*" Il livrerait à Rome, c'est-à-dire à Sylla, 70 vaisseaux de 
guerre pontés, à proue cuirassée, avec leurs équipages et 500 ar- 
chers; il fournirait lui-même la. solde et les vivres des hom- 
mes (5). 

5° On se restituerait de part et d'autre les prisonniers, les ota- 
ges, les déserteurs, les esclaves fugitifs. On mentionna expressé- 
ment les « amis du roi » tombés au pouvoir de Sylla, le proconsul 
Q. Oppius, l'ambassadeur M'. Aquilius, dont Sylla ignorait l'a- 
troce destinée , les Chiotes déportés en Colchide , les femmes et 
les enfants des notables macédoniens (G). 

6^ Amnistie générale était promise par Sylla, au nom de Rome, 

(1) Strabon XVII, 1,11. Plutarque lui-même atteste que Mithridate empruntait ou con- 
fisquait les femmes de ses généraux, aussi bien que leurs filles (Pom^). 36.) 

(2) Cet article se trouve chez tous les auteurs (Plutarque, Appien, Licinianus, Mem- 
non) ; la rédaction seule varie. 

(3) Plutarque, Sylla, 22; Appien , Mith. 55; Memnon, c. 35. 

(4) Plutarque. — Memnon parle de 3,000 talents, et insiste sur le caractère particulier 
de ce payement et du suivant. Appien dit simplement que le roi doit payer les frais de la 
guerre entreprise par sa faute. 

(5) Licinianus, Plutarque (pour les 500 archers, voir c. 24). — Memnon donne 80 na- 
vires. 

(G) Licinianus, Appien. 



TRAHISON D'ARCHÉLAOS. 



107 



aux villes grecques d'Asie ou d'Europe qui avaient embrassé la 
cause de Mithridate (1). 

Telles furent les clauses officielles des prélinainaires de Dé- 
lion; quant aux articles secrets, plus importants peut-être, ils 
stipulaient qu'Archélaos évacuerait immédiatement les dernières 
places que Mithridate possédait en Europe (2), c'est-à-dire, en 
premier lieu , Clialcis, et qu'il livrerait à Sylla la partie de la 
flotte royale qu'il avait sous son commandement (3) : l'autre es- 
cadre, sous son frère Néoptolème, croisait encore sur la côte d'A- 
sie. En récompense de ces deux actes de félonie, qui furent exé- 
cutés sur le champ, Sylla décernait à Archélaos, et se faisait 
fort de lui faire confirmer par le sénat, le titre personnel d' « ami 
et allié » du peuple romain — ce qui équivalait à le rendre invio- 
lable (1); en outre, il lui fit don d'un domaine de 10,000 plè- 
thres (870 hectares) en Eubée , détaché des terres du peuple ro- 
main; enfin pour satisfaire la rancune personnelle d'Archélaos, il 
fit empoisonner son ennemi intime Aristion, au lieu de le rendre 
conformément à l'article 5 du traité (5). 

La conduite d'Archélaos se passe de flétrissure; celle de Sylla 
est plus délicate à juger. En se plaçant au point de vue de la tra- 
dition romaine, elle paraissait coupable au premier chef : c'était 
la première fois, en effet, depuis un siècle, que Rome consentait 
à déposer les armes sans avoir anéanti un vassal assez audacieux 
pour la braver en face; et ici, il ne s'agissait pas d'une rébellion 
ordinaire, mais d'une gigantesque levée de boucliers qui avait 
fait trembler les fondements môme de l'empire romain, tari les 
sources de sa prospérité; il s'agissait d'un ennemi qui, au len- 
demain de sa première victoire, avait ordonné, consommé de sang 
froid le massacre de 80,000 citoyens romains! Renoncer à tirer 
vengeance des insultes prodiguées au nom de Rome, des outra- 
ges accumulés sur son ambassadeur, laisser impunie la main qui 
avait signé le décret d'Éphèse, conserver sur le flanc des provin- 

(1) Cette clause remarquable n'est donnée que par Memnon; elle n'en paraît pas moins 
authentique. 

(2) Appien. 

(3) Licinianus ; Tite-Live, ep. 82; vir. ill. 70 ; Salluste, fr. IV, 20. Cette clause man- 
que, comme de juste, chez Plutarque ; elle est travestie chez Appien qui en fait une condi- 
tion officielle, imposée à Mithridate, 

; (4) Plut. , Sylla , 23. Ce titre fut effectivement confirmé par le sénat : Strabon XII, 3, 34. 
(5) Plut., loc. cit. 



198 



SYLLA EN THESSALIE. 



ces asiatiques un ennemi redoutable, qui n'oublierait jamais qu'il 
avait touché au faîte — et se souvenir, c'était espérer — une 
pareille mansuétude ressemblait à une trahison, et l'on comprend 
sans peine les violents murmures que soulevèrent les conditions 
du traité à Rome et dans la propre armée de Sylla. Mais le vain- 
queur de Chéronée pouvait répondre et répondit que l'écrasement 
définitif de Mithridate eût exigé encore bien des années et bien 
des efforts. Qui sait même si, en fin de compte, n'ayant à espérer 
de la patrie ni renforts, ni subsides, il n'aurait pas succombé à la 
tâche? Qui sait si Mithridate, poussé à bout, n'aurait pas traité 
avec Fimbria à tout prix pour se jeter ensuite, de concert avec 
les légions démocratiques, sur la petite armée de Sylla? Qui pou- 
vait garantir l'issue de cette lutte inégale? Sylla se crut le droit et 
le devoir de conserver à l'oligarchie romaine sa dernière armée, 
sa dernière espérance; à coup sûr, il sacrifia momentanément l'in- 
térêt de la république à l'intérêt de son parti, identique à son 
intérêt personnel : son excuse, c'est que pour lui comme pour tout 
son entourage, Rome, livrée aux démagogues, n'était plus Rome; 
c'est que, si dangereux que fût l'ennemi du dehors, le péril inté- 
rieur paraissait encore plus urgent et plus redoutable. Les pré- 
liminaires de Délion, s'ils étaient ratifiés par Mithridate, allaient 
fournir à Sylla les moyens d'écraser ce péril : la paix, des vais- 
seaux et de l'argent. Anéantir Mithridate, c'était bien; se servir 
de lui pour anéantir Cinna et Carbon, c'était mieux. 

Il ne s'agissait plus que d'obtenir la ratification du traité : ce 
fut à quoi travaillèrent désormais, avec un touchant accord, 
Sylla et Archélaos. Les deux adversaires de la veille, devenus 
amis inséparables, donnèrent au monde le spectacle d'une affec- 
tion d'autant plus sincère qu'elle était moins désintéressée. Pen- 
dant que des courriers allaient porter à Mithridate le texte des 
préliminaires, les deux généraux, vers la fin de l'hiver, se met- 
taient en route pour l'Hellespont. A Larisse, en Thessalie, Arché- 
laos tomba malade; Sylla s'arrêta pour lui prodiguer des soins 
fraternels; pendant ce temps, son légat Hortensius occupait la 
Macédoine et infligeait une première correction aux barbares de 
la frontière du nord. Mandes et Dardaniens, dont les dépréda- 
tions n'avaient pas discontinué depuis six ans (1). 

(1) Plut., Sylla, 23. Licinianus, p. 35 : dum de condicîonibus ducej)tatur ^ Maedos et Bar- 
danos, qui socios vexabant, Hortensius legatus fugaverat. 



ODYSSÉE DE LUCULLUS. 



199 



Les courriers d'Archélaos trouvèrent Mitliridate dans des dis- 
positions d'esprit favorables à une entente. En fait, la plupart des 
provinces dont le Romain réclamait la cession étaient déjà per- 
dues : la Grèce et la Macédoine au pouvoir de Sylla, la Bithynie 
conquise par Fimbria, la Galatie et une partie des villes d'Asie en 
pleine insurrection. Si sombre que fût la situation, le roi fit pour- 
tant une dernière tentative pour conserver un lambeau de ses con- 
quêtes. Il engagea sous main des négociations avec Fimbria et 
envoya auprès de Sylla une ambassade chargée de répondre qu'il 
acceptait toutes les conditions de Délion, sauf deux : la clause 
relative aux 70 vaisseaux et celle qui concernait la Paphlagonie. 
Il insinuait que, si on le poussait à bout, il trouverait à traiter 
avec Fimbria à meilleur compte. La menace portait juste et le 
moindre succès du roi aurait pu la rendre efficace; malheureu- 
sement, pendant que les ambassadeurs de Mithridate étaient en 
route, les événements se précipitèrent en Asie à son détriment : 
son dernier gage, le royaume de Pergame, fut envahi de deux 
côtés à la fois, au nord par Fimbria, au sud par Lucullus. 

On se souvient que Lucullus, questeur de Sylla, avait été déta- 
ché par celui-ci pendant l'hiver 87-86 à la recherche d'une 
Hotte. Son odyssée fut longue et laborieuse. Parti par une mer 
démontée, à la tête de trois brigantins grecs et d'autant de birè- 
mes rhodiennes, il trompa d'abord la surveillance de la croisière 
pontique, et toucha terre en Crète ; là il réussit à déjouer les efforts 
de la diplomatie de Mithridate et sut ramener l'île à une neutra- 
lité bienveillante pour Rome. De Crète il passa à Cyrène, où 
régnait depuis dix ans une anarchie effroyable; les partis, bour- 
geois, paysans, métèques et juifs, le prirent pour arbitre et ac- 
ceptèrent son règlement. Ce fut provisoirement son dernier suc- 
cès. Pendant qu'il naviguait le long de la côte africaine , il tomba 
dans une embuscade de pirates qui lui enlevèrent la plupart de 
ses bâtiments; il atteignit Alexandrie sain et sauf, mais presque 
seul. Là Ptolémée Lathyre, récemment rétabli sur le trône, tout 
en lui faisant un brillant accueil, refusa net de sortir de sa neu- 
tralité; il se contenta d'offrir à l'amiral romain une escorte de 
navires de guerre pour l'amener à Chypre. En longeant la côte 
phénicienne, Lucullus s'y procura quelques bâtiments dans les 
rares villes maritimes qui n'étaient pas inféodées aux pirates ; 
mais il ne se sentait pas la force de risquer la lutte contre l'esca- 



200 



LUCULLUS SUR LA COTE D'IONIE. 



cire pontique qui croisait clans Jes eaux de Chypre : il dut tirer 
ses navires à terre et hiverner dans la grande île égyptienne, 
dont Mithridate respecta la neutralité. Dès les premiers jours du 
printemps 85, renforcé par quelciues vaisseaux pamphyliens, Lu- 
cullus remit en mer, naviguant à plein pendant la nuit, carguant 
sa toile pendant le jour; il réussit ainsi à se glisser entre les mail- 
les de la croisière qui bloquait Rhodes, et pénétra dans cette île 
où il opéra sa jonction avec Tescadre rhodienne. A partir de ce 
moment, Lucullus, secondé par l'habile navarque Damagoras, 
fut en état d'inquiéter sérieusement les Pontiques par une guerre 
de course, de ravager les côtes d'Asie Mineure et dy propager la 
contre-révolution. A son appel , les gens de Cos et de Cnide chas- 
sèrent leurs garnisons royales et firent, de concert avec lui, une 
expédition contre Samos. Chios fut occupée, Colophon débarrassé 
de son tyran Épigone. L'escadre romaine, franchissant la passe de 
Clazomène, déboucha victorieusement dans les eaux de Pitané, au 
moment même où Mithridate, fuyant devant Fimbria, s'enfermait 
dans cette place, qui servait alors de port à Pergame (1). 

Fimbria avait pris à peine quelques semaines de repos dans 
ses quartiers d'hiver de Bithynie. Au printemps 85, il se remet- 
tait en mouvement pour conquérir la province d'Asie. Mithridate, 
qui avait commis l'année précédente la faute irréparable de laisser 
la Bithynie dégarnie de troupes, tenta du moins de barrer aux 
Romains la route de Pergame. Le prince royal, Mithridate, rap- 
pelé du Pont , fut placé à la tête d'une armée , chargée de défen- 
dre la Phrygie hellespontienne ; on lui adjoignit quelques men- 
tors expérimentés, Taxile, Ménandre et Diophante lui-même, le 
glorieux vétéran des guerres de Crimée (2). Le 5 premières 
escarmouches, qui paraissent avoir eu lieu aux environs de Prusa, 
se terminèrent à l'avantage des Royaux; Fimbria dut se retirer 
dans une position fortifiée , couvrant ses flancs par deux levées de 
terre et son front par un fossé. La cavalerie royale, croyant 
r^nnemi tout à fait démoralisé, se risqua imprudemment dans 

(1) Pour l'odyssée de Lucullus, voir surtout Plut., Lucullus, 2-3 (emprunté sans doute 
aux Commentaires de Sylla). L'épithète de (xeipàxiov appliquée à Ptolémée Lathyre, qui ré- 
gnait depuis 30 ans, est un lapsus de Plutarque. Voir encore Appien, Mith. 33 ; 56 ; et, 
pour Tépisode de Cyrène, Strabon, fr. 6. MuU. 

(2) Memnon, c. 34. S'il s'agissait du second Diophante, fils de Mitharès, Memnon l'eût 
indiqué comme au ch. 37. 



BATAILLE DE MILÉTOPOLIS. 



201 



cette impasse; quand Plmbria la vit engagée à fond, il Tattaqua 
brusquement de tous les côtés à la fois, Tenveloppa et lui tua 
G,000 hommes (1). 

Après ce désastre, qui le privait de sa force principale, le jeune 
Mithridate, désormais réduit à une stricte défensive, se posta 
sur la rive gauche du Rhyndacos, près de Milétopolis, pour dis- 
puter à Fimbria le passage du fleuve. Cette fois encore, le Romain 
usa d'un stratagème. Il leva son camp avant Taube, profitant 
d'une pluie et d'un brouillard, épais, franchit le fleuve à Tim- 
proviste et tomba dans les lignes des Royaux où tout dormait 
encore. Ce ne fut pas une bataille, mais une tuerie. L'infanterie 
pontique fut anéantie; le prince royal s'échappa avec ses mentors 
et quelques escadrons de cavalerie, et vint lui-même apporter- à 
son père la funeste nouvelle (printemps 85) (2). 

Fimbria poursuivit sa victoire avec une activité foudroyante. 
La plupart des villes qu'il rencontra sur son chemin lui ouvri- 
rent leurs portes, considérant la cause du roi comme désespé- 
rée; cette soumission ne les préserva pas toujours d'un mauvais 
traitement. C'est ainsi qu'à Cyzique Fimbria jeta en prison les 
bourgeois les plus opulents de la ville, en choisit deux qu'il con- 
damna sous des prétextes futiles, les fit battre de verges, puis 
décapiter; les autres, intimidés par cet exemple, rachetèrent 
leur vie en faisant abandon de tous leurs biens (3). Quand ce 
furibond, coupant droit à travers la Mysie, parut devant les portes 
de Pergame, à la tête de ses légions triomphantes, il trouva la 
capitale déjà évacuée par Mithridate; le roi, renonçant à la lutte, 
s'était réfugié dans le port fortifié de Pitané, d'où il manda à lui 
toutes ses escadres disséminées dans l'Archipel. Fimbria ouvrit 
la tranchée devant Pitané en même temps que l'escadre de Lu- 
cullus se montrait au large, débouchant du canal de Chios. Si 
les deux généraux romains avaient pu s'entendre pour bloquer 
étroitement Pitané par terre et par mer, Mithridate était pris et 
la guerre terminée d'un seul coup. Fimbria adressa à l'amiral 

(1) Frontin, Stratag. III, 17, 5. 

(2) Memnon, loc. cit. Le lieu de la bataille, Milétopolis, est indiqué par Orose, VI, 2, 10. 
La Chronique capitoline (C. I. G. 6855 d) nomme Cyzique, qui n'en est guère éloignée. Le 
Rhyndacos est mentionné par Frontin, loc. cit. Quant à la date, elle n'est indiquée expres- 
sément que par la Chronique, dont les indications, d'ailleurs sans grande autorité, ont été 
mal comprises par Boeckh. 

(3) Diodore, fr. XXXVIII, 8, 3. 



202 



SIÈGE DE PITANÉ. SYLLA EN MACÉDOINE. 



de Sylla un message pressant, presque suppliant; mais l'aris- 
tocrate, chez Lucullus, fut plus fort que le patriote : il refusa de 
se commettre avec l'assassin du consul Flaccus , avec un « ban- 
dit » , et mit le cap sur le Nord. Quelques jours après, Mithridate 
donnait la main à sa flotte et s'échappait à Mitylène, où il rallia 
les dé)3ris de ses forces terrestres et navales, environ 30,000 hom- 
mes et 200 navires (1). 

Tandis que les destins de Mithridate s'accomplissaient en Asie, 
en Europe les négociations suivaient lentement leur cours. La 
réponse de Mithridate aux préliminaires de Délion trouva Sylla 
en Macédoine. Plus que le refus de la Paphlagonie et des vais- 
seaux, la mention du nom de Fimbria exaspéra l'irascible procon- 
sul. Il entra ou affecta d'entrer dans une violente colère, jura 
qu'il ne rabattrait pas une ligne de ses conditions et menaça de 
passer en Asie pour apprendre à parler au roi et au rebelle : 
vaine bravade de la part d'un général qui n'avait pas alors un seul 
vaisseau. Pour achever cette scène de comédie, Archélaos se jeta 
tout en larmes aux genoux de Sylla, et se fit fort d'obtenir lui- 
même de Mithridate la ratification intégrale du traité; sinon, il 
s'engageait à se tuer de sa propre main ! Sylla consentit à se 
calmer, et laissa Archélaos partir pour l'Asie; en attendant, 
pour occuper ses loisirs et tenir son armée en haleine, le pro- 
consul dirigea une fructueuse razzia contre les tribus de la fron- 
tière thrace, Mgedes, Dardaniens et autres (2). Des nations plus 
lointaines , les Scordisques et les Dalmates , s'empressèrent de lui 
envoyer leur soumission. 

Le succès de la mission d' Archélaos fut singulièrement facilité 
par les victoires de Fimbria. Il trouva le roi battu, chassé de 
Pergame , réduit à sa flotte et complètement découragé. Pourtant 

(1) Plut., Lucullus, 3; Appien, Mith. 62 ; Orose VI, 2, 10. Comme tous ces auteurs sont 
plutôt favorables à Lucullus , il n'y a pas de doute sur son acte de félonie. 

(2) J'ai suivi l'ordre du récit de Plutarque, Sylla, 23; d'après Appien, Mith., 55-56, la 
razzia de Sylla aurait précédé le retour des envoyés de Mithridate; mais Appien a sans 
doute confondu l'expédition de Sylla avec celle d'Hortensius, mentionnée par Licinianus. — 
La liste des peuplades razziées offre de grandes différences suivant les auteurs : Plutarque 
nomme simplement la Maedique, Appien les Dardaniens, Sintes, Enètes ; Licinianus les 
Dardaniens , Densélètes et peut-être les Scordisques (ed. Bonn) ; le De viris , les Darda- 
niens et les Énètes ; Eutrope , V, 7, 1, les Msedes, Dardaniens, Scordisques, Dalmates : In- 
terim eo tempore Sulla etiam Dardanos , Scordiscos , Dalmatas et Maedos partim vicit , alios 
in Jidem accepit. La mention des Densélètes chez Licinianus est certainement erronée : cf. 
Cicéron, /h Pison. XXXIV, 24. 



SYLLA EN THRACE. RUINE D'ILION. 



203 



Mithridate ne désespérait pas encore d'obtenir quelque concession 
de Sylla par ses puissants moyens de séduction personnelle; il lui 
en coûtait trop de ne pas garder même un lambeau de ses con- 
quêtes ! Il chargea Archélaos de répondre qu'il acceptait en prin- 
cipe les conditions de Sylla, mais qu'il désirait avoir avec lui une 
entrevue personnelle sur le sol de l'Asie. Archélaos vint porter 
cette réponse à Sylla qu'il rencontra à Philippes, revenant de 
la Mîedique. Aussitôt l'armée romaine se remit en marche à tra- 
vers la Thrace, en suivant la Via Egnatia; elle franchit l'Hèbre à 
Cypsèles et descendit dans la Chersonèse de Thrace où l'escadre 
de Lucullus vint au devant d'elle (1). 

Mithridate avait concentré toutes ses forces sur ses escadres 
et dans les quelques îles restées fidèles à sa cause , abandonnant 
les villes d'Asie à leur sort, à Fimbria et aux déprédations des 
pirates déchaînés. L'expiation commençait pour la malheureuse 
province. Fimbria, furieux de sa déconvenue devant Pitané, as- 
souvissait sa colère sur les partisans du roi dans les villes qui 
se rendaient à merci; quant à celles qui fermaient leurs portes, 
il ravageait leur territoire. A la nouvelle de l'approche de Sylla, 
il se transporta en Troade et somma Ilion de se rendre. Les ha- 
bitants avaient déjà député vers Sylla pour invoquer son aide; 
sur son conseil, ils déclarèrent à Fimbria que leur soumission 
à Rome était chose faite. « Piaison de plus pour me recevoir, 
répliqua-t-il; ne suis-je pas aussi un Romain, et vous, les an- 
cêtres de Rome, n'êtes-vous pas mes compatriotes? » Les liions, 
avertis par le sort récent de Cyzique, ne se laissèrent pas con- 
vaincre par ces belles raisons, mais Fimbria ouvrit la tranchée 
et, au bout de dix jours, se rendit maître de la place. Ce nouvel 
Agamemnon, qui, suivant le mot d'un des captifs, n'avait pas 
rencontré d'Hector, ne laissa pas une pierre debout à Ilion; 
même le vénérable temple de Pailas Athéné fut brûlé avec les 
malheureux qui s'y étaient réfugiés : plus tard on raconta que le 
Palladium fut trouvé par miracle intact sous les ruines (été 
85) (-2). 

(1) Plut., Sylla, 23; Appîen, Mith. 56. D'après Appien, Sylla avait envoyé en avance 
Lucullus à Abydos ; mais Plutarque, Luc. 4, dit expressément que Lucullus ne rejoignit 
Sylla que dans la Chersonèse. 

(2) Appien, Mith. 55. Cp. Strabon XIII, 1, 27; Orose VI, 2, 11 ; Liv. ep. 83. Le récit 
d'Appien ferait croire que Fimbria fut reçu de gré dans la place , mais les expressions de 
Tite-Live (expugnavit) , de la Chronique capitoline (£^î7io>>t6pxr]aev) et de Strabon ne lais- 



204 



COMBAT DE TÉNÉDOS. 



Pendant que Fimbria dévastait la Troade, Lucullus livrait en 
vue des côtes quelques escarmouches navales. De Pitané il re- 
monta vers le nord, détruisit au cap Lecton plusieurs bâtiments 
pontiques, et se heurta, dans les eaux de Ténédos, à Tescadre 
principale de Néoptolème. L'amiral du roi dirigea son vaisseau 
contre la quinquérèrne de Damagoras, battant pavillon de Lu- 
cullus; mais le Rhodien vira prestement de bord pour éviter le 
choc de l'éperon, et les vaisseaux alliés, survenant en force, obli- 
gèrent les Pontiques à la retraite. Ce fut le dernier engagement de 
la guerre (1); immédiatement après, la nouvelle de l'acceptation 
des préliminaires amena la suspension générale des hostilités. 

En apprenant Taccord intervenu entre Sylla et Mithridate , Lu- 
cullus entra dans l'Hellespont et prit le contact avec son général 
en chef; P'imbria, au contraire, jugea prudent de s'éloigner de la 
côte; il mit la Phrygie hellespontienne au pillage, puis se retira 
derrière la ligne du Caïque. Pendant ce temps l'avant-garde de 
Sylla effectuait le passage du détroit entre Sestos et. Abydos, et 
Mithridate, de son côté, venait mouiller à proximité avec toute sa 
flotte. L'entrevue projetée eut lieu près de Dardanos, vieille ville 
ruinée, à mi-chemin d'Abydos et d'Ilion (2). Sylla s'y rendit avec 
une simple escorte — quatre cohortes et 200 chevaux, — Mithri- 
date avec tout ce qui lui restait de forces en Asie : 200 vais- 
seaux, 20,000 hommes de pied, 6,000 cavaliers, et quelques chars 
armés de faux. Ce déploiement de force prétendait sans doute 
peser sur Sylla et arracher quelque concession au dernier mo- 
ment; mais Sylla ne voulait et ne pouvait rien rabattre : il avait 
déjà atteint l'extrême limite que lui imposaient l'honneur de Rome 
et son propre intérêt. 

sent aucune doute du contraire. Sur l'épisode du Palladium , qu' Appien rapporte en sou- 
riant, cf. Liv. fr. 17 Weissenborn (— Augustin, Ch\ Bel, III, 7); Obsequens, c. 56. 
Le De viris, c. 70, fait préserver le temple tout entier. Appien donne comme date la fin de 
la 173e Olympiade ()>y)YOuari; àpTt T^; xptTY]; egôojJLiQy.ocrT^; xal éxaaToaTTj; 'OXufXTrtàôoç), 
c'est-à-dire, d'après sa manière de compter, janvier 84 : cette indication ne s'accorde ni 
avec la Chronique ni avec le propre témoignage d' Appien, Civ. I, 70, sur la durée delà 
guerre. Appien ajoute que, d'après quelques-uns, cet événement eut lieu 1050 ans après la 
prise de Troie par Agamemnon. Ici Ton a soupçonné une altération de texte : 1050 pour 
1100 ; en effet, la prise d'Ilion par les Grecs était placée ordinairement en 1184: (Apollodore 
chez Diodore I, 6) ou en 1183 (Eratosthène chez Clément d'Alexandrie, Stromat. I, 21, 
p. 402). 

(1) Plut., Luc. 3. 

(2) Strabon XIII, 1, 28. 



ENTREVUE DE DARDANOS. 



205 



Sur les détails de la conversation qui eut lieu entre les deux 
grands adversaires, nous sommes aussi mal renseignés que sur 
les conférences de Délion : on ne les connaît que par Sylla, c'est 
tout dire. Le public vit seulement le roi et le proconsul descen- 
dre dans la plaine avec leurs escortes, puis éloigner celles-ci et 
s'avancer l'un vers l'autre. D'après le récit officiel, Mitliridate 
tendit le premier la main; Sylla retint la sienne et demanda au 
préalable si le roi acceptait sans réticence les conditions de Dé- 
lion. Silence de Mitliridate. Alors Sylla : « C'est aux vaincus 
de parler et aux vainqueurs de se taire. » Là-dessus, Mitliridate 
entame une longue apologie de sa conduite, mais Sylla lui cou- 
pant la parole : « Roi, on m'avait vanté ton éloquence; je vois 
qu'elle mérite sa réputation. Mais les plus beaux discours ne va- 
lent rien contre les faits. » Puis il énumère les griefs de Rome, 
les crimes de Mithridate, et conclut en demandant un oui ou un 
non. Mitliridate ayant enfin répondu qu'il acceptait les prélimi- 
naires dans leur entier, Sylla lui donne l'accolade et fait avancer 
les deux rois en exil, Ariobarzane etNicomède, qui étaient res- 
tés jusque-là confondus dans son cortège. Le fier « descendant 
des Achéménides » échangea un salut courtois avec Nicomède, 
mais il tourna le dos à Ariobarzane, qui, n'étant pas né dans la 
pourpre, restait, à ses yeux, un esclave (I). Rien ne fut mis par 
écrit, mais immédiatement après l'entrevue, Mitliridate livra 
les 70 vaisseaux stipulés par Archélaos et cingla pour le Pont 
avec les débris de son armada. Il emmenait aussi bon nombre 
de Grecs, compromis pour sa cause, qui préféraient l'hospitalité 
du vaincu à la clémence douteuse du vainqueur (août 85) (2). 

(1) Licinianus, p. 35 : gratia P. B. reconciliata , Ariobordianen ut servum respult. 

(2) Pour l'entrevue de Dardanos : Plut., Sylla, 24 (sans aucun doute d'après les Mémoi- 
res de Sylla). Appien, Mith. 5G-58 , s'accorde avec Sylla dans les grandes lignes. La date 
résulte des tétradrachmes de Mithridate frappés à son retour dans le Pont avec l'emblème 
nouveau du cerf, qu'il avait adopté à Pergame : la plus ancienne pièce connue de cette série 
(Trois royaumes de l'Asie Mineure, p. 194) est de l'an BI- (212) du Pont = 86/5 av. J.-C. et 
du mois lA, c'est-à-dire août 85 ; le traite doit donc être au plus tard de ce mois. Les 
monnaies de Bithynie et de Cappadoce mènent à la même conclusion, car la série des Ni- 
comède recommence avec l'an BIS (oct. 86-85) , et je possède une drachme d'Ariobarzane de 
l'an 11 (date inédite), c'est-à-dire 85 av. J.-C. — Les données des auteurs sont plus con- 
tradictoires : Appien dit expressément {Civ. I, 76) qu'il ne s'était pas écoulé tout à fait 
trois ans entre le départ de Sylla et la fin de la guerre, ce qui concorde bien avec la 
date 85, mais il est certain que l'ep. 83 de Tite Livre semble placer le traité après la mort 
de Cinna, c'est-à-dire en 84. Plutarque se contente de dire {Syll. 24) que Mithridate avait 



206 



RÉSULTATS DE LA GUERRE. 



Ainsi se terminait, par une partie remise, cette guerre terrible 
qui, pendant près de quatre années, avait ensanglanté et dé- 
vasté les contrées les plus florissantes de l'ancien monde. Du 
seul côté de Mithridate, le nombre des morts sur le champ de 
bataille était évalué à 160,000 hommes (1); si Ton tient compte 
des massacres d'Éphèse et de Délos , des boucheries de Sylla et de 
Fimbria, le total des vies humaines sacrifiées ainsi en pure perte 
ne dut guère s'éloigner d'un demi million. Quant au dommage 
matériel — villes saccagées, anéanties ou ruinées pour toujours, 
campagnes ravagées, arsenaux et temples incendiés, œuvres 
d'art détruites ou noyées — il faut renoncer à l'évaluer même 
approximativement. L'ébranlement moral fut aussi profond que 
le désastre matériel. Mithridate laissait derrière lui tous les liens 
sociaux rompus, les haines de classe et de race exaspérées jus- 
qu'à la frénésie, et pendant longtemps encore, sous les noms 
de romanisants et de cappadocisants , le parti des riches et le 
parti des prolétaires aux prises dans mainte cité d'Asie. Au 
point de vue politique , la conclusion de cette lutte acharnée se 
résumait en un double avortement : Rome n'avait pas réussi à 
écraser ni même à humilier Mithridate; Mithridate avait échoué 
dans sa tentative d'unifier sous son sceptre l'Asie Mineure, et, à 
plus forte raison, l'hellénisme tout entier. Mais ce dénoue- 
ment , dû en apparence à des circonstances accidentelles , laissait 
subsister de part et d'autre toutes les rancunes, tous les sou- 
venirs, toutes les espérances; Mithridate ne tardera pas à im- 
puter son échec à la seule trahison et brûlera de le réparer; 
de son côté, Rome ne considérera pas son empire asiatique 
comme assuré tant que respire Mithridate. L'instinct populaire 
sentit que cette paix boiteuse était grosse de guerre futures, et ce 
fut en pleurant de rage que les soldats de Sylla virent Mithridate 
voguer vers le Pont-Euxin , fier, impuni et gorgé des dépouilles 
de Pergame. Avant de suivre ce vaincu triomphant dans son 
royaume, où nous aurons à étudier son activité sous un aspect 
nouveau , nous devons raconter brièvement les dernières convul- 
sions de la crise qu'il avait déchaînée sur l'Asie. 

pillé l'Asie c( pendant 4 ans ï) , ce qui est équivoque. Quant à la Chronique capitoline , elle 
place tous ces événements dans la même année, 2 ans après l'entrée de Marius à Rome (87), 
donc en 85. 

(1) Appien, Mith. 64 ; B. Ch. I, 70. 



MORT DE FIMBRIA. 



207 



La tâche de Sylla n'était pas terminée par le traité de Dar- 
danos; il lui fallait encore procéder à la réorganisation de la 
province romaine, et, toutd'bord, se débarrasser de son rival 
Fimbria qui s'en disait, comme lui, gouverneur. Celui-ci s'était 
enfermé dans un camp fortifié aux environs de Thyatire, entre 
le Caïque et l'Hermos. Sylla vint l'y relancer, et comme Fim- 
bria ne voulait ni capituler ni combattre, il renouvela contre lui 
la manœuvre qui avait si bien réussi à Chéronée et à Orcho- 
mène : il s'établit à deux stades du camp ennemi et commença à 
creuser un fossé tout autour. On vit alors se reproduire ce qui 
s'était passé l'année précédente à Mélitée : les soldats démocra- 
tes, déjà dégoûtés d'un chef qui ne leur procurait plus de butin, 
sortirent de leur camp par bandes, en tenue de corvée, fraterni- 
sèrent avec les soldats de Sylla, prirent même la pioche avec eux. 
Vainement Fimbria convoque ses légions à une assemblée gé- 
nérale, tâche de rallumer leur zèle par ces discours enflammés 
dont il a le secret : le charme est rompu, les soldats repon- 
dent à voix haute qu'ils ne veulent pas se battre contre leurs 
compatriotes, et les désertions se multiplient. Les démarches 
particulières de Fimbria auprès des officiers les plus influents ne 
furent pas plus heureuses : prières, menaces, argent, tout fut 
inutile. A bout d'expédients, Fimbria demanda aux troupes res- 
tées fidèles de lui renouveler le serment et procéda à l'appel no- 
minal; le premier appelé, Nonius, un officier qui avait trempé 
dans tous les crimes du rebelle et reçu le salaire de sa complicité, 
refusa net. Fimbria, hors de lui, leva l'épée sur le traître, mais 
une clameur menaçante la fit retomber à son côté. Alors le mal- 
heureux descendit encore plus bas. Il trouva un esclave, qui se 
glissa dans le camp de Sylla et tenta de l'assassiner; mais le 
meurtrier se laissa prendre et fit des aveux complets. Les soldats 
de Sylla, indij2^nés, s'avancèrent au bord du fossé et accablèrent 
d'insultes et de défis r« Athénien », le « roi d'esclaves ». Pour- 
tant il eut encore l'audace de solliciter une entrevue de Sylla. 
Celui-ci le renvoya dédaigneusement à un intermédiaire officieux, 
le proscrit Rutilius, qui lui offrit la vie et un sauf-conduit vers 
la mer, à la condition qu'il s'éloignerait immédiatement de l'Asie. 
Alors seulement l'homme de cœur, qui sommeillait dans le ban- 
dit, se réveilla. Il répondit vaguement à Rutilius qu'il savait 
une meilleure retraite, courut à Pergame et se jeta sur son épée 



208 



PACIFICATION DE L'ASIE ROMAINE. 



dans le temple cl'Esculape. La blessure n'était pas mortelle , mais 
son esclave Facheva, puis se transperça lui-même; Sylla permit 
aux atfranchis de Fimbria de Tensevelir. La mort du chef fut le 
signal de la dissolution de Farmée. Quelques officiers fimbriens , 
trop compromis, comme « les deux Lucius », — L. Magius et 
L. Fannius, — s'enfuirent chez Mithridate; tout le reste des 
deux légions passa sous les drapeaux de Sylla (automne 85) (1). 

Délivré du cauchemar de Fimbria, Sylla détacha Curion avec 
un corps d'armée pour rétablir Nicomède en Bithynie et Ariobar- 
zane en Cappadoce. Lui-même s'occupa de réduire les quelques 
villes de la terre ferme qui persévéraient dans leur révolte. Leur 
résistance fut d'autant plus acharnée qu'un décret de Sylla avait 
annulé en bloc les affranchissements et les abolitions de dettes 
récemment édictés par Mithridate; plusieurs places durent être 
assiégées en règle et prises d'assaut. Partout le vainqueur sévit 
avec une férocité implacable, démantelant et pillant les villes. 
Amendant les habitants à l'encan. La province ainsi « pacifiée », 
Sylla ramena vers le littoral ses troupes harassées. Quand on at- 
teignit Smyrne, l'hiver, et un hiver rigoureux était venu; les 
troupes, en guenilles, manquaient de tout : les Smyrniotes, tou- 
chés de leur détresse, se dépouillèrent de leurs manteaux en pleine 
assemblée et les envoyèrent aux légionnaires grelottants (2). 
Arrivé à Éphèse, Sylla y tint, comme naguère dans Athènes, des 
assises sanglantes : les chefs de la rébellion , les principaux mas- 
sacreurs de 88, les délateurs de 86 — tous ceux du moins qui 
ne s'étaient pas enfuis à temps dans le Pont — eurent la tête 
tranchée (3); dans toutes les autres villes, le parti « cappado- 
cien » fut décimé : c'est ainsi que les Romains exécutaient l'ar- 
ticle 6 du traité de paix , par lequel ils avaient promis amnistie 
pleine et entière aux partisans du roi ! Seule Mitylène , protégée 
par sa situation insulaire, et qui sentait peser sur elle le sang 
d'Aquilius, persévéra dans sa résistance et tint les Romains en 

(1) Appien, Mith. 59-60, récit détaillé et qui paraît exact. Plut., Syll. 25, est très-soin- 
maire et paraît se tromper en plaçant le suicide de Fimbria dans son camp. Orose VI, 2, 11, 
et Liv. ep. 83, s'accordent entièrement avec Appien. — Le Rutilius, nommé par Appien 
sans autre indication, ne peut être que le célèbre exilé, car nous ne connaissons aucun légat 
de ce nom dans l'armée de Sylla et l'on sait d'ailleurs que Sylla offrit à Rutilius de le ra- 
mener en Italie (Quintilien XI, 1, 12). 

(2) Tacite, yl;i». IV, 56. 

(3) Licinianus, p. 35 : Ephesi, causis coffuitis , 2^^'^>'C'P^s belli securihus necat... 



CHARGES FINANCIÈRES DE L'ASIE. 



209 



échec pendant plus de cinq ans; même une victoire navale de 
Lucullus n'abattit pas le courage des habitants : ils ne succom- 
bèrent qu'en 79, sous les coups du préteur Thermus, assisté par 
la flotte bithynienne; leur ville fut livrée alors à une subversion 
totale (1). Ajoutons, pour compléter le tableau, que Sylla aban- 
donna sans défense les côtes et les îles aux ravages des pirates, 
dont le nombre et l'audace avaient redoublé depuis le licenciement 
des Hottes de Mithridate : sous les yeux mêmes du vainqueur, la- 
sos, Samos, Clazomène furent mises au pillage; du temple de 
Samothrace les flibustiers emportèrent pour 1,000 talents d'objets 
d'art et d'ornements (2). 

L'armée romaine prit ses quartiers d'hiver dans les florissan- 
tes villes de l'Asie grecque et mena grasse vie à leurs dépens. Le 
soldat, logé chez l'habitant, recevait de lui une solde de 16 dra- 
chmes par jour (40 fois la solde ordinaire), plus un repas pour 
lui et pour tous ses invités, quel que fût leur nombre; le centu- 
rion touchait 50 drachmes et deux vêtements, l'un d'intérieur, 
l'autre de sortie (3). C'était déjà là une charge journalière de 
plus de 600,000 francs pour l'Asie, soit, au bout de six mois, 
120 millions. Mais ce n'est pas tout. Sylla convoqua à Éphèse, 
en grande solennité, les notables des cités asiatiques et leur fit 
connaître les conditions auxquelles Rome, dans sa clémence in- 
finie, consentait à leur faire grâce : il s'agissait de payer, en une 
fois, les cinq années de tribut arriérées (88-81) , plus une amende 
collective de 20,000 talents (120 millions), censée représenter les 
frais de la guerre et de la réorganisation de la province (4). 
Pour faciliter le recouvrement de cette imposition colossale, la 
province fut divisée en 14 circonscriptions (5), entre lesquelles 
la taxe fut répartie au prorata de leurs ressources : cette divi- 



(1) Liv., ep. 89 ; Suétone, César j 2. 

(2) Appien, Mith. Gl, G3 ; Plut., Pomiy. 24. 

(3) Plut., Sylla 25. 

(4) Appien, Mith. G2; Plut., Sylla, 25. Appien parle simplement du tribut arriéré et des 
frais de guerre ; le chiffre de 20.000 talents se trouve chez Plutarque : il est difficile de 
croire qu'il comprenne à la fois l'arriéré et l'amende. Au triomphe de Sylla figurèrent 15,000 
livres d'or et 115,000 d'argent, soit environ 22 millions de notre monnaie (Pline XXXIII, 
1 (5), 16). 

(5) Cassiodore, Chronujue, ad an. 670 (= 84) : His coss. Asiam in XLIV vegiones Sulla 
distrihuit. Maintien de cette organisation : Cicéron, Pro Flacco, XIV, 32. Les publicains ne 
furent rétablis que plus tard : ad Quintum, I, 1, 11 , 33. 

MITHRIDATE. 14 



210 



DÉTRESSE DES CITÉS ASIATIQUES. 



sion, conservée par les successeurs de Sylla, resta la base de 
Forganisation financière de l'Asie. 

La taxation directe et la perception de Fimpôt par les fonc- 
tionnaires locaux constituaient un progrès sur le régime des pu- 
blicains, mais Fénormité de l'amende vouait FAsie à la ruine. Les 
cités, à bout de ressources, furent obligées, pour acquitter les 
premiers termes de la contribution, de contracter des emprunts 
usuraires, de mettre en gage leurs théâtres, leurs gymnases, les 
droits d'octroi et de port (1). Si Fon réfléchit que beaucoup de 
villes avaient déjà été rançonnées par Mithridate, Fimbria ou les 
pirates, que les propriétés foncières avaient subi une déprécia- 
tion énorme, au point de nécessiter des arrangements spéciaux 
pour la liquidation des dettes hypothécaires (2) , qu'enfin les gar- 
nisaires de Sylla traitaient leurs hôtes avec la dernière brutalité, 
on se fera quelque idée des sentiments qui accueillirent en Asie 
la restauration de la domination romaine. Les seules communes 
exemptées de ces calamités furent celles qui , par leur conduite 
loyale pendant la guerre, méritèrent de Sylla soit le don de la li- 
berté pure et simple, soit leur inscription ou leur maintien parmi 
les « amis et alliés du peuple romain » ; de ce nombre furent Ilion, 
Chios, Magnésie du Sipyle, Laodicée du Lycos, Stratonicée et 
Tabge de Carie, et, bien entendu, Rhodes et la confédération 
lycienne ; Ilion fut relevé de ses cendres , Rhodes obtint une ex- 
tension de territoire ou plutôt de tributaires (Cannes et quelques 
îlots), qui fut d'ailleurs aussi éphémère que la précédente (3). 

Tel fut, pour l'Asie romaine , le résultat de sa grande insur- 
rection : une aggravation sensible de maux et de charges. Quant 
à Sylla, il trouva dans ce pillage systématique les moyens de re- 
faire son trésor de guerre, de se bâtir une flotte, d'équiper son 

(1) Appien, Mith. 63. 

(2) Voir la grande loi éphésienne découverte par Wood (Dittexberger, Sylloge, 344). 

(3) Appien, Mith. Gl, nomme parmi les cités gratifiées de la liberté Ilion, Chios, la Lycie, 
Rhodes, Magnésie y.ai xivaç aX>.ouç (pour Ilion, cp. Strabon XIII, 1, 27; pour Magnésie, 
■ih. 3, ô ; pour Rhodes, XIV, 2, 3, et Cicéron, ad Quintum, I, 1, 11, 36 ; pour la Lycie, C. I. 
L. I, 589 = VI, 372 ; pour Chios, C. I. G. 2222). Il faut ajouter certainement Stratonicée 
(sénatus-consulte de Lagina, à Y Ajjpendice), Tabae (fragment de S. C. dans le Bull. corr. 
Jiell. XIII, 503, et dédicace capitoline, Babelon, lievne des études grecques , I, 91), Laodi- 
cée (C. I. L. I, 581 ; VI, 374), peut-être Éphèse {'ib. I, 588 : VI, 373) et Apollonis (Cic, Pro 
Floxco, XXIX, 70-71). L'ère de Sylla, très employée en Asie, commence le 23 septembre 85 
(et non 84) ; voir KUBIC'EK, Archœologifche Bpigraphische Jfittheihinge7i aus Oesterreich i n- 
ffcirn, XIII (1890), 88. 



DÉPART DE SYLLA. 



211 



armée à nouveau et d'en combler les vides par Tenrôlement de 
troupes mercenaires. Dès qu'il jugea son œuvre achevée , vers la 
fin de l'été 84, il dit adieu à l'Asie, en lui laissant, pour garni- 
son et pour lléau, les deux légions valériennes, sur lesquelles 
il ne pouvait compter pour l'œuvre de sang qui lui restait à ac- 
complir. Le légat Muréna demeura comme gouverneur, Lucullus 
comme questeur. L'armée s'embarqua à Éplièse, traversa l'Archi- 
pel en trois jours, et descendit au Pirée. Sylla fit un séjour pro- 
longé dans l'Attique et aux bains d'Edepse, en Eubée, où il alla 
soigner sa goutte. Il occupa la fm de l'année à lever des trou- 
pes en Macédoine et dans le Péloponnèse, et à remettre Athènes 
au pillage : ce fut alors qu'il s'empara de la célèbre bibliothè- 
que d'Apellicon et de diverses œuvres d'art destinées aux temples 
de Rome. Au commencement de l'année 83 il reprit lentement, 
par la voie de Patras et de Dyrrachion, le chemin de l'Italie, 
à la tôte de 40,000 hommes et de 1,600 nav^ires, laissant tout 
le monde hellénique plein de ses statues, de ses trophées et de 
ses dévastations (1). 

(1) Sur le séjour de Sylla en Grèce et ses rapines, v. Plutarque, Sylla, 26 ; Kepos, Attkus, 
c. 4; Strabon, X, 1, 9; Lucien, ZeuxU , .'5, etc.; — sur le chiffre de ses troupes, Appien, 
B. Civ. I, 79. La fête des SuUeia (C. L A. II, 1, n^ 481, 1. 58) parait avoir été instituée à 
cette époque. 



LIVRE IV. 

L'EMPIRE DE MITHRIDAÏE. 



CHAPITRE PREMIER. 

LES GOUVERNÉS (1). 

L'empire cle Mithridate n'était pas, à la façon des États mo- 
dernes, un morceau de continent plus ou moins entouré de mers, 
mais au contraire, comme plusieurs autres empires anciens, un 
morceau de mer plus ou moins entouré de territoires. Le Pont- 
Euxin, qui lui donna son nom, lui donnait aussi son unité, unité 
bien imparfaite, il est vrai, et bien précaire. Autour de ce grand 
bassin, où les flottes de Mithridate dominèrent pendant qua- 
rante ans sans contestation, se groupaient les provinces d'une 
monarchie composite, diverses par la nature du sol, non moins 
diverses par le caractère des habitants : au nord, le royaume 
bosporan; à l'est, la satrapie colque; au sud, le royaume de Pont 
proprement dit, c'est-à-dire les provinces héréditaires (Cappa- 
doce et Paphlagonie pontiques) augmentées de leur complément 
naturel, la Petite Arménie avec le pays des Chaldéens et des 
Tibarènes. 

Ces trois tronçons d'empire , qui communiquaient par le Pont- 
Euxin, ne furent jamais, par terre, soudés d'une manière com- 
plète (2). Entre la Crimée et la Colchide, entre la Colchide et le 
Pont, se déroulaient deux longs rubans côtiers, bordés d'âpres 

(1) Source principale : Strabon XII, 3 (Pont, Petite Arménie, Paphlagonie); VII, 4 
(Crimée); XI, 2 (Bosphore, Colchide), et accessoirement XII, 1-2 (Cappadoce). 

(2) Les auteurs qui, comme Appien, Mith. 15, comptent 20,000 stades pour C( la longueur 
du royaume héréditaire )), ou comme Posidonius, fr. 41 Millier, 80,000 stades pour le péri- 
mètre total des côtes , paraissent avoir pris pour base de leur calcul les périples des navi- 
gateurs , en admettant que toutes les côtes , sans interruption , appartenaient à Mithridate. 
Le Pont-Euxin avait 23,000 stades de tour suivant Ératosthène, 25,000 suivant Strabon. On 



214 



DIMENSIONS ET DIVISIONS DE L'EMPIRE. 



chaînes de montagnes, ici le Caucase, là le Paryadrès. Ces côtes, 
peuplées de tribus sauvages et belliqueuses, qui résistèrent pen- 
dant de longs siècles à toutes les invitations du commerce et de 
la civilisation, n'ont jamais été subjuguées par Mithridate. Tout 
au plus occupait-il le long du rivage les quelques points ancien- 
nement colonisés et fortifiés par les Grecs : Pityus et Dioscurias 
au pied du Caucase, Trébizonde et ses voisines au pied du Pa- 
ryadrès (1); mais ces points n'étaient pas reliés par une route mi- 
litaire continue , — à peine en existe-t-il une aujourd'hui , — et 
dès qu'on s'écartait du bord immédiat de la mer, l'autorité du 
roi cessait d'être reconnue. Au sud, dans le segment de cercle, 
d'une curieuse régularité, que délimitent l'Acampsis {Tchorouk) et 
la rivière de Tripolis {Karchout) , les tribus pillardes persévéraient 
dans leur vieille barbarie; sujettes de nom peut-être, elles ne l'é- 
taient pas en fait. Elles ne figurent jamais parmi les auxiliaires de 
Mithridate : après sa dernière défaite, en 66, il devra se frayer un 
chemin par la force depuis les sources de l'Euphrate jusqu'à 
l'embouchure du Phase. De même, au nord, les farouches pira- 
tes Achéens , Zyges , Hénioques , Cercètes , logés dans les petites 
vallées maritimes et dans les défilés boisés du Caucase , ne per- 
mettront jamais à Mithridate d'établir, à travers leur territoire, 
une communication permanente entre ses possessions du Phase 
et celles du Bosphore cimmérien : en 80, ils lui détruisent une 
armée; en 65, ils disputent ou marchandent le passage à la poi- 
gnée de fidèles qui escorte le roi vaincu et fugitif (2). 

Même abstraction faite de ces territoires absolument indépen- 
dants, les différentes parties qui composaient la monarchie pon- 
tique étaient très inégalement soumises. Seules les provinces si- 
tuées au sud de l'Euxin témoignèrent au roi un attachement 
inébranlable, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. A 
cet égard il n'y avait pas de différence entre les bourgeois grecs 
ou grécisés des villes, les Cappadociens de la plaine, les Paphla- 

y ajoutait la Palus-Méotide (9,000 stades de tour suivant Strabon, Arrien, etc., 8,000 sui- 
vant Polybe IV, 40). 

(1) Il est remarquable que Trébizonde ne soit jamais mentionnée pendant les guerres de 
Mithridate. 

(2) En 73, au commencement de la dernière guerre contre les Romains, Appien {Mith. 69) 
cite bien les Achéens et les Hénioques parmi les auxiliaires de Mithridate , mais toute cette 
cnumération est suspecte , et ce détail est en contradiction avec Tattitude des Achéens en 
80 et en Gô. Voir supra, p. 76-77. 



PEUPLES INSOUMIS OU IMPARFAITEMENT SOUMIS. 



21.-) 



goniens de la montagne; il n y en avait pas même entre les su- 
jets héréditaires et les populations pacifiquement annexées au d('- 
but du règne, Chalybes, Tibarènes, Micro-Arméniens. A défaut 
d'unité de race et de sentiment national , on rencontrait ici dans 
toutes les classes et chez toutes les parties de la population un 
« loyalisme » dynastique profond (1); ce loyalisme ne puisait pas 
seulement sa source, comme Font dit les historiens romains, dans 
« un respect inné pour la royauté » et dans le prestige person- 
nel du souverain : il y entrait encore la conscience très nette de 
la solidarité qui unissait les peuples groupés autour de la porte 
nord-est de l'Asie Mineure. 

On aurait cherché vainement de pareils sentiments dans les 
provinces de l'est et du nord , la Colchide et le royaume bospo- 
ran. Les nombreuses tribus barbares qui faisaient ici le fond de 
la population, soumises pour la plupart de force, frémissaient sous 
le joug; naturellement légères et versatiles, elles auraient eu be- 
soin, pour s'attacher à leur nouveau maître, de le voir fréquem- 
ment parmi elles. Il en était de même de la démocratie remuante, 
ionienne de race, qui peuplait les villes bosporanes. Mithridate, 
occupé chez lui ou guerroyant au dehors, fut obligé de se faire 
représenter, auprès de ces sujets éloignés, soit par un satrape, 
soit par un vice-roi, ordinairement un prince du sang. De là, 
nouveau danger : si le représentant du roi était impopulaire, les 
naturels se révoltaient contre lui ; s'il savait se faire aimer, ils se 
révoltaient pour lui. Aussi Mithridate passa-t-il une grande partie 
de son règne à comprimer les rébellions incessantes de ces deux 
belles provinces si nécessaires à ses finances et à ses armées : ce 
furent plutôt des possessions coloniales, des terres d'exploitation 
d'un bon rapport et d'une sécurité douteuse, que des parties in- 
tégrantes de la monarchie. Voilà pourquoi le nom de <.< royaume 
de Pont » , inventé pour désigner l'ensemble des États de Mithri- 
date, finit par se restreindre, dans l'usage, aux provinces situées 
au sud de TEuxin, qui formaient la partie la plus ancienne, la 
plus compacte et la plus solide de la monarchie. Voilà pourquoi 
aussi , dans ce tableau de l'état économique et moral de l'empire 

(1) Dion Cassius XXXVI, 11 : ot yàp àv6pw7:oi è/.eivou euvoiav (er/ov) ex ts toOô [xocpu- 
loM xal £x TT); uatpioy [iadiXei'a;. Cp. Salluste, fr. V, 1, Kritz : adeo illis ingenita est sanditas 
regii nominis. 



216 



ROYAUME BOSPORAN. PRODUITS AGRICOLES. 



mithridatique , au lieu de procéder, comme pour un pays homo- 
gène, suivant Tordre des matières, nous devons étudier sépa- 
rément les « trois tronçons », qui, sauf, pour la guerre et les 
relations commerciales, vivaient d'une existence absolument dis- 
tincte. 

Au nord du Pont-Euxin, Mithridate possédait, outre le royaume 
bosporan proprement dit, c'est-à-dire les deux rives du Bosphore 
cimmérien, toute la péninsule de Crimée et la rive asiatique de 
la Palus-Méotide; au delà de Tisthme de Pérékop, il avait des 
amis, des alliés, des mercenaires, mais point de sujets ni même 
de vassaux. Ces territoires, dont la population actuelle n'at- 
teint pas 300,000 habitants, étaient alors beaucoup plus peuplés : 
en 64, Mithridate put y lever une armée de 36,000 hommes, 
sans compter les contingents irréguliers ; cela suppose une popu- 
lation de 2 à 3 millions d'âmes. 

La Crimée ancienne n'était pas seulement plus densement peu- 
plée que la Crimée moderne, elle était aussi plus florissante et 
mieux cultivée; la raison principale de sa décadence, c'est le dé- 
boisement des monts Tauriens et de l'Hylée, qui a tari les sources, 
desséché le sol et l'atmosphère, gâté, en un mot, le climat (1). 
Dans l'antiquité, tout l'intérieur de la Crimée, excepté le steppe 
marécageux vers le golfe Putride, était un vaste champ de blé, 
où il suffisait de gratter la terre pour qu'elle rendit trente fois 
la semence (2). Les deux presqu'îles grecques, surtout la Cher- 
sonèse Trachée, abondaient en produits agricoles de tout genre. 
Le blé bosporan, qui avait jadis approvisionné Athènes, était 
un peu léger de grain (3) , mais il se conservait bien et résis- 
tait parfaitement au transport. A côté des céréales, on cultivait 
aussi diverses espèces d'arbres fruitiers. Si la vigne avait des 
grappes exiguës et si, pendant l'hiver, il fallait terrer les ceps (4), 
en revanche, le grenadier, le figuier poussaient vigoureusement, 
le poirier et le pommier donnaient des fruits savoureux; chose 

(1) Sur l'humidité de la Scythie poutique dans l'antiquité, voir Hippocrate, De aere, etc., 
c. 96-97 ; Hérodote IV, 28. Sur les forêts : Théophraste IV, 6 (Chersonèse Trachée) ; Hé- 
rodote IV, 18 (Hylée), et les textes du moyen âge réunis par Neumann. Die Ilellenen im 
Shjthenlande , p. 82 suiv. 

(2) Strabon VII, 4,0. 

(3) Théophraste, Ilist. plant. VIII, 4, 5. 

(4) Strabon VII, 3, 18; II, 1, 15. Sur les vins de Chersonèse cf. C. I. G. 2097. 



BÉTAIL, GIBIER, PÊCHERIES. 



217 



singulière, on chercha à plusieurs reprises, et naturellement 
sans succès, à acclimater, pour les besoins du culte, le myrte et 
le laurier; les conifères ne réussissaient pas davantage (1). 

L'élève du bétail n'avait qu'une importance secondaire : le bœuf 
venait sans cornes, ou il fallait les lui limer de peur que le froid 
ne les endommageât; l'àne ne résistait pas aux hivers rigou- 
reux. Le mouton était de grande taille (2), le cheval petit, 
mais vif et si plein de feu qu'on ne pouvait l'employer en- 
tier (3). La chasse et la pêche complétaient les ressources ali- 
mentaires du pays. Le gibier, aujourd'hui très rare, abondait : 
dans la plaine, l'onagre et le chevreuil; dans les marais, le cerf 
et le sanglier. Un animal singulier, actuellement disparu, était 
le colos. « Pour la taille, ditStrabon, il tient le milieu entre le 
bélier et le cerf; son pelage est blanc et il est très rapide à la 
course. Quand il s'abreuve, il renilïe avec ses naseaux des pro- 
visions de liquide qu'il tient en réserve dans sa boîte crânienne, 
ce qui lui permet de subsister pendant longtemps dans le steppe 
dépourvu d'eau (4). » La Palus-Méotide et les lleuves qui s'y jet- 
tent sur la côte d'Asie, notamment les deux Rhombitès, étaient 
le théâtre de pêcheries, qui formaient, avec l'exploitation des 
marais salants, l'objet d'une industrie lucrative : les « salaisons 
méotiennes » avaient fait autrefois les délices d'Athènes. A l'ap- 
proche de l'hiver, le poisson émigrait vers le sud, mais quel- 
quefois il se laissait surprendre par les frimas; alors les pêcheurs 
de Panticapée crevaient la glace et en retiraient des esturgeons, 
gros comme des dauphins (5). 

Le territoire bosporan nourrissait une population extrêmement 
bigarrée (6). La population indigène comprenait trois groupes : 
Tauriens et Scythes en Crimée, Méotiens en Asie, qui différaient 

(1) Pline XVI, 32, 137. Mais la mention du nom de Mitliridate dans ce passage est 
suspecte, car il est entièrement extrait de Théophraste, Hist. plant. IV, 6, 3. 

(2) Strabon VII, 3, 18. 

(3) Strabon VII, 4, 8. 

(4) Strabon VII, 4, 8. Quelques-uns pensent que le colos représente l'antilope saïga. 
(Neumann, oji. cit. p. 27G.) 

(5) Strabon VII, 4, G; XI, 2, 4 (salaisons) ; 3, 18 (poissons glacés). Sur les pêcheries 
du Bosphore, voir, Koehler, Tàptyo;, dans les Mémoires de l'Acad. de Saint-Pétersbourg, 
1832; série VI, 1, 347-41). 

(6) Voir les noms paphlagoniens et cappadociens dans les inscriptions bosporanes de 
cette époque et du commencement de Tempire ; par exemple OOc , 'ATcoTYjç, etc. (^Revue des 
études grecques, II, 94.) 



•218 POPULATIONS DU BOSPHORE : TAURIENS, SCYTHES. 



tous par la race comme par les mœm's. Au moment de la con- 
quête mithridatique, on se souvient que les Tauriens s'adonnaient 
surtout au brigandage et à la piraterie; les Grecs décrivaient 
avec effroi leurs coutumes inhospitalières : peut-être n'avaient-ils 
pas encore renoncé au culte sanguinaire de leur déesse , appelée 
par les Grecs Tauro ou Artémis Orsiloché , et devenue , sous une 
forme humanisée, la Vierge de Chersonèse (1). Les victoires de 
Diophante mirent fm, une fois pour toutes, aux rapines de ces 
barbares ; avec le temps leurs mœurs s'adoucirent et ils se con- 
fondirent peu à peu avec leurs voisins scythes (2). 

Les Scythes de la Chersonèse avaient échangé depuis long- 
temps la vie nomade de leurs frères d'au delà l'isthme pour les 
occupations agricoles, qui leur valurent le nom de Scythes labou- 
reurs (3). Les vases du Bosphore nous font connaître leur as- 
pect physique, — des corps trapus, des barbes épaisses et de 
longs cheveux blonds (4). Leur accoutrement se composait d'une 
blouse serrée à la taille et d'un pantalon qui entrait dans les bot- 
tes; leur armement, de llèches et d'un arc scythique à double 
courbure. Nous sommes moins bien renseignés sur leurs croyan- 
ces : il est probable qu'ils avaient conservé le polythéisme décrit 
par Hérodote (5). Quant à la simplicité primitive de leurs mœurs, 
elle avait dû s'altérer de plus en plus au contact des Grecs du 
Bosphore. Les m^onnaies et les inscriptions grecques de leur 
avant-dernier roi , Scilur, témoignent des progrès qu'avaient faits 
parmi eux la langue hellénique et l'instinct du commerce; le 



(1) Le nom Orsiloché est donné par Ammien Marcellin XXII, 8, 34. Strabon VII, 4, 2, 
insinue l'identité de la déesse des Tauriens et de celle de Chersonèse. 

(2) De là une nation hybride de Scytho-Taures, mentionnée par Pline IV, 85, 

(3) Strabon VII, 4, 6. 

(4) Voir surtout, dans les Antiquités du Bosphore Cimmérien, les planches XXII, 10 et 
XXXIII (vase et bijou du tumulus de Koul Oba), et dans les Comptes rendus de la com- 
mission archéologique russe (année 18G3) le vase de Nicopol. Ces figures ne sont guère 
d'accord avec le célèbre portrait d'Hippocrate {De aere, aqua et locis , c. 91-113), particu- 
lièrement en ce qui touche l'absence de poil et de barbe, la coloration jaune de la peau 
et rc( aspect d'eunuques » signalés par le médecin grec. Aristote , De anim. générât. V, 3, 
appelle les Scythes (xaXa/.OTpijreç. 

(5) Hérodote IV, 59. Les noms de divinités transmises par lui sont Tahiti (Vesta), 
Papaios (Zeus), Apia (Grê), Oitosuros (Apollon; cf. C. 1. G. 6013, Rome : Osa SeXrivr] 
GlToaxûpqc xai 'ATi6ll(àvi Olxocrxupq) IMîôoa...), Artimpasa (Aphrodite Uranie), Tamimasa- 
das (Poséidon), Dans l'inscription bosporane de Comosaryé {Antiquités du Bosphore Cim- 
mérien, no 5) la reine invoque le couple Samrgès et Astara, qui paraissent bien être des 
divinités scythiques ou méotiennes. 



MÉOTIENS. 



219 



goût urbain naissait; ils s'étaient bâti des fortins dont quelques- 
uns furent décorés du nom de villes. Ajoutons que Tivrognerie 
débilitait et menait à la ruine une race déjà peu prolifique par 
elle-même. 

Vis-à-vis de la Crimée, échelonnées le long de la rive asiatique 
de la mer d'Azov, entre le Don et le Kouban, vivaient les nom- 
breuses tribus réunies sous l'appellation commune de Méotiens. 
Celles du nord, encore tout à fait barbares, ne subsistaient guère 
que du produit de la pêche; vers le sud, l'intluence civilisatrice 
des Grecs du Bosphore s'était fait sentir et le pays passait pour 
bien cultivé; mais toutes les peuplades conservaient des habitudes 
belliqueuses. Les Agariens étaient réputés pour leurs talents 
médicaux : ils guérissaient, parait-il, les blessures avec du fiel 
de serpent (1). Des autres tribus, nous ne connaissons que les 
noms; ce sont, en commençant parle sud, les Aspurgiens, entre 
Gorgippia et Phanagorie, les Sindes, sur la rive gauche de 
l'Hypanis, les Dandariens, puis les Torètes, les Agrès (peut-être 
identiques aux Agariens), les Arrèques, Tarpètes, Obidiacènes, 
Sittacènes et Dosques. Aux noms donnés par Strabon (2), il 
faut ajouter les Thates et les Psèses, qui figurent sur les inscrip- 
tions bosporanes et demeuraient peut-être sur la rive nord de 
la mer d'Azov (3). Chaque tribu avait son dynaste particulier, 
mais tous les dynastes reconnaissaient, en principe, la suze- 
raineté de Mithridate, héritier des rois du Bosphore et des ar- 
chontes de Tanaïs (4) ; c'étaient d'ailleurs des vassaux assez in- 
dociles. En temps de guerre, ces brillants cavaliers, soldats braves 
mais d'une fidélité équivoque, formaient autour du « roi des 
rois » un état-major turbulent, sans cesse agité par des rivalités 
puériles et des querelles de préséance (5). 
De véritable civilisation, il n'y en avait que dans les villes grec- 
Ci) Appien, Mith. 88. 

(2) Strabon XI, 2, 11. 

(3) 0aTéwv : Antiquités du Bosphore, n'^ 5 (réditeur propose OaTeptov = twv ÉTe'pojv?): 
C. I. Gr. 2118, 2119. W-f\aGiv : Comptes rendus, 1866, p. 128, 1. Cette inscription du roi 
Aspurgos (commencement de l'ère chrétienne) donne une liste assez complète : padiXsuovxa 
xavToç Bo(77i6pou , Oeoooaîr,; , xai i^îvotov -/ac Maïtcov (Strabon : MaiwTwv) xat TapTieirtov 
(Strabon : TapTiYÎTsç) xai Topsiwv (Strabon : Topsaiat), U^V,(Jo)v xe xai TavasiTôiv, \jko- 
Tfx^avTa 2y.u6a; xai Taùpou;. 

(4) Appien, Mith. 15; Strabon, XI, 2, 11. 

(5) Voir notamment l'histoire d'Olthac, prince des Dandariens, et de son rival Soba- 
doc, Plutarque, Ltic. 16. 



220 



VILLES GRECQUES; CIVILISATION GÉNÉRALE. 



ques. Sous le protectorat de Mithridate, Chersonèse héracléoti- 
que et les ports à blé de la Chersonèse Trachée, Panticapée, 
Théodosie, Nymphéon avaient repris leur ancienne prospérité. 
Le port de Théodosie pouvait contenir cent navires; Panticapée, 
la capitale , couvrait de ses maisons une colline de 20 stades de 
circuit, — le mont Mithridate d'aujourd'hui; elle avait une ci- 
tadelle, un arsenal pour trente vaisseaux; son port concentrait 
tout le commerce d'importation venant du Pont (1). Vis-à-vis, 
Phanagorie, avec son célèbre temple d'Aphrodite Apatouria, ser- 
vait de marché aux tribus Méotiennes et à leurs voisins orien- 
taux (2). Tout au nord, à l'embouchure du Don, sur un empla- 
cement actuellement situé à 10 kilomètres du rivage, s'élevait la 
ville de Tanaïs, où les nomades d'Asie et d'Europe échangeaient 
leurs esclaves et leurs pelleteries contre le vin de Rhodes, les 
vêtements et les autres produits de la civilisation que leur dé- 
bitaient les marchands bosporans (3). Tanaïs était aussi le point 
d'aboutissement d'une importante voie de transit entre la Cas- 
pienne et la mer Noire, par où les caravanes des Aorses et des 
Siraques transportaient, à dos de chameaux, les marchandises 
de l'Inde. 

Dans le royaume bosporan, la culture des esprits ne paraît pas 
avoir marché de pair avec le développement matériel. Il n'est 
pour ainsi dire jamais question d'artistes ni de littérateurs bos- 
porans; on ne cite ni monuments ni écoles célèbres. Cependant 
l'orfèvrerie locale, au v^ et au iv^ siècle, sous l'influence des Athé- 
niens, avait produit de magnifiques ouvrages, que nous a révé- 
lés surtout le tumulus de Koul-Oba; mais au P"" siècle il subsistait 
peu de chose de ces glorieuses traditions, et les monnaies de cette 
époque sont d'un travail hàtif et médiocre , qui annonce la déca- 
dence complète de l'art au siècle suivant. La cause principale 
de ce déclin intellectuel ne serait-elle pas l'altération progressive 
de la race hellénique, où les mariages mixtes introduisaient des 
éléments étrangers , Scythes , Sarmates et autres , en nombre tou- 
jours croissant? La religion hellénique, dans ces contrées éloi- 
gnées , parait avoir subi également dans une trop large mesure 

(1) Strabon VII, 4, 4. 

(2) Strabon XII, 2, 10. 

(3) Strabon XI, 2, 3. L'importation du vin de Rhodes est attestée par les anses d'am- 
pliores de Tanaïs, Antiquités du Bosphore Cimmérien, n^s 79 suiv. 



COLCHlDE; CLIMAT ET PRODUCTIONS. 



221 



rinfluence des cultes barbares. La conquête mithriclatique, tout en 
sauvant Thellénisme bosporan d'une destruction immédiate, ne 
le préserva nullement de ces infiltrations qui en corrompaient lente- 
ment la substance ; au contraire, aux éléments étrangers déjà exis- 
tants dans le pays, elle en ajouta d'autres, en amenant des immi- 
grants cappadociens, paphlagoniens, juifs peut-être; on a même 
voulu dater de cette époque le commencement d'une réaction 
orientale, qui se trahit dans les monuments de l'art liguré (I). 

Le Bosphore avait dans l'empire de Mithridate le rang de vice- 
royauté; la Colchide ne formait qu'une satrapie. Les limites de 
cette province coïncidaient à peu près avec celles du gouverne- 
ment actuel de Koutaïs; son cœur était la vallée du Phase {Rion) : 
belle plaine parcourue par un lleuve court, mais puissant, navi- 
gable presque au sortir de la montagne, et qui le restait jusqu'à 
son embouchure travailleuse et gênée (2). Quelques-uns des af- 
fluents du Phase et des moindres torrents de la côte roulaient 
des paillettes d'or, qui valurent à la Colchide, dans les temps hé- 
roïques de la navigation milésienne, une réputation d'Eldorado, 
d'ailleurs peu fondée (3). Mais comme beaucoup d'Eldorados an- 
ciens et modernes, la Colchide offrit aux colons, à défaut des tré- 
sors qu'ils cherchaient, des bénéfices agricoles et commerciaux 
qui les dédommagèrent de leurs efforts et les consolèrent de leurs 
déceptions. 

Le climat de la Colchide est humide et fiévreux vers la côte, 
toute bordée de marais salants, et dans l'ancien golfe comblé par 
les alluvions du Phase (4); l'intérieur est tempéré et salubre. 
Toute la vallée du Phase était bien cultivée, et les contreforts des 
monts Moschiques, qui la bordent au sud, se revêtaient de 
champs de blé et de vignobles (5). La flore éclatante et variée 

(1) Cp. Wladimir Stassoff, dans les Comptes rendus de la commission archéologique 
russe pour 1872, p. 326 siiiv. 

(2) Actuellement le Phase cesse d'être navigable 50 kilomètres avant son embouchure. 
(Reclus VI, 164.) 

(3) Strabon XI, 2, 19. Les barbares recueillaient les précieuses paillettes dans des 
cribles en osier (? çaivai; -/aTaTETprjixÉvatc) et des toisons laineuses; d'où, d'après Appien 
(^Mith. 103), le mythe de la toison d'or. 

(4) Strabon XI, 5, G. 

(ô) Strabon XI, 2, 17. La vigr.e paraît être autochtone en Colchide. 



222 



POPULATIONS DE LA COLCHIDE. 



nourrissait d'innombrables essaims d'abeilles; mais si la cire 
de la Colclîide était estimée, son miel passait pour amer. On 
cultivait le lin et le chanvre dans les marécages, vers l'embou- 
chure du Phase ; d'opulentes forêts montaient sur les épaules du 
Caucase. C'est de là que Mithridate tirait la résine, la poix et les 
meilleurs matériaux de construction pour sa flotte : les radeaux 
chargés de bois descendaient le Phase; sur les autres rivières, 
les troncs coupés llottaient à bûches perdues. 

Le nom de Colques ne parait avoir désigné proprement que les 
industrieux castors de la plaine du Phase, antique race, dont les 
premiers auteurs grecs signalent le teint terreux, les cheveux 
crépus, les membres enflés, la voix rauque. Beaucoup d'entre eux 
vivaient sur des pilotis, au milieu des marécages de la côte; ils 
pratiquaient la circoncision , et adoraient une déesse qu'on repré- 
sentait assise, un tambourin à la main, sur un trône supporté par 
des lions. Leur principale industrie consistait dans la culture et 
la filature du lin; ils exportaient même leurs tissus. Il n'en fallait 
pas davantage aux archéologues à la façon d'Hérodote pour en faire 
des colons égyptiens, les survivants d'une armée de Sésostris (1). 

Outre ces Colques proprement dits, on trouvait en Colchide 
trois autres groupes d'habitants. 

Dans les collines du sud vivaient les Mosques , débris de l'an- 
cien peuple de Mesheq, désormais morcelé entre l'Arménie, la 
Colchide et l'Ibérie. Ils avaient conservé quelques vestiges de ci- 
vilisation , notamment un temple célèbre par ses richesses et son 
oracle, où il était défendu d'immoler des béliers : les Grecs y 
reconnaissaient un sanctuaire de Leucothoé, bâti par Phrixos (2). 

Sur l'autre rive du Phase, au pied du Caucase et dans les 
hautes vallées tracées par ses contreforts, vivaient, séparées les 
unes des autres, une infinité de tribus, d'origine sarmatique pour 
la plupart. Beaucoup de ces montagnards étaient célèbres pour 
leur beauté; ils avaient fourni jadis de nombreuses recrues aux 
harems des Achéménides. L'isolement différencie les dialectes : 

(1) Pindare, rjthujues, IV, 378; Hérodote II, 104-5, De aere, etc., c 22; Diodore I, 28; 
Denys le Périégète, v. 689. Pour la statue de la Rhéa colque qu'on voyait à gauche en en- 
trant dans l'estuaire du Phase, Arrien, Perip. 11. — Pour le lin, cp. Uxger, Wiener 
Sitzuiic/sberichte, XXXVIII, 130, qui considère cette plante comme originaire de la Colchide. 
— Les pilotis signalés par Hippocrate sont encore en usage à Poti. (Reclus VI, 184.) 

(2) Strabon X, 12, 17-18. 



COMMERCE DE LA COLCHIDE. 



223 



on n'entendait parler pas moins de soixante-dix langues au marché 
de Dioscurias, où les gens de la montagne venaient s'appro- 
visionner de sel. Parmi ces peuplades, Strabon ne mentionne 
nommément que les « Plitirophages » ou mangeurs de vermine, 
— ainsi appelés à cause de leurs habitudes sordides, — et les 
Suanes, la plus puissante de toutes les tribus, qui exerçait sur 
les autres une sorte de suprématie. Les Suanes avaient un roi, 
un sénat de 300 membres , et pouvaient mettre sur pied 200,000 
hommes; encore aujourd'lmi leurs descendants, qui ont conservé 
le nom antique, peuplent la vallée du haut Ingour et les gorges 
sublimes du Caucase. Quant aux Lazes et aux Sanèges, les deux 
tribus les plus puissantes au siècle suivant, elles n'étaient pas 
encore descendues de la Ciscaucasie au temps de Strabon, à plus 
forte raison au temps de Mithridate. Leur migration, qui en- 
traîna de profonds changements ethniques sur toute cette côte et 
effaça de la carte le nom des Colques, dut avoir lieu entre le règne 
d'Auguste et celui de Néron (1). 

Enfin le troisième groupe de la population de la Colchide était 
constitué par les Grecs de race ionienne, qui avaient fondé sur 
la côte les colonies de Dioscurias et de Phasis : la première, grand 
marché des peuplades caucasiques; la seconde, bâtie à l'embou- 
chure du Phase, entre le fleuve, un lac et la mer, à la fois le port 
expéditeur des produits de la Colchide et le terminus d'une des 
voies du commerce indien (2). La Colchide, en effet, située au 
fond de la mer Noire , était l'issue par où les produits de l'ex- 
trême Orient pouvaient arriver le plus vite et à meilleur marché 
dans le bassin de la Méditerranée. Transportées par l'Oxus jus- 

(1) Strabon XI, 2, 16-19. D'après certains aitteurs, que Strabon qualifie de hâbleurs, on 
aurait parlé même trois cents langues à Dioscurias : on voit par Pline VI, 5, 15, que ce chiffre 
était donné par Timosthène. Les Plitirophages s'appelaient Sales d'après Pline VI, 4, 14. 
Les Lazes sont mentionnés pour la première fois (du moins chez un auteur de date cer- 
taine) par Pline VI, 4, 12; les Sanèges par Arrien, Perlp. 15. A cette époque les Sanèges 
habitent autour de Dioscurias où Strabon place les Suanes; les Lazes, autour du Phase. 
Depuis Trébizonde jusqu'à Dioscurias, les tribus, d'après Ai-rien, se succèdent dans Tordre 
suivant : Tzanes, Machelons, Hénioques (ils sont donc descendus du pied du Caucase où 
les place Strabon), Zydrites, Lazes, Apsiles, Abasges, Sanèges. On voit quels changements 
profonds ont dû se produire, et il n'y a dès lors aucune raison d'identifier les Lazes aux 
Colques comme le fait Suidas, s. v. Ao[j(.STtavô;. Si Memnon, c. 54, nomme les Lazes et les 
Sanèges au temps de Mithridate, c'est un anachronisme qui sert à fixer la date de l'auteur, 
mais qui ne prouve rien contre l'exactitude de Strabon. 

(2) Strabon XI, 2, 14; IG : 17. 



224 



ROYAUME DE PONT. LIMITES. 



qu'à la mer Caspienne, les denrées de Tlnde et de la Chine tra- 
versaient cette mer, puis s'engageaient dans la vallée du Cyrus à 
travers l'Albanie et l'Ibérie. De la dernière forteresse ibérienne, 
Idéessa, une route carrossable menait en quatre jours, à travers 
d'âpres défdés, à la première forteresse colque, Sarapané {Charo- 
pan) : dans ce court espace on n'avait pas jeté moins de 120 ponts 
sur les méandres des torrents et du Phase supérieur. A partir de 
Sarapané, le lleuve navigable portait les marchandises jusqu'au 
port de Phasis, où les navires de Sinope et d'Amisos venaient les 
charger pour les distribuer plus loin. La puissance maîtresse de 
l'embouchure du Phase tirait profit de ce transit et avait tout in- 
térêt à le favoriser. Ainsi s'explique le traité que Mithridate con- 
clut dès le début de son règne avec les Ibères : ce devait être avant 
tout un traité de commerce, destiné à assurer le passage des 
caravanes à travers cet isthme caucasien que Séleucus Nicator 
avait rêvé de percer (1). 

Nous avons dû nous contenter de ces indications sommaires 
sur les provinces en quelque sorte extérieures de la monarchie 
pontique ; il faut nous étendre un peu davantage sur le royaume 
de Pont proprement dit. Ce royaume n'avait de frontières na- 
turelles bien défmies qu'au nord et à l'est. Au nord, la mer Noire 
le bordait sur toute sa longueur depuis le Fn^rthénio^i (Bartan-tckai) 
jusqu'à l'Acampsis {Tchorouk) ; à l'est, l'Euphrate séparait la Petite 
Arménie, désormais pontique, de la province arménienne d'Acili- 
sène. Vers le nord-est, les massifs du Paryadrès et du Scydisès, 
les peuplades insoumises du bassin de l'Acampsis formaient une 
barrière effective entre le royaume de Mithridate et celui de ïi- 
grane; la frontière théorique n'est pas exactement connue. A 
l'ouest, la vallée fleurie du Parthénios traçait la limite entre le Pont 
et la Bithynie; puis la frontière, devenue purement convention- 
nelle, accompagnait quelque temps la chaîne côtière de Paphla- 
gonie , descendait vers le sud en contournant la vallée de l' Amnias , 
rejoignait le Halys qu'elle remontait jusque vers son confluent 
avec le Cappadox {Dêlidjé-Irmak) et coupait transversalement la 

(1) Strabon XI, 3, 4. Pour Idéessa, XI, 2, 18. Pour la route commerciale, XI, 7, o 
(d'après Aristobule et Ératosthone, qui eux-mêmes ont suivi Patrocle). Projet de Séleucus, 
Pline VI, 11, 31. Cp. Ritter, A sien , VI, 1, 089; Droysex, Histoire de l'hellénisme, III, 
72, de la trad. fr. 



ZONES AGRICOLES DU PONT. 



225 



t>Tandc boucle de ce lleuve : telle était la ligne irrégulière qui 
séparait le Pont de la Paphlagonie indépendante et de la Galatie 
(pays des Trocmes). Enfin, la frontière méridionale ou cappado- 
cienne, qui commençait à la forteresse de Dasmenda (dans la 
préfecture de Cliammanène) pour fmir à fextrémité de la préfec- 
ture de Laviansène, suivait, d'après Strabon, la crête d'une chaîne 
de montagnes parallèle au Taurus et située à 800 stades au nord 
de Mazaca : il faut entendre par là cette ligne de partage assez 
confuse qui sépare les affluents de Flris de ceux du Halys supé- 
rieur. D'ailleurs, en réalité, la frontière flottait, suivant les vicis- 
situdes de la politique, au nord ou au sud de ce dernier fleuve; 
les districts du haut Halys (Camisène et Colupène) formaient un 
objet de litige continuel entre le Pont et la Cappadoce (1). 

On pouvait distinguer dans le royaume de Pont trois zones cli- 
matériques et agricoles : la plaine, ou, plus exactement, la région 
fluviale, au centre; la zone littorale au nord; la montagne aux 
extrémités. Ces trois régions, chacune, dans son genre, produc- 
tive et bien exploitée, se complétaient de la manière la plus heu- 
reuse : ici les céréales et les pâturages, là les vignobles, les 
oliviers et les arbres à fruits, plus haut la forêt, régulatrice du 
régime des eaux. 

Les descriptions de Strabon ne permettent pas de douter que le 
^ays, dans son ensemble, ne fût mieux cultivé, plus verdoyant et 
plus prospère que de nos jours. Dans maint endroit, les habitu- 
des paresseuses du paysan turc, les déboisements inintelligents 
des bergers , ont tari les sources et transformé en marécages ou 
en yaïlasj où broutent de maigres moutons, les plantureux her- 
bages, les emblavures dorées d'autrefois. La banlieue des gran- 
des villes, Sinope, Amisos, Amasie, Comana, offrait, en particu- 
lier, l'aspect le plus florissant; même loin de ces grands centres, 
les mots de « plaine féconde » , « plaine à tout produire » , « cam- 
pagne bien plantée » reviennent à chaque instant sous la plume 
de Strabon. Phanarée, longue et large vallée où flris et le Lycos 
mêlent leurs eaux, était la perle du Pont : « elle est toute plantée 



(1) Le tracé de la frontière pon tique résulte de la description de Strabon, qui déclare ex- 
pressément étudier le Pont dans les limites qu'il avait sous Mithridate (XII, 3, 1; cp. 
XIÎ, 3, 40-41). Frontière arménienne : th. 28. Frontière cappadocienne : XII, 2, 9-10. 
En ce qui concerne la Camisène et la Colupène, Strabon les compte tantôt dans le Pont 
(XII, 3, 37), tantôt dans la Cappadoce (ib. 12). 

MITHRIDATE. 15 



226 



PROSPÉRITÉ DE LA RÉGION FLUVIALE. 



d'oliviers, produit un vin excellent, et possède toutes les autres 
vertus de la terre » (1). Quant à Thémiscyre, le fabuleux pays des 
Amazones , c'est un vrai pays de cocagne , où Tliomme n'a qu'à 
tendre la main, j'allais dire la bouche, à la nature. « Qu'on se 
représente, dit le géographe, une plaine bordée d'un côté par la 
mer, de l'autre par des montagnes richement boisées, d'où jaillis- 
sent des sources nombreuses. Tous ces ruisseaux viennent se 
déverser dans le Thermodon, qui parcourt la plaine; parallèle- 
ment à lui coule l'Iris, qui apporte à la mer toutes les eaux de 
l'intérieur. La campagne, ainsi arrosée, est toujours verte, tou- 
jours humide. Ici bondissent des troupeaux de bœufs et de che- 
vaux; là le millet et le panic donnent des récoltes abondantes ou, 
pour mieux dire, perpétuelles : le mot de disette est inconnu. Les 
bas coteaux sont couverts d'arbres à fruits, qui viennent sans cul- 
ture : vigne vierge, poiriers, pommiers, noyers. Quelle que soit 
la saison , il suffit d'aller au bois pour remplir ses paniers : au 
printemps, les fruits déjà mûrs pendent encore aux branches; à 
l'autonme, ils jonchent l'épaisse fouillée qui tapisse le sol. Et de 
toutes parts le gibier foisonne, attiré par l'appât d'une nourriture 
facile (2). » Le plus positif des prosateurs grecs devient pres- 
que lyrique devant ce chef-d'œuvre de l'eau courante. Ajoutons 
que les descriptions de Strabon, quoique postérieures de près 
d'un siècle à l'époque qui nous occupe, peuvent y être appliquées 
sans scrupule : si elles avaient besoin d'une correction, ce serait 
plutôt en faveur du passé, car Strabon lui-même atteste que de 
son temps le pays était encore parsemé de ruines et de champs 
dévastés , vestiges de la grande invasion et des guerres prolon- 
gées qu'il nous reste à raconter. Au reste, les historiens ont con- 
servé le souvenir de l'émerveillement des armées romaines quand, 
au sortir de l'aride steppe galate, en 72 av. J.-C, elles pénétrèrent 
dans ces campagnes verdoyantes du Pont où les villages se pres- 
saient contre les villages, oîi le bétail, les esclaves, les vête- 
ments affluaient à tel point que les heureux légionnaires ne 
savaient commxcnt se défaire de leur butin (3). 

(1) strabon XII, 3, 30. Hamilton I, 341, n'a pas retrouvé d'oliviers à Phanarée. 

(2) Strabon XII, 3, 15. 

(3) Appien, Mith. 78 ; Plut., Luc. 14. Le bœuf valait une drachme, Tesclave 4, le reste à 
l'avenant. Il va sans dire que ce ne sont pas là les prix courants du pays, mais de bas 
prix exceptionnels résultant de la pléthore du butin dans le camp des envahisseurs. Si 



LABOURAGE ET PATURAGE. 



227 



Passons rapidement en revue les principaux produits agricoles 
du Pont. L'élève du bétail paraît avoir été alors, comme de tout 
temps, l'occupation nationale par excellence : déjà Apollonius 
de Rhodes avait vanté les troupeaux de moutons des Tibarè- 
nes (I), et à l'époque perse les deux Cappadoces réunies payaient 
au grand Roi un tribut annuel de 1,500 chevaux, 2,000 mulets 
et 50,000 moutons (2). Le mouton, qui se contente même de 
pâtis médiocres, était l'animal le plus répandu; le long des côtes, 
Arrien vit des bergers abreuver leurs troupeaux dans la mer, — 
l'idéal du pré salé , — et Strabon vante les brebis de la Gazélonitide 
(entre Amisosetle Halys) pour leurs laines épaisses et soyeuses (3). 
A côté du mouton, le bœuf, aujourd'hui si rare, était alors fré- 
quent; il peuplait notamment les pâturages de Thémiscyre et les 
grasses prairies du lac Stiphané (4). On élevait le cheval un peu 
partout, mais surtout sur les plateaux de la Petite Arménie; les 
races pontiques étaient d'ailleurs moins estimées que les races 
cappadociennes (5). Le mulet paphlagonien est déjà connu d'Ho- 
mère; quant aux chameaux qui figurèrent dans les armées deMi- 
thridate, ils venaient de Bactriane (G). 

Le labourage n'était guère moins prospère que le pâturage. Le 
paysan cappadocien avait appris à enfermer son grain dans des 
silos j longs conduits garnis de paille et hermétiquement bouchés, 
où le froment pouvait se conserver cinquante ans, le millet un siè- 
cle; outre le moulin primitif à bras, on emploj^ait aussi des mou- 
lins à eau. Toutefois la production en céréales ne suffisait pas à 
la consommation des villes surpeuplées de la côte; elles étaient, 
à cet égard, tributaires des ports à blé de la Crimée (7). 

Tesclave cappadocien valait 4 mines (360 francs) à Delphes (Wescher et Foucart, In- 
scriptions de DeJjyhes , n*' loi, etc.) il ne pouvait pas se vendre couramment i drachmes 
(3 fr. 60) dans le Pont, quelque peu abondant qu'on y supjDOse le numéraire. 

(1) Apollonius II, 377 : iioXuppY]V£ç Ttêaprjvoi. 

(•2) strabon XI, 13, 8. 

(3) strabon XII, 3, 13 ; Arrien, Perip. 8. 

(4) strabon XII, 3, 15, 

(5) Chevaux de Thémiscyre : Strabon XII, 3, 15 ; d'Amasie : ib. 39 ; de la Petite Arménie : 
Totius orUs descriptio , c. 43 {Geoy. min. II, 522). En 88, Ariarathe lève 10,000 chevaux 
dans la Petite Arménie : Appien, Mith. 17. 

(6) Mulets paphlagoniens : Iliade II, 851. Mulets de bât dans l'armée de Mithridate : 
Plutarque, Liic. 17. Chameaux : ih. 11 (= Salluste, fr. III, 30 Kritz). Leur provenance est 
indiquée par Ammien Marcellin XXIII, G, 56, qui copie sans doute Salluste. 

(7) Silos cappadociens : Varron, De re rustica, I, 57, 2 ; Pline XVIII, 30. 306. Cf. Théo- 



228 



ARBRES FRUITIERS; MIEL. 



La vigne venait à Fétat sauvage dans beaucoup de vallées bien 
abritées ; les crus de Phanarée , de Comana étaient célèbres , et 
sur les monnaies de Trébizonde figure une table chargée de 
raisins (1). L'olivier, Tarbre du midi par excellence, réussissait 
aussi dans la cuvette de Phanarée et tout le long de la côte à Test 
du promontoire de Sinope ; Strabon en signale d'importantes plan- 
tations autour de cette ville et d'Amisos (2). Le Lazistan, « la 
patrie des fruits » , méritait cette désignation dans l'antiquité 
comme de nos jours : nous avons déjà mentionné les forêts de 
pommiers, de poiriers, de noyers aux environs de Thémiscyre. 
Le cerisier avait donné son nom à la ville de Cérasonte , et c'est de 
là que ce fruit, déjà connu, du reste, en Grèce, fut rapporté en Italie 
par les soldats de Lucullus (3). Autour de Sinope il y avait des 
vergers opulents, des forêts de noyers et de châtaigniers; mais 
on ne sait pas au juste quelle variété de fruits à coque les anciens 
désignaient sous le nom spécial de <.( noix de Sinope » ou noix pon- 
tique (4). 

L'admirable flore du Lazistan, avec ses multiples variétés d'a- 
zalées et de rhododendrons, charmait les yeux et contribuait à 
l'alimentation : car l'abeille changeait la fleur en miel. Toutefois 
il fallait se méfler des produits de certaines ruches : les Tzanes 
recueillaient un miel qui donnait une ivresse ou plutôt une dé- 
mence dangereuse; ils en profitèrent pour griser et massacrer les 
cohortes de Pompée, comme leurs ancêtres avaient fait des sol- 
dats de Xénophon (5). Au reste le Pont était la terre classique des 

phraste, Hist. 2)lant. VIII, 11, 5, d'après lequel à Pétra (Ptéria?), en Cappadoce, le grain de 
froment se conserve si bien qu'on peut le semer après 40 ans, le consommer après 60 ou 
70. — Moulin à eau de Cabira : Strabon XII, 3, 30. 

(1) strabon XII, 3, 30 (Phanarée); 36 (Comana). Drachme et diobole de Trébizonde : 
Xum. Chronicle, 1871, pl. VI, 3, 4. 

(2) Phanarée : Strabon XII, 3, 30; Sinope et Amisos : II, 1, 15. 

(8) Pline XV, 25, 102; Diphilos chez Athénée II, 51 a. Il est inexact que le nom de la 
cerise vienne de Cérasonte; c'est le contraire qui est vrai. Sur l'histoire et le nom du cerisier 
cp. Hehx, KuUurjiftanzen, 5* éd., p. 325 suiv. 

(4) Pline XV, 22, 88; Athénée II, p. 53-54, qui cite Nicandre, Hermonax, Timachidas, 
Dioclès, Diphilos, Phylotimos, Agélochos, mais n'en est pas plus clair. On voit seulement 
que la noix pontique (tcovtixôv xàpuov) portait des noms très variés : ),67ri[xov, Ato; êâ^avo? 
(— Juglaus), peut-être àfxwrov; le fruit était gras, assez indigeste et donnait mal à la 
tête. Cp. Hehn, op. cit. p. 318 suiv. 

(5) Les opinions des anciens et des modernes diffèrent beaucoup sur la provenance de ce 
miel : Xénophon, Aiiab. IV, 8, 20, ne se prononce pas ; Strabon XII, 3, 18, en fait une sorte 
de gomme, découlant du sommet des arbres; Élien, Hist. anim. V, 42, Textrait du buis; 



PLANTES MÉDICINALES , FORÊTS, GIBIER. 



220 



poisons et des remèdes , des aconits et des absinthes : Ton n'en 
finirait pas si Ton voulait énumérer la liste des simples, des 
herbes officinales plus ou moins efficaces , qu'on y récoltait pour 
la pharmacie de Mithridate (1). 

Aux richesses proprement agricoles venaient s'ajouter les ri- 
chesses forestières. Toute la ceinture montagneuse du Pont était 
garnie de forêts magnifiques, notamment la Petite Arménie, les 
environs de Cabira, réservés aux chasses royales, et tous les 
contreforts du Paryadrès. Le chêne était Tessénce principale; 
les pauvres montagnards n'en dédaignaient pas les glands. Le 
long de la côte paphlagonienne régnait une forêt continue de 
conifères, qui fournissait aux constructions navales des bois 
renommés; la tabletterie recherchait le buis de Cytoros (près 
d'Amas tri s), l'érable et le noyer de Sinope (2). 

La forêt ne sert pas seulement par ses arbres et ses sources, 
mais encore par ses hôtes. Dans toute la région du Paryadrès, le 
gibier formait la principale nourriture des montagnards, et des 
chasseurs grecs venaient parfois en prendre leur part. Dans laGa- 
zélonitide on chassait le chevreuil, dans les marécages de l'Iris le 
castor, à cause de l'huile narcotique qu'il secrète, le castoreum, 
fort employé dans la médecine antique (3). 

La pêche fluviale et lacustre était aussi productive que la 
chasse : le lac Stiphané, l'Iris, le Lycos regorgeaient de poissons, 
et il y avait des viviers célèbres à Cabira (4) ; mais la pêche mari- 
time avait une bien autre importance et constituait vraiment une 

Pline XXI, 13, 77, des rhododendrons; Hamilton I, 1(50; II, 383, de l'azalée pontique. Cf. 
aussi Dioscoride II, 103 ; Etienne de Byzance, s. v. TpaTîsî^oùç; Tournp:fort, II, 1G8. Le miel 
piatvop.evov ne doit pas être confondu avec le miel venenatum d'Héraclée (Pline XXI, 74 ; 
XXIX, 97; XXXII, 43.) 

(1) Virgile, Bue. VIII, 95 : nascuntur plarima Ponto (venena). JjB jjJiu 2>onticum (Diosco- 
ride, Galien, Servilius Damocratès) paraît être une sorte de valériane. 

(2) Forêts de Cabira : Strabon XII, 3. 31; de la Petite Arménie : ib. 28. Chênes 
et glands du Paryadrès : ib. 18. Sapins de Paphlagonie, bois de Sinope : ib. 12. Buis d' Amas- 
tris : îb. 10. Théophraste, Hist. 2)lant. IV, 5, 5, cite Sinope et Amisos parmi les rares contrées 
d'où viennent les bois de construction pour navires. Cf. Horace, Carm. 1, 14, 11 iPonticapinus. 

(3) Gibier du Paryadrès : Strabon XII, 3, 18. Chasseurs grecs : Plutarque, Luc. 15; Ap- 
pien, Mith. 80. Chevreuil (i:6pO de Gazélon : Strabon XII, 3, 13. Castor : Virgile, Georg. 
I, 58 (virosaqîie Pontus Castorea) ; Pline VIII, 30, 109 ; Élien VI, 34, etc. Les anciens pre- 
naient à tort les vésicules oléigènes du castor pour ses testicules et racontaient une fable 
ridicule suivant laquelle l'animal, poursuivi par le chasseur, jetterait la bourse pour garder 
la vie. Cp. pour l'emplacement de ces chasses, Hamilton, I, 187. 

(4) Strabon XII, 3, 30 (Cabira); 38 (Stiphané). Sur les pêcheries actuelles de l'Iris, 
où Von attrape l'esturgeon, Hamilton, I, 284. 



230 



PÊCHERIES. INDUSTRIES EXTRACTIVES. 



des grandes industries nationales. Grâce à la faible teneur saline 
de ses eaux (17 millièmes) ainsi qu'à l'absence presque complète 
d'espèces voraces, — quelques petits dauphins seulement, dont 
la graisse tenait lieu d'huile, le long de la côte du Paryadrès — 
le Pont-Euxin attire les bandes de poissons voyageurs de la Médi- 
terranée qui viennent au printemps y déposer leur frai ; les uns 
s'arrêtent dans la Propontide, les autres poussent jusqu'au fond 
de l'Euxin et même de la Palus Méotide. A l'aller et au retour 
des parents, ou quand les jeunes, devenus adultes, redescendaient 
vers la Méditerranée, les pêcheurs grecs les guettaient au passage. 
De véritables armées de thons, d'cnnias (bonitons) et de pélamydes, 
fuyant devant les dauphins, venaient s'engouffrer d'abord dans 
les filets de Trébizonde et de Pharnacie , puis dans ceux de Sinope 
et d'Amastris ; les derniers bataillons s'échouaient dans la Corne 
d'Or de Byzance et à Cyzique. Une partie de la capture se con- 
sommait sur place, principalement sur la côte du Paryadrès où 
les habitants n'avaient guère d'autre nourriture; le reste était 
salé et expédié vers les marchés de l'occident : à Rome, un baril 
de salaison pontique se vendait 300 drachmes. Sinope était le prin- 
cipal centre de cette industrie; l'on y conservait les pélamydes 
dans d'énormes viviers où elles venaient à maturité (1). 

Les travaux agricoles , la chasse et la pêche n'absorbaient pas 
toute l'activité nationale; beaucoup d'habitants s'adonnaient à 
l'industrie extractive, qui trouvait dans les montagnes du pays 
une matière inépuisable. Les marbres, les calcaires variés du 
Paryadrès servaient à la construction des palais de Mithridate et 
des splendides cités du littoral. Les vases d'onyx, qui remplis- 
saient les garde-meubles de la couronne, avaient peut-être la 
même provenance (2). Sur les bords du Halys, notamment dans 
le district de Ximene, on récoltait le sel gemme; sur ceux du 
Lycos, l'alun (3). Près de la côte paphlagonienne, il y avait 

(1) Sur ces pêcheries et les migrations des thons : Aristote, Bht. anîm. VIII, 14, 13: 
Strabon VII, G, 2 j XII, 3, 11 et 19 ; Pline IX, 15, 47-52 (copie Aristote) ; Élien IV, 9 ; IX, 
59; XV, 3, 5 et 10. Prix des salaisons à Rome : Diodore, fr. XXXVII, 3, 5; Polybe 
XXXI 5 26. Diodore donne le chiffre de 400, Polybe 300 ; peut-être s'agit-il des salaisons bos- 
poranes. Sur les prétendus poissons fossiles en Paphlagonie : Eudoxe chez Strabon XII, 3, 42. 

(2) Sur les 2,000 coupes d'onyx de Talaura. voir Appien, Mith. 115. Hamilton signale 
dans le Paryadrès l'agate, la cornaline, le jaspe ondulé; il ne parle pas de l'onyx et 
Pline ne connaît pas l'onyx du Pont. 

(3) Sel gemme : Strabon XII, 3, 39. 

J 



INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE; CHALYBES. 



231 



toute une montagne de sanclaraque, — sulfure rouge d arsenic em- 
ployé dans la thérapeutique ancienne, — qui , au temps de Stra- 
bon, était déjà percée de part en part (1). La Pliazémonitide avait 
des eaux thermales renommées, situées entre le Halys et le lac 
Stiphané (2). 

Les principales richesses minérales étaient les métaux du Pa- 
ryadrès, argent, cuivre et fer. Les mines d'argent ou plutôt de 
plomb argentifère n'ont jamais donné qu'un rendement médiocre : 
exploitées, ce semble, dans la haute antiquité (3), elles gisaient 
abandonnées au temps de Strabon. En revanche les mines de 
cuivre de Cabira, les mines de fer des environs de Pharnacie 
étaient en plein exercice (4). L'extraction et la chimie des métaux 
avaient été créées dans ces pays par la peuplade des Chalybes, 
rendue industrieuse par un sol ingrat. P*eut-ôtre môme furent- 
ils les inventeurs, sinon de la métallurgie du fer, du moins de 
celle de l'acier; il est certain que le premier acier grec vint de 
'^chez eux et garda leur nom. Longtemps après que les Grecs d'A- 
misos et de Sinope eurent dérobé leur secret, le « fer Chalybe » 
resta préféré pour les mors de cheval et les lames d'épée. Xéno- 
nophon rencontra ces honmies noirs aux environs d'OEnoé, 
Strabon les retrouva près de Pharnacie; deux mille ans plus 
tard, Ilamilton vit leurs descendants aux mêmes lieux, occupés 
au même labeur. Il n'y a pas là de mines proprement dites, mais 
dans plusieurs endroits le minerai, assez pauvre d'ailleurs, af- 
fleure en grosses pépites jaunâtres à la surface de la roche cal- 
caire. Le paysan le recueille et le soumet pendant vingt-quatre 
heures à l'action du feu : il est à la fois mineur, charbonnier et 
forgeron. A mesure que sa provision de combustible s'épuise, il 

(1) strabon XII, 3, 40, Pour remplacement voir Arrien , Perip. 19. L'exploitation était 
dangereuse à cause des vapeurs délétères ; au temps de Strabon les publicains y employaient 
200 forçats. 

(2) strabon XII, 3, 38. 

(3) liAlyhé argentifère d'Homère (//. II, 857) est sans doute le pays des Chalybes (Stra- 
bon XII, 3, 19 suiv.). Arrien signale près de Tripolis un lieu dit Argyria {Perijj. 24), pré- 
cisément où Hamiltox a constaté des traces de plomb argentifère. Remarquer aussi l'emploi, 
dans les mines d'argent du Laurion, d'un fondeur paphlagonien , Atotas {Bull. corr. 
hell. XII, 24G). Quant aux mines de Gumuch-Khané , elles ne paraissent pas avoir été 
connues des anciens. 

(4) Strabon XII, 3, 19 (Pharnacie); 30 (Cabira). Ps. Aristote, Z>c, mirah. anse. c. 6G, 
attribue aux Mossynèces la fabrication d'un bronze très brillant , où Tétain était remplacé 
par ce une certaine terre » (silice?). 



232 



INDUSTRIE, COMMERCE. 



s'en va, transportant de bruyère en bruyère sa hutte grossière, 
ses outils primitifs et sa forge errante (1). 

Sur l'industrie manufacturière nous ne possédons guère de 
renseignements. Comme tous les pays producteurs et exporta- 
teurs de matières premières , le Pont trouvait plus commode d'a- 
cheter les objets fabriqués que d'apprendre à les faire. Même dans 
les villes grecques de la côte, il n'est pas question de ces spécia- 
lités d'art industriel où excellaient les Grecs. Il n'est pas impos- 
sible que certaines branches de l'industrie a orientale » fussent 
cultivées chez les Cappadociens de l'intérieur; mais, parmi le 
somptueux mobilier royal que les Romains inventorièrent dans 
les gazophylacies de Mithridate, — harnachements, sièges, objets 
de vaisselle tout étincelants d'or, d'argent et de pierreries, — 
comment faire la part du travail national, de l'importation et de 
la conquête (2)? 

L'activité commerciale du Pont résultait de sa situation géo- 
graphique. Tout d'abord, en raison même de la diversité des 
climats et des produits, il y avait entre les différentes pro- 
vinces de la monarchie un mouvement d'échanges très actif, un 
va-et-vient continuel de marchands et de navires. Les ports du 
Pont, Amastris , Sinope , Amisos voisinaient avec ceux de Cherso- 
nèse, de Théodosie et de Panticapée (3). En second lieu, les villes 
du littoral pontique servaient de débouchés naturels , non seule- 
ment au bassin de l'Iris, mais encore à la Haute Cappadoce et 
à l'Arménie tout entières. Le Pont approvisionnait ces pays des 
objets fabriqués de l'occident et transmettait à l'occident leurs 

(1) Xénophon, Anab. Y, 5,1; Eudoxe chez Etienne de Byzance, s. v. XàXuêeç; Ps. Aris- 
tote, De mirah. ausc. 48 = IV, 82 Didot (le fer Chalybe et le fer d' Amisos sont inoxydables 
et ressemblent à de l'argent ; cela tient au mélange de sable) ; Apollonius de Rhodes II, 374 
et 1002 ; Denys le Périégète, 7G8 ; Virgile, Georg. I, 58 ; Strabon XII, 3, Vd ; Pline VII, 56, 
197 ; Ammien Marcellin XXII, 8, 21. Cf. Hamilton I, 274 suiv. 

(2) On a voulu faire passer pour un échantillon de c( l'art asiatique )) dans le Pont au 
temps de Mithridate deux plaques votives en argent doré, de la collection Fenerly, décorées 
de groupes d'animaux fantastiques et réels ; l'une d'elles porte Tinscription NAOSAPTEMIA 
EK TQN TOr BA MIOPAT... La provenance indiquée est Comana pontique, mais rinscrip- 
tion me paraît fausse, et l'objet tout au plus eassanide (voir A. Odobesco, Z,e trésor de 
Fétrossa, Paris, 1889 ; tome I, p. 513 et fig. 217). 

(3) Plus tard ces échanges se centralisent à Amastris. Cf. Nicétas de Paphlagonie, Orat. 
in S. Hyacinth. XVII (cité dans les Geog. minores de Miiller, I, 405, note) : 'AfJLàdxpa, ô 
Tyjç najpXayovîaç, {xotXXov 6è Tyjç olxou[jL£vyiç ô^tyou ôsîv ô^OaXfjiàç, el; rjv o'i xz xô êdpetov toO 
Eù^sivou {xépo; Trspto'.xoùvTEç IxOôai xaî oX Tipo; votov xei'fJLEvoi, wenrep eï; Tt xotvov (juvTps'xovTe; 
èfXTtopiov, Ta Trap' eaurwv te slaçépoufTi, xat xàT^ap' àuTïi; àvTi)>a(x6àvo'j(7t. 



SYSTÈME ROUTIER. 



233 



produits naturels. Il pouvait môme faire une sérieuse concurrence 
aux ports de Tlonie, de la Syrie et de TÉgypte pour le transit des 
denrées de Asie intérieure : les caravanes parties de laMédie, par 
exemple, avaient aussitôt fait de remonter la vallée de l'Araxe 
et de franchir les défilés du Paryadrès, que de traverser les 
déserts de la Mésopotamie pour gagner Antioche ou Éphèse (1). 

Le Pont manquait, il est vrai, de voies de communication na- 
lurelles. Les Alpes pontiques opposent une véritable barrière 
entre la côte et Tintérieur; le meilleur port, Sinope, est comme 
isolé du continent par un épais rideau de montagnes; le col de 
Trébizonde disparaît pendant six mois de Tannée sous les pluies, 
les neiges ou les éboulis de rochers. De plus, aucune des rivières 
qui percent la chaîne côtière, Halys, Iris, Lycos, n'est navigable; 
même la petite batellerie y fut toujours insignifiante. Mais de 
bonne heure on avait suppléé à ce défaut de voies naturelles 
par la construction de routes d'art, dont les vallées et les cols 
traçaient d'avance au moins la direction. Dès l'époque perse, 
une section de la fameuse route royale de Sardes à Suse cou- 
pait la plaine de l'Iris et projetait certainement un embranche- 
ment vers Amisos et Sinope (2). Le réseau routier dut être dé- 
veloppé par les Mithridate, si attentifs aux intérêts commerciaux 
de leur royaume et à la rapide concentration de leurs armées : 
tout porte à croire que la plupart des grandes voies que nous 
trouvons dans le pays à l'époque romaine sont un legs de la mo- 
narchie nationale. Amasie et Comana étaient les principaux nœuds 
du système. A la première ville aboutissaient les routes de Paphla- 
gonie, de Galatie et de Cappadoce; à la seconde, les deux routes 
d'Arménie : celle du nord qui, partant d'Artaxata, suivait les' 
vallées de l'Araxe, du haut Euphrate et du Lycos; et celle du 
sud, l'ancienne route royale des Perses, qui franchissait le Tigre, 
l'Euphrate et le Halys, en passant par Tigranocerte et Tomisa. 
Ni Trébizonde ni les autres ports du littoral du Paryadrès n'avaient 
encore su attirer directement le commerce oriental : c'est dans les 
bazars de Comana que les caravanes d'Arménie venaient dé- 
charger leurs ballots de marchandises (3). De ce grand marché 

(1) La route d'Éphèse vers l'orient est décrite par Strabon XIV, 2, 29, d'après Artémidore. 

(2) Hérodote V, 52. 

(3) Comana entrepôt du commerce arménien : Strabon XII, 3, 3P. Pour le tracé des routes, 
voir les itinéraires romains. 



234 ARTICLES ET IMPORTANCE DU COMMERCE PONTIQUE. 



intérieur, les denrées, tant indigènes qu'exotiques, s'acheminaient 
vers les ports de la côte , notamment vers Amisos et Sinope ; puis 
les flottes de commerce de ces villes, ou les navires étrangers 
en quête d'un fret de retour, les emportaient vers les pays de la 
Méditerranée. 

Les principaux articles d'exportation , en dehors des marchan- 
dises exotiques, étaient les métaux du Paryadrès, le poisson 
salé, les bois de construction et de tabletterie, les produits 
pharmaceutiques, les esclaves et les chevaux de la Cappadoce, 
le cinabre ou terre sinopique, produit cappadocien, mais qui 
avait pris le nom du port d'embarquement, Sinope (1). On 
importait les produits fabriqués de la Grèce, les vins, l'huile, la 
poterie artistique, et souvent du blé. A défaut de chiffres pré- 
cis, l'importance capitale de ce trafic est suffisamment démontrée 
par les richesses que les villes pontiques avaient accumulées dans 
leurs murailles et par la perturbation profonde qu'amenait dans . 
les relations économiques du monde ancien la fermeture même 
momentanée du Bosphore de Thrace , autrement dit le blocus des 
ports de la mer Noire. En 183, les Rhodiens, quoique brouillés 
avec Pharnace, protestèrent contre cette mesure prise par ses 
ennemis (2) ; en 88 , elle devint une des causes déterminantes de 
la rupture entre Rome et Mithridate (3). Tout un côté de la 
politique des rois de Pont s'éclaire par leur sollicitude pour un 
commerce qui enrichissait leurs sujets en même temps qu'eux- 
mêmes. C'est la politique commerciale qui explique les coquet- 
teries des Mithridate avec Rhodes, Délos, Athènes; même les 
premières conquêtes d'Eupator, entreprises à l'instigation d'un 
Grec de Sinope, eurent pour objectif véritable d'ouvrir de nou- 
veaux débouchés au commerce des villes pontiques. 

Après avoir passé en revue les diverses branches du travail na- 
tional, il nous reste à esquisser un tableau de la civilisation sur 
le sol du Pont. Ici chacune des nombreuses races qui se parta- 

(1) Plus tard ce commerce, ainsi que celui de la Cappadoce en général, fut détourné vers 
Ephèse : Strabon XII, 2, 10. Sur la substance appelée terre sinopique, qui constituait 
l'une des quatre couleurs fondamentales de la peinture antique, cf. Pline XXXV, 6 ; Théo- 
phraste, De lapidïbus , 8, 52. — Sur le commerce de l'Euxin en général, et sur celui des es- 
claves en particulier, Polybe IV, 38. 

(2) Polybe, fr. XXVII, 6, 5. 

(3) Appien, Mith. 12. 14. 

1 



CIVILISATION. TRIBUS DU PARYADRÈS. 



geaient le territoire pontique doit être envisagée à part; si leur 
groupement sous un gouvernement commun avait multiplié les 
points de contact et amené déjà un commencement de fusion, 
elles conservaient encore, en général, à l'époque de Mithridate, 
leur individualité distincte, leurs langues, leurs mœurs, leurs 
croyances particulières : le Pont formait un État, il ne formait pas 
encore une nation. 

Tous les degrés de la culture humaine , depuis la barbarie la plus - 
complète jusqu'à la civilisation la plus raffinée, étaient représentés 
dans ce royaume. Au bas de l'échelle se plaçaient les tribus du 
Scydisès et du Paryadrès oriental, que Ton peut à peine compter 
parmi les sujets de Mithridate. Au lieu de la longue liste donnée 
par les auteurs du v'' et du iv° siècle, Strabon ne connaît plus 
dans cette région que les Saunes ou Tzanes (les anciens Macrons), 
les Heptacomètes (ci-devant Mossynèces) , les Appaïtes (ci-devant 
Cercites) et peut-être les Byzères (1). Tous ces peuples étaient de 
véritables sauvages ; mais les Mossynèces ou Heptacomètes , les 
« gens des sept bourgades », étaient des sauvages entre les sau- 
vages. D'après la description digne de foi d'un témoin oculaire. 
Xénoplion, on voyait les hommes parler, rire, danser tout seuls, 
sur les grandes routes, comme des fous; les enfants des familles 
riches étaient tatoués et s'engraissaient de châtaignes jusqu'à 
devenir aussi larges que hauts. Aucun vestige de pudeur; rien 
qui ne se fit en public. Les habitations étaient des tours de bois 
{mossyneSj d'où l'ancien nom du peuple), parfois même la cime 
des arbres, d'où ces brigands s'élançaient comme des oiseaux de 
proie sur les voyageurs. Le roi servait d'otage à son peuple : il 
demeurait dans une tour isolée, nourri aux frais communs et 
gardé à vue; quand ses sujets étaient mécontents de lui, ils le 
laissaient mourir de faim (2). Quatre siècles après, au temps de 
Strabon , les mœurs de ces barbares n'avaient guère changé. 

Chez les Tzanes, qui finirent par absorber toutes les autres 
tribus de cette région, on constate, avec un peu moins de naïveté, 
la même sauvagerie, la même immobilité : encore au siècle de 

(1) strabon XII, 3, 18. 

(2) Xénophon, Amth. Y, 4. Pour le roi, Éphore, fr. 81, Miiller (= Schol. Apoll. Ehod. 
II, 1030). ApoUonms de Rhodes, Ps. Scymnus, Nicolas de Damas, etc., n'ont fait que com- 
piler ces deux auteurs. C'est à tort qu'on a contesté (Hansex, De gentibus in Ponto orientali, 
p. 30) l'identité des Mossynèces et des Heptacomètes. 



236 



TZANES, CHALDÉENS, TIBARÈNES. 



Procope, le brigandage constituait leur principal gagne-pain, le 
fétichisme leur seule religion. Xénophon parle cependant de leurs 
dieux et les montre jurant par une lance; d'après Hérodote, ils 
avaient même emprunté à leurs voisins , les Colques , la pratique 
de la circoncision (1). 

Comme le territoire , les mœurs s'humanisaient un peu chez les 
deux peuplades qui habitaient à Fouest de Pharnacie, dans le 
Paryadrès occidental : Chaldéens ou Chalybes et Tibarènes. Les 
Chalybes, dont certaines tribus, à l'époque de Xénophon, avaient 
encore des habitudes belliqueuses et se louaient volontiers comme 
mercenaires, ne sont plus au temps de Mithridate que de labo- 
rieux forgerons et des pêcheurs inoffensifs qui se laissent facile- 
ment enrégimenter dans les armées du roi (2). Quant aux Tiba- 
rènes, débris de l'ancien peuple de Tubal, c'était une race de 
pasteurs, restée dans l'enfance. D'après les auteurs du siècle, 
les seuls qui aient parlé d'eux avec détail, ils étaient justes, hos- 
pitaliers; leur vie s'écoulait dans les jeux et dans les rires. On 
rencontre chez eux la pratique de la couvade, commune à plu- 
sieurs peuples primitifs : l'homme s'alite quand la femme vient 
d'accoucher. C'est l'indice, ou du moins le vestige, d'un état social 
où les unions ont si peu de fixité qu'une déclaration publique du 
père est nécessaire, dans tous les cas, pour légitimer le nou- 
veau-né (3). 

Au sud des Chalybes et des Tibarènes, les Arméniens peu- 
plaient la vallée du Lycos , les sources du Halys et les deux rives 
de l'Euphrate. Phrygiens d'origine, les Arméniens avaient été à 
moitié persisés par une longue sujétion et le contact de la Médie. 
Ils étaient dominés par une noblesse campagnarde et brutale, qui 
poussait jusqu'à la frénésie le goût de la chasse et des festins. 
Leur principale divinité était la grande déesse Anaïtis, divinité 
de l'Iran plus ou moins modifiée sous l'influence babylonienne; 
ses sanctuaires, où les Arméniens prostituaient leurs filles, étaient 

(1) Procope, De aedif. III, 6; Hérodote II, 104. 

(2) Sur les mœurs des Chaldéens du Lycos, voir Xénophon, Anah. IV, 3. 4 : 7, 15. Cha- 
lybes dans l'armée de Mithridate : Appien, Mith. 60. 

(3) Sur les Tibarènes, les seuls textes ayant une valeur originale sont : Xénophon , Anàb. 
V, 5, 1 ; Éphore, f r. 82 (=r Ps. Scymnus v. 91 4) et Nymphodore , fr. 15 (= Schol. Apoll. Rhod. 
II, 1010). La couvade se retrouve chez les Ibères, Basques , Corses, et diverses tribus afri- 
caines et américaines. Cf. Diodore V, 14; Strabon III, 4, 17; Cordier, La droit de famille 
aux Pyrénées j I, p. 55 ; ViOLLET, Histoire du droit français, p. 327. 



ARMÉNIENS, PAPHLAGONIENS. 



237 



si nombreux dans la province d'Acilisène, limitrophe du Pont, 
qu'elle en avait pris le nom d'Anaïtide (1). L'Arménie pontique 
n'avait pas de villes, et la principale occupation des habitants 
était l'élève du cheval et du mouton. 

Les Paphlagoniens restaient toujours la rude nation de chas- 
seurs et de pasteurs décrite par Xénophon, très attachée à ses 
vieilles coutumes et à son indépendance nationale; mais leur va- 
leur militaire avait bien décliné depuis les temps lointains où 
leur domination s'étendait jusqu'au delà du Thermodon et où leur 
cavalerie passait pour la meilleure de l'armée perse. Le Paphla- 
gonien était superstitieux, paresseux, borné, prêt aux besognes 
sanguinaires; les esclaves paphlagoniens avaient mauvaise répu- 
tation en Grèce. La religion consistait en un culte naturaliste 
qui rappelle celui du Sabazios phrygien : l'hiver enchaîne le dieu, 
le printemps le délivre. Les sanctuaires étaient de simples pier- 
res sacrées qui couronnaient les crêtes de l'Olgassys. Peut-être le 
célèbre Hadès de Sinope, dont Ptolémée Soter fit chercher l'i- 
dole pour la placer dans le temple de Sérapis, n'était-il autre 
que le dieu national des Paphlagoniens, naturalisé grec (2). 

Les Cappadociens , qui formaient le groupe ethnique le plus 
nombreux parmi les sujets de Mitliridate, n'avaient pas meilleure 
réputation en Grèce que leurs voisins, les Paphlagoniens. L'es- 
clave cappadocien se rencontrait fréquemment sur les marchés 
de la Grèce, mais il s'y vendait à vil prix : c'était un lourdaud, 
un brutal, bon tout au plus à porter une litière (3). Aux touristes, 
les Cappadociens faisaient l'impression d'une race de serfs et de 
paysans, de gens « épais et sans culture (4) ». A la vérité, leur 
compatriote Strabon les distingue avec soin des « barbares » , les 
gens du Paryadrès, parce qu'ils avaient des habitudes laborieuses • 

(1) Origine phrygienne des Arméniens : Hérodote VII , 73. Goûts nationaux : Tacite, An- 
nales, II, 5(). Cultes perses : Strabon XI, 14, 16. Cf. Procope, Pers. I, 17. 

(2) Sur les mœurs des Paphlagoniens , voir Lucien , Alexandre , c. 1) ; Constantin Porph}- ro- 
génète, De themat. I, p. 29 : Cléon dans les Chevaliers d'Aristophane est un esclave paphla- 
gonien. Sur leurs anciennes qualités militaires : Xénophon, Atiah. Y, (î, 8 ; leurs dispositions 
sanguinaires : l'assassin Alexandre (Appien, Jlith. 76), le boucher Théophile (ib. 23). Dieu 
paphlagonien : Plutarque, De Isid. et Odr. 69. Bétyles : Strabon XII , 3, 40. La liste la plus 
complète de noms propres paphlagoniens est dans Strabon XII, 3, 25. Je ne connais qu'un 
seul nom commun : yaYYpa , chèvre (Nicostrate et Alexandre Polyhistor chez Etienne de 
Byzance, s. v. ràyypa et "AY^upa). 

(3) Constantin Porphyrogénète , De tliemat. I, p. 21 , Bonn. 

(4) Sur les serfs cappadociens, voir Isidore de Péluse, ep. I, 487 : ô êio; oOit àÀXoOsv r, 



238 CARACTÈRE DES CAPPADOCIENS; LEURS BOURGADES. 



et qu'ils comprenaient le grec (1) ; mais les auteurs qui n'avaient 
pas les mêmes raisons de les ménager raillaient leurs supers- 
titions grossières et leurs festins bruyants, où les tètes, cou- 
ronnées de vigne sauvage, s'échauffaient vite, au feu des chan- 
sons et des rasades (2). Le brigandage était endémique dans le 
pays, les attentats contre les personnes fréquents (3). 

Le Cappadocien passait pour un cultivateur diligent, sobre et 
patient. Il n'avait point de villes; la population vivait groupée 
dans des villages extrêmement nombreux : ainsi un district voi- 
sin d'Amasie s'appelait le « pays des mille villages » {Chilioco- 
mon) (4), et dans une seule razzia au delà du Halys, Muréna 
en détruisit 500 (5). Quelques-unes de ces agglomérations, for- 
mées autour d'un rocher servant d'acropole (Cabira, Amasie), 
ou d'un sanctuaire vénéré dont la religion protégeait les foires et 
les colons (Zéla, Comana), avaient pris, à la longue, une certaine 
importance; mais les bourgades cappadociennes , même les plus 
riches et les plus peuplées , comme la « Corinthe du Pont » , Co- 
mana, n'étaient toujours pas des villes dans le sens grec du mot, 
puisqu'il leur manquait une enceinte fortifiée et des franchises 
politiques (G). Toutefois, à mesure que l'influence et l'élément 
helléniques pénétrèrent dans l'intérieur du pays, la bourgade 
cappadocienne se rapprocha de plus en plus du type de la cité 
grecque. Cabira, Amasie étaient fortifiées dès l'époque de Mithri- 
date, puisqu'elles soutinrent l'une et l'autre un long siège lors de 
l'invasion romaine. 

Pauvre en villes et en grosses bourgades, la Cappadoce ponti- 
que , comme sa voisine du sud , était parsemée de châteaux forts 
isolés, d'ordinaire haut perchés et bien pourvus d'eau (7). Les 

£•/ ôou).£ta; xat yer/Tioviaç (juvidratat. Lucien, Alex. 17, appelle Tiaj^etç xaî aTiaiosuToi les Pa- 
phlagoniens et les Pontiques in f/enere. 

(1) Strabon XII, 3, 31. Cf. Marcien d'Héraclée, c. 9. Au contraire Alciphron, Ep. II, 2. 5, 
et Julien, Ep. III, 2, considèrent le Cappadocien comme le type du barbare. 

(2) Pline XXVII, 4, 28. Au lieu de vigne, il s'agit peut-être de l'herbe Amhroda (alias 
botrys, artémisia) dont les graines avaient une odeur vineuse. — Sur les superstitions rurales, 
voir Pline XXVIII, 23 = Métrodore de Scepsis, fr. 5 Millier. 

(3) Justinien, Noveîle 30; Talmud de Jérusalem, tr. Jebamoth, c. 4 et 6 ; Talmud de 
Babylone, même traité, f*' 25 b. 

(4) Strabon XII, 3, 39. 

(5) Appien, 3litJi. 65. 

(6) Appien, 3fitJi. 54, appelle Comana une bourgade (xwfxy]). ; 

(7) Strabon XIII, 1, 66. jl 



ÉTAT SOCIAL, ART, LANGUE DES CAPPADOCIENS. 



231) 



plus importants avaient été convertis en citadelles royales; les 
autres nous représentent, sans doute, des manoirs féodaux où 
résidaient les seigneurs du pays , les grands propriétaires fon- 
ciers, d'origine perse pour la plupart, entre lesquels le sol paraît 
avoir été divisé lors de la conquête iranienne (1). Les paysans 
étaient réduits à la condition de serfs attachés à la glèbe, et 
quand le seigneur s'était ruiné par son luxe, ses chasses ou ses 
débauches, il vendait ses manants au marchand d'esclaves grec 
ou romain, comme jadis au marchand tyrien (2). Seuls les serfs 
d'église étaient inaliénables (3). 

Dans de pareilles conditions sociales, comment l'ancienne civi- 
lisation cappadocienne, jadis importée d'Ég3pte ou de Babylo- 
nie, n'aurait-elle pas achevé de disparaître? En art, en littéra- 
ture, le Cappadocien avait oublié ses traditions nationales sans 
s'être encore assimilé celles de la Grèce. Les seuls monuments 
cappadociens qu'on puisse rapporter à l'époque mithridatique sont 
des tombeaux creusés dans le roc , avec une ornementation d'ail- 
leurs tout hellénique (4). La langue nationale était tombée au rang 
d'un patois méprisé, mais à peu près seul en usage depuis 
l'Euxin jusqu'au Taurus. Quant au grec, les Cappadociens mirent 
des siècles à le prononcer correctement : ils commettaient des 
hiatus d'une dureté intolérable pour des oreilles atticisantes (5). 
Longtemps encore un rhéteur grec natif de Cappadoce passera 
pour un oiseau rare, ou plutôt chimérique (6). 

Le seul trait original que les Cappadociens eussent conservé de 
leur ancienne civilisation, c'est leur religion, toutefois fort alté- 
rée par l'introduction d'éléments divers. La pratique de la circon- 

(1) Noblesse cappadocienne (r,y£jx6vs;) : Polybe, fr. XXXI, 15, 1 ; Diodore, fr, XXXI, 
21 Dind. ; Strabon XII, 2, 7. Concessions gracieuses du roi de Perse : Polybe, fr. inc. 10 
Didot. 

(2) Esclaves de Cappadoce à Tyr : Ezéchiel XXVII, 13. Cp. Horace, Ejy. I, 6,39 : 
Mancipiis locuples eget aeris Cappadocum rex. Sur le commerce des esclaves : Polybe IV, 38 
et les inscriptions de Delphes. 

(8) Strabon XII, 3, 34 (Comana). 

(4) Tombes royales d'Amasie ; tombes de Tchoroum, Fatsah (Polémonion), Comana. 
Cf. AixswoRTH, Trarels, I, 100; Hamilton I, 254 ; 325. Quant à la tombe d'Aladja, avec 
son portique de trois colonnes doriques, l'époque en est tout à fait incertaine. (Perrot 
ET Chipiez, Histoire de l'art, IV, G8G.) 

(5) Philostrate, Sophistes, II, 13. 

(6) ©àxTov ÈYjv Xsuxoùç xôpaxaç Titrivocç xs x$),tova; Eupsïv y) ô6y.i[xov piixopa KaTUTiaoô- 
xTjV. Lucien, Epig. 32 Anth. Pal. XI, 43()). Cependant Sénèque le Rhéteur cite déjà 
{Controv. IX, 29 Kiessling) un rhéteur cappadocien, Glaucippos. 



240 



RELIGION CAPPADOCIENNE. 



cision , attestée par Hérodote , la prostitution sacrée , la prohibi- 
tion de la viande de porc, semblent indiquer d'anciennes influen- 
ces égyptiennes et babyloniennes ; le Panthéon offre un caractère 
singulièrement éclectique, qui atteste le mélange de plusieurs 
races et de plusieurs croyances (1). 

Ce Panthéon comprenait des divinités mâles et femelles ; cha- 
cune avait un sanctuaire de prédilection où elle était adorée exclu- 
sivement. Ainsi , le dieu céleste , appelé Zeus par les Grecs , avait 
dans le royaume de Cappadoce propre des temples célèbres et 
opulents : à Vénasa (province de Morimène), à la fontaine d'As- 
bama près de Tyana, au mont Ariadné; dans le pays des Trocmes, 
jadis cappadocien, on cite le temple de Tavion. Dans le royaume 
de Pont , le dieu céleste paraît avoir été adoré surtout à Gaziura, 
l'ancienne résidence royale; les monnaies du satrape Ariarathe, 
frappées dans cette ville, portent en effet une figure de Jupiter 
trônant avec la légende « Baal de Gaziura ». On voudrait pouvoir 
en conclure que le dieu céleste cappadocien s'appelait Baal, ce 
qui achèverait de prouver le sémitisme primitif de la nation leu- 
cosyrienne : malheureusement le type et la légende sont si niani- 
festement imités des monnaies des satrapes de Cilicie (avec le Zeus 
trônant et la légende Baal de Tarse), qu'il est bien possible que le 
Jupiter cappadocien s'appelât tout aussi peu Baal que Zeus (2). 

A côté du dieu céleste nous trouvons un dieu solaire, l'Apollon 
des analogistes grecs. C'était proprement un dieu cataonien, 
étranger à la race leucosyrienne. La maison mère, située â Das- 
tracon, en Cataonie, avait des succursales dans toute la Cappadoce 
du sud, qui possédaient des copies de l'idole originale (3). 
Aucune trace certaine de ce culte ne s'est encore rencontrée 
dans le Pont; en revanche, on y trouve un dieu lunaire mâle, 
appelé par les Grecs Mcn [Lunus), comme tous ses congénères, 

(1) Circoncision : Hérodote II, 104 ; Pétrone c. G8. Prostitution sacrée : Strabon XII, 
3, 36 (elle se trouve aussi en Lydie : Hérodote I, 94 ; en Arménie : Strabon XI, 14, 16, etc.). 
Viande de porc : XII, 8, 9. 

(2) Zeus de Venasa : Strabon XII, 2, 6. Zeus d'Asbama : Ps. Aristote, De mirab. aitsc. 
c. 152; Philostrate, Vit. AjwUon. 1,6 (uStop 'Opvtîoy Aiôç... 'A<rêa[JLaîov) ; Ammien Marcel- 
lin, XXIII, 6, 19. La description prouve qu'il s'agit bien du même sanctuaire chez Stra- 
bon XII, 2, 6; il faut sans doute corriger la leçon corompue Atoç AaxiriOu en 'Opy.tou. Zeus 
d' Ariadné : Diodore, fr, XXXI, 34. Zeus de Tavion : Strabon XII, 2, 5. Monnaies d' Ariarathe 
avec Baal Gazour : Waddikgton, Mél. mm. I, 83. (Cp. les monnaies de Tarse, Head, 
Jlistoria mmorum, p. 614). 

(3) Strabon XII, 2, 5. 



MÊN PHARNACE. MA DE COMANA. 



241 



et distingué par Tépithète inexpliquée « Fharnace » ou « de Phar- 
nace » ; peut-être faut-il y reconnaître une divinité perse et non 
cappadocienne. Son sanctuaire était situé au bourg d'Améria, 
près de Cabira, et la famille royale Tentourait d'une vénération 
particulière : les rois de Pont juraient « par la fortune du Roi 
et le Mên Pliarnace (1) ». 

La plus célèbre de toutes les divinités cappadociennes est la 
déesse dont le nom indigène, Mâ, c'est-à-dire sans doute la 
Mère (2) , nous a été conservé par Strabon. Son sanctuaire le 
plus ancien et le plus vénéré se trouvait à Comana (aujourd'hui 
Gilmenek), en Cataonie, sur le Saros; mais le royaume du nord 
avait aussi sa Comana, devenue à la longue aussi fameuse que 
sa rivale cataonienne. Le temple, très spacieux, s'élevait sur une 
montagne abrupte dont l'Iris baigne le pied; autour s'était bâtie 
une ville populeuse, que nous connaissons déjà comme le prin- 
cipal entrepôt du commerce avec l'Arménie. Les environs étaient 
tout plantés de vignes, les habitants réputés pour leur luxe et 
leur goût de la bonne chère. Tout le pays dépendait du grand 
prêtre qui, de même que son collègue en Cappadoce (3), était 
considéré comme le second personnage du royaume. Deux fois 
par an, dans les processions solennelles, il ceignait la couronne, 
sans doute en sa qualité d'héritier ou de descendant d'une an- 
cienne dynastie de prêtres-rois. Les serfs du domaine sacré, au 
nombre de plus de six mille, vivaient sous ses lois; il ne pouvait 
cependant ni les tuer ni les vendre. Le personnel du temple com- 
prenait une grande prêtresse, — dont le palais, comme celui du 
grand prêtre, s'élevait dans l'enceinte sacrée, — une multitude de 
prêtresses, de prêtres, de derviches inspirés, enfin de prostituées 
sacrées , qui valurent à Comana , au moins autant que ses riches 
bazars, le surnom de Corinthe pontique. Les principales cérémo- 

(1) Strabon XII, 3, 31, où sont mentionnés d'autres Lunus asiatiques (cf. aussi Wad- 
dington-Le Bas, III, n» G68, qui rappelle le Mr.v Kàpou et le Myjv Tiâtxou également in- 
déclinables ; FoucART, Associations religieuses , p. 119). Pour expliquer le surnom du Mên 
d'Améria, il faut peut-être se souvenir du Pharnace qui figure en tête de la généalogie fabu- 
leuse des rois de Cappadoce (Diodore, fr. XXXI, 19, 1), mais une explication beaucoup plus 
séduisante m'est proposée par M. James Darmesteter : «l'apvàxou serait le perse farnahv- 
aut (de farna —x\jy(r{), épithète qui sous sa forme zend hvarmcuihr-aut se trouve précisément 
appliquée à la lune dans un texte religieux (Yasht, VII, 5). 

(2) Ma était aussi le nom lydien de Rhéa-Cybèle (Etienne de Byzance, s. v. Mocaraupa), 
dont Amma {Etym. Magnum s. v.) paraît être une variante. 

(3) Inscription de Comana du Saros dans Bull. corr. hell. VII, 127. 

MITIIRIDATE. IG 



242 



CrLTE DE COMANA. 



nies du culte étaient les deux grandes processions annuelles où 
Ton portait en pompe l'idole de la déesse. Ces fêtes attiraient à 
Comana des milliers d'étrangers; tout le long de Tannée, d'ail- 
leurs, les pèlerins affluaient pour offrir des sacrifices ou accomplir 
des vœux. L'entrée de la ville était interdite aux porcs, animaux 
impurs qui auraient pu souiller Fenceinte sacrée. 

Le culte de Ma avait un caractère farouche et extatique; les 
transports furibonds, les mutilations sanglantes que l'on raconte 
des Bellonaires de Rome furent évidemment importés de Cappa- 
doce, vers l'époque de Sylla, avec la divinité elle-même; ces ri- 
tes rappellent de près les cérémonies fanatiques des ministres de 
la Grande Mère de Pessinonte. Toutefois les analogistes anciens 
n'étaient pas d'accord sur la véritable nature de la déesse : ils 
hésitaient entre Séléné, Pallas et Bellone (Ényo) (1). S'il faut re- 
connaître le pontife de Comana dans le « grand prêtre de la 
Terre » mentionné par une inscription funéraire d'Amasie, on 
aurait là une quatrième traduction : Ma serait un nouvel exem- 
plaire de Rhéa Cybèle, la Terre féconde et nourricière, la na- 
ture mourante et renaissante , adorée par les Lydiens et les Phry- 
giens. Enfin une cinquième identification, appuyée sur toute une 
légende, se rencontre dès le temps de Strabon : la déesse de 
Comana ne serait autre que l'Artémis Taurienne , l'idole enlevée 
par Oreste et déposée par lui dans le temple de Comana avec sa 
chevelure de deuil et le glaive d'Iphigénie. Plus tard, pour met- 
tre d'accord les prétentions rivales des deux Comana, on ra- 
conta qu'Oreste, tombé malade en quittant la Crimée, avait con- 
sulté l'oracle : celui-ci lui répondit qu'il ne recouvrerait la santé 
qu'après avoir élevé à Artémis un temple dans un endroit exac- 
tement semblable à celui qu'elle hantait en Tauride. Oreste crut 
trouver le site fatidique à Comana du Pont et y bâtit le temple 
sur l'Iris; mais, comme la maladie ne le quittait point, il pour- 
suivit sa route et s'arrêta à Comana du Taurus, en Cataonie : là 
enfin s'accomplit l'oracle, Artémis retrouva son temple et Oreste 

(1) Phitarque, Sylla, 9 : sïts ïe),rjvriv ovaav , stxe 'AOyjvàv, etxe 'Evuw. L'apparition ra- 
contée dans ce chapitre est de l'an 88 et prouve que Sylla avait rapporté le culte de Mû 
de la Cappadoce en 92, et non, comme on l'a prétendu, du Pont en 84. Le caractère lunaire 
attribué par ce texte à la déesse me paraît provenir soit d'une confusion avec son voisin 
Mên, soit d'une identification locale avec le dieu lunaire iranien Jlao dont le nom figure 
sur des monnaies indoscythiques {Catalogue du Mmie Britannique, pl. XXVII, 23). 



NATURE ET ORIGINE DE LA DÉESSE DE COMANA. 



243 



la santé (1). Cette légende qui, sous cette forme développée, se 
lit pour la première fois dans Procope, est en contradiction 
manifeste avec le témoignage de Strabon suivant lequel le sanc- 
tuaire cataonien serait le plus ancien des deux. Le plus singu- 
lier c'est que les deux Comana n'étaient pas seules en Cappadoce 
à invoquer le souvenir d'Oreste : à Castabala, au pied du Taurus, 
existait un temple d'Artémis Pcrasia, c'est-à-dire, d'après l'ex- 
plication courante, Artémis d'au delà les mers. Le culte y était 
encore plus frénétique qu'à Comana : les prêtresses, dans leur 
extase, marchaient, pieds nus, sur des charbons ardents; la 
légende locale attribuait la fondation du sanctuaire à Oreste et 
à Pylade. Non loin de là, on racontait que le roi des Tauriens, 
Thoas, ayant poursuivi les fugitifs jusqu'au pied du Taurus, 
était mort dans la ville de Tyane qui prit d'abord son nom 
{Thoana). Si récentes qu'on puisse supposer toutes ces légendes, 
quelque place qu'y tiennent des jeux de mots puérils {Taurus et 
la Tauride, Thoas et Tyana , Comù , chevelure, et Comana), il 
n'est pas impossible qu'elles cachent un fond de vérité histori- 
que. La grande déesse de Comana, primitivement cataonienne, 
n'aurait-elle pas été apportée d'Europe par les Cimmériens, dont 
les Tauriens de la Crimée sont, en toute probabilité, un débris? 
Le caractère hybride de cette déesse , qui en rendait l'identifica- 
tion si difficile , ne trahirait-il pas la fusion d'une ancienne divi- 
nité asiatique, naturaliste et sensuelle, avec la Vierge sanglante 
et belliqueuse des conquérants venus du nord (2)? 

Nous avons décrit les sauvages, les barbares, les demi-civili- 
sés; arrivons enfin aux deux races supérieures, immigrées l'une 

(1) D'autres ne faisaient cesser la folie d'Oreste qu'au pied du mont Amanos (de a priva- 
tif, (xavia). Etienne de Byzance s. v. 

(2) Sur les cultes des deux Comana, les textes les plus importants sont ceux de Stra- 
bon XII, 2, 8; 3, 32-36 ; 8, 9. Inscription d'Amasie (rrjç àpxtepeù; K...) : Perrot, Explora- 
tion de la Bithynie, p, 372 et pl. 72. Une inscription de Comana pontique (C. I. G. 4769) y 
mentionne une famille (?) d'Orestiades. Sur le site de Comana, cf. Ramsay, Journal qfphi- 
lology, XI, 152. Les monnaies de Comana du Saros représentent la déesse sous les traits 
d'Artémis {Trois Royaumes, pl. III, 27); celles de Comana pontique (Millingen, Au- 
cient coins, pl. V, 4) l'assimilent à Bellone. Sur la légende sacrée de Castabala : Stra- 
bon XII, 2, 7; celle de Tyana : Arrien, Perij). 7; celle de Comana : Strabon, Pausa- 
nias III, 16, 8 ; Dion Cassius XXXVI, 13 ; Etym. Mag. s. v.; Damascius dans F. H. G. II, 
361; Procope, Pers. I, 17. Les nombreux textes latins et chrétiens relatifs au culte de la 
Bellone romano-cappadocienne ont été réunis par Tiesler, De Bellonae cultu et sacrls, 
Berlin 1842; Preller, Rœmische Mythologie, XII, 3, a; ProcKSCH dans le Lexiconà.Q Ros- 
cher, s. v, Bellona, 



244 



NOBLESSE IRANIENNE. DIEUX PERSES. 



et lautre à une époque récente, et qui représentaient seules 
dans le Pont la civilisation véritable sous deux aspects différents : 
les Perses, aristocratie de tiare et depée; les Hellènes, bour- 
geoisie intelligente, qui avait le monopole de l'art, de la littéra- 
ture , du commerce , bref de toutes les manifestations de la vie 
urbaine. 

On sait déjà qu^une notable partie de l'aristocratie cappado- 
cienne, qui constituait en même temps la classe des grands 
propriétaires fonciers, s'était recrutée parmi les nobles perses, 
immigrés à la suite de la conquête. Sous les Mithridate, Perses 
eux-mêmes, cette noblesse de sang iranien, fière, militaire, 
née pour le commandement, conserva sa situation; à en juger 
par les noms (1), elle continuait à fournir à TÉtat bon nombre de 
ses principaux serviteurs. Cependant les nobles perses n'avaient 
pas, ou n'avaient plus, l'accès exclusif des hauts emplois; à côté 
d'eux on trouve non seulement des Grecs, mais des Paphlago- 
niens, des Arméniens, des Phrygiens, peut-être même des Cap- 
padociens indigènes. 

Le gouvernement de Mithridate avait un caractère ^lutoritaire 
et passablement niveleur, comme tous les despotismes; il s'ap- 
puyait de préférence sur les classes laborieuses, diminua le rôle 
de la noblesse iranienne qui s'en vengea par la trahison. Quant 
aux privilèges du clergé iranien , ils furent scrupuleusement res- 
pectés, mais il ne paraît pas que les Mithridate aient favorisé 
l'expansion de la religion perse au détriment de la religion in- 
digène : les deux cultes vivaient côte à côte, en bonne intelli- 
gence, sans se pénétrer et sans se combattre. Les dieux Perses 
n'avaient pas de temples proprement dits, mais des enceintes 
sacrées, dispersées à travers le pays, et annexées à des collèges 
ou couvents de mages, qui, suivant Strabon , étaient aussi nom- 
breux en Cappadoce qu'en Médie. Les Grecs appelaient ces en- 
ceintes pyréthces et les mages pyrèthes, c'est-à-dire allumeurs de^ 
feu (2), à cause de la principale cérémonie de leur culte. Au centre^ 
de l'enceinte, ordinairement située sur une hauteur, s'élevait un 

(1) Outre les familles des Mithridate, des Ariarathe, des Ariobarzane, on trouve encore 
dans les Cappadoces, antérieurement à la domination romaine, les noms perses Mitharès, 
Moapherne, Mtepaxwxtxyi; {Bdl. corr. hell VII, 134, n» 13), M.ôpali'Sr.; ^Ddtlon, 1889, 

p. 57), etc. A f \ 

(2) Ce dernier mot traduit d'ailleurs littéralement le zend âtharvan (prêtres du teu), 
qu'on trouve dans l'Avesta (par exemple Yarna, XLI, 34-35). 



CULTE DE ZÉLA. 



245 



autel, couvert de cendre, où brûlait un feu éternel. Tous les jours, 
les mages, vêtus de longues robes blanches, coiffés de la tiare 
de laine aux longs couvre-oreilles retombant jusqu'aux lèvres, un 
faisceau de bruyères à la main , pénétraient dans le cercle et réci- 
taient pendant une heure des litanies au pied de l'autel. Parfois 
ils offraient des libations ou immolaient des victimes; le sacri- 
ficateur se servait d'un billot de bois, l'usage du fer était sévè- 
rement interdit (1). 

La plupart de ces enceintes étaient consacrées au dieu su- 
prême, Ormuzd; il n'est jamais question dans le Pont du culte 
de Mithra, mais le nom même des Mithridate atteste que le génie 
du soleil n'y manquait pas d'adorateurs. Une enceinte d'un carac- 
tère tout particulier était celle de Zéla, vouée à la triade popu- 
laire Anaïtis, Omanos et Anadatès (2)« Zéla était une bourgade 
très ancienne, située à peu de distance deGaziura, sur une col- 
line d'une parfaite régularité que le tradition locale considérait 
comme un tell assyrien (une « colline de Sémiramis »). Il est 
probable qu'il y avait eu là un ancien sanctuaire indigène dont 
les titulaires fui*ent expropriés par les conquérants iraniens; le 
culte de Zéla resta, en effet, organisé sur le modèle des cultes cap- 
padociens et sémitiques. Le grand prêtre de Zéla rivalisait avec 
celui de Comana par le prestige, la richesse, l'étendue du terri- 
toire et le nombre des hiérodules. On célébrait pompeusement, 
sans doute au mois de Lôos, comme à Babylone, la fête des Sacaia, 
les saturnales babyloniennes , adoptées généralement par les Per- 
ses; ce jour-là, de môme qu'on promenait à Comana l'idole de 
Ma, l'image en bois d'Omanos était portée solennellement à tra- 
vers les rues de Zéla. Encore aujourd'hui , vers le solstice d'été, 
qui correspond à l'époque des Sacaia, Zilleh est le siège d'une foire 

(1) Strabon XV, 3, 15. Cp. Pausanias Y, 27, 5-6 qui décrit presque dans les mêmes 
termes les cérémonies des temples perses d'Hiérocésarée (cf. Tacite, Ann. III, 02 : Persica 
Diana, dduhrum rege Cyro dicatunij et les monnaies) et d'Hypépa en Lydie. Cf. C. I. G. 3424. 

(2) Anaïtis (^Anâhita) , TArtémis perse, est une ancienne divinité avestique dont le 
culte, plus ou moins confondu avec celui de l'Istar babylonienne, fut officiellement cons- 
titué à l'état d'idolâtrie par Artaxerxès Mnémon (Bérose, fr. 16). Omanos est peut-être 
Vohoumano, C( la bonne pensée )), un des sept Amshaspands (immortels) de l'Avesta, ou, sui- 
vant d'autres, Haoma. Quant à 1' 'AvaôdcTr,; de Strabon, il est complètement inconnu; 
WiXDiscHMANN a supposé que son nom cachait celui ô^^Ameretât , un autre des sept im- 
mortels. Il est possible que le nom doive être purement et simplement retranché du texte 
de Strabon, puisqu'il ne reparaît plus XV, 3,15. 



246 



L'HELLÉNISME DANS LE PONT. AMASTRIS, SLNOPE. 



importante, souvenir lointain de I antique procession crOmanos (1). 

L'élément grec n'avait pas, dans le Pont, la situation sociale 
de l'élément perse; en revanche, il déployait une bien autre ac- 
tivité et une singulière puissance d'expansion. Le nombre des 
établissements helléniques de la côte, loin d'augmenter sous les 
Mithridate, semble plutôt avoir diminué par suite de la réunion, 
plusieurs fois survenue, de diverses petites « échelles » en une 
grande cité : ainsi, sur la côte paphlagonienne, Sésamos, Cromna 
et Cytoros avaient formé Amastris vers le temps d'Alexandre; 
sur la côte du Paryadrès, Cotyora et Cérasonte furent dépeu- 
plées au profit de Pharnacie, création de Pharnace. Cette con- 
centration répondait aux conditions nouvelles d'existence des 
villes helléniques dans le Pont. Le temps des petits ports de cabo- 
tage, des petites colonies agricoles, des petites factoreries fortifiées 
était passé. Un autre rôle s'offrait aux villes grecques, depuis 
qu'elles avaient été conquises par les Mithridate et réconciliées 
avec la conquête : elles devaient servir de débouchés commer- 
ciaux au haut pays et de grands foyers à la civilisation renais- 
sante. Elles ne faillirent pas à leur double tâche; tout prouve 
qu'à la veille de la conquête romaine, en atteignant elles-mêmes 
un haut degré de prospérité et de culture, elles avaient aussi 
favorisé le développement économique des deux Cappadoces et 
commencé d'y faire ra3^onner l'influence vivifiante de Thellénisme. 

La plus occidentale des villes pontiques, Amastris, était une 
belle cité tirée au cordeau; son double port, destiné à un grand 
avenir, avait encore peine à soutenir la concurrence de sa voisine 
Héraclée, la seule république restée indépendante sur cette côte (2). 

(1) Sur le culte de Zéla : Strabon XI, 8, 4-5; XII, 3, 37 (Omanos et Anaïtis sont 
encore mentionnés XV, 3, 15). Sur la localité : Hirtius, Bell. alex. 72 (tumulus naturalis, 
reluti manu factus. Il y avait des collines semblables , dites de Sémiramis, à Tyana , Stra- 
bon XII, 2, 7, et à Mélitène, Pline VI, 3, 8) ; Hamilton I, 335 ; Perrot, Exploration, etc. 
p. 377 ; Bull. corr. hell. VIII, 376. La fête des Sacaia était généralement célébrée dans les 
pays perses (Strabon , loc. cit.; Ctésias, fr. 16 Didbt; Dion Chrysostome, or. 4), mais elle 
n'était pas d'origine perse : l'explication de Strabon qui , égaré par l'étymologie, en fait une 
fête commémorative de la défaite des Scythes (Saces) par les Perses , est simplement ab- 
surde. (Elle se trouve aussi chez Hésychius : laxaia r, 2>t\j6ixYi £opT^^.) La fête est d'ori- 
gine babylonienne (Bérose, fr. 3 Millier = Athénée XIV, p. 639 C) et paraît avoir existé en 
germe dès le temps de Goudéa (Amiaud, lîerne archéologique, XII, 1888, p. 85). Je n'ai pas 
à examiner la question de son identité avec la fête sémitique des tabei'nacles {Succoth)-, 
voir MOVERS, Religion der Phœnizier, p. 480; Renax, Histoire d'Israël, I, 57. 

(2) Pour Amastris, Pline le jeune, Ad Traj., ep. 99 : Amastrîanorum civitas et elegans 
et ornata; Lucien, Toxaris, c. 57. 



AMISOS, PHARNACIE, TRÉBIZONDE. 



247 



A l'autre extrémité de la Paplilagonie, Sinope, où Mithridate 
avait sa principale résidence, était la reine de l'Euxin. Bâtie sur 
risthme d'une petite presqu'île qui se détache du grand pro- 
montoire Syrias , elle avait deux ports spacieux et profonds , des 
arsenaux splendides et une banlieue admirablement cultivée. 
Échelle principale de la Paphlagonie , de la Galatie et de la Cap- 
padoce, le commerce, les pêcheries, l'industrie métallurgique 
l'avaient puissamment enrichie; Mithridate acheva de lui faire 
oublier son indépendance en la comblant de ses bienfaits. Si- 
nope menait de front l'activité commerciale et le goût des let- 
tres et des arts : la patrie de Diogène et de Diphile montrait 
avec orgueil son marché , ses portiques , son gymnase , la statue 
d'Autolycos par Sthénis et la sphère fameuse de Billaros (sans 
doute un globe céleste) (I). 

La rivale de Sinope était la Phocéenne Amisos , qui avait dé- 
trôné les petits ports ensablés du delta de l'Iris (Thémiscyre, 
Chadisia, etc.) comme grand marché de la région fluviale. Cette 
fille adoptive d'Athènes, qui conservait avec sa mère les relations 
les plus cordiales, était la ville des beaux édifices et du beau 
langage; au temps de Mithridate on y lisait les petits vers du 
poète Myrinos, et le grammairien Hestiéos, maître de Tyrannion, 
y donnait des leçons. Mithridate avait à Amisos un palais qu'il 
habitait souvent; il bâtit des temples dans la ville et l'augmenta 
d'un quartier neuf, Eupatoria, qui possédait une enceinte parti- 
culière (2). — Au delà du Thermodon, les petits ports d'OEnoé, 
de Chabaca et de Sidé ne jouissaient alors que d'une prospérité 
médiocre ; seule la forteresse de Pharnacie était importante par sa 
situation militaire, ses pêcheries et ses mines de fer : c'est au 
palais de Pharnacie que Mithridate mit en sûreté son harem 
lors de l'invasion romaine. La dernière cité grecque du littoral 
était Trapézus (Trébizonde), la ville des fruits, Vemporium des 
tribus du Paryadrès oriental (3). 

Nous manquons de renseignements sur la nature et l'étendue 
des libertés municipales que les Mithridate avaient laissées aux 

(1) Sur Sinope : Polybe IV, 56 ; Strabon XII, 3,11. 

(2) Sur Amisos : Strabon XII , 3 , 14. Temples construits par Mithridate : Appien , 
}fith. 112. Le poète Myrinos : Homolle, Bull. corr. hell. IV, 363. Hestiéos : Suidas, 

V. Tupavviwv. Le faubourg Eupatoria : Appien, Mith. 78: Pline VI, 2, 7 (= Solin 191, 
16: Martianus Capella, p. 689); Memnon, c. 45. 

(3) Sur ces villes du littoral oriental : Strabon XII, 3, 16 ; 17 : 19. 



248 



FONDATIONS NOUVELLES. 



villes grecques du Pont incorporées à leur royaume. Quelque 
sensible que dût être à ces petites et glorieuses cités la perte de 
rautonomie politique, elles trouvèrent des compensations dans 
la faveur intelligente que leur témoignèrent les rois. Ici encore, 
le vaincu ne tarda pas à conquérir le vainqueur : quand des Grecs 
d'Amisos, Gaios, Dorylaos, étaient élevés sur un pied de camara- 
derie avec rhéritier du trône du Pont, quand un aventurier de 
Sinope, Diophante, offrait ses services au roi plutôt qu'il ne re- 
cevait ses ordres, quand la cassette royale contribuait si large- 
ment à Tembellissement des villes et à Famélioration des ports, 
les Hellènes du Pont auraient été mal venus à regretter trop vi- 
vement leur vieille indépendance, qui, depuis longtemps, ne leur 
apportait plus que Téternelle oscillation entre une démocratie sans 
frein et une tyrannie sans contrôle. Aussi l'attitude des villes 
pontiques lors de l'invasion romaine fut-elle, en général, d'un 
loyalisme irréprochable; les récits des historiens favorables à 
Rome, qui ont représenté leur résistance comme contrainte et 
forcée, laissent entrevoir une vérité toute différente. Sans doute 
les Grecs de Sinope et d'Amisos ne professaient pas tous un 
enthousiasme sans mélange pour la cause d'un roi qu'ils devaient 
considérer un peu comme un barbare frotté de civilisation; mais 
n'avaient-ils pas raison de préférer sa domination brillante et 
bienfaisante à la tyrannie, à l'exploitation financière que Rome 
avait à leur offrir? 

Ajoutons que le philhellénisme de Mithridate ne se traduisit 
pas seulement par ses libéralités envers les cités grecques d'an- 
cienne fondation. On verra tout à l'heure comment il attirait à 
son service des centaines de Grecs de toutes les provenances 
et de toutes les professions; comment sa cour, à l'apogée de 
son règne, fut le rendez-vous de tous les beaux esprits du temps 
qui ne pouvaient s'accommoder de l'insolent patronage de Rome. 
Mithridate comprenait, en outre, l'influence fécondante que pou- 
vait exercer le génie municipal hellénique sur un pays encore 
dans l'enfance; il fonda, à l'intérieur du Pont, de nouvelles cités 
grecques ou favorisa, à l'exemple des rois de Cappadoce, Vhelh'ni- 
sation des anciennes bourgades. Déjà sa mère avait bâti une Lao- 
dicée dans la grasse campagne du lac Stiphané; Mithridate éleva 
dans un emplacement encore plus favorable, vers le confluent du 
Lycos et de l'Iris, au cœur de la magnifique plaine de Phanarée, 



COMMENCEMENTS DE FUSION ENTRE GRECS ET BARBARES. 249 



la ville qui reçut d'après lui le nom d'Eupatoria (1). Sous son 
règne, Tancienne capitale du royaume, Amasie, acheva de de- 
venir une ville hellénique : je n'en veux pas d'autre preuve que 
l'histoire du stratège d'Adramyttion , Diodore, qui, souillé du 
sang de ses concitoyens, s'était retiré à Amasie, ne put y sup- 
porter le mépris public et se laissa mourir de faim (2). La gé- 
néalogie du géographe Strabon, natif de cette même ville, nous 
apprend que les mariages mixtes entre Grecs et indigènes fu- 
rent un des plus puissants facteurs de la transformation morale du 
pays : parmi les ancêtres du grand écrivain on trouve des Grecs 
originaires d'Amisos, — les fils de Dorylaos l'ancien, Lagétas et 
Stratarque, — on trouve aussi un Perse, Moapherne, un Paphla- 
gonien, Tibios. De même, un des généraux de Mithridate s'ap- 
pelle Diophante, fils de Mitharès : le père a un nom perse, le lils 
un nom hellénique. Sur le terrain religieux la fusion prochaine 
des nationalités s'annonce par les tentatives de traduire en grec 
les noms des divinités indigènes, de les assimiler cà des divinités 
de l'Olympe : Ma s'appelle Artémis ou Ényo, Ormuzd se déguise 
en Zeus Stratios; déjà un Grec, Dorylaos le jeune, devient grand 
prêtre de Comana, sans exciter de scandale. Enfin un dernier 
indice des progrès notables que l'esprit grec, la langue grecque, 
avaient accomplis dans le pays, c'est que, sous le règne de Mi- 
thridate, plusieurs bourgades cappadociennes de l'intérieur, Co- 
mana, Cabira, Gaziura, Pimolisa, Talaura, sans compter Ama- 
sie et Laodicée , frappèrent des monnaies de bronze avec des lé- 
gendes et des types helléniques , empruntés d'ordinaire au mythe 
de Persée. Dans le choix de ces types, il n'y avait pas seulement 
une flatterie ingénieuse à l'adresse de la dynastie, mais le sym- 
bole expressif d'un grand fait historique : l'union féconde de deux 
grandes civilisations, le persisme et l'hellénisme, dans une œu- 
vre commune d'éducation morale, union rêvée par Alexandre le 
Grand, tardivement réalisée, sur un théâtre malheureusement 
trop restreint, par le mieux doué de ses successeurs. 

(1) strabon XII, 3, 30; Appien, Mith. 115. 

(2) strabon XIII, 1 , G6. 



CHAPITRE II. 



LE GOUVERNEMENT (1). 

Moins un État repose sur la base solide d'une longue commu- 
nauté historique ou d'une véritable unité nationale, plus le gou- 
vernement doit y être fortement constitué. Le Pont était une 
mosaïque de nations, — on y parlait 22 langues suivant les uns, 
25 suivant les autres (2), — et la plupart de ces nations n'étaient ja- 
mais sorties d'une barbarie plus ou moins complète. La seule 
forme de gouvernement qui convînt à un pareil assemblage, c'é- 
tait la monarchie absolue; les peuples asiatiques n'en ont d'ail- 
leurs jamais connu d'autre. Aussi peut-on définir le gouvernement 
de Mithridate : un despotisme militaire, tempéré par quelques 
traditions. 

La couronne était héréditaire de mâle en mâle, par ordre de 
primogéniture. Cette règle ne souffrit qu'une seule exception : 
c'est celle qui se produisit à la mort de Mithridate Évergète, lors- 
qu'en A^ertu d'un testament, plus ou moins authentique, le pou- 
voir royal fut partagé entre la veuve du roi et ses deux fils encore 
mineurs (3). Quand la polygamie royale eut été introduite officiel- 
lement par Mithridate Eupator, le roi se trouva à la tête d'un si 
grand nombre de fils, dont les mères étaient sol-ties de conditions 
sociales diverses , qu'il crut pouvoir désigner l'héritier présomp- 
tif en s'inspirant des raisons d'affection ou de mérite, sans 
égard pour les droits de l'âge. C'est ainsi qu'en dernier lieu il 

(1) Nos 'informations sur ce chapitre doivent être péniblement glanées à travers Strabon 
et les historiens. Elles ont été heureusement complétées par la découverte des dédicaces 
gravées au temple des Cabires à Délos, en l'honneur de Mithridate et de plusieurs de ses 
ministres, par le grand prêtre Hélianax, fils d'Asclépiodore. Ces inscriptions, trouvées par 
mon frère, ont été publiées d'abord dans le Bulletin de corresjwndance helléniqiie , VII, 
353 suiv. Elles appartiennent incontestablement , comme l'a cru le premier éditeur, aux 
premières années du règne, vers 100 av. J.-C. 

(2) Le premier chiffre est donné par Valère Maxime VIII , 7, ext. 16 ; Quintilien XI , 
2, 50; Pline XXV, 2 (= Solin XXIX, 25) ; le second par Aulu-Gelle XVII, 17. Le De 
Vjris, c. 76^ donne 50. 

(3) Strabon X, 4, 10. 



RÈGLES DE SUCCESSION AU TROXE. 



251 



arrêta son choix sur Pharnace, né vers Tan 97, alors qu'il avait 
un autre fils, Artapherne, plus âgé d'au moins sept ans (1). A 
Fépoque la plus brillante de son règne, en 88, Mithridate avait 
songé à une division définitive de son vaste empire entre ses deux 
fils préférés : l'Europe à Ariarathe, l'Asie et le Bosphore à Mithri- 
date. Il les installa d'avance dans leurs royaumes respectifs, de 
même que le fondateur de la monarchie, Mithridate Ctistès, s'était 
jadis associé, de son vivant, son fils Ariobarzane. Mais ce sont là 
des faits exceptionnels et qui ne permettent pas de poser en prin- 
cipe que les Mithridate, comme les Capétiens et les empereurs 
byzantins, aient été obligés de recourir à l'expédient d'une associa- 
tion entre vifs pour assurer la transmission héréditaire de leur 
couronne. 

Les rois de Pont s'étaient, comme on sait, bâti un arbre généa- 
logique fabuleux qui remontait à Cyrus et à Darius; ils passaient 
ainsi, aux yeux de leurs sujets, pour les héritiers légitimes des 
grands rois Achéménides. Néanmoins, à la différence des rois 
Parthes et du roi d'Arménie, Tigrane, Mithridate ne prit jamais 
officiellement le titre de « roi des rois » ou de « grand roi » ; sur 
ses monnaies, sur ses inscriptions, même au faîte de sa puissance, 
il s'intitule simplement « le roi Mithridate Eupator ». A l'étran- 
ger, les Grecs le désignaient ordinairement sous le nom de « roi 
des Cappadociens (2) » , en sous-entendant : de TEuxin ; les Ro- 
mains, sous celui de « roi de Pont ». Ce ne fut que longtemps 
après sa mort qu'on s'avisa de lui conférer rétrospectivement le 
titre de « roi des rois » ; son fils Pharnace, qui ne régnait cepen- 
dant que sur le Bosphore, prit également ce titre pompeux, pour 

(1) Pharnace désigné pour héritier : Appien, MHli. 110. Soa âge : ih. 120. Celui d'Ar- 
tapherne : ih. 108. 

(2) Voir l'inscription éphésienne à l'Appendice et l'inscription délienne rapportée par 
Posidonius, fr. 41. Le royaume de Pont est appelé KaKTiaSoxia ■/] Trepî Eù^e-.vov par Polybe 
V, 43, 1; de même Strabon XIV, 1, 38 appelle KaTiTraôôxwv paeTiXsTç les rois de Pont et 
de Cappadoce qui secoururent les Romains contre Aristonic. On entendait alors ordinaire- 
ment par Pont le Bosphore cimmérien ; aussi lorsque Mithridate Eupator eut conquis ce 
royaume et presque tout le périmètre de l'Euxin, l'appela-t-on naturellement C( roi de 
Pont »; puis, par une curieuse métonymie, le nom de Pont désigna définitivement le 
morceau principal du royaume, l'ancienne Cappadoce pontique (voir B. Niese, Die Ertver- 
hung der Kûsten des Pontos durch Mithridates VI, dans le Eheinisches Muséum, XLII, 1887, 
p. 559 suiv.). Le nom de roi de Pont appliqué aux prédécesseurs d'Eupator (par exemple 
le Ctistès chez Memnon, cil) est donc un anachronisme qui trahit un historien d'époque 
romaine. 



252 



TITRES ET POUVOIRS DU ROI. 



frapper rimagination de ses peuples ou flatter la vanité de ses 
vassaux (1). 

En principe, les pouvoirs d'un roi oriental sont illimités, sa 
compétence est universelle. Il est le maître, le père, le dieu vivant 
et présent; il dispose souverainement de la vie et de la fortune de 
ses sujets; il est grand prêtre, général en chef, justicier suprême. 
En fait, nous voyons Mithridate exercer, au moins d'une manière 
intermittente, tous ces attributs de la toute- puissance royale. 
Nous l'avons vu commander en personne les armées et les flottes; 
nous le verrons présider lui-même aux grandes solennités du 
culte perse; à Pergame, il rend la justice; dans son royaume héré- 
ditaire, il condamne, sans autre forme de procès, à la mort ou à 
la prison les nobles des premières familles, voire même son frère, 
ses femmes ou ses fils, et les Romains trouveront dans les archi- 
ves royales des ordres de mort tout préparés à l'adresse des plus 
grands personnages. Toutefois, en pratique, le roi, si prodigieuse 
que fût son activité, ne pouvait pas suffire à tout; il fallait diviser 
le travail du gouvernement. De là, une organisation administra- 
tive savante, une hiérarchie de fonctionnaires dont les traits gé- 
néraux, communs à toutes les monarchies héllénistiques, remon- 
tent à la monarchie perse , et par celle-ci au royaume des Pha- 
raons, le prototype de tous les despotismes savants que le monde 
ancien a connus. 

Les détails et le fonctionnement de la machine gouvernemen- 
tale nous échappent, mais nous pouvons en nommer les rouages 
principaux. Tout d'abord , autour du roi, plutôt qu'au-dessous de 
lui, le Conseil cVÉtat ou, comme on l'appelait d'un nom également 
employé chez les anciens Achéménides, en Égypte, en Syrie et 
chez les Parthes, le Conseil des « Amis du roi ». On reconnaît ici 
les c( amis » ou « parents » de Darius et d'Alexandre, l'on pres- 
senties « amis » d'Auguste. Ce Conseil possédait des attributions 
très importantes et très variées, les unes politiques , les autres 
judiciaires; mais il n'avait jamais que voix consultative. C'est 
ainsi qu'en 86, le Conseil des amis ayant conclu à l'exécution 
capitale de tous les habitants de Chios, accusés d'intelligence 

(1) Voir les monnaies de Pharaace avec la légende BASIAEQX BASIAEQN MErAAOV 
tMPNAKOY et l'inscription deDynamis {Comptes rendus de Saint-Pétersbourg , 18G0, p. 104) 
à l'Appendice. 



CONSEIL D'ÉTAT, MINISTRES. 



253 



avec les Romains , Mitliridate commua la peine en une amende , 
suivie de déportation. 

Les conseillers d'État, comme l'indique leur nom d' « amis », 
jouissaient de la confiance du monarque et composaient sa société 
la plus ordinaire. Mithridate Évergète banquetait avec les siens 
lorsqu'ils l'assassinèrent ; sans doute les camarades d'enfance du 
roi, les syntrophoi, faisaient de droit partie de ce cercle privilégié. 
Un rang encore plus élevé dans la hiérarchie aulique était celui 
de « premier ami », réservé aux plus grands dignitaires de la 
monarchie. Les titres d'ami et de premier ami étaient aussi 
quelquefois accordés, d'une façon purement honorifique, à des 
étrangers qui, certainement, ne comptaient point parmi les vé- 
ritables conseillers du prince : de ce nombre fut, par exemple, le 
sophiste Aristion (1). 

Les (( amis » étaient à la fois un corps delibératif et une classe 
privilégiée ; l'administration proprement dite appartenait aux mi- 
nistres, qui, d'ailleurs, étaient en général choisis parmi les pre- 
miers amis du roi. Leur nom technique était celui de « préposés » 
(tetagmenoi). Nous en connaissons deux : le ministre de la guerre 
(« préposé aux armées ») et le ministre de la justice (« préposé 
aux appels »). On peut y ajouter le secrétaire particulier du roi, 
également désigné sous le nom de préposé , et sans doute aussi 
un trésorier général ou ministre des finances (2). 

(1) Les Guyyevst; d'Alexandre (Arrien, Anab. VII, 11) sont sans doute identiques aux 
©tXot (Diodore XVII, 54 ; XVIII, 2) qui ne doivent pas être confondus avec les hétaires. 
Mais à la cour des Ptolémées les deux catégories sont distinguées (C. I. G. 4677-4698 ; 
Waddington-Le Bas, no 2781. Cf. Lebègue, ^ec/iercAes swr De/os , insc. XI, p. 107; 
Bull. corr. liell. III, 3G8 ; Letronne, Recherches sur l'Égyj)te, p. 315) et il en était de même 
chez les Parthes, où le roi avait deux conseils : les c\)^^i.vtl:, et les cro;poi xal aaYOi (Posido- 
nius chez Strabon XI, 9, 3), dont l'un ou l'autre se confond avec les TiptioTOi cpîXot mention- 
nés dans une inscription délienne, Bull. corr. hell. VII, 349. npÛTOi cpi).ot en Syrie : Bull, 
corr. hell. IV, 218. Les c( premiers amis » de Mithridate connus par les dédicaces de Délos 
sont Papias et X..., fils d'Antipater ; pour Gaios la qualification ne résulte que d'une conjec- 
ture. Pour Aristion, cf. Posidonius fr. 41; pour Moapherne, Strabon XI, 2, 18. 

(2) Ministre de la guerre : Dorylaos, TcTayfjLevoç... ètci twv Suvafi-étov (insc. de Délos, 
n» 9 his). Cf. le ypa[x{jLaT£Ù; -cwv ôuvàfxewv, C. I. G. III, 4836. A notre époque ûuvà[jL£i; a 
invariablement le sens d'armées : cf. l'insc. d'Éphèse, à l'Appendice, 1. 5. Ministre de la jus- 
tice : Papias, fils de Ménophile, d'Amisos, Tsxayfxévo; ... ètiI xôiv àvaitpicrc(ov (insc. déliennes, 
no 10). Le même emploi fut exercé plus tard par Métrodore de Scepsis, Ta^Gst; (= T£Tay[ji.é- 
vo;) èîit xrjç StxaioSocrcaç (Strabon XIII, 1, 55.). Ministre du secret : ... oç 'AvriTiarpou ... 
[TcTay[X£vo;].. £7ri toO àTcoppriTOu (insc. déliennes, n» 9). Cf. ô àTroppyjTcav ypa(X[jLàT£u; , 
Procope, Bell. Pers. I, 2, 7, p. 182 Dind. Lors de la catastrophe de Cabira, en 71, le secré- 
taire du roi, ô £7il TtLv àTiopprjTwv, s'appelait Callistrate (Plutarque, Lucullus, 17). 



254 



ADMINISTRATION GÉNÉRALE. SATRAPIES. 



Parcourons maintenant les différents services administratifs, 
en commençant par le culte, premier objet de la sollicitude royale. 
Toutes les croyances étaient tolérées, mais trois cultes seulement 
jouissaient d'une protection officielle : le culte cappadocien, le 
culte perse et le culte hellénique. Le roi désignait les titulaires 
des principaux sacerdoces : c'est ainsi qu'il appela son favori 
Dorylaos au siège de Comana. Il intervenait encore dans certains 
détails du culte qui touchaient à Tordre public : par exemple, il 
réglementa le droit d'asile des temples d'Asie après l'avoir violé ; 
de même, il bâtit à ses frais des temples dans Amisos. Mais il ne 
semble pas qu'il y ait eu un budget des cultes proprement dit : les 
biens des temples suffisaient à leur entretien. On a déjà vu que le 
grand prêtre de Comana commandait à G,000 hiérodules, et la 
fortune du grand prêtre de Zéla n'était pas moins considérable. 

En ce qui concerne l'administration provinciale , il faut distin- 
guer entre le royaume de Pont proprement dit et les possessions 
d'outre-mer (Bosphore et Colchide). Celles-ci étaient soumises, en 
raison de leur éloignement et des difficultés de communication, 
à un régime exceptionnel , comme l'étaient, dans le royaume des 
Ptolémées, Cypre et la Cyrénaïque : elles formaient deux gouver- 
nements généraux, à la façon des anciennes satrapies perses, dont 
les titulaires, véritables rois au petit pied, concentraient tous les 
pouvoirs civils et militaires. Nous voyons fonctionner comme 
gouverneurs du Bosphore d'abord Hygiénon, qui usurpa le titre 
d'archonte, puis Macharès, fils de Mithridate, avec le titre de 
roi (1). Le gouverneur ou vice-roi du Bosphore résidait à Panti- 
capée; il exerçait les droits de protectorat sur les Grecs du 
royaume et ceux de suzeraineté sur les dynastes méotiens. Le 
gouverneur de la Colchide avait une situation analogue ; il portait 
le titre d'hyparque ou diœcète et était choisi parmi les « premiers 
amis » du roi : un de ces gouverneurs fut Moapherne, grand-oncle 
de Strabon (2). Ce système de satrapies fut appliqué en grand, 
lorsque Mithridate, en 88, eut conquis presque toute l'Asie Mi- 
neure. A cette époque, les anciens États indépendants de la pé- 
ninsule, Paphlagonie, Bithynie, Galatie, etc., reçurent tous des 

(1) Drachme d'Hygiénon (Muret, Bull. corr. hell. VI, 211) : APXOr^TOS ITIAINON- 
T0£. Macharès, roi du Bosphore : Appien, Mitli. (57, etc. 

(2) Strabon XI, 2, 18. Il rappelle uuapyoç xal ototxyixri; r?jç y(î)poL;. 



LIBERTÉS MUNICIPALES. 



255 



satrapes; c'est aussi le nom que portèrent les lieutenants établis 
par le prince Ariarathe en Thrace et en Macédoine (1). 

De pareils intermédiaires n'étaient pas nécessaires, ni même 
admissibles, dans la contrée où le roi avait fixé sa résidence, où 
son autorité immédiate pouvait se faire sentir : aussi le Pont ne 
forma-t-il pas de satrapie sous Mithridate, pas plus que la Perse 
sous Darius. Toutefois il dut y avoir, même dans ces pays où bat- 
tait le cœur de la monarchie, une subdivision administrative, 
exigée par l'étendue du territoire et l'importance de la population. 
Le principe de cette subdivision ne fut pas le même que dans les 
provinces grecques de l'empire romain, par exemple, où le terri- 
toire était réparti entre un certain nombre de cités ou communes 
autonomes. Les centres urbains étaient encore peu nombreux 
dans le Pont; la plupart n'avaient aucune tradition de self govem- 
ment. Il en était autrement, il est vrai, dans les anciennes répu- 
bliques grecques de la côte; mais les plus importantes parmi ces 
anciennes républiques, Sinope, Amisos, Cérasonte (Pharnacie), 
('talent devenues des résidences royales et la présence continuelle 
de la cour y eut été difficilement compatible avec le genre d'au- 
tonomie politique que les anciens attachaient au nom de cité. 

Le régime citadin ne pouvait donc convenir à la monarchie 
pontique; il n'en faudrait pas conclure que cette monarchie eût 
supprimé toute espèce de libertés locales. Sans parler des privi- 
lèges tout particuliers dont jouissaient dans leurs, circonscriptions 
les grands prêtres de Comana et de Zéla, les monnaies de bronze 
frappées à cette époque par toutes les anciennes républiques 
grecques et par nombre de bourgades cappadociennes, en voie 
de s'helléniser (2), prouvent que les Mithridate ne s'étaient pas, 
sur ce point, montrés moins libéraux que leurs voisins, les Aria- 
rathe. Comme ceux-ci, on peut croire qu'ils avaient attribué à tous 
les centres urbains de quelque importance un certain minimum de 
franchises, peut-être garanties par des chartes formelles; mais 
ces franchises étaient strictement limitées à la sphère des intérêts 
communaux. Dans chaque cité importante, il devait y avoir, à côté 

(1) Appien. Mith. 21 : (jarpâTia; Toïçëôveaiv ÈTtiaTviaaç. Eumaque, satrape de Galatie : ib. G4. 

(2) Les villes du Pont qui ont frappé monnaie sous les Mithridate sont, par ordre al- 
phabétique : Amastris, Amasie, Amisos, Cabira, Chabaca, Comana, Gaziura, Laodicée, 
Pharnacie, Pimolisa, Sinope, Talaura (sur les monnaies Taulara). Ces monnaies ont été 
étudiées par M. Imhoof Blumer dans ses Griechische Milnzen (actuellement sous presse), 
p. 550 suiv. 



256 



DIVISION ADMINISTRATIVE. 



des magistrats locaux élus, un gouverneur militaire nommé par 
le roi , chargé à la fois de la défense et de la police de la place : de 
pareils gouverneurs militaires ou mrmillants , encore appelés 
phrourarques , comme en Égypte, sont expressément mentionnés 
à Éphèse en 86, à Héraclée et à Sinope en 71 (1). En outre, 
aucun texte ne nous autorise à croire que les villes pontiques 
eussent, comme les cités d'Asie et de Grèce, conservé un terri- 
toire quelque peu considérable; tout au plus avaient-elles une 
simple banlieue de quelques kilomètres de rayon : la création ou 
la résurrection de grandes cités, comparables en étendue à celles 
des Gaules, ne date, dans le Pont, que de la conquête romaine. 

A défaut de la cellule municipale, quel était donc dans le 
royaume de Mithridate le principe de Forganisation administra- 
tive? Ce ne pouvait être que le département; tout porte à croire en 
effet que, semblable à la plupart des p]tats modernes, le Pont était 
divisé en circonscriptions ayant chacune à sa tête un préfet nommé 
par le roi. Un pareil système est attesté pour les deux royaumes 
voisins de Cappadoce et d'Arménie, qui étaient divisés, Tun en 10, 
l'autre en 120 stratégies (2). Dans le Pont, où la population était 
plus dense qu'en Cappadoce et les communications plus faciles 
qu'en Arménie, les départements, qui paraissent avoir porté le 
nom (^êparchies (3), devaient avoir une étendue intermédiaire 
entre la satrapie cappadocienne et la satrapie arménienne; c'est 
ce que confirment les documents. Strabon, dans la description 
de sa contrée natale, suit un ordre par districts; ces districts, 
moins étendus que les circonscriptions des cités à l'époque du 
géographe, sont très probablement identiques aux anciennes 
éparchies du temps de Mithridate, et ces éparchies elles-mêmes 
avaient pris pour base des unités physiques ou historiques, des 
« pays » traditionnels. Voici la liste de ces districts de Strabon, 
qui nous donne en même temps le tableau de la division adminis- 
trative du Pont sous Mithridate. 

(1) Philopémen, ima-AOïzoz, d'Eplièse : Appien, Mith. 48. Bacchidès , çpojpapxo; de Si- 
nope : Strabon XII, 3, 11. Connacorix, çpoupapxo; d'Héraclée : Memnon, c. 42. Métrodore, 
çpoûpapxo; d'Amasie : ApjJendice, inscr. n° 1. 

(2) Stratégies cappadociennes : Strabon XII, 1, 4. Stratégies arméniennes : Pline VI, 9, 27. 

(3) Strabon XII, 3^ 37 : nofi-Tr^qioç ... uoXXà; ÈTrap^i'a; Tcpocrwpiffs tw tottio (à Zéla). Il 
semble que ces éparchies soient la Colupène, la Camisène, la Caranitide, sans compter la 
Zélitide proprement dite. Peut-être faut-il lire th'carchies et dans ce cas y voir une subdi- 
vision du département. 



LISTE DES DÉPARTEMENTS. 



257 



PREMIÈRE RÉGION. — Paphlagonie pontique. 

Trois districts : Domanitide , Bléné, Pimolhène. 

DEUXIÈME RÉGION. — Gappadoce pontique. 

Dix districts : PAflwarée, i)a2;mc»wi^irfe (Comana) , Camisène, ColujJtne, Cara- 
nitide, Zélitide, Ganacène, Phazémonitide , Diacopène^ Ximène. 

TROISIÈME RÉGION. — Petite Arménie (1). 

Quatre districts : Orhalisène, Aetulané, Orsène, Orbisène. 

QUATRIÈME RÉGION. — Littoral. 

Huit districts : Paphlagonie maritime occidentale (Amastris), Paphlagonie mari- 
time orientale (Smo^e) , Gazélonitide, Saramène , Thémiscyre, Sidène^ Tiharénie 
(Pliarnacie) , Sannique (Trébizonde). 

Le préfet du département portait probablement le titre de stra- 
tège, comme en Egypte et en Gappadoce (2), et ce titre indique 
qu'il possédait, à côté de ses attributions civiles, des pouvoirs mi- 
litaires, sans qu'on puisse en définir exactement l'étendue. Il avait 
la double mission de maintenir la paix et Tordre dans les bourgades 
(3t villages ouverts où habitait la population indigène, — on se sou- 
vient qu'un seul district pouvait renfermer jusqu'à mille villages, 
— et de garder les châteaux forts du roi avec leurs trésors. C'est 
ainsi qu'un de ces gouverneurs put livrer à Lucullus quinze châ- 
teaux confiés à sa garde (3). 

L'administration de la justice rentrait-elle dans les attributions 
du préfet? ou la magistrature avait-elle, comme en Egypte, une or- 
ganisation indépendante? C'est ce que nous ignorons, car les 
pouvoirs extraordinaires de vie et de mort, signalés chez les gou- 
verneurs militaires des places assiégées (4), ne peuvent pas servir 
de règle pour le temps de paix. On sait seulement que les appels 
allaient à un fonctionnaire supérieur placé auprès du roi, le 
« préposé aux appels », véritable préfet du prétoire, que nous 
avons déjà mentionné. Le nombre des recours ne devait pas être 
très considérable, puisqu'on voit un personnage cumuler, dans un 



(1) Les subdivisions de la Petite Arménie ne sont pas données par Strabon, mais on 
les trouve chez Ptolémée V, 7, 1. 

(2) Plutarque, Pomp. 30, nomme les stratèges de Mithridate à côté de ses vassaux. Il 
est vrai que sous ce terme on désigne également les généraux du roi. 

(3) Strabon XII, 3, 33. 

(4) Strabon XII, 3, 11. fiax/ior];... TCO/.Xà: aiy.ia; xat a^ayà; tîo/.wv. 

MITHRIDATE. 17 



258 



JUSTICE. 



cas, les fonctions de préposé aux appels avec celles de médecin 
en chef (1). En principe, après la décision du juge d'appel, un 
recours en grâce restait ouvert auprès du roi; celui-ci, on Fa 
vu, rendait souvent la justice en personne, devant le public, à 
Texemple des anciens rois de Perse (2). Mais lorsque le célèbre 
réfugié Métrodore de Scepsis eut été appelé au ministère de la 
justice, Mithridate s'interdit de reviser ses jugements (3). 

Les documents se taisent sur le caractère de la justice civile; 
quant à la justice criminelle , elle s'inspirait des traditions de la 
monarchie perse. Les supplices étaient variés et rigoureux; par 
exemple, on mettait les déserteurs en croix, on les brûlait vifs, 
on leur crevait les yeux (4). La justice politique n'était pas moins 
active et sévère : une police nombreuse et habile livrait à la ven- 
geance royale des milliers de conspirateurs qui expiaient leurs 
crimes vrais ou supposés par la mort ou la réclusion. La prin- 
cipale prison d'État était à Cabira; les Romains la trouvèrent 
bondée (5). 

L'administration financière fut un des côtés les plus brillants 
du gouvernement de Mithridate : son trésor bien rempli , l'abon- 
dance menaçante de ses ressources sont des expressions qui re- 
viennent à chaque instant sous la plume des contemporains (6), 
et dans un temps où l'on pouvait , en y mettant le prix , embau- 
cher des nations entières, acheter des royaumes et corrompre des 
gouvernements, l'argent était vraiment la première puissance du 
monde (7). 

Trois sources alimentaient le trésor royal : le butin rapporté 
des guerres lieureuses, le revenu des domaines, le produit de 
l'impôt. La première était peut-être la plus abondante; en particu- 
lier, la conquête du royaume de Pergame et les confiscations 
qui l'accompagnèrent remplirent pour longtemps les coffres de 

(1) Insc. délienne n" 10 : ïlaîiiav... àp/iaxpôv TSTayfxsvov oè ètiI xûv àvaxptcewv. Le 
sens du mot àvàxpiatç (qu'on traduit ordinairement par enquête,') me paraît indiqué par 
l'étymologie. 

(2) Plutarque, I)e rirt. mul. 23. 

(3) Strabon XIII, 1, 55. 

(4) Appien, Mith. 97. 

(5) Plut., Luc. 18. 

(G) Salluste, fr. II, .30 Kritz (discours de Cotta) : exercitus in Asia Ciliciaque oh ni- 
mias opes Mithridatis aluntiir. 

(7) Externa régna hereditatihus propter munificentiam adquisita, Justin XXXVIII, 7, 10. 
Sommes payées au sénat romain : Dion, fr. 99. 



FINANCES. REVENUS, IMPOTS. 



259 



Mitliridate, sans compter les objets d'art, le mobilier artistique, 
pris à Cos et ailleurs, qui s'acheminèrent alors vers ses garde- 
meubles et ses palais (1). Quant aux domaines de là couronne, les 
convoitises qu'ils excitèrent à Rome, au lendemain de la conquête, 
en attestent suffisamment l'étendue; il est probable qu'ils com- 
prenaient, outre des terres d'agrément et de rapport, la plupart 
des mines, qui formèrent plus tard partie de la ferme des pu- 
blicains (2). L'impôt, enfin, comprenait des droits de douane et 
des tributs (impôts directs) ordinaires ou extraordinaires. Nous 
n'avons aucun renseignement sur les premiers ; mais sans doute 
Mitliridate avait dû s'inspirer de l'exemple des anciens rois bos- 
porans qui prélevaient un droit d'un trentième à la sortie du 
blé (3). Les tributs se payaient partie en argent, partie en nature : 
ainsi le royaume bosporan acquittait un tribut annuel de 180,000 
médimnes (100,000 hectolitres) de blé et de 200 talents d'ar- 
gent (1,200,000 francs) (4). En temps ordinaire, les charges 
de la population paraissent avoir été très supportables, mais aux 
jours de crise et d'invasion , la taille {eisphora) et les réquisitions 
devenaient écrasantes, les moindres fortunes étaient rançonnées, 
et les agents du fisc, dans l'excès de leur zèle, montraient une 
rigueur impitoyable (5). 

Le budget des dépenses devait être fort élevé ; outre l'entretien 
de l'armée et de la flotte, il fallait subvenir au train d'une cour 
fastueuse, aux bâtiments, aux routes, aux collections artistiques, 
aux dépenses secrètes de la diplomatie, sans compter les libéra- 
lités envers les villes et les temples grecs. Malgré tout, il y avait 
un excédent de recettes considérable, et ces excédents accumulés, 
joints aux dépouilles des peuples vaincus, servirent à constituer 
de fortes réserves métalliques. En 66, après vingt ans d'une 
guerre incessante et coûteuse, ce trésor de guerre s'élevait encore 

(1) Justin XXXVIII, 3 ; Appien, Mith. 23. 

(2) Cicéron, De lege agraria , I, 3, 6 : jubent eos agros venire , quos rex Mithridates 'ni 
Paphlagonia, Ponto Cappadociaque possederit. De même, iè. II, 19, 51 : regios agros Mithri- 
datis qui in Paplilagonia , qui in Ponto , qui in Cappadocia fuerunt. Ce sont sans doute les 
termes mêmes du projet de loi. Les publicains exploitent les mines de sandaraque : Stra- 
bon XII, 3, 40. 

(3) Démosthène, Contre Leptine, 26. 

(4) Strabon VII, 4, 6. 

(5) Appien, Mith. 107 : sîa-cpopà; xz Ttà^tv è; tà êpa/ÛTaxa r^; TteptoucTi'aç ènsYpaÇov. 01 
Sè OuYipsTat Toûxou tcoXXoùç svuêpiî^ov... 



260 



TRÉSOR DE GUERRE. 



à 170 millions de notre monnaie (1). Il était réparti dans une 
quantité de gazophjlacies , dont les plus importantes, au nombre 
de 75, avaient été construites par Mithridate lui-même dans la 
Petite Arménie : c'étaient des châteaux forts perchés sur des 
rochers isolés, entourés de ravins, abondamment pourvus d'eau 
et de bois, de manière à pouvoir soutenir un long siège (2). Le 
commandant ou phrourarque de la forteresse était souvent un eu- 
nuque, suivant un usage traditionnel en Orient (3). La gazo- 
phylacie servait à la fois de garde-meuble et de garde-monnaie : 
le numéraire, monnayé ou en barres, était enfermé dans des cof- 
fres forts ou barils de bronze cerclés de fer; on les déposait dans 
des souterrains dont l'entrée était parfois soigneusement dissi- 
mulée (4). 

Parmi les attributions du département des finances l'une des 
plus importantes était la fabrication des monnaies. Trois métaux 
monétaires étaient en usage dans le Pont, comme dans toute 
TAsie Mineure : l'or, l'argent, le bronze. Le bronze n'était sans 
doute qu'une monnaie d'appoint, et la frappe en fut abandonnée 
aux municipalités : douze villes du Pont ont usé de ce droit pen- 

(1) D'après Pline XXXVII, 2, 16, Pompée versa au trésor de la république 200 mil- 
lions de sesterces et distribua 100 millions à ses questeurs et légats ; ces deux sommes figu- 
rèrent ensemble au triomphe de Pompée : car elles équivalent aux 75,100,000 drachmes qu'y 
mentionne Appien, Mîth. 116. Il faut y ajouter 16,000 talents ou 384,000,000 sesterces 
distribués à la troupe (Appien , loc. cit.; 6,000 sesterces par tête d'après Pline loc. cit.). On 
obtient ainsi un total de 684 millions de sesterces ou 171 millions de drachmes. Sur ce total 
6,000 talents ou 36 millions de drachmes représentent la rançon de Tigrane (Appien, Jfith. 
104), et peut-être recueillit-on quelque argent dans les châteaux forts des pirates et dans les 
Etats syriens, mais ces sommes furent sans doute insignifiantes. Il reste donc, comme prove- 
nant des trésors de Mithridate dans le triomphe de Pompée, 135 millions, auxquels il faut 
ajouter 6,000 talents ou 86 millions que Mithridate emporta, dans sa fuite, du château de 
Sinoria (Appien, 3Iith. 101), et les sommes de provenance pontique précédemment recueillies 
par Lucullus. Celles-ci ne peuvent être exactement évaluées : on sait, il est vrai (Plut., 
Luc. 37) qu'au triomphe de Lucullus 107 mulets portaient de Targent monnayé, s'élevaut 
au chiffre de 2,700,000 drachmes, et 56 mulets de l'argent en lingots, qui représentait par 
conséquent environ 1,500,000 drachmes. A ces 4 millions, il faut ajouter les sommes dis- 
tribuées aux troupes, 950 drachmes par tête, soit environ 30 millions, et les sommes anté- 
rieurement versées à Pompée et au trésor, dont Plutarque n'indique pas le chiffre. Mais 
une grande partie du butin de Lucullus provenait de l'Arménie (Tigranocerte seule fournit 
8,000 talents d'argent monnayé. Plut., Lnc. 29), de la Gordyène, de Nisibis (ib. 32) et nous 
n'avons pas les éléments nécessaires pour faire la ventilation. 

(2) Strabon XII, 3, 28. 

(3) L'eunuque Ménophile : Ammien Marcellin, XVI, 7, 0. Cf. l'observation de Plutarque, 
D.'.métrius , 25. 

(4) Appien, Mitk. 107. 



SYSTEME MONETAIRE. 



201 



(lant le règne de Mithridate. La frappe des n^onnaies d'or et d'ar- 
gent, au contraire, était un droit régalien; toutefois dans le 
royaume du Bosphore, où régnait l'étalon d'or, Panticapée, Cher- 
sonèse et Phanagorie conservèrent, ce semble, le droit d'émettre 
des pièces divisionnaires en argent. 

Les prédécesseurs de Mithridate Eupator, à l'exception du fon- 
dateur de la dynastie, Mithridate Ctistès, n'avaient pas frappé de 
monnaie d'or dans le Pont : on s'était habitué, en effet, depuis 
l'époque perse à considérer cette monnaie comme le privilège 
exclusif des « grands rois ». Les Séleucides, qui se présentaient 
en Asie comme les successeurs des Achéménides et d'Alexandre, 
n'auraient sans doute pas permis aux petits rois, leurs clients, 
de s'arroger ce droit « impérial » . Après leur retraite derrière le 
Taurus, Nicomède Épiphane de Bithynie, vers le milieu du IP siè- 
cle, émit quelques statères, mais cet exemple, que les Romains 
durent regarder d'un mauvais œil, ne trouva pas d'imitateur. 
Mithridate, lorsqu'il eut secoué le joug de l'allégeance romaine, 
en 88 avant J.-C, affirma son indépendance et ses prétentions à 
l'empire de l'Asie par une émission assez abondante de statères 
d'or frappés les uns dans le Pont, les autres àPergame. Mais ces 
émissions cessèrent bientôt après le traité de Dardanos : les der- 
nières pièces connues sont de l'an 84. Les statères d'or de Mithri- 
date sont taillés comme ses monnaies d'argent, d'après l'étalon 
attique; le statère pèse deux drachmes et en vaut vingt; c'est le 
rapport universellement adopté en Asie depuis Alexandre le 
Grand. La pièce d'argent la plus courante dans le Pont, comme 
dans la Bithynie voisine, était le tétradrachme. La drachme, en 
usage dans la Cappadoce , ne fut frappée dans le Pont que tout à 
fait exceptionnellement : on en connaît déjà de rares exemplaires 
du règne de Pharnace V; Mithridate Eupator en émit aussi , mais 
en petit nombre. Le poids moyen des pièces conservées est de 
16 grammes |; c'est exactement celui des tétradrachmes attiques 
contemporains. 

L'abondance des émissions était en rapport avec l'état finan- 
cier et la puissance générale du royaume; elles furent particu- 
lièrement fréquentes dans la période florissante qui s'étend de 
95 à 72 avant J.-C. : on battait alors monnaie, non seulement 
presque tous les ans, mais souvent même tous les mois. Le con- 
trôleur ou le fermier de la monnaie, qui inscrivait son mono- 



2G2 



TYPES MONÉTAIRES. 



gramme sur les pièces, restait en fonctions pendant une durée 
variable : tantôt quelques mois seulement, tantôt plusieurs an- 
nées. Outre les ateliers fixes , dont le principal paraît avoir été 
installé à Sinope, il y avait un outillage mobile, qu'emportaient 
les armées en campagne : en 88 Archélaos frappa monnaie en 
Grèce, en 87 Ariarathe en Macédoine, en 72 Mithridate à Parion. 

Le type du droit représente le portrait du roi, traité d'une Ma- 
nière réaliste pendant les premières années, comme sous les pre- 
miers rois de Pont, fortement rajeuni et idéalisé à dater delà 
conquête de Pergame. Quelque artiste hellénique, qui se souve- 
nait des leçons de Técole de sculpture pergaménienne, créa pour 
Mithridate à cette époque un type un peu conventionnel et théâtral, 
mais néanmoins remarquable : la tête , rayonnante de beauté et 
d'intelligence , s'encadre dans de longs cheveux épars, balayés par 
le vent. C'est peut-être un souvenir d'une statue équestre ; c'est en 
tous les cas le dernier chef-d'œuvre de la numismatique grecque. 

Sur les tétradrachmes de la première partie du règne, le type 
du revers est Pégase, c'est-à-dire le cheval né du sang de la Gor- 
gone tuée par Persée, l'ancêtre légendaire des Perses. Ce type 
se rattachait directement à celui de Mithridate Évergète : Persée 
tenant la tête de la Gorgone. A cette figure principale s'ajoutait 
un symbole adjoint , composé de l'astre et du croissant ; c'est pro- 
prement l'écusson des Mithridate , qui figure sur toutes les mon- 
naies de la dynastie à partir de Mithridate II (I). La légende, 
rédigée naturellement en grec, consistait dans ces simples mots : 
« du roi Mithridate Eupator ». A partir de l'année 96 on entoure 
le Pégase d'une couronne de lierre fleuri , emblème bacchique qui 
pouvait rappeler le second surnom du roi (Dionysos) mais qui, 
plus certainement, était emprunté à une classe de monnaies alors 
très répandues dans l'Asie antérieure, les cistophores, émises par 
l'union monétaire des principales cités de l'ancien royaume 
pergaméiiien. Après la conquête de l'Asie antérieure, le cerf, 
l'animal sacré d'Artémis, qui figurait déjà sur les drachmes et 
les statères d'or, remplaça le Pégase sur les tétradrachmes frap- 

(1) Le culte du soleil et de la lune chez les Perses est attesté par Hérodote I, 131; 
VII, 37 ; Nicolas de Damas, fr. 06, c. 31, etc. A l'origine le symbole de l'astre et du crois- 
sant, qui vient d'Egypte, paraît avoir représenté la lune vue dans son plein et dans son 
dernier quartier. Ce symbole accompagne quelquefois des représentations de Mithra et 
d'Ormuzd ; Chabouillet, Pierres gravées du cabinet Je France, n° 1031 (agate), etc. 



ÈRE ET CALENDRIER. 



263 



pés à Pergame. A son retour dans le Pont, Mithridate introduisit 
définitivement sur toutes ses pièces ce nouveau type, qui conve- 
nait à un roi passionné pour la chasse. 

Les monnaies des premiers rois de Pont n'avaient porté au- 
cune indication de date, pas même une année régnale comme en 
Cappadoce. Mithridate Eupator suivit l'exemple donné par les 
Séleucides et déjà imité par les rois des Parthes et de Bithynie : 
à partir de Tannée 96, il marqua sur ses pièces Tannée de leur 
émission, calculée d'après une ère fixe dont le point de départ, 
comme nous l'ont appris les pièces bosporanes de l'époque impé- 
riale, était Téquinoxe d'automne de Tan 297 a yant J.-C. Cette ère 
est précisément celle qui figure sur les tétradrachmes bithyniens 
à dater de Nicomède Épiphane : la prétendue ère pontique n'est 
donc que Tère bithynienne, empruntée par Mithridate. L'adoption 
^de Tère bithynienne dans le Pont s'explique par le voisinage des 
<leux pays et peut-être par des raisons politiques et commerciales; 
d'ailleurs l'événement inconnu qui en avait fourni l'origine coïn- 
cidait à peu près avec les premières conquêtes de Mithridate Ctis- 
tès ; aussi ne dut-il pas être difficile de faire passer cette ère d'em- 
prunt pour une ère nationale. 

Les monnaies de Mithridate nous fournissent encore quelques 
renseignements sur le calendrier officiel du royaume. Les Cap- 
padociens, jusqu'au temps de Grégoire de Nazianze, ont fait usage 
d'un calendrier d'origine perse, qui se compose, dans son dernier 
état, de douze mois de 30 jours, avec 5 ou 6 jours supplémentai- 
res. Mithridate trouva sans doute ce calendrier établi à l'intérieur 
du pays, tandis que les cités grecques avaient conservé leurs 
calendriers originaires ou adopté le calendrier macédonien. Ce 
dernier était de beaucoup le plus répandu en Asie, où il avait été 
propagé notamment par les Séleucides et les Arsacides : ce fut celui 
qu'adopta Mithridate, du moins sur ses monnaies. L'année syro- 
macédonienne était, comme Ton sait, une année luni-solaire com- 
mençant à la nouvelle lune la plus voisine de Téquinoxe d'automne 
et composée de 12 mois alternativement de 29 et de 30 jours; 
Taccord avec la marche des saisons était obtenu par l'insertion 
périodique d'un 13" mois, soit d'après l'ancien système de Toc- 
taétéride, soit d'après le cycle de Méton. Par un raffinement 
d'exactitude dont les monnaies athéniennes et arsacides avaient 
donné Texemple, Mithridate inscrivit sur ses tétradrachmes, outre 



264 



ARMÉE. SOURCES DU RECRUTEMENT. 



l'année, le mois de rémission : c'est précisément l'existence d'une 
pièce, jusqu'à présent unique, marquée du 13® mois, qui nous 
permet d'affirmer la nature luni-solaire du nouveau calendrier 
pontique; d'ailleurs, le calendrier, comme l'ère, restera en usage 
pendant quatre siècles dans le royaume bosporan (1). 

Terminons par l'organisation militaire, sur laquelle reposait 
tout l'édifice. Les premiers rois de Pont avaient composé leur 
armée presque exclusivement de mercenaires étrangers : Galates 
d'abord (2) , Grecs ensuite. L'entrée des Galates dans la clientèle 
romaine, le traité imposé àPharnace en 179 fermèrent laGalatie 
aux recruteurs pontiques (3). Sous Mithridate Évergète, Dorylaos 
le Tacticien leva des hommes en Thrace, en Grèce, surtout dans 
l'île de Crète, complètement indépendante alors, et qui, grâce aux 
guerres incessantes de ses villes, était à la fois la pépinière et 
l'école des soldats de fortune (4). La Grèce fut aussi la pre- 
mière source des armées de Mithridate Eupator, et c'est avec 
6,000 hoplites grecs queDiophante conquit la Crimée. Mais si l'on 
avait ainsi la qualité, on n'avait pas le nombre : le soldat de pro- 
fession se faisait chaque jour plus rare en Grèce, et là, comme 
en Galatie, il fallait compter avec l'influence et la jalousie pré- 
voyante de Rome. Heureusement les victoires mêmes de la pre- 
mière partie du règne ouvrirent à Mithridate un nouvel et iné- 
puisable marché de soldats : tout le bassin septentrional et occiden- 
tal de l'Euxin, depuis le Caucase jusqu'au Balkan. Les peuples de 
cette vaste région, Scythes, Sarmates (lazyges et Royaux), Bas- 
tarnes. Celtes, Thraces, fournirent désormais à Mithridate la 
grande masse de ses combattants. Plusieurs de ces contingents 

(1) Pour le monnayage de Mithridate voir mes Trois royauvies de VAsic Mineure et h 
la fin de ce volume Tappendice n» 3. Pour la question du calendrier, mon article La mon- 
naie et le calendrier dans la Revue archéologique de 1887. Pour le calendrier cappadocien : 
FrÉret, Sur Vannée vague capjmdocienne (^Mémoires de V Académie des inscriptions j XIX, 35) : 
Idelbr, Lehrbuch der Chronologie, I, 441; Benpey et Stern, Monatsnamen, p. 77; GuT- 
SCHMID, Das iranische Jahr {Berichte der Saechsii<chen Gesellschaft der Wissenschaften, 1862). 
Les noms des mois, par exemple dans V Hémérologe de Florence, étant identiques non à 
ceux des mois Achéménides, mais aux noms du calendrier parsi, on a voulu en conclure, 
sans raison suffisante à mon avis, que le calendrier perse n'avait été introduit en Cappa- 
doce que par la première conquête sassanide, au milieu du lii^ siècle. 

(2) Mercenaires galates : Apollonius, F. H. G-. IV, 312; Eusèbe I, 251, 23, éd. 
Schoene ; etc. 

(3) Polybe, fr. XXVI, 0. 

(4) Strabon X, 4, 10. 



MERCENAIRES BARBARES. INDIGÈNES. 



barbares montrèrent une sérieuse capacité militaire : les Sarma- 
tes, précurseurs des Cosaques modernes, étaient d'excellents cava- 
liers, les Bastarnes de solides et vigoureux fantassins (1). Mais, 
comme toutes les troupes à gages, leur fidélité durait juste autant 
que les finances de leur patron; nous verrons en 71 les merce- 
naires thraces, après la fuite de Mitliridate, passer d'emblée au 
service de Rome, pour revenir en 67 sous les drapeaux de leur 
ancien chef (2). 

Un des mérites de Mitliridate fut de former le premier, à côté 
de cette armée mercenaire, une véritable armée nationale, re- 
crutée parmi ses propres sujets : Cappadociens, Paphlagoniens , 
-Vrméniens, Chalybes, Tibarènes, Colques, Bosporans, sans comp- 
ter les tribus méotiennes, plutôt vassales que sujettes, les Scythes 
et Tauriens de la Crimée, et les Asiatiques de toute nationalité, 
levés en masse, pendant la première guerre contre Rome, dans 
les pays récemment conquis. La création de cette armée nationale 
fut l'œuvre d'une dizaine d'années; dès l'an 99, Mithridate, sans 
faire appel aux contingents d'outre-Euxin, pouvait envahir la 
Cappadoce avec 80,000 hommes (3). Quant au mode de recru- 
tement, le procédé employé par Mithridate en 68 pour le compte 
de son allié Tigrane peut servir d'exemple : en principe, tout le 
monde était astreint au service militaire et devait répondre à 
l'appel, mais on ne choisissait que les conscrits physiquement 
aptes (4) ; avec les années et l'expérience acquise , le choix des 
recruteurs devint de plus en plus sévère. 

A ces deux éléments des armées de Mithridate, indigènes et 
mercenaires, il en faut ajouter un troisième, qui devint, vers la 
fm, le plus important, sinon par le nombre, du moins par la 

(1) L'énumération la plus complète des auxiliaires de Mithridate est donnée par Appien, 
Mith. 09 (voir aussi c. lô), mais beaucoup de noms sont sujets à caution. Voici cette 
liste : Chalybes , Arméniens (il s'agit de ceux de la Petite Arménie) , Scythes , Tauriens , 
Achéens (?), Hénioques (?), Leuco-syriens , Eiverains du Thermodon (!), Sarmates royaux 
et lazyges, Coralliens, Thraces c( du Danube, du Rhodope et de l'Hémus », enfin Bastar- 
nes, TÔ àX-/a[jLU)Taxov aOxùiv -j-evo?. Ce qu'il y a de plus étrange dans cette énumération, c'est 
que tous ces peuples sont donnés comme C( s'ajoutant aux forces précédentes de Mithridate » 
(xoaaÙTa ... ènl xoTç upotépoi? aÙTw ... TtpoaeYÎyvexo). On se demande alors en quoi consis- 
taient les c( forces précédentes » ? II ne reste absolument en dehors de la liste que les Celtes , 
les Paphlagoniens , les Colques et les Tibarènes ! 

(2) Dion XXXYI, 11. 

(3) Justin XXXVIII, 1. 

(4) Appien, Mith. 87. 



•266 



TRANSFUGES ITALIENS. PLACES FORTES. 



valeur militaire : ce sont les transfuges italiens et les émigrés 
romains. Déjà nombreux dans Farmée qui combattit à Chéronée, 
ces réfugiés s'accrurent après la paix de Dardanos de tous les 
démocrates fuyant devant les proscriptions de Sylla et finirent 
par former tout un corps d'armée; ce corps d'élite inspirait aux 
autres troupes tant d'admiration et de confiance qu'en 66, lorsque 
le bruit courut que Mithridate allait faire sa paix avec les Ro- 
mains en livrant les transfuges, l'armée tout entière menaça de 
se débander (1). 

L'armée mercenaire se recrutait, pour la plus grande partie, au 
dernier moment, à la veille de la déclaration de guerre ; probable- 
ment des traités conclus avec les nations amies précisaient d'a- 
vance les conditions de l'embauchage. Au contraire, le noyau de 
l'armée nationale était permanent. Pendant les années de paix, 
bien rares d'ailleurs, les troupes séjournaient dans des camps où 
elles s'exerçaient sous la surveillance personnelle du roi et de ses 
instructeurs de confiance, Grecs ou Romains (2); il fallait aussi 
des garnisons pour occuper les villes fortifiées de la côte et de 
l'intérieur, ainsi que les forts d'arrêt qui formaient comme une 
ceinture continue autour du royaume. Tels étaient Pimolisa, 
sur l'Halys inférieur, au seuil de la Paphlagonie indépendante ; 
Mithridation, sur la frontière desTrocmes; Camisa, près des sour- 
ces du Halys et de la frontière cappadocienne ; le Château -Neuf 
{Cainon), imprenable nid d'aigle situé à 35 kilomètres de Ca- 
bira, sur la frontière de la Petite Arménie. Après l'acquisition 
de cette dernière province, elle fut, comme on sait, hérissée de 
gazophylacies ; quelques-unes, Hydara, Basgœdariza, Sinoria, 
Dastira, avaient une importance stratégique capitale. Enfin d'au- 
tres forts isolés étaient disséminés à l'intérieur du pays : on cite 
Kizari sur le lac Stiphané, Sagylion dans la Phazémonitide, 
Dadasa près de Zéla, etc. (3). 

L'armée en campagne comprenait trois armes : l'infanterie, 
la cavalerie, et les chars à faux qui tenaient la place du canon dans 
les armées modernes. Les chiffres suivants, naturellement sujets 
à caution, donnent cependant une idée approximative des effectifs 

(1) Appien, Mith. 98. 

(2) Justin XXXVIII, 4. 

(3) Pour toutes ces forteresses cp. Strabon XII, 3, 31; 37; 38-40. Pour Dadasa, 
Dion XXXVI, 14. 



EFFECTIFS DES ARMÉES EN CAMPAGNE. 



2G7 



combattants et de la force relative des trois armes. L armée qui 
envahit la Cappadoce en 99 av. J.-C. comptait 80,000 hommes de 
pied, 10,000 chevaux et des chars à faux dont Justin, avec une 
exagération ridicule, évalue le nombre à GOO (1). En 88, Mithri- 
date entre en campagne avec 260,000 fantassins, 50,000 cavaliers 
et 130 chars (2). En 87, l'armée d'Ariarathe et de Taxile se com- 
posait de 100,000 fantassins, 10,000 chevaux, 90 chars (3). 
L'année suivante Dorylaos mena en Béotie 80,000 hommes, dont 
10,000 cavaliers, et 70 chars (4). En 73, Mithridate commencera 
la guerre à la tête de 120,000 fantassins, 16,000 chevaux, 
100 chars, d'après Plutarque; ou, d'après Memnon, avec 150,000 
fantassins, 12,000 chevaux et 120 chars à faux (5). L'année sui- 
vante, il ne réunit plus que 40,000 hommes de pied et 4,000 
chevaux, ou, suivant une autre version, 8,000 (6). Enfin, dans sa 
dernière campagne , celle de 66 , il avait encore 30,000 fantassins 
et 2 ou 3,000 chevaux (7). D'après l'ensemble de ces chiffres on 
voit que le rapport entre la cavalerie et l'infanterie oscillait en- 
tre un cinquième et un dixième, et qu'il y avait un char à faux 
pour 1,000 ou 2,000 hommes de pied. La proportion en cavalerie 
était ainsi notablement plus forte que dans les armées romai- 
nes, où, même en comptant les cavaliers auxiliaires, elle attei- 
gnait rarement 10 pour 100 de l'effectif des fantassins et restait 
souvent fort au-dessous de ce chiffre. 

L'infanterie se distinguait, au point de vue de l'armement, en 
infanterie de ligne pour le combat rapproché et gens de trait 
pour le combat à distance. L'infanterie de ligne elle-même com- 
prenait l'infanterie pesamment armée (hoplites) et les troupes 
plus ou moins légères. La première, qui formait le noyau de l'ar- 
mée, fut d'abord peu nombreuse, composée exclusivement de 
mercenaires grecs et organisée d'après le modèle de la phalange 

(1) Justin XXXVITI, 1. 

(2) Appien, Mith. 17. Outre les 250,000 fantassins indiqués il faut compter une dizaine 
de mille hommes pour la phalange. Dans le chiffre de 50,000 cavaliers sont compris les 
10,000 cavaliers d'Ariarathe. 

(3) Plutarque, Sylla, 15. 

(4) Appien, Mith. 49 (le chiffre de 80,000 est confirmé par Plutarque, Sylla, 20). 
Les chars d'après Licinianus. 

(5) Memnon, 38; Plutarque, Luc. 7. 

(6) Appien, Mith. 78; Memnon, 43. 

(7) Appien, Mith. 97 (3,000 chevaux) ; Plut., Pomp. 32 (2,000). 



2G8 



ARMEMENT DE L'INFANTERIE. 



macédonienne, dont elle portait le nom. On doit en conclure 
qu'elle était armée, comme celle-ci, du court glaive hellénique 
et de la longue pique ou sarisse de 16 pieds de long; les armes 
défensives étaient le casque, la cuirasse, les cnémides et le bou- 
clier rond en métal. Le reste de Tinfanterie, soit indigène, soit 
étrangère, avait probablement gardé Farmement traditionnel de 
chacune des nations où se recrutaient les différents corps. C'est 
ainsi qu'il faut se figurer les Cappadociens et les Paphlagoniens 
dans l'armée de Mithridate équipés à peu près comme dans l'ar- 
mée de Xerxès, avec un petit bouclier d'osier, une lance courte, 
un poignard et des javelines*, pour chaussure, une guêtre mon- 
tant jusqu'à mi-jambe seulement; pour coiffure, un casque en 
cuir affectant la forme d'une tiare et surmonté d'un panache de 
crin (1). De même les Colques avaient sans doute conservé 
leurs casques d'osier, leurs petits boucliers en cuir de bœuf , leurs 
lances et leurs coutelas; les Thraces, leurs javelots, leurs peltes 
et leurs petits poignards, etc. (2). Même diversité dans les uni- 
formes, ou dans ce qui en tenait lieu. Plutarque raconte, sans 
doute d'après Sylla, l'impression étrange et terrifiante que pro- 
duisit sur les Romains le spectacle de cette armée toute chamar- 
rée d'or et d'argent, dont les cottes d'armes scythiques et médi- 
ques, bariolées de couleurs éclatantes, chargées de bijoux 
barbares, étincelaient au soleil (3). Mais, en réalité, un peu 
moins d'orfèvrerie et un peu plus de ferrure aurait mieux fait 
l'affaire. En particulier, les armes défensives étaient d'une fai- 
blesse dérisoire; en dehors de la phalange, il semble qu'il n'y eût 
qu'un corps d'élite armé de boucliers métalliques : on les appe- 
lait les Chalcaspides comme dans l'armée macédonienne. Après 
l'expérience de la première guerre contre Rome, une réforme 
s'imposait. Toute l'infanterie de ligne fut alors armée à la ro- 
maine; elle reçut l'épée espagnole, le boucher carré et solide du 
légionnaire. On employa à l'amélioration de l'armement l'argent 
inutilement gaspillé jusqu'alors en costumes dispendieux, qui 
n'étaient qu'une proie de plus offerte à l'ennemi (4). Il est 



(1) Hérodote VII, 72. Pour le casque en cuir (Hérodote parle d'un c( casque tressé 
Xénophon, Anah. V, 4, 13. Cf. l'armement analogue des Driles, Auah. V, 2, 22. 

(2) Hérodote VII, 79 et 75. 

(3) Plutarque, Sylla, 16. 

(4) Plutarque, Luc. 7. 



ARCHERS ET FRONDEURS. 



260 



probable qu'on renonça alors définitivement à la sarisse macé- 
donienne* et à l'ordonnance massive de la phalange, qui, excel- 
lente contre des barbares sans discipline, s'était montrée dé- 
cidément inférieure à la tactique souple et mobile des légions : 
Mithridate adopta, du moins pour l'infanterie régulière, l'arme- 
ment, l'instruction et l'organisation de ses vainqueurs (1). 

A côté de cette infanterie de ligne il faut mentionner les gens 
(le trait : tireurs de javelines, frondeurs, archers. Parfois, comme 
dans la campagne contre Pompée, où Mithridate n'avait pas 
d'auxiliaires européens, ces troupes légères constituaient même 
la majeure partie de son infanterie. Les devins avaient prédit à 
Mithridate, dans sa jeunesse, qu'il serait puissant un jour par les 
armes légères (2) : l'événement justifia la prophétie. Les archers 
à pied, qu'on recrutait surtout dans la Petite Arménie (3), se 
signalèrent, sur terre comme sur mer, par leur habileté et leur 
bravoure. Les arcs étaient bien fabriqués et leur portée dépassait 
180 mètres (1). A Orchomène, à Nicopolis, ces archers furent 
héroïques : Sylla appréciait si bien leur mérite que, dans le 
traité de Dardanos, il stipula que les vaisseaux de guerre, li- 
vrés par Mithridate , seraient pourvus de leurs archers. Quant 
au reste de l'infanterie, si elle eut des journées brillantes, 
quand elle se sentait protégée par des murailles ou entraînée par 
un chef aimé, elle était incapable d'un effort prolongé et hors 
d'état de se mesurer en plaine avec des légions romaines bien 
commandées; on la voit aussi fort sujette aux brusques paniques 
et aux découragements superstitieux des races orientales. 

C'est dans la cavalerie que résidait la force principale des ar- 
mées de Mithridate. Nous avons déjà vu l'importance relative 
de ses effectifs; ici la qualité valait la quantité, surtout lorsque la 
remonte eut été améliorée dans l'intervalle des deux guerres 
contre Rome. La cavalerie se tirait de toutes les parties de la 
monarchie, mais surtout de la Petite Arménie et des nations 
barbares entre Danube et Tanaïs qui passaient leur vie à cheval. 
Ses armes étaient la lance et l'épée ; les Scythes et les Sarmates se 
servaient, en outre, de l'arc, et portaient une armure défensive 

(1) Appien, Mith. 108. 

('2) Plut,, Quœst. conviv. I, G, 2. 

(iî) Archers de la Petite Arménie : Totius orhis descriptioj 43 (Geog. min. II, 522). 
(4) Strabon XIV, 1, 23. 



270 



CAVALERIE. 



composée cFun casque, criin plastron en cuir de bœuf et de ce 
bouclier carré en osier appelé gerrhe, en usage chez presque tous 
les barbares (1). Quant à cette lourde cavalerie entièrement bar- 
dée d'écaillés de fer, homme et cheval, qu'on signale à cette époque 
chez les Arméniens, les Parthes et les Albanais sous le nom de 
cataphractes j Mithridate ne paraît pas l'avoir introduite dans son 
armée. 

Dans la première guerre contre les Romains , la cavalerie pon- 
tique avait surtout procédé par des charges d'ensemble, qui pro- 
duisaient un effet puissant, mais exigeaient un terrain favorable. 
Dans les guerres suivantes , les Romains évitèrent à dessein de se 
commettre en plaine avec la cavalerie pontique , dont ils recon- 
naissaient la supériorité; celle-ci dut alors borner son rôle à 
éclairer l'armée, à harceler l'ennemi et à intercepter ses convois 
de vivres. Nous verrons aussi, pendant la campagne d'Arménie, 
Mithridate adopter la tactique des brusques attaques par petits 
pelotons, des fuites simulées et des impétueux retours, dont on 
fait généralement honneur aux Parthes, mais qui fut peut-être 
l'invention du roi de Pont. 

Les chariots armés de faux étaient dans l'armée de Mithridate 
un legs de famille. Cet engin, très différent de l'ancien char 
de guerre qui a précédé l'usage de la cavalerie, est essentiel- 
lement perse d'origine. D'après Xénophon, Cyrus en aurait été 
l'inventeur; toujours est-il que les chariots à faux restèrent en 
usage chez les Achéménides jusqu'à la fin de la dynastie et fu- 
rent, un siècle plus tard, remis en honneur par Antiochus le 
Grand. Le chariot perse, le seul dont nous ayons une description 
détaillée, mais qui servit sans doute de modèle à ceux d'Antio- 
chus et de Mithridate, était une voiture à deux roues, très courte, 
mais pourvue de longs et larges essieux, qui devaient être, ainsi 
que les roues, d'une solidité à toute épreuve. Le siège formait 
une sorte de guérite en bois épais, qui couvrait le conducteur 
jusqu'au coude; lui-même était cuirassé de pied en cap, les j^eux 
seuls restant découverts. Les chevaux, au nombre de quatre, et 
attelés de front, étaient également bardés de fer. Aux deux bouts 
de l'essieu, en dehors des moyeux, étaient fixées deux faux en fer, 
horizontales, longues de deux coudées; d'autres s'emboitaientj 

(1) Strabon VII, 3, 17. 



CHARIOTS ARMÉS DE FAUX. 



271 



SOUS Tessieu, la pointe dirigée contre terre. D'après Quinte-Curce, 
les extrémités du timon, celles du joug, les rais mêmes des 
roues étaient hérissées de pointes de fer; les antennes du timon 
auraient eu, dans les chariots d'Antiochus, une longueur de dix 
coudées (1). 

Lorsque ces véhicules, réunis en masse, étaient lancés à toute 
vitesse sur un terrain horizontal, ils fauchaient littéralement tout 
sur leur passage et la peur était encore plus grande que le mal; 
en voyant voler en Tair les jambes et les bras mutilés de leurs 
camarades, les soldats novices, comme les Bithyniens à la ba- 
taille de FAmnias, étaient saisis de panique. Mais les Romains 
avaient appris, depuis la bataille de Magnésie, à se garantir 
contre ces engins qui, comme les éléphants, étaient plus formida- 
bles en apparence qu'en réalité : à défaut d'obstacles naturels du 
terrain, on se couvrait par des palissades ou des tranchées; 
quand on passait à l'offensive, les légionnaires se munissaient 
de trikili, c'est-à-dire d'un assemblage de quatre pieux en X; à 
l'approche de la charge, ces pieux étaient fixés en terre par trois 
de leurs tiges, et la quatrième pointait contre l'ennemi. Réfugiés 
derrière cette barrière improvisée, les soldats lançaient leurs 
javelots et leurs pierres, poussaient des clameurs assourdissantes 
qui effarouchaient les attelages et les faisaient relluer vers le 
corps de bataille, où ils semaient le désordre et la confusion. Ni 
à Chéronée, ni à Orchomène, les chars à faux ne répondirent à 
leur vieille réputation. Dans les dernières campagnes de Mithri- 
date, ils ne sont pas mentionnés ; mais' ils reparaissent dans l'ar- 
mée de son fds Pharnace : à la bataille de Zéla, ce prince eut 
l'incroyable audace de leur faire franchir un ravin sous les yeux 
de l'ennemi et gravir au grand galop la pente raide des hau- 
teurs occupées par César ! Au temps d'Alexandre Sévère , quand 
les Sassanides ressuscitèrent la monarchie et les traditions 
achéménides, le chariot armé de faux ne fut pas oublié; ce 
fut la dernière apparition de cet engin depuis longtemps con- 
damné (2). 

(1) Description du chariot armé de faux : Xénophon, Cyrop. VI, 1, 29; 2, 17; Tite- 
Live XXXVIII, 41 , ô ; Quinte-Curce IV, 35, 5. Sur les chars perses voir en outre Xén., 
Allah. I, 7, 10-11; Ps. Xén., Cyrop. VIII, 8, 24, qui atteste leur décadence au iv^ siècle, 
notamment par suite de l'inexpérience et de la lâcheté des conducteurs. Sur les chars 
d'Antiochus, outre Tite-Live, cf. Appien, Syr. 32-33; Aulu-Gelle Y, 5. 

(2) Emploi des trihvU : Végèce III, 24. Chars de Mithridate : Salluste, fr. III, 12, 



272 



SERVICES AUXILIAIRES, ARTILLERIE. 



En dehors des trois armes combattantes , les armées de Mithri- 
date comportaient encore un nombreux personnel auxiliaire qui, 
d'après certaines indications, doublait presque le chiffre des effec- 
tifs. Ces auxiliaires étaient notamment les pionniers chargés de 
construire les ponts et d'améliorer les routes, les conducteurs et 
Jes porteurs du train des équipages, les médecins et les infir- 
miers, les employés de la monnaie, les esclaves des officiers, 
les marchands chargés d'approvisionner l'armée (1). Si nom- 
breux que fût ce personnel, l'organisation des services auxquels 
il était censé pourvoir laissait infiniment à désirer. Le train, 
particulièrement le train des équipages de l'état-major, encom- 
brait les routes de longues files de mulets et de chameaux , char- 
gés de l'attirail du faste oriental , si inutile ou plutôt si nuisible 
en campagne. L'intendance n'était jamais à la hauteur de sa 
tiche : on accumulait parfois les vivres en quantités énormes, — 
en 73, par exemple, on réunit 2 millions de médimnes de blé, — 
mais on ne savait ni mobiliser, ni administrer ces approvisionne- 
ments; l'armée était enchaînée à ses magasins, et dès qu'elle 
s'éloignait de la côte ou que l'hiver entravait les arrivages mari- 
times, elle souffrait de la disette. Quant au service d'ambulances, 
il suffit de rappeler qu'à diverses reprises Mithridate fut obhgé 
d'abandonner ses malades et de massacrer ses blessés. 

L'armée en campagne n'emportait pas de machines de guerre : 
fallait-il équiper un parc de siège, on en rassemblait ordinaire- 
ment les éléments au cours des opérations ; souvent même on ne 
construisait les machines qu'à la veille de l'investissement. Le 
Thessalien Niconidas et Callimaque d'Amisos furent les plus célè- 
bres ingénieurs de Mithridate. Le matériel de siège était très con- 
sidérable et l'on trouve énumérées dans le récit des sièges entre- 
pris par Mithridate toutes les inventions anciennes et récentes de 
la poliorcétique grecque : levées de terre, mines, tours mobiles, 
hélépoles, sambyques, engins de percussion destinés à faire brè- 
che dans les murailles (béliers, tortues) , machines de jet (cata- 
pultes), projectiles incendiaires. L'art de la défense n'était pas 

et les textes déjà cités d'Appien, de Plutarque, etc. Chars de Pharnace : Bell. alex. 75. 
Chars des Sassanides : Lampride, Alex. Sévère j 55-6 (le chiffre de 1800 chars, comme tout 
le document, est fortement empreint de fantaisie). 

(1) Appien , il/z^/i. 69 (ôooTioiot, axôuocpopot, ejJLTUopoi). L'armée de 73 comptait 150,000 
combattants j d'après ce passage ; or un peu plus loin {Mith. 72) elle est évaluée à 300,000 
hommes. 



MARINE DE GUERRE. 



273 



moins perfectionné que celui de Taltaque : le récit du siège du 
Pirée nous a fait déjà connaître la merveilleuse fécondité de res- 
sources d'Arcliélaos , ses contre-mines, ses tours de bois enduites 
d'alun, qui défiaient les flammes, etc. Quant à Callimaque, les 
Romains furent si exaspérés par son admirable défense d'Amisos 
et de Nisibis, qu'ils le traitèrent, quand il tomba entre leurs mains, 
non comme un prisonnier de guerre, mais comme un malfaiteur. 
Ajoutons que les ingénieurs grecs étaient bien secondés par les 
soldats et les ouvriers cappadociens ; c'étaient d'excellents ter- 
rassiers, qui creusaient des mines et élevaient des murailles 
comme par enchantement. 

De même que l'armée nationale , la marine de guerre pontique 
fut une création de Mitliridate ; car celle de son père paraît avoir 
été encore très insignifiante. Mithridate Eupator fit de la sienne, 
en quelques années, la plus formidable du monde, au moins par 
le nombre. Tous les éléments nécessaires à l'établissement d'une 
grande puissance maritime se trouvaient d'ailleurs réunis dans 
son empire : d'excellents bois de construction en Paphlagonie et 
en Colchide, des métaux dans le Paryadrès, le chanvre, le lin, 
le goudron sur les bords du Phase; ajoutez toute une population 
de marins de race , les ports spacieux et les vastes chantiers de 
construction d'Amastris , de Sinope, d'Amisos, sans parler de 
Panticapée et de Théodosie. Dès l'année 88 , Mithridate pouvait 
mettre à flot 300 vaisseaux pontés {cataphr actes) et 100 galères 
découvertes à deux rangs de rames {dicrotes) (1). En 73, sa flotte 
était encore plus nombreuse : elle comptait 400 trirèmes ou quin- 
quérèmes, presque toutes à proue cuirassée, et un nombre infini 
de bâtiments de transport et de bateaux légers, pentécontores , 
cercoures (bateaux en forme de queue recourbée), etc. (2). 

Les premières escadres avaient été construites un peu vite, et, 
dans l'aménagement intérieur des navires , on avait trop sacrifié 
au luxe oriental , au goût de la mise en scène : beaucoup de ga- 
lères avaient des bains, des harems somptueux, des pavillons 
reluisants de pourpre et d'or. Ces inutilités coûteuses furent sup- 
primées après la première guerre contre Rome; en revanche, on 
surveilla davantage le choix des matériaux, l'armement et l'ap- 



(1) Appien, Mïth. 17. 

(2) Memnon, 37. Cp. Appien, Mlih. 119. 

MITIir.IDATK. 



18 



274 



COMMANDEMENT. 



provisionnement (1). L'équipage de chaque navire comprenait 
des rameurs pour la manœuvre et des archers pour le combat; 
les uns et les autres firent preuve de bonne volonté et de courage, 
mais on manqua longtemps de bons timoniers et de capitaines 
expérimentés : il fallut les chercher d'abord en Phénicie et en 
Égypte, puis chez les pirates ciliciens (2). 

Reste à dire quelques mots du commandement des armées de 
terre et de mer. Les Mithridate furent de tout temps une race de 
soldats, n'ayant d'autre généralissime qu'eux-mêmes. Mithridate 
Eupator ne faillit pas à cette tradition dynastique; seulement, 
comme si la tâche n'était pas déjà assez comphquée, il se fit 
amiral en même temps que général en chef. Il avait toutes les 
qualités du soldat, la bravoure, l'endurance, le sang-froid, et la 
plupart de celles de l'organisateur; en revanche ses qualités 
de stratégiste étaient médiocres : il battit les généraux de second 
ordre, Aquilius, Muréna, Cotta, Triarius , mais ni lui ni ses 
lieutenants ne purent se mesurer en champ ouvert avec le génie 
de Sylla, l'audace de Lucullus ou la méthode de Pompée. 

Les premiers lieutenants du roi furent pour la plupart des 
Hellènes, officiers de fortune , soit sujets de Mithridate, soit nés 
à l'étranger; déjà Pharnace et Mithridate Evergète avaient eu à 
leur service des condottières grecs de ce genre (Léocrite, Dory- 
laos) , hommes nourris dans l'étude des grands modèles du passé 
et dont la savante tactique jette un dernier reflet de gloire sur 
l'histoire militaire de l'hellénisme. Parmi les généraux grecs de 
Mithridate, dont plusieurs se distinguèrent aussi comme amiraux, 
il y eut des talents remarquables : tels furent Archélaos, Neopto- 
lème, Diophante, et les spécialistes Ménandre de Laodicée, géné- 
ral de cavalerie, Callimaque, artilleur, Niconidas, ingénieur. A 
côté des Hellènes on rencontre quelques noms perses et armé- 
niens; un Cappadocien, Gordios; un Paphlagonien, Alexandre; des 
pirates ciliciens, Séleucos, Isidore; des eunuques, Denys, Bacchi- 
dès, etc. La nationalité de Taxile, l'un des meilleurs généraux de 
Mithridate, demeure incertaine (3). Dans les dernières campagnes, 
Mithridate mit à la tête de ses armées et de ses flottes des émigrés 

(1) Plut., Luc. 7. 

(2) Appien, Alitli. 13. 

(3) Plus tard un Taxile commande le contingent micro-arménien dans l'armée de Pompée 
(Appien, B. Civ. II, 71); le Taxile de Mithridate est donc peut-être un Arménien. 



DIVISION DES ARMÉES EN CAMPAGNE. 



275 



romains, dont plusieurs avaient dirigé l'instruction de ses trou- 
pes pendant la paix; ils répondirent d'ailleurs assez mal à sa 
confiance. 

En général, au moment de l'entrée en campagne, les forces 
terrestres étaient divisées en plusieurs armées, chargées d'opérer 
sur les divers théâtres de la guerre; le roi restait en personne 
auprès de l'armée la plus importante, dont il se réservait la di- 
rection supérieure. Dans cette armée, les chars à faux et quel- 
quefois la cavalerie étaient groupés sous les commandants spé- 
ciaux; la phalange, du moins en 88, avait pour chef le ministre 
de la guerre; tout le reste de l'infanterie était sous les ordres 
de deux lieutenants généraux : Arcliélaos et Néoptolème en 88, 
Taxile et Hermocrate en 73, Marins et Hermaios en 72, Taxile et 
Diophante en 71 (1). Les armées détachées, opérant isolément, 
étaient commandées soit par un ou deux généraux expérimentés, 
soit par un prince du sang, auquel on adjoignait un ou plusieurs 
officiers de profession en guise de mentors. Sur l'exercice et la 
répartition des commandements inférieurs, nous sommes mal 
renseignés. Dans l'armée qui fut vaincue à Chéronée, chaque 
contingent national formait un corps d'armée distinct, sous un 
chef probablement indigène ; il y avait aussi des corps constitués 
d'après l'armement, comme les ckalcaspides. Plus tard nous voyons 
adopter dans l'infanterie la division romaine en cohortes, fortes 
chacune de 600 hommes; celles-ci, à leur tour, étaient groupées 
en brigades, ayant chacune un camp séparé. Toutefois le principe 
de la division par nationalités ne fut pas complètement abandonné : 
ainsi les émigrés romains continuèrent à former un corps à part, 
et, bien certainement, les contingents des vassaux scythes, méo- 
tiens et autres ne se laissèrent pas encadrer dans des formations 
régulières. L'armée resta ainsi, jusqu'au bout, l'image fidèle de 
la monarchie : un tout composite, formé des éléments les plus 
disparates, où la cohésion, l'unité morale n'étaient maintenues 
— au prix de quels efforts! — que par l'omnipotence, l'omnipré- 
sence et l'omniscience du roi. 

(1) Appien, Mith. 41. 



CHAPITRE m. 



LES GOUVERNANTS (1). 

Nous avons étudié le corps du royaume; reste à en faire con- 
naître Fàme, c'est-à-dire le roi. Il est le centre du tableau, et, 
si pauvre que soit la tradition à ce sujet, nous pouvons encore 
ressaisir dans ses traits généraux cette grande figure de sultan 
hellène. 

Au physique, un colosse. Sur les champs de bataille, sa haute 
stature , dominant la houle des combattants , le désignait de loin 
aux flèches et aux javelines. Souvent blessé, rarement malade, 
sa robuste constitution le remettait bientôt sur pied. La force et 
Tagilité étaient en proportion de la taille. Pompée fut émerveillé 
de ses gigantesques armures (2), et celles que Mithridate avait 
consacrées lui-même dans les temples de Némée et de Delphes fai- 
saient l'étonnement de la postérité. Enfant, du haut d'un étalon 
sauvage, lancé au galop, il s'exerce à tirer le javelot; adolescent, 
il atteint à la course le gibier le plus rapide, étouffe les bêtes 
fauves dans ses bras nerveux (3). Plus tard, il est le premier 
soldat de son armée, un cavalier infatigable, qui parcourt mille 
stades en un jour grâce à des relais échelonnés sur la route ; 
cocher émérite , il sait conduire un char attelé de seize chevaux 
et descend dans l'arène pour disputer le prix à des écuyers de 
profession (4). Les rudes épreuves de sa jeunesse, la chasse, la 
vie continuelle au grand air, la coutume de partager les labeurs> 

(1) Le seul portrait de Mithridate est celui qu'on lit chez Appien, ^[^th. 112. On doit 
compléter ce portrait en glanant un peu partout. 

(2) Tûv ÔTïXwv TÔ [xe'ycÔo;... eôaufxaas, dit Plutarque, Pomp. 42. ^fdliridates corpore in^ 
genti perînde armatus : Salluste, fr. II, 5G Kritz (= Quintilien VIII, 3, 82). 

(3) Justin XXXVII, 2. 

(4) Suétone, Néron, 24 : Aurlgarit (Nero) quoquc plurlfariam, Olympiis vero etiam decem- 
Jugem, quamois id ipsum in rege Mithridate carminé qnodam suo reprehendissct , sed excussus 
cursuj etc. D'après Appien, Mithridate conduisait à IG chevaux (d'a^Drès Aurélius Victor, 
De VIT. m. 76, à 1.2 seulement) ; probablement Néron voulut le surpasser en attelant à 20. 
Sur la défaite de Mithridate par Alcée de Sardes, qui paya son succès de sa vie, voir 
Plutarque, Pomp. 37. 



PORTRAIT PHYSIQUE DE MITHRIDATE. 



277 



et les privations de ses troupes, en campagne comme pendant les 
manœuvres de la paix (1), ont trempé cette nature de fer : Tâge 
s'émousse contre sa rude écorce ; presque septuagénaire , il saute 
encore à cheval tout armé , lance le javelot d'une main sûre et 
combat au premier rang avec une fougue juvénile (2). Telle vi- 
gueur, tel appétit : Mithridate laissa la réputation d'un des plus 
grands mangeurs de son siècle et d'un buveur intrépide. Dans 
un concours de voracité qu'il institua un jour, il triompha de tous 
ses rivaux; môme l'athlète Calamodr3^s de Cyzique n'obtint que 
le second prix (3). Quelques-uns dérivaient son surnom de Diony- 
sos de ses habitudes d'intempérance, mais les auteurs mieux 
informés rejetaient cette légende (4). C'est qu'en effet les exploits 
de Gargantua n'étaient pas l'ordinaire de Mithridate : en général, 
il se montrait aussi sobre qu'endurant, et, à table comme dans 
l'amour, le voluptueux ne nuisit jamais au monarque. 

Il avait la stature et la force qui imposent aux Orientaux; il 
avait aussi la beauté, don du ciel, qui séduisait les Hellènes. Ce 
corps de géant se terminait par une tête ovale et osseuse, dont ses 
premières médailles nous font connaître les traits nettement dessi- 
nés et l'expression pleine de vie, encore qu'un peu farouche. Ce 
n'est pas la parfaite régularité des profds grecs, mais quel contraste 
avec les faces mal dégrossies, avec la physionomie énergique, 
mais presque bestiale , des ancêtres paternels de Mithridate ! On 
reconnaît que le sang affiné des Séleucides a passé là. Le visage 
s'encadre entre de légers favoris et de longs cheveux bouclés, 
adroitement ramenés sur le front pour cacher une cicatrice, — 
un coup de foudre reçu dans l'enfance. La bouche entr'ouverte 
va parler; la narine s'avance, frémissante; la lèvre épaisse, le 
menton charnu, annoncent les instincts sensuels, mais l'arcade 
sourciliaire proéminente, le front bombé, les plis déjà marqués 
<lu rictus et de la paupière , l'œil profond où l'on devine un feu 

(1) Justin XXXVII, 4 : in camjjo... in exercitationihus... inter coaequales aut equo aut cursu 
(lut virïbus contendehat. 

(2) Salluste, fr. V, 4 Kritz ; Dion XXXV, 9. Il avait alors 65 ans, non 70 comme le 
disent ces deux textes. 

(3) Nicolas de Damas, fr. 78 Miiller. Cf. aussi Appien, Mith. 67 ; Élien, Hist. var. I, 27. 

(4) Plutarque, Quœst. sympos. I, 6, 2. Est-ce à un des ancêtres de Mithridate ou à un roi 
du Bosphore cimmérien que se rapporte l'anecdote contée par Plntarque {Lycurgue, 12 fin.) 
sur le roi de Pont (tivà tûv novxixcôv paaiXéwv) qui fit venir un cuisinier de Sparte pour 
goûter du fameux brouet lacédémonien ? 



278 



INTELLIGENCE DE MITHRIDATE. 



sombre, tout cela compose un ensemble, rayonnant d'intelli- 
gence et d'activité, où le sultan disparaît derrière le guerrier 
et le politique. Une pareille figure n'avait pas le droit de vieillir. 
A la différence de ses ancêtres, qui avaient laissé marquer sur 
leurs médailles les changements apportés à leurs traits par les 
années, Mithridate, dès que l'âge et les soucis commencèrent à 
creuser les rides et à contracter les muscles de son visage, appe- 
la l'idéal au secours du réel : il suffit de quelques atténuations 
discrètes, d'un souffle passé dans la chevelure pour transformer 
le portrait toujours ressemblant en une tête de Dionysos, radieuse, 
éternellement jeune, et qui resta pour la postérité l'image défi- 
nitive du roi-dieu (1). 

Intelligence, activité, tel sont les traits qui dominent dans la 
physionomie de Mithridate, telles furent en effet ses qualités maî- 
tresses. Son intelligence réunit l'astuce, la finesse instinctive du 
barbare, avec la curiosité universelle, la faculté d'assimilation du 
civilisé. Il a le coup d'œil juste et rapide. Dès l'abord, il sait toiser 
ses adversaires, distinguer entre les vrais et les faux grands hom- 
mes. Il honore le mérite, même chez un ennemi : c'est ainsi 
qu'on le voit courtiser Marius, s'incliner devant Sertorius, res- 
pecter Lucullus, deviner Pompée (2). Il se trompe rarement dans 
le choix de ses ministres et de ses généraux; quand cela lui 
arrive, c'est que l'esprit est la dupe du^cœur. En politique, il 
sait échelonner ses projets, les préparer mûrement, dissimuler, 
céder, résister, agir à propos; son plus grand tort est d'embras- 
ser des conceptions trop vastes pour les forces dont il dispose et 
pour les courages qui sont à son service. C'est aussi un artisan 
de séduction, habile à prendre les individus par leur faible, 

(1) Pour les changements dans la physionomie de Mithridate sur les monnaies, voir la 
planche que j'ai donnée dans mes Trois royaumes (pl. XI.). On peut distinguer trois types 
successifs : 1^* Portrait réaliste, mais jeune et beau, sur le tétradrachme non daté, antérieur 
à l'an 96 , c'est-à-dire à la '^0»" année (reproduit au frontispice du présent ouvrage). 2° Por- 
trait réaliste, aux traits de plus en plus tirés et fatigués : tétradrachmes au Pégase de l'an 
;»6àran 85 (36 à 47 ans). Sur les pièces non datées frappées par Archélaos en Grèce (88) 
le portrait, sensiblement rajeuni, se rapproche davantage du premier type. 3° Portrait 
idéalisé, complètement imberbe, cheveux très mouvementés : pièces frappées à Pergame 
de 88 à 8ô, et dans le Pont de 85 à 66 (47 à 66 ans). 

(2) Marius : Plutarque, Marius, 31. Sertorius : Plutarque, Sertorius, 24. Lucullus : Ci- 
céron, Acad.pr. II, 1, 3 : tantus imperator fuit (Lucullus) ut ille rex post Alexandrum maxu- 
mus hune a semajorem ducem cognitum quam quemquam eorum quos legisset fatevetur. Pompée : 
Cicéron, Pro lege Manïlia, XVI, 46. 



ACTIVITÉ DE MITHRIDATE. 



279 



avarice, ambition ou vanité, à conquérir les cités et les peuples 
par son éloquence persuasive, ses largesses calculées, ses procé- 
dés chevaleresques, surtout en sachant respecter leurs croyances, 
imiter leurs mœurs et épouser leurs passions. Nul ne le surpasse 
dans Tart de nouer les alliances , de fomenter les révolutions , 
de déjouer les complots. Sans être né grand capitaine, il tient tête 
aux plus éminents généraux de Rome. Organisateur, il fait sortir 
de terre des armées, et, chose plus rare, sait mettre à profit les 
leçons de l'expérience pour améliorer sans cesse ses institutions 
militaires. 

Si ses facultés intellectuelles le distinguent déjà du commun 
des despotes orientaux, que dire de son activité qui tient du pro- 
dige? Nul ne prit plus au sérieux le métier do roi : même au com- 
ble de la puissance, les fêtes, les délices du harem ne sont jamais 
pour lui qu'une distraction. Il n'est pas seulement la cheville 
ouvrière de l'immense machine qu'il a créée; il en dirige, il en 
surveille lui-même jusqu'aux moindres ressorts. Il fait pensera 
Cyrus par sa connaissance de toutes les langues qui se parlent 
dans son empire, à César et à Napoléon par la rapidité fou- 
droyante de ses voyages. Il ne se fie pas au rapport de ses agents; 
il veut tout voir, tout connaître par lui-même. Tantôt il parcourt 
incognito les contrées dont il médite la conquête, tantôt il se cache 
sous un lit pour surprendre le secret d'une conspiration ou des- 
cend dans une mine pour recevoir les confidences d'un traître. 
Général et soldat, amiral et matelot, juge, prêtre, planteur, bâtis- 
seur, — point de rôle où il ne soit à son aise, et il trouve encore 
le temps, dans l'intervalle de ses corvées royales, de former des 
collections artistiques, de chasser et de banqueter joyeusement 
avec ses amis, de philosopher avec les beaux esprits de la Grèce, 
de lire des livres d'histoire, d'étudier et de pratiquer la médecine, 
d'écrire à ses maîtresses de longues et brûlantes lettres d'amour ! 

Grand dans la prospérité par son activité, il est plus grand en- 
core par son énergie dans le malheur. C'est peu que la bravoure 
du champ de bataille, cette griserie animale qu'on trouve chez 
tant d'âmes vulgaires servies par un corps vigoureux ; Mithridate 
a la vertu plus rare de ne pas fléchir sous les coups redoublés 
de la destinée , de puiser dans les épreuves et les revers comme 
un renouveau de vigueur morale. Tel, dans sa jeunesse, nous 
l'avons vu arracher sa vie et sa couronne aux meurtriers de son 



•280 



SON héroïsme dans lwdversité. 



père, tel nous le verrons vieux, vaincu, proscrit, renaître du fond 
de Fabîme, relever le courage de ses alliés et de ses soldats, re- 
forger des armées, reconquérir des royaumes. Trois fois Rome 
croit le tenir, et trois fois il lui échappe, semblable, suivant la 
pittoresque expression de Thistorien romain, au serpent qui, la 
tête écrasée, dresse encore une queue menaçante (1). Optimisme 
de tempérament ou foi superstitieuse dans son étoile, peu im- 
porte : une pareille opiniâtreté n'est pas vulgaire. Rome redoute 
si justement la force morale, la confiance communicative, Thé- 
roïsme contagieux qui se dégagent de ce vieillard , qu'elle le fait 
réclamer par ses limiers jusqu'au fond de l'Asie et relancer par 
ses légions jusqu'au pied du Caucase; comme jadis en face d'An- 
nibal, elle ne se croit pas définitivement victorieuse, ou plutôt 
elle estime que rien n'est fait, tant que Mithridate respire. C'est 
qu'en effet, quand on le croit anéanti, tombé au plus bas, trem- 
blant pour sa vie, c'est alors qu'il médite les plus vastes projets de 
conquête; et qui peut prédire, après tant de retours imprévus, 
qu'il ne saura pas les exécuter? Jusqu'au bout, après quarante 
ans d'une lutte sans issue et sans trêve, il garde cette hauteur 
d'ambition et cette àpreté de haine qui atteignent presque au gé- 
nie, et quand le cœur manque définitivement à son armée, il se 
redresse seul et formidable dans sa haute taille de géant invaincu, 
fait reculer la honte et sait mourir en roi. 

Ainsi Mithridate est plus et mieux qu'un simple sultan, mais 
c'est pourtant le sultan qui fait le fond de son caractère. 11 en a 
les terribles colères, la sensualité ardente, effrénée, subite et qui 
réclame sa pâture immédiate. Son orgueil est immense et, ayant 
brisé tous les obstacles autour de lui, ne se croit plus rien d'im- 
possible. Il regarde comme des esclaves les rois même, s'ils ne 
sont pas nés dans la pourpre (2). En une nuit, pour satisfaire 
un caprice, il fera d'une joueuse de flûte une reine et d'un men- 
diant un grand seigneur; en un jour, il massacrera toutes ses 
sœurs et toutes ses femmes plutôt que de les laisser tomber aux 
mains de l'étranger. Les épreuves de sa jeunesse, les complots 

(1) Florus I, 40, 24 : omnia expertus more avguium, qui obtrito capite 2^ostremum cauda 
minantur. MONTESQUIEU a modifié cette image (Consic?er«<ions, etc., ch. 5) : « roi magnanime 
qui dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus 
indigné. » 

(2) Ariobardianen ut servum refpuit, Licinianus, p. 35, Bonn. 



CARACTÈRE MORAL DE MITIIRIDATE. 



•281 



répétés qui menacèrent sa vie, l'ont rendu méfiant, vindicatif et 
cruel. Comme presque tous les despotes orientaux, il joue avec 
la vie et le sang de ses sujets : le poignard et le poison sont les 
armes favorites de sa politique, le mensonge et la fourberie ne 
lui coûtent pas davantage. Il est le bourreau de sa famille et de 
sa noblesse : il tue de sa propre main son neveu Ariarathe, il fait 
tuer Socrate le Bithynien après s'être servi de lui , il aposte des 
assassins contre Nicomède Philopator, peut-être contre Lucul- 
lus (1). Les vêpres éphésiennes, la déportation des Chiotes, le 
guet-apens dirigé contre les tétrarques galates sont autant de ta- 
ches ineffaçables sur sa mémoire; l'empoisonnement d'un bour- 
geois de Sardes, coupable de l'avoir vaincu dans une course de 
chars , atteste, si le fait est authentique , la ténacité et , disons le 
mot, la petitesse de ses rancunes (2); l'exécution de son fils Xi- 
pharès , pour châtier la trahison de sa mère , est un curieux 
exemple de sa justice distributive. Pourtant, s'il est vindicatif, il 
est également reconnaissant : il rendit un jour aux Rhodiens tous 
leurs prisonniers en échange du seul Léonicos, qui lui avait jadis 
sauvé la vie (3). De même, il a des élans de générosité, de gran- 
deur d'âme et d'équité délicate : quand le général de cavalerie 
Pomponius tomba entre ses mains et refusa d'entrer à son ser- 
vice, il ne lui fit pas moins grâce de la vie et ordonna de soigner 
ses blessures (4) ; quand il découvrit le complot du sénateur Atti- 
dius (5), quand il étouffa la révolte de son fils Macharès, il frappa 
sans pitié les principaux coupables, mais il relâcha les complices 
subalternes, les affranchis et les clients, qui n'avaient été entraî- 
nés que par leur dévouement envers leur patron. 

L'éducation proprement dite de Mithridate avait été courte, 
mais féconde. Une fois sur le trône, il élargit dans tous les sens 
le cercle de ses connaissances, chercha à satisfaire ses goûts in- 
finiment variés. La langue et la littérature de la Grèce n'avaient 
pas de secrets pour lui (6); il passait même pour un orateur 
disert (7). Mais la connaissance du grec et du perse ne lui suf- 

(1) Affaire d'Olthac (Plut., Luc. 16 ; Appien, ^nth. 70; Frontin II, 5, .10). 

(2) Plut., romp. 37. 

(3) Valère Maxime V, 2 , ext. 2. 

(4) Appien , Mitli. 79. 

(5) Appien, Mith. 90. 

(0) Kal iraioeiaç ÈU£[JLé),£To 'E).).riMxy)(;, Appien, }fHh. 112. 

(7) Plut., Si/Ua, 24 : tov MiOpiodcTYiv ostvôxaTov ovxa prjTopsueiv. 



282 POLYGLOTTIE DE MITHRIDATE ; LITTÉRATEURS GRECS A SA COUR. 



fisait pas; il voulut apprendre tous les idiomes plus ou moins 
barbares qui se parlaient dans son royaume et il les posséda bien- 
tôt assez pour pouvoir haranguer, sans interprète, tous les sol- 
dats de son armée (1). Malgré cette polyglottie, qui à elle seule 
nous avertirait que nous n'avons pas affaire à un roi hellène , la 
Grèce garda les prédilections de Mithridate. Sa cour, au temps 
de sa grandeur , fut le rendez-vous de tous les lettrés hellènes , 
— et ils étaient nombreux, — qui ne pouvaient se réconcilier avec 
rinsolent protectorat de Rome. Toute une légion de poètes, de 
philosophes, d'historiographes étaient pensionnés par Mithridate , 
lui vendaient leur plume et leurs louanges (2). 

Les plus célèbres de ces réfugiés furent Diodore d'Adramyttion 
et Métrodore de Scepsis. Le premier était à la fois philosophe aca- 
démique, avocat et professeur de rhétorique. En 88, étant stra- 
tège de sa ville natale , il massacra les sénateurs qui refusaient 
d'embrasser le parti du roi; aussi, à la paix de Dardanos, suivit-il 
Mithridate dans le Pont et se fixa-t-il à Amasie. Après la chute du 
roi , il se laissa mourir de faim pour se soustraire aux graves ac- 
cusations qui pesaient sur lui (3). 

Métrodore de Scepsis (en Troade), élève du célèbre grammai- 
rien Démétrios, son compatriote, avait, comme Diodore, des ta- 
lents multiples. Philosophe, rhéteur, historien, géographe, doué 
d'une mémoire prodigieuse, il passait pour l'inventeur de la 
mnémonique scientifique. Le style brillant et nouveau de ses 
écrits leur assura un vif succès; il leur dut aussi de faire un 
riche mariage avec une héritière de Chalcédoine, qui s'était 
éprise de lui en le lisant. Malgré sa situation de fortune indé- 
pendante, il s'attacha à Mithridate, entraîné par une haine fana- 
tique des Romains qui lui avait valu le surnom de Misorome. Le 
roi, qui l'aimait beaucoup, lui conféra le titre le plus élevé de la 
hiérarchie aulique, celui de « père du roi » (4). Nous savons déjà 
qu'il fut nommé juge suprême et sans appel; dans cette situation, 

(1) Valère Maxime VIII, 7, ext. IG = Pline VII, 24, 88; XXV, 3, 6 (d'après Lénée) : 
Quintilien XI, 2, 60. Ces textes donnent 22 langues: Aulu-Gelle XVII, 17, en donne 2ô : 
Aurélius Victor 50 ! 

(2) Orose VI, 4, (> (rex) relictus ah omnibus amicis , jihilosojihis , scriptoribus 7'erum 
carminum... Sur les philosophes grecs envoyés en ambassade à Muréna, voir Memnon, 36. 

(3) Strabon XIII, 1, CG. 

(4) Ce titre honorifique se retrouve en Syrie (Josèphe, Ant. juâ. XII, 3, 4; XIII, 
4, 9). 



POISONS DE MITHRIDATE. 



283 



il se fit beaucoup d'ennemis, et leurs accusations, vraies ou fausses, 
ébranlèrent si bien la confiance du maître qu'il prépara pour 
Métrodore une condamnation à mort, retrouvée plus tard par 
les Romains dans les archives du Château-Neuf. Au reste, Métro- 
dore justifia ces soupçons quelques années plus tard par la con- 
duite plus qu'équivoque qu'il tint dans une ambassade auprès 
de Tigrane; il n'échappa alors au châtiment que par une mort 
soudaine et suspecte (1). 

Les sciences se partageaient, avec les lettres, l'intérêt de Mithri- 
date; mais, dans la science, il poursuivait surtout les résultats 
pratiques : l'étude de la nature n'était, pour lui , que la préface de 
la médecine, et la médecine, c'était surtout la toxicologie. Attale III 
de Pergame, Nicomède de Bithynie, Antiochus Grypos avaient 
donné sur le trône l'exemple de ces goûts de laboratoire; Mithri- 
date y chercha plus qu'une distraction. Pour lui, la nature était 
une vaste officine à laquelle, dès son enfance, il avait demandé des 
armes et des remèdes, remèdes contre les embûches dont il était 
entouré (2), armes secrètes et terribles pour servir d'instrument 
à ses vengeances. Le poison le débarrassa de Laodice, d'Alcée 
de Sardes, de son fils Ariarathe (3). Dans les gazophylacies , à 
Sinoria par exemple, on gardait, parmi les autres trésors, des 
provisions de poison; le roi en portait toujours sur lui une dose 
mortelle, enfermée dans la poignée de son cimeterre. Aux archi- 
ves du Château-Neuf, les Romains trouvèrent toute une bibliothè- 
que de notes et de recettes toxicologiques , que Pompée fit tra- 
duire et mettre en ordre par son affranchi Lénée (4). C'était un 
curieux mélange d'observations intéressantes et de superstitions 
ridicules. Toutes les contrées de l'empire avaient été interro- 
gées, tous les règnes de la nature mis à contribution : le règne 
minéral fournissait certaines pierres précieuses, le règne animal 

(1) Diogène Laërce V, 84; Strabon XIII, 1, 55 ; Plutarque, Luc. 22. Sur Métrodore voir 
encore Cicéron, De Oratore, II, 88, 90; III, 20; Tusculanes, I, 24 ; Pline VII, 24, 89 ; XXXIV, 
16 ; Sénèque, Controp. V, 34. La plupart de ces textes et les fragments de ses ouvrages (Tispt 
Tiypàvr)v, uept taxopiaç (?), uepi duvriGeiaç, uept àXetTCTixrj; , Periégèse?) sont réunis par MuL- 
LER, Frag. hist. graec. III, 203. Une base trouvée à Ilion porte l'inscription MHTPOAOPOI 
©EMISTArOPOr (SOHLIEMANN, Trojanische Alterthumer, 1874, p. 2(54.) S'agit-il de Métro- 
dore de Scepsis ? 

(2) Justin XXXVII, 2. 

(3) Plutarque, Pomp. 37. 

(4) Pline XXV, 2, 7 (passage principal sur les poisons de Mithridate). 



284 



MITHRIDATE ET LES MÉDECINS. 



le sang des canards pontiques, que Ton croyait vaccinés par les 
herbes vénéneuses dont ils faisaient leur nourriture habituelle; 
quant aux végétaux, on sait combien la riche flore pontique était 
célèbre pour son abondance en poisons et en remèdes de tout 
genre. 

Au cours de ces recherches, Mithridate était entré en corres- 
pondance avec les plus illustres médecins de son temps. Zachalias 
de Babylone lui adressa un traité sur la médecine, où il signalait 
notamment les vertus miraculeuses dç Thématite, pierre souve- 
raine contre les maladies des yeux et du foie, contre les blessu- 
res causées par les armes blanches, et dont la possession assurait 
aux plaideurs le gain de leurs procès, aux pétitionnaires le suc- 
cès de leurs requêtes (1). Un savant plus célèbre, mais tout aussi 
charlatan, était Asclépiade de Prusias en Bithynie, établi à Rome 
et créateur d'un nouveau système médical, fondé sur les pro- 
priétés curatives du vin. Celui-ci refusa les offres séduisantes de 
Mithridate qui voulait l'attirer à sa cour: au lieu de sa per- 
sonne, le nouvel Hippocrate n'envoya au nouvel Artaxerxès 
qu'un traité sur la médecine rédigé dans une langue élégante dont 
il avait le secret (2). Au reste, il ne manquait pas de médecins 
à la cour de Mithridate. Comme à la cour des Ptolémées et des Sé- 
leucides , ils formaient une sorte de hiérarchie dont le chef portait 
le titre ^archiâtre ou médecin en chef. Nous connaissons déjà 
un de ces archiàtres, Papias d'Amisos, fils de Ménophile, qui 
comptait parmi les « premiers amis du roi » et cumulait ses fonc- 
tions médicales avec celles de « préposé aux appels » : trait de 
ressemblance de plus avec les médecins des Ptolémées, qu'on 
employait souvent à des missions politiques et confidentielles (3). 
Un autre médecin de Mithridate fut l'habile chirurgien Timothée, 
qui le guérit un jour d'une blessure à la cuisse avec une rapidité 

(1) Pline XXXVII, 10, 1G9. 

(2) Pline XXV, 2, 6 ; VII, 37, 124. Asclépiade avait ressuscité un individu cru mort. Il 
posait en principe que le médecin ne devait jamais être malade; en effet, il mourut dans un 
âge avancé, d'une chute dans un escalier. Sur ce personnage, célèbre aussi par son élo- 
quence (Cicéron, De Orat. I, 14), voir G. M. Eaynaud, De Asclépiade Bithyno medico ac 
philoHoplio, Paris, 1862. 

(3) Inscription délienne n*' 10 : IlaTrtav MyivoçiXou 'A(jLi<7rjV&v.... xal àpxiaTpov. 
L'àp/ta^po; en Syrie : Bull. corr. hell. IV, 218. En Égj'pte : ib. III, 470 où il est appelé 
ÈTTi T(5v laTpûv, Cf. aussi la Lettre d'Aristéos, p. ô8, et le papyrus Peyron où le pacriXivcôc 
laTpo; est chargé de notifier un ordre royal. 



REMÈDES INVENTÉS PAR MITHRIDATE. 



285 



merveilleuse (1). Dans les derniers temps, le roi se confiait à de 
vulgaires empiriques, comme ces Scythes Agariens qui traitaient 
les blessures par le venin de serpent (2). 

Enfin Mithridate fut aussi son propre médecin et celui de ses 
courtisans, qui se prêtaient avec empressement à ses expériences, 
même chirurgicales (3). En thérapeutique, il découvrit plusieurs 
simples utiles : la Scordotis, la Mithridatia, Y Eupatoria , dont la 
graine, prise dans du vin, guérissait la dysenterie (4). Il inventa 
aussi un antidote universel qui prit son nom et dont on trouva la 
formule écrite de sa propre main dans ses archives : « Prenez 
deux noix sèches, deux figues, vingt feuilles de rue; broyez selon 
l'art et ajoutez une pincée de sel. Cette potion, prise à jeun, le 
matin, préserve pendant toute la journée contre les effets du poi- 
son (5) ». C'est cet antidote, d'une simplicité un peu naïve, que 
Mithridate , dit-on , prenait, par précaution , tous les jours en se 
levant; d'après d'autres récits, il y mêlait du sang de canard, puis 
il absorbait du poison pour vérifier l'efficacité du remède. Ce 
traitement cuirassa si bien sa constitution contre l'effet des sub- 
stances toxiques, que le jour où il voulut s'empoisonner sérieu- 
sement, il ne put y réussir (6). 

Lettré et savant, Mithridate avait aussi l'âme d'un artiste, ou 
tout au moins d'un ami éclairé des beaux-arts. Il aimait passion- 
nément la musique (7); il construisit des temples à Amisos (8), 
des palais dans ses nombreuses résidences; mais c'est surtout 
comme protecteur des arts plastiques, comme collectionneur de 
curiosités et de bibelots qu'il s'est fait un nom dans l'histoire de 
l'art : la belle exécution de ses médailles suffirait à justifier sa 

(1) Appien, Mlth. 88. 

(2) Appien, Mith. 89. 

(3) Plutarque, De adulatione, 14. 

(4) Sur la Mithridatia : Pline XXV, 6, 62, d'après Cratenas ; sur la Scordotis , ib. 63, d'a- 
près Lénée; sur VEupatoria, ib. 65. 

(5) Pline XXIII, 8, 149. 

(6) Pline XXV, 2, 5-6; Justin XXXVII, 2, 6; Aulu-Gelle XVII, 16, d'après Lénée; 
Martial, V, 76 : Profecit poto Mithridates saepe veneno Toxica ne passent saeva nocere 
sibi; Appien, Mith. 111 ; Juvénal, XIV, 252. Plus tard le nom de Mithridatium désigna en 
général les antidotes compliqués, qui certainement ne provenaient pas tous de Mithridate. 
Pline cite un Mithridatium composé de 54 ingrédients dont plusieurs à dose infinitésimale 
(Hist. nat. XXIX, 1, 24) ; Celse V, 23, 2 en donne un de 36 ingrédients; Galien, Antidotes, 
II, 1, 2, en indique plusieurs. 

(7) Appien, Mith. 112 fin. : y.ai (xouaixriv YiyaTiâ. 

(8) Strabon XII, 3, 14. 



•286 



MITHRIDATE ET LES BEAUX-ARTS. 



réputation d'amateur. Déjà plusieurs de ses ancêtres avaient mon- 
tré du goût pour la sculpture grecque : Mithridate , fds d'Oronto- 
bate, commanda une statue de Platon à Silanion (1) ; le satrape 
Ariobarzane fit élever la sienne à Ilion (2) , et une statue en ar- 
gent du roi Pharnace figura au triomphe de Lucullus (3). On 
connaît de nom quatre statues de Mithridate Eupator : deux 
d'entre elles, — un colosse en or, haut de 8 coudées, et une sta- 
tue en argent (4), — ornèrent le triomphe de Pompée; une troi- 
sième, en or et de grandeur naturelle, est mentionnée parmi 
les trophées de Lucullus (5); une quatrième s'élevait sur une 
des places publiques de Rhodes où elle fut respectée pendant le 
siège (6). L'exemple d'un roi trouve toujours des imitateurs : 
toute une série de bustes ou de médaillons en marbre représen- 
tant Mithridate et les principaux conseillers de la première partie 
de son règne, — Dorylaos, Gaios, Papias, etc., — avaient été 
dédiés en son nom par le grand prêtre Hélianax, dans le sanc- 
tuaire des Cabires àDélos (7). Le portrait du roi fut aussi exécuté 
en miniature sur des pierres gravées, par exemple sur le chaton 
de la bague dont il fit cadeau au sophiste Aristion (8). Les 
gemmes étaient d'ailleurs la passion de Mithridate ; il en forma 
une collection, le premier « cabinet » mentionné dans l'histoire. 
Cette dactyliothèque , transférée à Rome par Pompée , y fut consa- 
crée dans le temple de Jupiter Capitolin (9). 

Cet amour, purement hellénique, des arts plastiques s'alliait 
chez Mithridate à un goût oriental pour la magnificence du mo- 
bilier, du vêtement, du harnachement, bref de tout le cadre et 
l'appareil de la majesté royale (10). Son costume était tout asia- 

(1) Favorinus chez Diogène Laërce III, 20, 25. 

(2) Diodore XVII, 17, 6. 

(3) Pline XXXIII, 12, 161, où Pharnace est appelé à tort (( qni primus regnavit in 
Ponto. » Fréret en a conclu qu'il s'agissait du fabuleux Pharnace que Diodore place en 
tête de la généalogie des rois de Cappadoce. 

(4) La statue en argent : Pline, loc. cit. La statue en or : Appien, Mlth. IIG. 

(5) Plutarque, Luc. 37. 

(6) Cicéron, Verr. acc. II, 65, 159. 

(7) Salomon Reinach , Bull. corr. hell. VII, 350 suiv. 

(8) Posidonius, fr. 41. Cp. pour cet usage chez les rois orientaux Pline le jeune, Ad 
Traj. 74, Keil. Il existe encore des pierres gravées avec le portrait de Mithridate, par 
exemple la pierre verte au Musée Britannique (A. H. Smith, Catalogue of engraved genis, 
no 1530). 

(9) Pline XXXVII, 1, 11, d'après Varron ; Manilius V, 10. 

(10) Appien, Mith. 115 : otXôxaXou (MtôpiôaTou) xai Tispl xaxairxeuriv Y£v&(xévou. 



COSTUME ET MOBILIER DU ROI. 



287 



tique : il portait un large pantalon perse (1), des robes de prix, 
une tiare d'un travail merveilleux. Ses armes colossales étaient 
richement ornées : son bouclier était incrusté de pierres précieu- 
ses (2), on estimait son baudrier 400 talents (plus de deux mil- 
lions) (3). Son trône, son sceptre, ses lits de festin étaient en or (4) ; 
ses voitures de parade lamées d'or et d'argent (5). Les « amis 
du roi » prenaient modèle sur le souverain : ils se promenaient 
sur des chevaux richement caparaçonnés; même en campagne, 
Dorylaos portait une tunique de pourpre (6) . 

C'est dans les gazophylacies que s'accumulèrent les trésors 
capturés à Cos et bien d'autres meubles précieux acquis par le 
roi ou exécutés sur sa commande. L'inventaire du seul garde- 
meuble de Talaura prit aux Romains trente jours. On y trouva : 
« 2,000 tasses d'onyx enchâssées dans l'or, une profusion de 
coupes, de vases à rafraîchir, de rhytons; puis, des lits, des siè- 
ges, des brides, poitrails et caparaçons de chevaux, étincelants 
d'or et de pierreries » (7). Au triomphe de Lucullus figurèrent 
« 20 brancards chargés de vaisselle d'argent, 32 brancards char- 
gés de tasses d'or, d'armes et d'argent monnayé » (8). Au 
triomphe de Pompée, les procès- verbaux officiels mentionnaient 
« un échiquier de trois pieds sur quatre, avec ses pièces, le 
tout en pierres précieuses, une lune d'or pesant 30 livres, trois 
lits de festin, neuf buffets chargés de vases d'or et de pierreries, 
trois statues en or représentant Minerve, Mars et Apollon, trente- 
trois couronnes de perles, une montagne carrée en or massif, 
sur laquelle étaient ciselés des cerfs, des lions, des fruits, le 
tout entouré d'une vigne d'or, enfin une chapelle des Muses (9), en 

(1) Justin XXXVIII, 1 : ferrum inter fascias... 

(2) Plut., Luc. 37 : eupsô; SiàXiOo;. 

(3) Plut,, Fomp. 42. 

(4) Appien, Mith. 116; Plut., Luc. 37. Au triomphe de Lucullus : TiJjli'ovoc ôxxà) xXîva: 
Xpuaôcç ë'^epov. 

(5) Au triomphe de Pompée : currus aiireos argenteosque, Pline XXXIII, 11, 152. 

(6) Robes de poui^^re : Plut., Luc. 17. Chevaux richement ornés : Plut,, Pomp. 36. 

(7) Appien, Mith. 115. On remarquera que Talaura n'est pas mentionné par Strabon, 
mais comme celui-ci affirme (XII, 3, 31) que les objets les plus précieux de Mithridate se 
trouvaient au Château-Neuf, il faut peut-être en conclure que ce château était bâti au- 
dessus de Talaura. Cp. Dion Cassius XXXVI, 16 : rà [jLSxewpa Tcpô; TaXaupoiç ovia. 

(8) Plut., Luc. 37. 

(0) Pline XXXVII, 1, 13-14. Les prétendues statues de Minerve, Mars et Apollon sont 
sans doute les 6swv êapêaptxûv eixôveç d'Appien, Mith. 117. Ajoutons qu'une partie 



288 



MITHRIDATE ET LA RELIGION. 



perles, surmontée d'une horloge ». Ajoutez à ces nomencla- 
tures les pots et vases de myrrhe (1), les objets de toilette 
de la reine d'Égypte, Cléopâtre, confisqués à Cos (2) , le lit de 
Darius (3), la chlamyde d'Alexandre (4), mille autres curio- 
sités ou reliques intéressantes. Les objets de musée servaient 
de modèles aux orfèvres et aux fondeurs du roi : le vase de bronze 
offert par Mithridate au gymnase des Eupatoristes d'Athènes est 
venu jusqu'à nous et peut donner une idée du goût noble, de 
l'admirable exécution de sa vaisselle (5). 

Les lettres, les sciences, les arts ne remplissaient pas seuls 
les loisirs de Mithridate; la religion réclamait sa part dans cette 
vie si occupée. Croyant ou sceptique (6), — c'est un point que 
les documents ne permettent pas de décider, — Mithridate rem- 
plissait consciencieusement ses fonctions de chef et de protec- 
teur des églises nationales. La religion cappadocienne fut scru- 
puleusement respectée : comme ses ancêtres, le roi s'abstint 
de toucher aux trésors et aux privilèges du temple de Comana : 
seulement il écarta l'ancienne dynastie des prêtres héréditaires, 
descendue des premiers rois de Cappadoce, et conféra ce sacer- 
doce lucratif à son favori Dorylaos (7). Les cultes grecs, aux- 
quels Mithridate avait été initié dès son enfance (8), trouvèrent 
aussi en lui un protecteur libéral. Les temples d'Amisos, de 
Délos, de Némée, de Delphes, étaient pleins de ses offrandes. 
A Éphèse, il élargit, après l'avoir violé, le droit d'asile du temple 

des trophées de Pompée provenait d'autres sources que des gazophjdacies de Mi- 
thridate. 

(1) Pline, îoc. cit., 18. 

(2) Appien, Mith. 23 : xôo-jxou; YU''atx£iou;. 

(3) Appien, Mith. IIG. 

(4) Appien, Mith. 117. 

(6) Nous avons reproduit ce vase en héliogravure, pl. III. 

(G) Orose VI, 5, après avoir prêté à Mithridate mourant un discours qui commence par 
ces mots : Vos, si estis, di patrii , precor, et ajouté qu'il était hovio omnium super stitiosissimus, 
commente longuement cette contradiction ; il conclut que Mithridate avait reconnu l'ina- 
nité des faux dieux sans s'élever à la connaissance du Dieu véritable. C'est un chrétien à 
qui la grâce a manqué ! 

(7) Au temps de César on voit un certain Lycomède réclamer la prêtrise de Comana 
comme descendant des C( anciens rois de Cappadoce » {Bell. alex. GG.). Il s'agit, peut-être,non . 
comme je l'ai supposé ailleurs, d'un descendant des Ariarathe, mais d'un personnage issu des 
vieux rois-prêtres du temps de l'Etat leucosyrien. 

(8) Aïo xai TÔÎ)v kpwv -i^aGsTO twv 'EXXrjVixwv. Appien, Mith. 112. 



Vase de Mithridate 

dit (( Cratère des Eupatonstes " 
( Rome, Musée Capitolin. ) 



CULTE PERSE DE MITIIRIDATE. 



289 



d'Artémis (1); au Bosphore, il célébra les fêtes de Déméter (2). 

Toutefois, si Mithridate affichait des sympathies politiques pour 
le polythéisme hellénique, son véritable culte, son culte officiel 
était celui qu'avaient pratiqué ses ancêtres iraniens. Sur ses 
monnaies, comme sur celles de ses prédécesseurs, figurent le 
soleil et la lune, emblèmes des divinités populaires de l'Iran. Le 
dieu suprême du mazdéisme, le dieu de Cyrus et de Darius, 
Ahura Mazda, est aussi le dieu suprême de Mithridate. En 81 , 
après avoir chassé les Romains de la Cappadoce , Mithridate offre à 
ce dieu un sacrifice solennel, à la mode des anciens Achéméni- 
des. <f Sur le sommet d'une haute montagne, on dresse une im- 
mense pile de bois; le roi lui-même pose la première bûche. Au- 
dessous et tout autour de ce bûcher, on en élève un second, plus 
bas. Sur le premier, on apporte du lait, du miel, du vin, de 
l'huile, des aromates de tout genre; sur le second, des mets et 
des boissons pour toute l'assistance. Le banquet terminé, on 
allume le bûcher; la flamme monte, immense, visible à mille 
stades (quarante lieues) à la ronde, et pendant plusieurs jours 
l'embrasement de l'air ne permet pas d'approcher de la monta- 
gne » (3). Ce sacrifice grandiose fut renouvelé quelques années 
après, en 73, quand Mithridate envahit la Bithynie; à la même 
occasion , il offrit à Poséidon un char attelé de quatre chevaux 
blancs qu'il précipita dans la mer (4). 

A côté de ces imposants appels à la protection divine, Mithri- 
date ne dédaignait pas les petits moyens propres à soulever le 
voile du destin. Il parait avoir partagé la foi de ses contemporains 
dans les présages et les rêves : des devins et des interprètes de 
songes faisaient partie de sa suite, même en campagne, et les 
Romains trouvèrent parmi ses papiers secrets des « clefs de 
songes », qui expliquaient les visions du roi et celles de ses fem- 
mes. Toutefois, il est permis de douter que les visions prophé- 
tiques aient eu sur les plans militaires de Mithridate Finlluence 

(1) L'étendue de l'enceinte sacrée avait été limitée par Alexandre à un stade; Mithridate 
la fixa à une portée de flèche à partir du sommet, ce qui, d'après Strabon, dépassait un peu 
le raj-on d'un stade (Strabon XIV, 1, 23). 

(2) Orose VI, 5, 1. 

(3) Appien, J/iïA. 65; il appelle le dieu Zsùç iTpaTi'oç (cp. l'inscription d'Amasie, Acad. 
de Berlin, 1888, p. 892, n» 72). L'autel-bûcher paraît représenté sur certains bronzes impé- 
riaux d'Amasie. Cf. le sacrifice de Xerxès à Ilion , Hérodote VII, -±4. 

(4) Appien, Mitli. 70. 

MITHRIDATE. 19 



290 



RESIDENCES ROYALES; AMASIE. 



que lui attribuent des traditions suspectes (1), avidement re- 
cueillies par les auteurs grecs et romains. 

Pour achever le portrait de Thomme, il faut maintenant le 
replacer dans son milieu : sa cour, son harem , sa famille. 

Mithridate avait de nombreuses résidences, dont il changeait 
suivant les saisons. Le palais de Sinope était le plus considérable, 
Fendroit où il faisait les plus longs séjours; venait ensuite celui 
d'Amisos. Pharnacie, Eupatoria possédaient également des châ- 
teaux royaux. Un palais d'été s'élevait au bord du lac Stiphané, un 
autre à Cabira dans la fraîche vallée du Lycos , au milieu d'un 
magnifique parc de chasse dessiné sur le modèle des anciens 
« paradis » des Achéménides. Le Château-Neuf, à 200 stades de 
Cabira, sur un rocher inaccessible, renfermait les archives du 
roi, sa correspondance secrète (2). 

L'ancien palais de Gaziura, résidence du premier Ariarathe, 
parait avoir été abandonné à cette époque; mais sa voisine, Ama- 
sie, la capitale des premiers Mithridate, comptait toujours parmi 
les résidences royales. Rien de plus pittoresque que la situation 
de cette antique métropole, la patrie du géographe Strabon, qui 
la décrit en ces termes : « Ma ville natale est bâtie dans une 
grande et profonde gorge où coule le fleuve Iris : la nature et l'art 
ont marqué cet emplacement pour une ville et une forteresse. 
Un rocher élevé, abrupt, descend à pic vers le fleuve, entouré 
d'un mur qui longe la rive de l'Iris, où est bâtie la ville; ce mur 
grimpe ensuite sur la paroi du rocher jusqu'aux deux cimes ju- 
melles que couronnent des tours d'un travail admirable : dans 
cette enceinte fortifiée s'élèvent le palais et les tombeaux des rois. 
Les cimes sont accessibles par une sorte d'isthme extrêmement 
étroit; pour y arriver, en partant soit du fleuve , soit des faubourgs, 
il faut d'abord monter pendant cinq ou six stades; d3 là jusqu'au 
sommet il y a encore une montée d'un stade, fort raide, et qu'une 
armée ne saurait forcer. Les défenseurs de l'acropole disposent 
d'une prise d'eau , impossible à intercepter, qu'alimentent deux 

(1) Les philosophi d'Orose, VI, 4, 6 et 5,7, sont probablement des devins. Clefs de songes 
au Château-Neuf : Plutarque, Pomp. 37. Mithridate lève le siège de Patara à la suite d'une 
vision : Appien, Mith. 27. Son rêve avant la bataille de Nicopolis : Plut., Pomp. 32. 

(2) Palais de Sinope : Diodore XIV, 31 ; Strabon XII, 3, 11. Amisos : Cicéron, Pro lege 
Manilia , VIII, 21. Pharnacie : Plutarque, Luc. 18. Cabira : Strabon XII, 8, 30. Gaziura : 
ib. 15. Stiphané-Laodicée? : ib. 38. Château-Neuf (Kaivôv x<*>piov) : ib. 31. 



PERSONNEL DE LA COUR. 



203 



galeries creusées dans le roc, Tune partant du fleuve, l'autre de 
risthme. Deux ponts traversent le fleuve; Tun unit la ville au 
faubourg, l'autre le faubourg à la rase campagne : c'est en face 
(le ce dernier que se termine la montagne qui surmonte la cita- 
delle ». Encore aujourd'hui on voit à Amasie les vestiges d'un 
palais , la terrasse d'un jardin élevé par Pliarnace P% avec une 
inscription commémorative, et les cinq tombes royales. Ce sont de 
grandes chambres taillées dans le rocher auquel elles n'adhèrent 
que par leur base; elles forment deux groupes reliés entre eux par 
un étroit sentier. L'extérieur a conservé des traces de décoration 
architecturale. Quelques larges gradins servent de piédestal à 
chaque tombe; d'autres, plus petits, conduisaient sans doute à 
l'ancienne entrée de la chambre funéraire. La cinquième tombe 
est inachevée : c'est probablement celle de Mithridate Philopator 
Philadelphe. A l'époque de Mithridate Eupator, la nécropole royale 
avait été transférée à Sinope (1). 

La cour, qui suivait le roi dans ses déplacements , comportait 
un nombreux personnel. Il y avait d'abord la domesticité propre- 
ment dite, esclaves et affranchis. Quelques-uns de ces derniers 
devinrent des manières de personnages, par exemple ce Luta- 
tius Paccius, un Italien, parfumeur en chef de Mithridate, qui se 
fixa plus tard à Rome et laissa lui-même quatre affranchis (2). 
D'autres serviteurs de confiance étaient le bouffon royal , Sosipa 
ter (3), et le lecteur royal, Ésope, auteur d'un Éloge de Mithri 
date et d'un Éloge d'Hélène (4). Sur la limite indécise qui sépare 
les domestiques des fonctionnaires, on trouve le chapelain du 
roi , ou « grand sacrificateur » , Hermaios (5) , le secrétaire Cal- 
listrate, le chirurgien Timothée, Yarchiatre Papias; puis la tourbe 
dés devins, des interprètes de songes, des médecins, et surtout 
les eunuques, Denys, Ptolémée, Bacchidès, Gauros, Tryphon, 
dont plusieurs jouèrent un rôle politique important. C'est la fa- 

(1) Sur Amasie, outre Strabon, XII, 3, 39, voir Hamilton I, 3G6-372; Ritter, XVIII, 
154; G. Perrot, Exploration de la Bitfiynie, p. 367 suiv. et Mémoires d'archéologie, p. 143. 
Une vvie d' Amasie avec son acropole , ses tours, ses temples et une tombe royale se trouve 
figurée sur certaines monnaies de bronze frappées dans cette ville sous Alexandre Sévère, etc. 
{Cat. Mus. Brit., pl. II, 8). Tombes royales de Sinope : Appien, Mith, 113. 

(2) Inscription funéraire de Lutatius Paccius, CI. L. 1, 1065 = WiLMANNS, Exempta, 
II, 2595. (Voir à TAppendice n» 15.) 

(3) Nicolas de Damas, fr. 78 Muller (= Athénée VI, 252 F). 

(4) Suidas et Hésychius s. v. Aifftouoç (= F. H. G. IV, 159, § i l). 

(5) Plutarque, Lucvllus, 17 : 'Epp.aîo; ô OÛTr,?. 



294 



EUNUQUES, COURTISANS, ÉMIGRÉS. 



talité des cours orientales que les ministres des plaisirs du roi , 
les gardiens de ce qu'il appelle son honneur, deviennent peu à 
peu ses confidents et ses conseillers, parfois même ses tyrans. 
Avides de pouvoir, à défaut de puissance, on rencontre parmi 
eux de fins politiques et même des généraux habiles; mais ils 
apportent toujours dans l'exercice de leurs fonctions une inso- 
lence servile et une cruauté vindicative. Avec les années, les 
eunuques gagnèrent de plus en plus d'empire sur Mithridate 
vieillissant : les fureurs d'un Gauros assombrirent et déshono- 
rèrent la fin de son règne. 

La sécurité personnelle du roi était assurée par les gardes du 
corps, ou hypaspistes (1), troupe de mercenaires où l'on rencon- 
trait, par exemple, le Gaulois Bituit. Sa société habituelle se 
composait de ces courtisans privilégiés appelés les « amis » et 
« premiers amis » , dont les uns remplissaient les plus hautes 
fonctions de l'État, tandis que d'autres, comme Léonicos et Gaios, 
paraissent s'être contentés du rôle de familiers et de confidents. 
Pendant plusieurs années, le favori en titre, sous le nom de 
« préposé au poignard » , fut Dorylaos, l'un des camarades d'en- 
fance du roi. Les émigrés Hellènes formaient à la cour un groupe 
nombreux, où l'on rencontrait des artistes, des poètes, des 
historiographes , et surtout des philosophes , c'est-à-dire des gens 
qui étaient ou se croyaient aptes à tous les métiers. Une autre 
coterie , presque aussi importante à la longue, était celle des réfu- 
giés italiens et romains, lieutenants de Fimbria, partisans de 
Marins, soldats ou démagogues, qui avaient préféré l'hospitalité 
intéressée de Mithridate à la clémence douteuse de Sylla. Dans le 
nombre, il y avait des personnages considérables : tels le séna- 
teur Attidius et deux officiers d'un rare mérite , Magius et Fan- 
nius. N'oublions pas enfin le coin des rois en exil, en otage ou 
en disponibilité, où l'on a vu successivement ou ensemble, échan- 
geant leurs regrets et leurs espérances , l'ex-roi de la Petite Armé- 
nie Antipater, l'ex-roi du Bosphore cimmérien Saumac, Socrate 
de Bithynie, Gordios de Cappadoce, et le jeune et malheureux 
Ptolémée Alexandre II d'Égypte. 

Il ne faut pas se représenter cette cour nombreuse comme figée 
dans les cadres d'une étiquette servile. On menait large et joyeuse 

(1) Les gardes du corps sont appelés {nraorTruTTat par Appien, Mith. 101; ailleurs 
(TtofxaToçvXaxe;, Mith. 111. 



EMPLOI DE LA JOURNÉE DU ROL 



295 



vie chez Mithridate , et le roi savait Fart délicat d'abréger les dis- 
tances sans compromettre son prestige. Les affaires d'État, les 
audiences des ambassadeurs, les exercices militaires, la distri- 
bution de la justice lui laissaient du temps pour les chasses aven- 
tureuses dans les giboyeux halliers du Paryadrès , pour les cau- 
series intimes avec les savants, les artistes, les hommes de lettres. 
Les fêtes pompeuses du théâtre , les courses de chars à la mode 
grecque alternaient avec les grandioses cérémonies du culte ira- 
nien. A table, les soucis politiques étaient bannis. Le roi aimait, 
comme ses sujets , les festins prolongés ; il y déployait la magni- 
ficence de son argenterie et de son mobilier. La musique ne man- 
quait jamais à la fête, et parfois des prix étaient décernés au 
meilleur buveur, à la meilleure fourchette, à la chanson la plus 
entraînante, à la plaisanterie la plus spirituelle (1). Cependant 
l'exemple de son père avait appris à Mithridate la méfiance, même 
à l'égard de ses meilleurs amis : avant de se mettre à table, il 
prenait son antidote ; son cimeterre ne le quittait guère, et quand 
il allait se coucher, il suspendait au-dessus de son lit arc et car- 
quois pour être prêt à la première alerte (2). D'après une autre tradi- 
tion, quelque peu suspecte, il faisait coucher dans son anticham- 
bre trois animaux familiers : un cheval , un cerf et un taureau , 
gardiens fidèles, au sommeil léger et à la voix retentissante (3). 

La famille royale avait été fort diminuée par les exécutions 
de la première partie du règne. Mithridate n'avait plus ni mère 
ni frère; de ses sœurs survivantes, l'une, Nysa, languissait dans 
la prison d'État de Cabira; les deux autres, Roxane et Statira, se 
flétrissaient vierges dans l'ennui du harem. Les autres parents 
du roi étaient pour la plupart en prison; un seul. Phénix, — un 
parent maternel, sans doute, — figure, en 71, parmi les généraux 
de Mithridate. Mais si le roi avait décimé sa famille, il travaillait 
activement à la reconstituer. Au début, il s'était contenté d'une 
seule femme légitime : il épousa sa sœur Laodice, union inces- 
tueuse qu'autorisaient les livres sacrés des Mages (4) et la tra- 
dition achéménide, renouée par les Séleucides et les Ptolé- 

(1) Appien, Mith. 66. 

(2) Plutarque, Quœst, sympos. I, 6, 2. 

(3) Élien, Hist. anim. VII, 46. 

(4) C'est le principe du hvaêtvôdatha qui, d'après Hérodote (TU, 31), fut appliqué pour 
la première fois par Cambyse. Cf. Xanthos (?), fr. 28 Miiller. 



296 



FEMMES DE MITHRIDATE. 



mées (1). On connaît la catastrophe qui termina ce mariage mal 
assorti (2). L'influence politique qu'avait prise Laodice dégoûta, 
ce semble , Mithridate de la monogamie ; désormais il se créa un 
harem, recruté parmi les filles, les sœurs, et même les femmes 
de ses généraux et de ses vassaux (3). L'histoire n'a conservé que 
les noms des épouses grecques : Monime, Bérénice, Stratonice, 
Hypsicratée. 

Monime, fille de Philopémen de Stratonicée, est la plus célè- 
bre. Le roi la rencontra en 88, probablement après le sac de sa 
ville natale. Il offrit à la belle Grecque 15,000 pièces d'or; mais 
la femme résista mieux que la forteresse et le roi dut passer par 
ses conditions : le diadème pour elle, le gouvernement d'Éphèse 
pour son père. La lune de miel s'écoula à Pergame, au milieu 
de fêtes splendides. La passion de Mithridate persista longtemps : 
au Château-Neuf, Pompée découvrit toute une correspondance 
amoureuse échangée entre Mithridate et Monime, dont le ton 
était même assez licencieux. Cela n'empêcha pas la belle Monime 
d'être traitée à l'égal des autres femmes de Mithridate et de 
vivre enfermée dans le gynécée (4). Une autre Ionienne, Bérénice 
de Chios , partagea la captivité dorée de sa compatriote et sa fin 
tragique. 

Stratonice était native du Pont. Elle avait pour père un vieux 
musicien, qui jouait de la cithare à la table des grands seigneurs, 
parfois même à celle du roi; la jeune fille l'accompagnait en 
chantant. Un soir Mithridate l'entendit après boire; le coup de 
foudre fut si vif qu'il garda la fille et renvoya le père. Le bon- 
homme, tout penaud, regagne son triste logis; mais le lende- 
main il s'éveille sous des lambris dorés, au son délicieux des 
flûtes. Des pages, des eunuques environnent son lit, lui tendent 
des vêtements de pourpre; l'or et l'argent brillent sur les buffets, 
des troupeaux d'esclaves remplissent la maison , un cheval riche- 
ment harnaché hennit devant la porte. Le vieillard se crut mys- 

(1) Antiochus Théos épouse sa sœur consanguine Laodice, Ptolémée Soter sa sœur Bé- 
rénice, Ptolémée PhUadelphe sa sœur Arsinoé, etc. 

(2) Justin XXXVII, 3. 

(3) Plutarque, Pomp. 36 : T,<yav yàp al Tio^at (TiaXXaxiôe;) Ouyatépeç xat yuvaTxe; cxpa- 
TYjywv xai ôuvaaTcov, 

(4) Plutarque, Lucullus, IS ; Pompée, 37; Appien, Mith. 21. 27. 48; Élien, fr. 14. Plu- 
tarque et Élien font de Monime une Milésienne. Peut-être son père était-il originaire de 
Milet et établi à Stratonicée. 



BATARDS DU ROI. 



207 



tifié et voulut s'enfuir; on eut toute la peine du monde à lui faire 
comprendre qu'il était chez lui, que le roi lui avait fait cadeau des 
biens d'un grand seigneur récemment décédé, que tout ce luxe 
qui l'éblouissait n'était que la préface de sa fortune. Alors la joie 
tourna cette pauvre cervelle et pendant toute la journée les pas- 
sants étonnés virent un vieillard cousu d'or, vêtu de pourpre, 
chevauchant à travers les rues de la ville et criant à tue tête : 
« Tout cela, tout cela est à moi (1) ! » Stratonice éclipsa ou rem- 
plaça Monime , et devint vers la fin du règne la sultane préférée , 
la confidente politique du roi ; on verra comment elle le récom- 
pensa de sa confiance. La seule femme de Mithridate qui paraît 
avoir éprouvé pour lui une passion sincère, c'est Hypsicratée, 
amazone intrépide dont il changeait plaisamment le nom en 
celui d'Hypsicratès , à cause de ses façons viriles (2). 

Outre ses épouses et ses concubines — les textes semblent in- 
diquer une distinction de ce genre, analogue à celle des cadines et 
des sultanes (3), — le galant roi eut des maîtresses. On a déjà 
parlé de ce fils d'Archélaos, qui passait pour être un enfant naturel 
de Mithridate (4). Un bâtard plus célèbre fut Mithridate de Per- 
game. Il avait pour mère la Galate Adobogianis, fille de Déjo- 
taros, tétrarque des Trocmes, et pour père putatif un riche 
bourgeois de Pergame, Ménodote. Le jeune Mithridate fut élevé 
dans les palais et les camps du roi de Pont, et devint, sous sa 
direction, un des premiers hommes de guerre de son temps, 
destiné à sauver la vie et l'empire de César; mais ses exploits, 
qui lui valurent une couronne éphémère, n'appartiennent pas à 
cette histoire (5). 

La postérité légitime de Mithridate était nombreuse. Les fils 
reçurent tous des noms perses. Nous connaissons déjà les deux 

(1) Plutarque, Poni/). 3fi. 

(2) Plutarque, Pomp. 32. 

(3) Cp. Hérodote I, 135. 

(4) Strabon XVII, 1, 11. 

(5) Strabon XIII, 4, 3^ La généalogie maternelle de Mithridate de Pergame nous est 
connue par l'inscription d'^gae, publiée dans le Bullettino del V instituto , 1873, p. 227. Dé- 
jotaros, tétrarque des Trocmes, ne doit pas être confondu avec son homonyme le tétrarque 
des Tolistoboïens , le célèbre ennemi de Mithridate et client de Cicéi'on ; mais les deux Dé- 
jotaros étaient sans doute cousins et ils unirent leurs enfants par mariage : la fille du Tolis- 
toboïen épousa Brogitaros, frère d' Adobogianis (Cicéron, Harusp. resp. XIII, 28; dans 
Strabon XIT, 5, 2 il faut lire Brogitaros au lieu de Boffodiatoro».j Cf. HiRSCHFBLD, dans 
V Hermès, XIV, 474 et Van Gelder, De Gallis in Graecia et Asia, p. 284. 



298 



FILS ET FILLES DE iMITHRIDATE. 



aînés, Mithridate et Ariarathe, quelquefois appelé Arcathias (1). 
Après eux venaient Tinsignifiant Artapherne, né vers 104 (2); 
Macharès, qui fut roi du Bosphore après Fan 80; Pharnace, né 
vers 97 (3); Xipharès, fils de Stratonice, qui était un adolescent 
en 65, enfin Darius, Xerxès , Oxathrès et Cyrus, qui n'étaient en- 
core, à la même époque, que de « beaux enfants » (4). 

Parmi les filles de Mithridate, les deux aînées paraissent avoir 
été Cléopâtre, mariée vers 95 à Tigrane, et qui , trente ans après, 
lors de la brouille définitive des deux rois, se retira auprès de son 
père (5) , — et Drypétina , comme elle fille de Laodice , comme elle 
tendrement dévouée à son père, mais défigurée par une mons- 
trueuse difformité, une double rangée de dents à Tune de ses 
mâchoires (6). On connaît encore de nom : Athénaïs, née vers 85, 
probablement fille de Monime, fiancée à Tâge de quatre ans au 
prince héritier de Cappadoce, Ariobarzane II (7); Mithridatis et 
Nysa, fiancées respectivement à Ptolémée Aulète, roi d'Egypte, et 
à son frère Ptolémée de Chypre, mais qui ne se rendirent jamais 
auprès de leurs époux et périrent en 63 avec leur père (8) ; enfin 
Eupatra et Orsabaris, qui , moins heureuses, ornèrent le triomphe 
de Pompée (9). Cette dernière paraît cependant avoir terminé sa vie 
comme apanagée des Romains, à Prusias-sur-Mer, en Bithynie, 
l'ancienne Cios, d'où sa famille était originaire (10). 

(1) Regnum Cappadociae octo annoriim filio , imposito Ariarathis nomine , ... tradit. Justin 
XXXVIII, 1. On voit que son véritable nom n'était pas Ariarathe; c'était peut-être 
Arcathias (= Carcathias ?) , nom sous lequel Appien désigne ce prince <à partir du ch. 17. 
Les autres historiens et les médailles ne connaissent que le nom Ariarathe. 

(2) En effet, en 64 Artapherne était àfjLcpt TSffffapâxovTa Ixrj (Appien, Mith. 108). C'est 
sans doute le fils de Laodice, né pendant l'absence du roi (Justin XXXVII, 3). 

(3) A sa mort, en 47 av. J.-C, Pharnace est âgé de 50 ans (Appien, Mith. 120 fin.) 

(4) HaTSe; sufxopçoi, Appien, Mith. 108. Leurs noms : ih. 117. 

(5) Sur Cléopâtre, Justin XXXVIII, 3; Plutarque, Luc. 22; Memnon, 43; Appien. 
Mith. 108. 

(6) Valère Maxime 1,8, ext. 13 ; Ammien Marcellin XVI, 7, 9-10. 

(7) Appien, Mith. 66 (où Ariobarzane le père est nommé par erreur à la place du 
fils) ; Cicéron, Ad fam. XV, 4,6, indique le nom, qui se trouve aussi dans une inscription 
(C. I. A. III, 1, n** 543). L'erreur d'Appien vient sans doute de ce qu' Ariobarzane 1«^" 
avait également épousé une Athénaïs (C. I. A. III, 1, 541 et 542). Les monnaies d'Ariobar- 
zane III , petit-fils de Mithridate par sa mère , portent en conséquence l'emblème pontique, 
l'astre et le croissant. Voir mes Trois royaumes, p. 63. 

(8) Appien , Mith. 111. 

(9) Appien, Mith. 117. Sur Eupatra, ib. 108. 

(10) Du moins il existe des bronzes de Prusias-sur-Mer avec un portrait de reine et la lé- 



RÉSUMÉ. 



299 



Voilà tout ce que peuvent nous apprendre les documents sur 
le caractère et l'esprit de Mithridate, sur son entourage.et sur sa 
famille. Partout, on le voit, se retrouve ce mélange bizarre 
d'hellénisme et d'orientalisme, cette combinaison du sultan et du 
roi grec qui caractérise l'homme et le pays, placés au confluent de 
deux civilisations. L'ensemble est étrange, curieux, fascinant. 
Pourtant, malgré ses talents multiples, malgré son activité infa- 
tigable, malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque chose à 
Mithridate pour être rangé parmi les vrais grands hommes de 
l'histoire : je veux dire un idéal supérieur, conçu avec sincérité, 
poursuivi avec constance. Que représente celui qu'on a appelé le 
Pierre le Grand de l'antiquité? la cause de la liberté, de la civili- 
sation hellénique, ou au contraire la réaction de l'Orient despo- 
tique et fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? on ne le 
sait, lui-même l'ignore. Nous l'avons vu, dans la première par- 
tie de son règne, se poser en champion de l'hellénisme, copier 
Alexandre, conserver la tunique, coucher dans le gîte du con- 
quérant macédonien. Un moment même il a semblé qu'il eût réa- 
hsé son rêve ou du moins ramené les beaux jours du royaume 
de Pergame : l'Asie affranchie, la vieille Grèce elle-même sou- 
levaient sur leurs épaules , dans un élan de fièvre joyeuse , 
le sauveur providentiel descendu des bords lointains de l'Euxin. 
Mais la fin du règne va nous offrir un tableau bien différent. 
Sous le masque hellénique, qui bientôt crève de toutes parts, 
nous trouverons un héros encore , mais un héros barbare, répu- 
diant une civilisation d'emprunt, détruisant de ses propres 
mains les villes qu'il a fondées , adressant un appel désespéré au 
fanatisme religieux et national des vieux peuples de l'Asie et des 
hordes nomades du nord, dont il semble incarner désormais la haine 
irréconciliable non seulement contre le conquérant romain , mais 
encore contre la civilisation méditerranéenne. Quel est le véritable 
Mithridate? Celui de Chersonèse et de Pergame, ou celui d'Arta- 
xata et de Panticapée? Je crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre, 
et que dans ces deux rôles, où il parait successivement passé 
maître, Mithridate n'ait été, en effet, qu'un prodige d'ambition 
et d'égoïsme, un royal tragédien, jouant de l'Olympe et de l'A- 
vesta, des souvenirs d'Alexandre et des reliques de Darius, du 

gende BAIIAISSHS MOrSHS 0P20BAPI0S (Trois royaumes, p. 135 suiv.)- Chez Appien, 
le nom a la forme 'Opaàêapi;. 



300 



DOUBLE ASPECT DU CARACTÈRE DE MITHRIDATE. 



despotisme et de la démagogie , de la barbarie et de la civilisa- 
tion , comme d'autant d'instruments de règne , autant de moyens 
de séduire et d'entraîner les hommes, sans jamais partager, au 
fond, les passions qu'il exploite et restant calme au milieu des 
tempêtes qu'il déchaîne. 



LIVRE V. 

DERNIÈRES LUTTES. 



CHAPITRE PREMIER (1). 

LA TRÊVE DE DOUZE ANS. 

Au lendemain de Tentrevue de Dardanos, Mithridate avait re- 
pris fièrement, mais précipitamment, le chemin de ses États hé- 
réditaires , avec les restes de son armée , de sa flotte et de son 
butin. Il trouvait son empire de FEuxin profondément ébranlé. 
La Colchide réclamait pour roi le prince royal Mithridate, dont 
Tadministration récente avait laissé d'excellents souvenirs. Le 
royaume du Bosphore, plus impatient, s'était déjà insurgé, et un 
certain Hygiénon, peut-être le gouverneur nommé par le roi, frap- 
pait monnaie avec le titre d'archonte à Panticapée (2). Mithridate 
courut au plus pressé. Il fit droit au vœu des porte-sceptre colques, 
envoya son fils en Colchide, puis, le soupçonnant d'avoir fomenté 
l'insurrection qui lui valait une couronne , il le manda à Sinope 
et, dès son arrivée, le chargea de chaînes d'or. Le malheureux 
prince fut trouvé mort peu après, mais l'autorité royale avait eu 
le temps de s'affermir en Colchide. Ce pays forma désormais une 
satrapie, gouvernée par un des « premiers amis du roi (3) ». 
Quant au royaume Bosporan, il fallut une expédition en règle 
pour le ramener dans le devoir; mais pendant que Mithridate la 
préparait, une invasion inattendue l'appela à la défense de son 

(1) Sources principales : Appien, Mith. 64-68 ; Memnon, c. 36 ; les fragments de Salluste. 
Pour l'alliance avec Sertorius, Plutarque, Sertorius, 23-24. 

(2) Voir cette monnaie décrite siqyrà p. 190, note 4. Sur les briques d'Hygiénon, cp. 
Rajjport de la Commission archéologique russe j^our 1861, p. 176; poui- 1868, p. 125; Mac- 
Pherson, Antiquities of Kertch, p. 72. 

(3) Strabon XT, 2, 18. Moapherne, grand-oncle de Strabon, fut un de ces satrapes. 



302 RÉVOLTE DE LA COLCHIDE. AGRESSION DE MURÉNA. 



propre territoire (1). C'était Muréna, qui, pr^^itant de Téloigne- 
ment de Sylla et de Tanarchie qui régnait à Rome, recommen- 
çait de son chef, sans l'autorisation du peuple ni du Sénat, la 
guerre offensive contre le Pont. 

Pendant la première année de son administration, ce général 
avait employé son temps à combattre les pirates et à confisquer 
la principauté de Cibyra, où régnait le dernier héritier d'une 
dynastie pillarde, Moagétès; le reste de la tâche qui s'imposait à 
lui — réduire Mitylène et panser les blessures de l'Asie — lui 
parut un rôle indigne de ses talents. Ce cerveau brûlé ne rêvait 
que triomphes, et comme le traité de Dardanos n'avait été 
encore ni mis par écrit, ni ratifié par les pouvoirs compétents, 
il se croyait le droit légal de reprendre les hostilités, ardemment 
désirées d'ailleurs par les bandes fimbriennes. Quant aux pré- 
textes, Mithridate se chargea de lui en fournir. Le roi de Pont, 
spéculant sur la nullité d'Ariobarzane et sur l'apathie bien connue 
du gouvernement romain en matière d'affaires lointaines , détenait 
encore indûment plusieurs districts de la Cappadoce; on ajoutait 
sous le manteau que les armements formidables qu'il accumulait 
dans ses ports et dans ses arsenaux avaient pour objet, non la 
reconquête du Bosphore insurgé, mais une nouvelle irruption 
en Asie. Un illustre transfuge vint confirmer ces bruits, proba- 
blement calomnieux. Archélaos était tombé en disgrâce pour 
avoir mal soutenu les intérêts de son maître pendant les négo- 
ciations de l'année précédente. Les paroles prononcées par le ten- 
tateur Sylla, à Délion, sonnaient encore dans l'oreille de cet 
aventurier; un beau jour, il s'enfuit de Sinope avec sa femme et 
ses enfants (2) et se rendit auprès de Muréna. Il lui dénonça les 
prétendus projets de Mithridate, l'exhorta à prendre les devants 
et n'eut pas de peine à le convaincre. Muréna, ramassant ses 
légions , traversa la Cappadoce à marches forcées et franchit ino- 
pinément la frontière pontique (83 av. J.-C.) (3). 

Ce fut le début non d'une guerre, mais d'une série de razzias 
qui durèrent trois ans. Muréna, après avoir taillé en pièces un corps 

(1) Appien, Mith. G 4. 

(2) D'après Orose (VI, 2, 12) Archélaos aurait déjà fait défection pendant le séjour de 
Sylla en Asie : qui se ad Sullam cum uxore liberisque contulerat. 

(3) Appien, Mith. 64. Gp. Cicéron, Pro lege Ma7dlia, lY, 9: se Boq)oranis , Jinîtimis 
suis, hélium Inferre simularet... 



DEUXIÈME CAMPAGNE DE MURÉNA. 303 



de cavaliers pontiques, poussa droit jusqu'à Comana de l'Iris, 
pilla ce temple célèbre et retourna prendre ses quartiers d'hiver 
en Cappadoce; il y fonda, sur la frontière même du Pont, une 
ville qu'il appela, de son nom gentilice, Licinia (1). Mithridate lui 
avait envoyé une ambassade pour l'arrêter au nom des traités; 
mais les ambassadeurs, — des gens de lettres grecs, — soutinrent 
mollement les intérêts du roi; quant à Muréna, il répondit qu'il 
ne savait pas de quels traités on voulait parler. Mithridate, qui 
avait besoin de la paix pour restaurer ses forces, était sincère 
dans ses protestations pacifiques. Comme Muréna ne voulait pas 
entendre raison, il envoya deux ambassades en Italie, l'une pour 
Sylla, l'autre pour le Sénat démocratique de Rome, qui étaient 
alors aux prises; en attendant leur retour, il pressa ses arme- 
ments et demanda même des secours à la république d'Héraclée. 
Les prudents bourgeois, sollicités à la fois par Mithridate et par 
Muréna, répondirent que les temps étaient durs et qu'on ne pou- 
vait guère songer à secourir autrui quand on avait tant de peine 
à se défendre soi-même. 

Le printemps venu, Muréna, sans attendre la baisse des eaux 
du Halys grossi par les pluies, franchit ce ileuve, pilla 400 vil- 
lages pontiques, et ramena son butin dans les places de Plirygie 
et de Galatie : cette fois encore, il ne rencontra aucune résistance. 
Au retour de cette expédition, il fut rejoint par l'envoyé du Sénat, 
Calidius, qui lui apportait l'ordre verbal de cesser les hostilités; 
mais soit que Muréna ne reconnût pas l'autorité du Sénat mutilé 
qui siégeait à Rome, soit que Calidius, comme on le prétendit, 
fût muni d'instructions secrètes qui contredisaient son message 
officiel, le propréteur ne tint pas plus compte des ordres du 
Sénat que des doléances de Mithridate. Au contraire, il se remit 
immédiatement en campagne et marcha sur Sinope pour termi- 
ner la guerre d'un seul coup. Mais cette fois la patience de Mi- 
thridate était à bout et son armée prête. Avec le gros de ses for- 
ces, le roi couvrit sa capitale, pendant que Gordios faisait une 
diversion sur les derrières des Romains. Muréna accourut au 
secours de ses alliés mis au pillage. Pendant quelques jours Mu- 
réna et Gordios restèrent campés vis-à-vis l'un de l'autre, séparés 
par un cours d'eau , — probablement le Halys , — qu'aucun d'eux 

(1) Corriger ainsi l"Extv£ta de Memnon, c. 36. Cf. Th. Reinach, Villes méconnues j 
dans la Revue des études grecques, I, p. 333. 



304 



RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX. 



n'osait franchir ; enfin l'arrivée de Mithridate donna aux Ponti- 
ques une supériorité écrasante. L'armée royale força le passage 
du fleuve après un combat acharné, délogea les Romains des hau- 
teurs sur lesquelles ils s'étaient retirés et les ramena battant, à 
travers les sentiers des montagnes, jusqu'en Phrygie. Toute la 
Cappadoce fut nettoyée de ses garnisons romaines et un sacrifice 
solennel à Ormuzd annonça aux populations , à cinquante lieues 
à la ronde, le triomphe des armes pontiques (82 av. J.-C.) (1). 

La nouvelle de la victoire de Mithridate se répandit dans la 
province d'Asie comme une traînée de feu. Ses partisans relevè- 
rent partout la tête; une nouvelle invasion paraissait imminente, 
lorsqu'un message de Sylla vint à propos séparer les combattants. 
La guerre civile s'était enfin terminée en Italie par la victoire de 
l'oligarchie, une crue de sang avait porté Sylla au pouvoir su- 
prême. Le vainqueur de tant de batailles , le signataire des tables 
de proscription, était saoùl de carnage et blasé de gloire militaire; 
le renouvellement de la lutte en Asie ne pouvait que le déranger 
dans l'œuvre laborieuse de réorganisation intérieure à laquelle il 
devait le reste de ses forces. Son envoyé, Gabinius, vint intimer à 
Muréna l'ordre formel de cesser les hostilités; il était aussi 
chargé d'opérer la réconciliation définitive entre Mithridate et 
Ariobarzane. Muréna se soumit; battu mais content, il prit 
le titre d'imperator (2) et obtint le triomphe (3). De son côté, 
Mithridate consentit à fiancer une de ses filles, âgée de quatre 
ans, au fils d'Ariobarzane (4). Au milieu du bruit des fêtes et 
des banquets qui célébrèrent cette union , personne ne remarqua 
que Mithridate, loin de restituer à son voisin les districts litigieux 
du haut Halys, s'était encore emparé de quelques lambeaux du 
royaume de Cappadoce (81 av. J.-C.) (5). 

Libre enfin du côté des Romains , Mithridate put reprendre ses 
opérations contre les Bosporans. Une campagne suffit à recon- 
quérir le royaume rebelle; pour accorder un semblant de satisfac- 
tion aux populations, Mithridate leur donna pour roi son fils Ma- 

(1) Appien, Mith. 05; Memnon, 30. 

(2) Inscription de Messène chez Foucart-Le Bas, Péloponèse , n" 318 a. 

(3) Cicéron, Pro lege Manilia , c. 3 ; Pro Murena , c. 5, 11, 15. 

(4) Et non à Ariobarzane lui-même, comme le dit Appien, Mith. GG. Cf. mes Trois 
royaumes , p. G 3. 

(5) Appien, Mith. GG. 



RECONQUÊTE DU BOSPHORE. NÉGOCIATIONS A ROME. .m5 



charès. Au retour, il entreprit de relier le royaume Bosporan à 
la Colchide en soumettant les tribus barbares, maîtresses de la 
route du Caucase maritime; mais l'expédition échoua totale- 
ment. Les deux tiers de Farmée périrent dans les neiges ou 
dans les embuscades des Achéens (80 av. J.-C.) (1). 

Depuis qu'une des lois Cornéliennes avait expressément dé- 
fendu aux gouverneurs de provinces, sous peine de lèse-majesté, 
de franchir les limites de leur gouvernement (2), Mithridate 
n'avait plus à redouter de la part des proconsuls d'Asie ou de 
Cilicie une brusque aggression, dans le genre de celle de Muréna; 
il n'en restait pas moins vrai que ses rapports avec le gouver- 
nement romain, reposant exclusivement sur la base fragile de 
paroles échangées, n'avaient d'autre garantie que les sentiments 
pacifiques de Sylla, qui pouvait mourir d'un jour à l'autre. Mithri- 
date, ce semble, voulait alors la paix aussi sincèrement que Sylla; 
son empire était assez vaste pour suffire à son ambition assagie 
par les années; l'expérience lui avait appris la supériorité des 
armes romaines dans une guerre prolongée. Plein de ces idées, il 
nvoya, en 79, une ambassade à Rome pour demander la ra- 
tification et la mise par écrit du traité de Dardanos. Par malheur, 
n même temps que les envoyés de Mithridate, débarquaient à 
orne des ambassadeurs d'Ariobarzane, qui venaient dénoncer 
au Sénat les conquêtes en pleine paix qu'avait faites à ses dépens 
le roi de Pont. Sylla, quoiqu'il eût à ce moment officiellement ab- 
diqué la dictature, dirigeait toujours la politique étrangère de la 
épublique ; il fit ordonner à Mithridate d'évacuer, avant toute au- 
tre négociation, la Cappadoce. La vraie force trouvait toujours Mi- 
thridate très respectueux ; il s'exécuta, et fit partir aussitôt une nou- 
velle ambassade chargée d'annoncer sa soumission et de rapporter 
le traité. Mais le roi jouait de malheur. Quand ses ambassadeurs 
se présentèrent à Rome (au printemps 78), Sylla venait de mourir, 
le consul démocrate Lépide essayait de rallumer la guerre civile , 
le Sénat était accablé d'affaires et de préoccupations. L'audience 
des ambassadeurs pontiques fut si longtemps ajournée qu'ils 



(1) Appien, Mith. 67. C'est donc à tort que les Achéens figurent plus tard parmi les 
auxiliaires de Mithridate : Appien, Mltli. 69. 

(2) Exire de provincia, educere exercitum, hélium sua sponte gerere, in regnum injussv, 
populi ac senatus accedere, cum plurimcie leges veteres , tum lex Cornelia majestatis , Julia de 
pecuniîs rejyetundîs , pleHÎssi7ne vêtant. Cicéron, In Pison. XXI, 50. 

MITHRIDATE. 20 



306 



POLITIQUE DES ROMAINS. 



perdirent patience et rentrèrent chez eux sans avoir rien conclu. 

Dès ce moment Mitliridate jugea que Rome voulait la guerre et 
se réservait seulement le choix de l'occasion. Il se prépara de son 
côté en conséquence (1). Les armements du roi inquiétèrent les 
Romains; ils en conclurent qu'il méditait une nouvelle invasion 
de l'Asie , renforcèrent leurs garnisons et songèrent à prendre de 
nouvelles sûretés. Ainsi personne ne voulait sérieusement la rup- 
ture, mais chacun soupçonnait son adversaire de la vouloir (2); 
de part et d'autre on craignait d'être pris au dépourvu, aussi les 
armements augmentaient chaque jour. De ces soupçons récipro- 
ques, de ces préparatifs accumulés, de cette tension toujours 
croissante devait sortir fatalement la guerre; elle fut le résultat, 
comme il arrive souvent, d'une double méprise, et l'on se battit 
enfin par économie. 

Si l'explosion se fit attendre encore cinq ans , il faut chercher la 
cause de ce retard dans les difficultés de toute nature où se débattait 
le gouvernement romain depuis la mort de Sylla. Les débris des 
partis vaincus, tenus jusque-là en respect par le prestige et l'é- 
nergie féroce du dictateur, relevèrent la tête dès qu'il eut disparu 
de la scène. Ils n'étaient pas encore de force à ressaisir le pouvoir 
— le piteux avortement de l'insurrection de Lépide en fit foi — 
mais ils suffisaient à paralyser l'action de la majorité sénato- 
riale, ils lui arrachaient des concessions qui minaient peu à peu 
le système sévèrement oligarchique restauré par Sylla. Bien plus, 
le drapeau de la démocratie abattu en Italie avait été relevé en 
Espagne par Sertorius. Pendant huit ans cet homme de génie 
tint en échec les meilleurs généraux et les meilleures armées 
de la république; c'était une guerre meurtrière, ruineuse, tou- 
jours renaissante de ses cendres et qui menaçait sans cesse de 
s'étendre hors du foyer où on l'avait à grand'peine localisée. Une 
autre guerre difficile, léguée par Sylla à ses successeurs, était 
celle contre les barbares de la Thrace ; celle-ci se rattache direc- 
tement à notre sujet, car il ne s'agissait pas seulement de mettre 
la province de Macédoine à l'abri des incursions des pillards, 
mais de tarir une des sources du recrutement des armées de Mi- 
thridate. Les premiers généraux chargés de cette guerre, Appius 

(1) Appien, Mith. 67 ; Salluste, fr. IV, 20, 13 : cum mihi oh ipsorum interna mala 
proelia mngis quam pacem datam intelUgerem. 

(2) Cela résulte de Cicéron, Pro îege Manilîa, c. 8. 



PROGRÈS DE LA PIRATERIE. 



307 



Claudius, C. Scribonius Curio, n'obtinrent que des résultats par- 
tiels; il était réservé à M. Lucullus d'achever la conquête de la 
Thrace d'Europe, jusqu'au Danube (1), au moment même où 
son frère allait disputer à Mithridate la Thrace d'Asie. 

A ces guerres locales, qui absorbaient toutes les ressources 
disponibles de la république, saignée et appauvrie par les guer- 
res civiles, venait enfin s'ajouter la lutte universelle contre la 
piraterie. En quittant les eaux grecques, la flotte de Mithridate 
leur avait légué ce fléau pour adieu; disons mieux, le mal, 
de tout temps endémique dans les eaux de la Méditerranée orien- 
tale, avait, depuis 85, pris la forme d'une épidémie aiguë. Les 
bandes de corsaires s'étaient grossies de la foule des aventu- 
riers, des déclassés, des proscrits et des désespérés de toute es- 
pèce et de tout pays, que le licenciement des armées du roi et 
les guerres intestines de Rome avaient jetés sur les grandes 
routes de la mer. Les pirates possédaient maintenant, au lieu des 
légers esquifs d'autrefois, des escadres compactes, des bâtiments 
solidement construits et magnifiquement décorés , des arsenaux 
peuplés de forçats, des ports de refuge, des tours de signal et des * 
forteresses le long de toutes les côtes dentelées et rocheuses; c'était, 
en un mot, une république flottante, en guerre légitime avec 
toute l'humanité civilisée. L'audace des écumeurs de mer crois- 
sait avec leur nombre et leur organisation. Sous les yeux mêmes 
de Sylla, ils pillèrent Clazomène, Samos , lassos, enlevèrent mille 
talents du temple de Samothrace; bientôt des îles, des villes flo- 
rissantes furent dépeuplées, le commerce paralj^sé, l'Italie et la 
Sicile insultées et Rome réduite à trembler pour son approvi- 
sionnement. 

Seule une police maritime énergique et vigilante aurait pu avoir 
raison de ce fléau, mais les marines syrienne et égyptienne avaient 
disparu et celle de Rome était en pleine décadence ; pour empor- 
ter Mitylène, il fallut mendier le secours de l'escadre bithynienne ! 
Les gouverneurs d'Asie et de Cilicie, chargés de l'entretien d'une 
escadre de police, dilapidaient les fonds prélevés à cet effet, quand 
ils ne vendaient pas, comme le questeur de Dolabella, Verrès, à 
des agents de Mithridate quelque fin voilier fourni par une 
ville alliée. Le Sénat mit vingt ans à comprendre que pour en 

(1) Eutrope VI, 10. Florus, I, 39, le fait pénétrer jusqu'au Tanaïs et à la Palus Méotide ! 



308 



CAMPAGNES DE SERVILIUS ISAURICUS. 



finir avec la piraterie, il fallait se mettre en mesure de la com- 
battre sur son propre élément, la mer. Il se contenta d'entre- 
prendre la destruction de ses repaires et la ruine des brigands de 
terre ferme, complices et receleurs des brigands de haute mer. 
Déjà Muréna avait mis fin à la dynastie des rois des montagnes 
de Cibyra (1); de 78 à 75 le proconsul de Cilicie, P. Servilius 
Vatia, enleva l'une après l'autre, dans une série de rudes campa- 
gnes, les places d'armes du roi de mer Zénicétos et des autres pi- 
rates installés en Lycie et en Pamphylie; puis, franchissant le 
Taurus, il pourchassa les brigands Isauriens parmi leurs rochers 
de granit et leurs forêts de chênes, prit d'assaut leurs principales 
forteresses. A la suite de ces guerres de !'« Isaurien », menées 
avec une cruauté inexorable, la province de Cilicie, jusqu'alors 
simple station militaire et navale, fut agrandie et réorganisée. 
Elle comprit désormais toute la région du Taurus occidental, 
c'est-à-dire la Pamphylie et là Cilicie Trachée le long de la côte, 
et à l'intérieur des terres la Pisidie, l'Isaurie, la Lycaonie (2); 
quelquefois même on y rattacha les trois diocèses méridionaux de 
la Phrygie (3). La Cilicie fut désormais le véritable boulevard de 
la puissance romaine en Asie; le gouverneur de cette province 
devint le gardien de la Cappadoce et le chef désigné de toute nou- 
velle guerre contre Mithridate ou Tigrane. i 
Les campagnes de Servilius Isauricus furent le seul acte de 
vigueur par lequel Rome , à cette époque de stagnation , attesta 
son existence aux populations asiatiques. Partout ailleurs elle 
assistait en spectatrice indifférente aux révolutions qui modi- 
fiaient si profondément en quelques années l'équilibre politique 
de rOrient. 

A la veille de la première guerre Mithridatique, il y avait, on 
s'en souvient, trois grandes puissances dans cette partie du 
monde : la Syrie et l'Egypte, en pleine décadence, il est vrai, mais 
vivantes encore, et la monarchie parthe qui paraissait sur le 
point de recueillir définitivement l'héritage des Séleucides. Depuis 
cent ans la capitale des Parthes s'était déplacée, par des étapes 
successives, d'Hécatompyle à Ecbatane, d'Ecbatane à Ctésiphon.j 

(1) Strabon XIII, 1, 17. 

(2) Cicéron, Ad Att. Y, 21,^. 

(3) Déjà en 80 ou 79 un supplice ordonné par Dolabella, gouverneur de Cilicie, a heu 
à Laodicée : Cicéron, Verr. Acc. I, 76. ! 



DÉCADENCE DES PTOLÉMÉES. 



300 



De l'Inclus à TEupIirate toutes les anciennes provinces des Sé- 
leucus et des Antiochus s'étaient vu convertir l'une après l'autre 
en satrapies gouvernées par les « premiers amis » des Arsaces , 
ou en « royaumes sub-parthiens » où ils installèrent des dynasties 
vassales, parfois même des branches cadettes de la leur. Sous le 
huitième Arsace, Mithridate le Grand, la monarchie atteignit son 
apogée et commença à faire sentir son influence dans le bassin de 
la Méditerranée. Délos reçoit les offrandes du roi parthe , Sylla 
parlemente avec son ambassadeur, les rois de Syrie sont ses cap- 
tifs ou ses vassaux, la Mésopotamie est définitivement conquise, 
l'Arménie entamée. 

Quinze ans à peine se sont écoulés et que de changements dans 
le tableau ! Il n'y a plus de Séleucides en Syrie; on se demande s'il 
y a encore des Ptolémées en Égypte; le Parthe affaibli, diminué, 
est relégué au second plan; à sa place une jeune puissance, l'Ar- 
ménie, a grandi démesurément et affecte des prétentions à l'hé- 
gémonie de l'Asie. Comment se sont accomplies ces révolutions? 

L'extinction des Lagides a été le résultat de la décadence phy- 
sique et morale de cette race , énervée par la vie de harem et les 
unions incestueuses renouvelées à chaque génération. En 81, à 
la mort de Ptolémée Lathyre, Sylla plaçait sur le trône d'Égypte 
le jeune Alexandre II, fils d'Alexandre P"" et neveu de Lathyre. 
Ce prince avait eu une jeunesse aventureuse; sa grand'mère Cléo- 
pâtre l'avait fait élever à Cos , les gens de Cos le livrèrent à Mi- 
thridate en 88, plus tard il s'enfuit du Pont à Rome. Il ne parut 
en Égypte que pour y mourir; au bout de dix-neuf jours il fut 
massacré par la populace d'Alexandrie (I). Avec lui s'éteignit la 
descendance légitime de Ptolémée, fils de Lagos. Un testament, 
vrai ou supposé, d'Alexandre instituait le peuple romain pour 
héritier; mais le Sénat, tout en réclamant la fortune du jeune roi, 
déposée à Tyr, ne fit pas valoir ses droits sur les États égyp- 
tiens. C'est ainsi que depuis quinze ans, il laissait eii déshérence 
le legs d'un autre Ptolémée, la Cyrénaïque. Deux bâtards de La- 
thyre , Ptolémée Aulète et Ptolémée de Chypre , se partagèrent les 
Etats égyptiens; ils n'obtinrent pas la reconnaissance formelle de 
Rome, mais ils achetèrent une tolérance précaire par les subsides 
qu'ils allouaient aux chefs de la majorité sénatoriale. 

(1) Appien, B. Civ. I, 102; Porphyre, F. H. G. III, 722. 



310 



SÉLEUCIDES ET ARSACIDES. 



Les Séleucides ne sont pas morts d'anémie comme les Lagides ; 
ils se sont entretués. Pendant douze ans, six cousins prétendants 
— cinq fils d'Antiochus Grypos et le fils d'Antiochus Cyzicène, 
Antiochus Eusèbe — ont bataillé pour les ais d'un trône ver- 
moulu. Deux des fils de Grypos sont tombés sur le champ de 
bataille, un autre a été brûlé vif par la populace d'une ville de 
Cilicie, Eusèbe a été tué par les Parthes; il ne reste plus que 
Philippe et Démétrius Eucairos qui se disputent les lambeaux de 
ce malheureux royaume; encore Démétrius tombe-t-il bientôt aux 
mains des Parthes et meurt dans la captivité. Les populations 
syriennes , écœurées de ces luttes fratricides , prises entre les pil- 
lards du désert et les pirates de la côte comme entre le marteau et 
Fenclume , désespèrent enfin de leur famille royale et, de guerre 
lasse, se jettent dans les bras d'un sauveur étranger. Déjà Damas 
et la Cœlé-Syrie ont reçu le roi des Arabes Nabatéens, Arétas. 
A Antioche, un parti incline vers Mithridate, un autre vers Pto- 
lémée Lathyre; mais Mithridate est trop loin et trop occupé, 
le Ptolémée est l'ennemi héréditaire : en désespoir de cause, vers 
83 av. J. C, la Syrie se donne à Tigrane (1). 

Ce sont aussi, semble-t-il, des rivalités de famille, des tragé- 
dies de sérail, fléau coutumier des dynasties orientales, qui après 
avoir brusquement arrêté l'essor de la monarchie parthe, l'ont 
livrée sans défense à une bourrasque venue du nord (2). Déjà 
une fois, à la fin du règne de Phraate II, des mercenaires scythes, 
prototype de la garde turque des califes de Bagdad, avaient réduit 
les Arsacides à un demi-vasselage. Maintenant, une poussée 
générale des nations scythiques ou tatares, les Sse et les Tue- 
tcki des écrivains chinois, submerge le bassin de l'Oxus, détruit 
le royaume grec de Bactriane, occupe la vallée de l'Indus et en- 
tame l'Iran. Le huitième Arsace, Mithridate le Grand , meurt à 
temps (vers 86) pour ne pas assister à la débâcle de son empire. 
C'est sur son successeur, Artaban II (3), que crève l'orage; en 
peu d'années l'ennemi du dehors et l'ennemi du dedans ont con- 
sommé leur œuvre. De 76 à 69 règne un vieillard octogénaire, 

(1) Justin XL, 1. 

(2) Plutarque, Lucullus , 36. 

(3) Cf. GUTSCHMID sur Trogue Pompée, prol. 41 et 42. Cependant la correction indiquée 
(successores deinde ej'us Artabanus et Tigranes cognomine Deus) n'est pas certaine. Jus- 
tin XLII, 4 a tout brouillé. 



PROGRÈS DE L'ARMÉNIE. 



311 



Sinatrocès, placé sur le trône des Arsacides par les Scythes Saca- 
rauques (1); la monarchie parthe, diminuée, disloquée, cra- 
quant de toutes parts, est comme effacée provisoirement de la 
carte de l'Asie antérieure. 

C'est à ce moment que l'Arménie entre brillamment en scène. On 
se souvient des hautes visées et des premiers succès de son roi 
Tigrane : la Sophène annexée, la Cappadoce deux fois conquise 
pour le compte de Mithridate. Pendant que le roi de Pont était 
aux prises avec Rome, Tigrane, oublieux de ses engagements 
envers son beau-père (2), ne songea qu'à profiter de l'affaisse- 
ment des Parthes pour venger ses anciennes humiliations. Une 
armée arménienne envahit le territoire parthe et pénétra jusqu'à 
Arbèles et à Ninive , ravageant tout sur son passage ; les Parthes 
durent signer un traité désastreux, rendre à l'Arménie les 
soixante-dix vallées conquises en 95, et lui céder, en outre, deux 
llorissantes provinces de la Mésopotamie septentrionale, la Myg- 
donie etl'Osroène (3). En même temps, il leur fallut conclure un 
traité d'alliance avec le vainqueur (1) et abandonner à sa dis- 
crétion tous leurs anciens feudataires du nord-ouest. Le plus im- 
portant, le satrape-roi de la Grande Médie (5), vit les Arméniens 
pénétrer jusqu'aux portes d'Ecbatane et brûler son palais (6); 
tous les voisins de Tigrane furent ainsi obligés d'accepter sa 
suzeraineté à des conditions plus ou moins onéreuses. Les rois 
d'Albanie et d'Ibérie sur le Cyrus, les rois de la Médie Atropa- 
tène (7) et de la Grande Médie , ceux de Gordyène et d' Adiabène 
sur le haut Tigre, devinrent les vassaux du nouveau Roi des 
Rois , lui apportèrent leurs hommages et leurs tributs en temps de 
paix , leurs contingents de soldats et d'ouvriers en temps de guerre. 

(1) Lucien, Macroh. 15. 

(2) LONGPÉRIER {Œuvres, III, 362) avait supposé, sur la foi de la légende mal lue 
d'une balle de fronde trouvée à Rhodes , qu'il y avait des auxiliaires arméniens dans l'armée 
de Mithridate en 88 av. J.-C. J'ai démontré ailleurs (Revue des études grecques, II, 384) 
que cette hypothèse est mal fondée. 

(3) Strabon XI, 14, 15. 

(4) Justin XL, 1 : Tigranes instructus Partkica societate. 

(5) Probablement Darius (Appien, Mith. 106; Diodore fr. XL, 4 Didot). Il descendait 
de Bacasis, placé sur le trône vassal de Médie par le 4« Arsace, Mithridate l*"" (Justin XLI, 6). 

(6) Isidore de Charax, c. 6 {Geog. min, Didot, I, 250). Il appelle ce palais Adrapana, 
mais le texte est douteux ; peut-être faut-il rétablir le mot Apadâna (palais) qui se lit 
précisément sur une inscription achéménide d'Ecbatane. 

(7) Mithridate, roi d'Atropatène, épousa une fille de Tigrane (Dion Cassius XXXVI, 16). 



312 



TIGRANE EN SYRIE, EN CILICIE , EN CAPPADOCE. 



Ainsi couvert sur toute sa frontière par une ceinture d'alliés et 
de feudataires, Tigrane reprit ses anciens projets sur les pays si- 
tués à Fouest de FEuphrate. Déjà, par TOsroène et la Comagène, 
il était maître des passages du fleuve et de la grande voie des 
caravanes : des tribus arabes, qu'il transplanta du désert et ren- 
dit sédentaires , prélevaient à son profit un droit de transit sur les 
marchandises (1). De là Tigrane n'avait qu'à étendre la main 
pour cueillir la Syrie comme un fruit mûr. Les populations l'ap- 
pelaient; les derniers Séleucides furent, il est vrai, trop fiers, pour 
accepter comme suzerain le descendant des lieutenants de leurs 
ancêtres; mais que pouvaient leurs faibles armées contre les hor- 
des de Tigrane, évaluées à un demi-million d'hommes (2)? Dès 
Tannée 83, Tigrane se rendit maître de toute la Syrie supérieure, 
excepté Séleucie Piérienne, le port d'Antioche. Le dernier roi 
Séleucide, Philippe, périt sans doute dans la lutte; son fils Phi- 
lippe II se réfugia en Cilicie, pendant que le fils d'Eusèbe, Antio- 
chus, se cachait dans l'Asie romaine (3); les femmes et les 
filles des rois grossissaient le harem du vainqueur (4). Antioche, 
devenue une de ses résidences , frappait monnaie à son effigie et 
l'un de ses généraux, Magadatès, fut chargé d'administrer le 
royaume en qualité de satrape (5). La Syrie respira; pendant 
quatorze ans (6) elle connut, avec l'humiHation d'une domi- 
nation étrangère , la paix , la sécurité et la prospérité , interrom- 
pues pourtant par un effroyable tremblement de terre qui fit 
170,000 victimes (7). 

Là ne s'arrêtèrent pas les progrès de Tigrane. A l'ouest, il mit 
la main sur le dernier fleuron de la couronne des Séleucides : 
la Cilicie plane. Plusieurs villes, entre autres la florissante SoH, 
furent détruites et leur population déportée en Arménie (8). 
Puis, à l'instigation, assurait-on, de Mithridate, les Arméniens 

(1) Plut., Lzic. 21. Cf. Strabon XVI, 2, 27; Pline, VI, 28, 142. C'est à propos de ces 
transports de tribus que Trogue Pompée parlait de T Arabie , p?*o/. 42. Tigrane s'inspirait 
d'ailleurs ici du système des rois partlies (Isidore, loc. cit., c. 7). 

(2) Josèphe, Ant.jud. XIII, 6, 4. 

(3) Eutrope VI, 14. 

(4) Plut., Luc. 14. 

(5) Appien, Syr. 48. 

(()) Sic Appien; 17 (ou 18) suivant Justin XL, 1, qui compte probablement jusqu'en 66, 
époque de la défaite finale de Tigrane. 

(7) Justin XL, 2. 

(8) Dion Cassiua XXXVI, 37 ; Plutarque, Povvp. 28. 



POLITIQUE DE MITHRIDATE. 



313 



envahirent la Cappadoce pour la troisième fois, prirent Ariobar- 
zane comme dans un filet, et s'emparèrent de sa capitale; la po- 
pulation de Mazaca, ainsi que celle de onze autres villes grec- 
ques, en tout 300,000 hommes, fut emmenée pour peupler la 
nouvelle capitale du Roi des Rois, l'énorme ïigranocerte (77 
av. J.-C.) (1). 

Rome, indifférente, laissait ainsi s'écrouler ou s'éteindre les 
anciennes dynasties, ses clientes, et voyait tranquillement surgir 
à leur place deux puissances nouvelles , forcément hostiles à son 
influence : l'une continentale, l'Arménie, l'autre maritime, les 
pirates. Mithridate, plus habile, s'il n'eut pas dans toutes ces ré- 
volutions la part décisive qu'on lui attribuait à Rome, sut du moins 
en profiter pour fortifier sa situation en Asie Mineure. Tigrane 
était son gendre et n'avait jamais cessé d'être , en théorie, son allié ; 
il chercha à se l'attacher plus étroitement et favorisa ou suggéra 
l'invasion de la Cappadoce en 77 , qui le vengeait des dénoncia- 
tions d'Ariobarzane. De même, il s'empressa de reconnaître les 
nouveaux rois d'Égypte et de Chypre , les deux bâtards de Pto- 
lémée Lathyre, et leur fiança deux de ses filles, Mithridatis et 
Nysa : on voyait approcher le moment où quatre princesses pon- 
tiques seraient assises sur les trônes d'Arménie, de Cappadoce, 
d'Égypte et de Chypre. Quant aux pirates ciliciens, un grand nom- 
bre d'entre eux avaient servi dans les armées de Mithridate et pro- 
fessaient sa religion (2) ; il sut entretenir avec leurs principaux 
chefs, Ciliciens ou Crétois, des relations aussi utiles et aussi ina- 
vouables que le seront celles du roi Très Chrétien avec les corsaires 
barbaresques. Cette diplomatie porta bientôt ses fruits. Dès que 
la guerre éclatera, les équipages et les vaisseaux des pirates vien- 
dront, d'eux-mêmes, grossir les flottes royales; les capitaines ou 
lèstarques les plus renommés commanderont les escadres de Mi- 
thridate, sauveront la vie du roi et défendront ses forteresses. 

Même dans les provinces romaines , le roi de Pont conservait 
des intelligences et des partisans. Rome semblait avoir pris à 
tâche, par une recrudescence de tyrannie et d'injustice, d'en- 
tretenir chez la démocratie asiatique les souvenirs de l'an 88 et 
les espérances factieuses qui s'y rattachaient. Non seulement le 
gouvernement ne protégeait pas ses sujets contre les pillards, 

(1) Appien, Mith, 67 ; Strabon XI, 14, 15 ; XII, 2, 9. 

(2) Culte de Mithra introduit au mont Olympe par les pirates : Plutarque, Pomp. 34. 



314 



SOUFFRANCES DE L'ASIE ROMAINE. 



mais encore il était lui-même le plus effronté des pillards. De- 
puis le départ de Lucullus à la fm de Tannée 80 (1), aucun ména- 
gement n'était gardé dans la perception des impôts et dans le 
recouvrement de l'énorme amende infligés par Sylla. Les in- 
termédiaires étaient si nombreux, les usuriers si rapaces, les 
intérêts composés s'accumulaient si vite, qu'au lieu de 20,000 
talents, l'Asie, au bout de douze ans, en paya 40,000 (2). Les 
communes vendaient ou hypothéquaient leurs théâtres, leurs 
gymnases, leurs droits d'octroi et de port. Quant aux particu- 
liers, après que la torture leur avait arraché leur dernier sou, 
ils trafiquaient de leurs enfants, ou, pour éviter l'esclavage, s'en- 
fuyaient chez les pirates (3). Le système de la ferme, aboli par 
Sylla, n'avait pas tardé à être rétabli (4) et les compagnies de 
publicains ne reculaient devant aucun moyen licite ou illicite 
d'augmenter leurs bénéfices. Elles inondaient la Bithynie, 
royaume libre et allié; elles faisaient enlever aux Rhodiens, soi- 
disant pour répondre aux vœux des populations , les tributaires 
qui leur avaient été accordés en 84, en récompense de leur 
héroïque dévouement (5). La ruine de Mitylène trouvait une 
excuse dans sa résistance prolongée (6); mais les sujets dociles 
n'étaient guère mieux traités que les rebelles. A chaque instant, 
des villes , déclarées par Sylla libres et exemptes d'impôt et de 
garnison, étaient obligées de porter plainte à Rome pour quelque 
violation de leurs privilèges (7). Quoi d'étonnant si, à dix ans 
d'intervalle, les mêmes causes d'irritation produisirent les mê- 
mes effets? Le rhéteur Xénoclès, d'Adramyttion , un des plus élo- 
quents orateurs de ce temps, fit le voyage de Rome pour défendre 
ses concitoyens du reproche de mithridatisme (8) ; mais les esprits 

(1) Pline VIII, 7,19, Il exerça ses fonctions de questeur pendant 8 ans : Cicéron, Acad. 
II, 1. Inscriptions en son honneur à Synnada {Bull. corr. hell. VII, 298), Délos (ib. III, 
147), Athènes (C. I. A. III, 562, 663) etc.. Celle d'Hypata (Dittenbbrger, Sylloge, n. 256) 
est de 87. 

(2) Dans Plut., Luc. 20, il faut lire sans doute 8' (tetTapaç) (xupi'aSaç et non SwSexa.. 

(3) Appien, Mith. 61, 63 ; Plutarque, Sylla, 25; Lucullus, 20. 

(4) Lucullus trouva le système rétabli en 73 : Plut., Luc. 7, 20. 

(5) Cicéron, Ad Quintum fi-atrem^ I, 1, 33. 

(6) Plutarque, Luc. 4; Pomp. 42; Suétone, César, 2; Liv. ep. 89. Cf. CiCHORIUS, Eom 
und Mityhne, 1888. 

(7) Appien, B. Civ. I, 102. 

(8) Strabon XIII, 1, 66. Xénoclès fut un des amis et maîtres de Cicéron {Brutus, XCI, 
316 = Strabon, XIV, 2, 25; Plut., Cic. 4). 

I 



MITHRIDATE ET SERTORIUS. 



315 



éclairés à Rome savaient fort bien à quoi s'en tenir : l'Asie ne 
pouvait être fidèle que le jour où elle serait heureuse. Dans la 
province sœur de Cilicie, les exactions étaient les mêmes et l'im- 
popularité de Rome aussi grande : il suffit de rappeler que de 
80 à 78 la Cilicie eut pour proconsul Dolabella et pour questeur 
Verrès (1). 

Mithridate avait su intéresser à sa cause l'Arménie, les pira- 
tes, les mécontents de l'Asie romaine; mais le coup de maître 
de sa diplomatie fut son alliance avec Sertorius. Ce furent les 
transfuges romains du parti démocratique, devenus très nom- 
breux depuis les proscriptions de Sylla, qui négocièrent ce sin- 
gulier rapprochement, « l'alliance de Pyrrhus et d'Annibal, » 
comme disaient les beaux esprits de Sinope. En 79, deux anciens 
lieutenants de Fimbria, L. Magius et L. Fannius, ennemis achar- 
nés de Sylla et peut-être dès lors entrés au service de Mithridate, 
se trouvaient à Myndos en Carie; ils réussirent à corrompre 
C. Verrès, légat et proquesteur du gouverneur de Cilicie, Dolabella, 
et lui achetèrent un bâtiment léger, d'une vitesse remarquable, 
réquisitionné naguère à Milet pour le service de l'État. Sur ce 
bâtiment, qui défiait la surveillance et la poursuite des croisières 
romaines, ils exécutèrent secrètement, pour le compte de Mithri- 
date, plusieurs voyages diplomatiques , couronnés d'un plein suc- 
cès. Aussi , quelques années plus tard , quand l'attitude du Sénat 
romain dans l'affaire de la ratification du traité de Dardanos eut 
convaincu Mithridate que la guerre était inévitable, n'eurent-ils 
pas de peine à persuader au roi de leur confier son ministre Mé- 
trophane pour aller négocier avec Sertorius une alliance formelle. 
Les ambassadeurs débarquèrent à Dianium , entre Carthagène et 
Valence , où Sertorius avait établi son grand arsenal naval (2) ; 
ils dépistèrent, non sans peine, les garde-côtes romains et se ren- 
dirent auprès du général démocrate , pendant qu'un agent subal- 
terne — ambassadeur ou espion — allait tâter les dispositions de 
son adversaire Pompée. Le roi de Pont offrait à Sertorius la re- 
connaissance officielle de son gouvernement, des vaisseaux et de 
l'argent; en échange, il demandait que Sertorius, agissant au nom 
du peuple romain, dont il se prétendait le représentant légitime, 
lui abandonnât formellement toute FAsie Mineure. L'anti-sénat de 



(1) Cf. Cicéron, Verr. Acc. I, 76. 

(2) Strabon III, 4, 6. 



316 



ARMEMENTS DE MITHRIDATE. 



Sertorius était d'avis d'accepter ces propositions; Sertorius refusa. 
Précisément parce qu'il avait la prétention d'être un gouverne- 
ment « légitime », il ne pouvait, sans se démentir, abandonner 
un pouce du territoire romain ; en revanche, il se déclarait prêt à 
céder la Bithynie , la Cappadoce , même la Galatie et la Paphla- 
gonie, bref tout ce qui ne faisait pas directement partie des deux 
provinces romaines. Après trois mois d'absence , Métrophane et 
les deux Fimbriens rapportèrent cette réponse à Sinope. Mithri- 
date ne marchanda pas son admiration à Sertorius ; si ce pros- 
crit parlait ainsi des bords de l'Océan, que serait-ce sur les mar- 
ches du Capitole? L'affaire de la succession de Bithynie décida 
Mithridate, au dernier moment, à traiter sur les bases indiquées 
par Sertorius : le roi envoya en Espagne 3,000 talents et 40 na- 
vires, le grand rebelle lui prêta, en échange, un de ses meil- 
leurs officiers, le borgne M. Marins, qui devait lui servir de 
général et gouverner l'Asie en qualité de proconsul (1). 

Pendant que les agents de Mithridate parcouraient ainsi toutes 
les mers et travaillaient à réunir en un faisceau tous les ennemis 
déclarés et secrets de Rome, le roi lui-même s'occupait, avec le 
concours des émigrés romains, de réorganiser son armée. Le 
luxe coûteux et inutile qu'on avait déployé naguère dans l'habil- 
lement des troupes , le harnachement des chevaux , l'aménage- 
ment des navires, fut supprimé. L'infanterie, dont les Bastarnes 
formaient désormais l'élite, fut armée à la romaine d'épées cour- 
tes et tranchantes, de casques, de cuirasses et de boucliers pe- 
sants. On améliora la remonte de la cavalerie, la construction et 
l'armement des vaisseaux de guerre, l'instruction des troupes (2). 
Les effectifs que Mithridate mettra désormais en ligne ne seront 
pas aussi colossaux que pendant la première guerre, mais ils 
opposeront aux Romains une résistance autrement efficace. 

A Rome, on connaissait vaguement ces préparatifs et l'on y 
répondait par des mesures parallèles. On avait toujours deux lé- 
gions dans la province d'Asie, on en entretint deux autres en 

(1) Plutarque, Sertorius, 23-24; Appien, Mith. 68 (nomme à tort l'Asie parmi les 
provinces cédées)-, Salluste, fr. II, 68; III, 8 Kritz; Cicéron, Verr. I, 87 (et Ps. Asconius 
adloc. = ed. Orelli V, 2, 183) ; Pro lege Manilia, c. 4 et 16; Orose VI, 2. Appien nomme 
le lieutenant de Sertorius M. Varius, Plutarque et Orose M. Marins; le témoignage de ces 
derniers auteurs est certainement préférable, d'autant plus que le prénom Marcus, fré- 
quent chez les Marii, paraît étranger à la gens Varia. 

(2) Plut., Luc. 7 ; Appien, Mith. 69. Voir pour les détails supi-a, p. 268 et 273. 



PRÉSAGES DE RUPTURE. 



317 



Cilicie. Les militaires désiraient la guerre par profession, les 
financiers par intérêt; les patriotes gémissaient sur la honte 
ineffacée des vêpres éphésiennes, les politiques rappelaient le 
principe traditionnel de la République : ne jamais cesser une 
guerre avant que l'ennemi fût non seulement vaincu , mais exter- 
miné. Ils représentaient que la puissance financière et militaire 
de Mithridate, son esprit remuant, le souvenir de sa domina- 
tion, rattachement que lui avait conservé le prolétariat helléni- 
que, tout cela constituait une menace perpétuelle suspendue sur 
l'empire asiatique de Rome. Ne valait-il pas mieux prendre l'of- 
fensive que de se laisser attaquer au moment où l'on aurait les 
mains prises ailleurs? Dès l'an 77, le vieux consulaire Philippe 
dénonçait au Sénat l'attitude menaçante de Mithridate sur les 
flancs de la province dont les revenus alimentaient l'empire (1). 
En 75, le consul C. Cotta signalait les périls que faisait courir à 
l'État, comme treize ans auparavant, la coïncidence entre les 
armements de Mithridate, la guerre civile d'Espagne, les bri- 
gandages des pirates et les incursions des Thraces (2). L'année 
suivante , un autre Cotta, consul à son tour, déclarait que la guerre 
avec Mithridate était assoupie et non pas éteinte (3). La majorité 
du Sénat, avide de paix et redoutant les aventures, résistait en- 
core à l'évidence, mais la matière inflammable s'était tellement 
accumulée depuis douze ans que, voulût-on ou non la guerre, il 
ne fallait plus qu'une étincelle pour rallumer l'incendie; comme 
en 88 , ce fut de la Bithynie qu'elle partit. 

(1) Salluste, fr. I, ôG Kritz : MWiridates lu latere vectigalium nostrorum, qulbus adhuc 
sustentamur , diem hello circimspicit. 

(2) Salluste, fr. II, 50 Kritz. 

(3) Plutarque, Lucullas, 5. 



CHAPITRE IL 



GUERRE DE LA SUCCESSION DE BITHYNIE (1). 

Vers la fin de Tannée 74 av. J.-C. mourut le dernier roi de Bi- 
thynie, Nicomède Philopator (2). Ce triste personnage, digne 
pendant du dernier Attale, avait fait oublier les cruautés de la 
première partie de son rè^ne par les débauches et la servilité de 
la fm. C'était peu de prêter sa flotte aux gouverneurs d'Asie ou 
de Cilicie pour combattre les pirates ou réduire Mitylène (3) ; il 
fallait que ce roi dégénéré se proclamât en public Taffranchi des 
Romains, qu'il se montrât, dans ses orgies, la tête rasée et coiffée 
du pileus, — le bonnet de la liberté (4), — entouré d'une troupe de 
mignons où l'on fut étonné de voir mêlé un jour l'héritier d'un 
des plus grands noms de Rome, le jeune Jules César (5). Le 
testament de Nicomède fut le couronnement logique de sa vie (6) : 
il léguait son royaume au peuple romain, comme un affranchi 
léguait ses biens à son patron. C'était le quatrième héritage de ce 
genre que Rome était appelée à recueillir depuis soixante ans; 
mais, d'après une pratique en quelque sorte consacrée, le legs 
d'un royaume n'était valable que si le testateur ne laissait pas 
d'héritiers légitimes du sexe masculin ; or Nicomède avait eu de 
sa femme, une princesse cappadocienne, deux enfants qui étaient 

(1) Sources : Appien, Mith. 69-82; Plutarque, LucuUus, 6-18 ; Memnon, c. 37-44; frag- 
ments de Salluste et abréviateurs de Tite-Live. Ces événements étaient racontés par Tite- 
Live dans les livres 93-95 et 97. 

(2) Pour l'année : Eutrope VI, 6; Appien, B. Civ. I, 111. II existe aux Musées de Berlin 
et de Londres un tétradrachme de Nicomède portant la date bithynienne 224 (voir Trois 
royaumes, pl. VIII, 3, et le Catalogue du Musée Britannique, p. 215, n*^ 8) ; cette année com- 
mence en octobre 74 av. J.-C. Nicomède est donc mort entre octobre et décembre 74. 

(3) Bithyniens à Mitylène : Plutarque, César, 1. L'ambassade de Verrès (Cicéron, Verr. 
I, 24, 63) se rapportait sans doute à une expédition contre les pirates. 

(4) Plutarque, De fort. Alex. II, 3. 

(5) Suétone, Jul. 2; 49; Plut., César, 1 ; Ampélius, 34. 

(6) Appien, Mith. 7, 71 ; B. Civ. I, 111 ; Velléius Paterculus II, 41 ; Arrien, fr. 24 Did. 
(F. H. G. m, 591); Liv. ep. 93 et les abréviateurs (Eutrope VI, 6; S. Rufus c. 11; 
Ampélius c. 34). Un texte d' Appien {Mith. 7) ferait croire que l'auteur du testament ne 
fut pas Philopator, mais son petit-fils qui lui aurait succédé ; cependant Philopator ne pou- 
vait guère, en 74, avoir un petit-fils en âge de régner et surtout de faire un testament, et 
Ampélius affirme positivement l'identité de Philopator, l'ami de César, et du dernier roi de 
Bithynie. Cf. mes Trois royaumes , p. 121 suiv. 



ANNEXION DE LA BITHYNIE. 



319 



encore en vie : une fille, Nysa, et un fils, Nicomède. Celui-ci fut 
proclamé roi par ses partisans (1). Mais les droits de cet adoles- 
cent n'embarrassèrent pas plus les légataires qu'ils n'avaient 
arrêté le testateur : on se souvint fort à propos que la reine de 
Bithynie, sa mère, avait été, dix-huit ans auparavant, condamnée 
pour adultère ou complot sur la dénonciation de son beau-frère, 
le bâtard Socrate (2). Malgré l'indignité reconnue du dénonciateur, 
il n'en fallait pas davantage pour conclure que le jeune Nicomède 
était un bâtard ou un fils supposé (3). Au surplus , la Bithynie, con- 
voitée, infestée, violée depuis longtemps par les publicains, était 
avec ses champs, ses villes, ses ports, ses lacs poissonneux (4), 
un magnifique morceau, bon à prendre et bon à garder; cet ar- 
gument dispensait de toute autre raison : l'annexion fut décidée 
à Rome. Le gouverneur d'Asie, M. Juncus, fut chargé de la con- 
sommer, et son questeur, Pompéius « le Bithynien » , en prévi- 
sion d'une guerre prochaine, se hâta d'expédier à Rome une par- 
tie des trésors et des objets d'art du feu roi (5). Presque aussitôt, 
les différentes compagnies de publicains formaient un syndicat 
pour l'exploitation financière de la nouvelle province (6). 
L'annexion de la Bithynie équivalait à une déclaration de 

(1) La femme de Nicomède Philopator était fille d'Ariarathe (Épiphane), roi de Cap- 
padoce (Licinianus, p. 37), et s'appelait Nysa (Salluste, fr. IV, 20, 9 Kritz : ewm Jilius Ny- 
sae, quam reginam appellaverat , genitus haud duble esset"). Ces mots de Salluste, qui feraient 
croire à une mésalliance, prouvent que l'historien romain a confondu Nysa, femme de 
Nicomède Philopator, avec Nysa, femme de Nicomède Epiphane (Memnon, c. 30), laquelle 
était en effet une danseuse (Justin XXXVIII, 5). — Sur la fille de Philopator, Nysa : 
Suétone, César, 49. Sur le fils, Nicomède : C. I. G. II, 2279, Délos (où il prend simplement 
la qualité de petit-fils, ëvtyovoç , de Nicomède Épiphane ; cp. C, I. A. III, 555, où le petit-fils 
d'Antoine et de Cléopâtre, Ptolémée, roi de Maurétanie, s'appelle sKyovoç ntoXejxaîou). 
Ce Nicomède IV paraît avoir été compté dans les listes officielles des rois de Bithynie, et 
c'est pourquoi Syncelle, p. 525, 9 et 593, 7, compte 8 rois de Bithynie. La date qu'il assigne 
à la fin de la dynastie — 21 av. J.-C. — est peut-être celle de la mort de ce prince. 

(2) Voir sujjra, p. 114. 

(3) Salluste, p. III, 167 Kritz : Quos adcorsum imdti ex Bithjnia volentes occurrere ,falsum 
filium arguituri. 

(4) Cicéron, De lege agraria, II, 15, 40. 

(5) Festus s. V. Rutrum (p. 262 Miiller) : Quod sîgnwn Pompeîus Bithynicus ex Bithynia 
suppeUectilis regiae Romam dejjortavit. C'est le Pompéius Bithynicus souvent nommé par Ci- 
céron, qui était son cadet de deux ans {Brutus, LXVIII, 240; XC, 309; Adfam» VI, 
17, 2). Juncus cumula les gouvernements d'Asie et de Bithynie (Vell. Pat. II, 42; Plut. 
César, 2; A. Gell. V, 13, G). A son départ il ne fut pas remplacé : Lucullus annexa le gou- 
vernement d'Asie à celui de Cilicie (Cicéron, Pro Flacco, XXXIV, 85 : Asiam provinciam 
consulari imperio obtinuif) et se fit représenter en Asie par un légat propréteur. 

(6) Cicéron, Adfam, XIII, 9; De lege agraria, II, 19, 50. 



320 



PRÉPARATIFS DES ROMAINS. 



guerre contre Mithridate : c'était, en effet, la rupture de l'équi- 
libre asiatique, si péniblement rétabli par le traité de Dardanos. 
Rome devenait la voisine immédiate du Pont, TEuxin s'ouvrait à 
ses flottes, et désormais elle n'aurait qu'à fermer le Bosphore 
pour ruiner, quand elle le voudrait, le commerce pontique. Ac- 
cepter une pareille situation eût été, pour Mithridate , signer sa 
déchéance ; on le comprenait si bien à Rome qu'avant même la 
mort de Nicomède on s'était préoccupé du choix d'un général pour 
présider à la lutte imminente. Les contestations sanglantes de 
l'année 88 faillirent se reproduire à cette occasion. L'un des con- 
suls alors en charge, L. Lucullus, l'ancien questeur et le disciple 
favori de Sylla, était le candidat des optimates; mais la démo- 
cratie avait peu de sympathie pour cet aristocrate invétéré, et 
d'ailleurs le sort lui avait déjà assigné sa province, la Gaule Ci- 
salpine; enfin Pompée, qui ambitionnait le brillant commande- 
ment de la guerre orientale , menaçait de venir le réclamer à la 
tête des légions d'Espagne. Lucullus fut assez adroit et assez heu- 
reux pour triompher de tous ces obstacles. Afin d'enlever tout 
prétexte à Pompée, il fit voter au Sénat, sans marchander, les 
subsides réclamés par l'ambitieux général; afin de calmer les 
démocrates, il oublia sa fierté de grand seigneur jusqu'à faire la 
cour à la maîtresse du tribun Céthégus, le roi du forum. Le 
hasard voulut que précisément alors le proconsul de Cilicie, L. Oc- 
tavius (1), vint à mourir-, Céthégus, désormais tout acquis à Lu- 
cullus, lui fit décerner par le Sénat la succession d'Octavius, qui 
semblait entraîner, par voie de conséquence, le commandement 
en chef contre Mithridate (2). Toutefois l'autre consul, M. Auré- 
lius Cotta, insista si vivement pour avoir sa part de la victoire, 
qu'on le chargea du gouvernement de la Bithynie et de la dé- 
fense de la Propontide. En même temps, le préteur M. Antonius, 
investi du commandement général des flottes de la République, 
avec des pouvoirs sans précédent sur toutes les mers, devait 
entreprendre la conquête de l'île de Crète, principale forteresse 
de la piraterie et alliée notoire de Mithridate (3). 

(1) n s'agit bien de L. Octavius, le consul sortant de 75, et non de M. Octavius, consul 
en 76 ; cf. Salluste, fragment d'Orléans, p. 133 Jordan. 

(2) Plutarque, Luc. 5-6; Pomp. 20 (cp. Salluste, fr. III, l,Kritz; fr. d'Orléans) ; Cic, Fa- 
rad. V, 3, 40. 

(3) Salluste, fr. III, 59; Cicéron, Verr.ll, 3, 8 (et Asconius, p. 206 Or.); Vell. Pater- 
culus II, 31 ; Appien, Sic. 6 ; etc. 



ENTRÉE EN CAMPAGNE. 



321 



Les deux consuls s'empressèrent de se rendre dans leurs gou- 
vernements respectifs, afin de rassembler leurs forces en prévi- 
sion de l'attaque de Mitliridate. Cotta leva une flotte chez les alliés 
d'Asie; LucuUus emmena d'Italie une légion de conscrits, à la- 
quelle devaient se joindre les deux légions Fimbriennes, toujours 
cantonnées en Asie, et les deux légions de Cilicie, qui avaient 
fait les rudes campagnes de Servilius Tlsaurien. Il n'eut pas trop 
des derniers mois de l'hiver pour mobiliser ces troupes, pour 
rétablir la discipline fortement ébranlée parmi les Fimbriens, et 
surtout pour calmer, par quelques mesures d'urgence, l'efferves- 
cence redoutable des Asiatiques, poussés à bout par les exactions 
des publicains et des usuriers (I). 

De son côté, Mithridate avait mis à profit les derniers mois qui 
le séparaient de l'entrée en campagne pour achever ses préparatifs 
militaires et son faisceau d'alliances : ce fut sans doute pendant 
cet hiver que furent signés les traités définitifs avec Sertorius et 
les Crétois. Dès le début du printemps 73, sans déclaration de 
guerre préalable, les armées pontiques ouvrirent les hostilités 
sur deux points à la fois. Un corps, commandé par Diophante, 
fils de Mitharès, eut mission d'occuper la Cappadoce, de mettre 
garnison dans les places de ce royaume et de fermer ainsi à Lu- 
cullus le chemin du Pont; avec le gros de l'armée et de la flotte, 
le roi lui-même se dirigea vers la Bithynie, après avoir fait à 
Poséidon le sacrifice solennel d'un char attelé de quatre chevaux 
blancs (2). Son armée de terre, commandée en sous-ordre par 

(1) Ordinairement on admet que les hostilités commencèrent au printemps 74 et que les 
deux consuls furent envoj-és à la guerre pendant leur année de charge, ce qui, à cette 
époque, serait tout à fait insolite. On s'appuie sur Tep. 93 de Tite-Live et sur Eutrope VI, (> 
qui qualifient, en efïet, Lucullus et Cotta de consuls au moment des premiers engagements; 
de même Cicéron, Pro JMurena, XV, 33 : duohus consulibus ita mistiis ut alter Mithrulatem 
persequeretur, alter Bith/niam tueretm: Mais je pense qu'il n'y a là qu'une façon de parler 
incorrecte, d'ailleurs fréquente (Liv. XXVI, 33; Cic, Ve7'7\ II, IG, 39, etc.) : les monnaies 
nous ont appris que Nicomède moixrut à lajin de. 74, donc l'invasion pontique n'eut lieu 
qu'au début de 73 ; en outre, le récit de Plutarque montre bien que la Cilicie fut substituée 
au gouvernement que Lucullus aurait dû occuper régulièrement à l'expiration de son con- 
sulat. Cf. en outre Cicéron, Acad. prior. II, 1, 1 : Consulatum ita gessit (Lucullus) ut... 
(idmirarentur omnes; post ad Mithridaticum hélium inissus a senatu, etc.; Velleius Paterculus, 
II, 33 : L. Lucullus... ex consulatu sortitus Asiam (lire Ciliciani). Si Lucullus s'arrêta en 
Asie, c'est que tous les proconsuls de Cilicie descendaient à Ephèse, — Ramsay, Bull. corr. 
hell. VII , 298, — et qu'il avait un imperium ma/us sur le propréteur de cette province. Il 
paraît avoir fait route par la Grèce et notamment par Chéronée (Plut., Cimon , 1-2). 

(2) Appien, Mith. 70. Ce sacrifice est également mentionné par Sidoine Apollinaire 
XIX, 158 ; il était représenté sur l'un des tableaux de la villa de Ponce Léon. 

MITHRIDATE. 21 



322 



INVASION DE LA BITHYNIE. 



Taxile et Hermocrate, comptait, d'après révaluation la plus mo- 
dérée, 120,000 fantassins, 16,000 chevaux, 100 chars armés de 
faux et un matériel immense ; la flotte , sous Famiral Aristonic , 
se composait de 100 bâtiments de combat, sans compter les moin- 
dres esquifs. Des magasins avaient été échelonnés sur divers 
points de la côte; on y avait accumulé 2 millions de médimnes 
de blé, soit 96 millions de rations (1). 

La rapidité des premières opérations répondit à l'importance 
de ces préparatifs. En neuf jours la grande armée traversa sur 
deux colonnes la Galatie et la Paphlagonie, en prenant par les 
vallées intérieures de TAmnias et du Billéos (2) ; Mithridate parut 
inopinément en Bithynie, proclamant sans doute qu'il venait 
installer le roi légitime, le jeune Nicomède. Les populations firent 
bon accueil à l'invasion : en quelques mois l'avidité des trai- 
tants romains avait déjà réussi à mettre toute la province en 
feu. Leurs agents osèrent même se présenter à Héraclée, ville 
libre qui n'avait jamais fait partie du royaume bithynien. Ils fu- 
rent mis en pièces par la populace indignée, et si la prudente 
république persévéra dans ses déclarations de neutralité, elle 
ouvrit cependant son marché à la flotte pontique ; l'amiral de Mi- 
thridate profita de la circonstance pour s'emparer de deux ci- 
toyens notables et ne les relâcha qu'en échange de cinq navires 
de guerre (3). 

Tous les résidants romains , marchands et fonctionnaires, dis- 
séminés à travers la Bithynie, fuirent devant le torrent et s'en- 
fermèrent dans la forte place de Chalcédoine, située à l'extré- 
mité du royaume, vis-à-vis de Byzance. C'est là, à l'entrée du 
Bosphore, que le proconsul Cotta avait concentré son armée et 
son escadre. Lucullus, à la nouvelle de la marche de Mithridate, 
s'était mis en mouvement de son côté avec l'armée de Cilicie pour 
secourir son collègue et s'avançait à marches forcées à travers la 

(1) En comptant la ration journalière à un chénice (un peu plus d'un litre), suivant 
Tusage des Grecs (Boeckh, StaaUhaiishaltnug der Athener, c. 15). A Rome on comptait à 
cette époque 1 ^/o litre (Salluste, fr. III, 81, 19 Kritz). — Orose donne, sans doute par er- 
reur, Eumaque et Marins comme généraux en chef de l'armée de terre; de même, Memnon 
appelle deux fois (c. 38 et 40) Archclaos l'amiral de Mithridate. Pour les effectifs, j'ai 
suivi Plutarque. Appien, 3Iith. 69, compte 140,000 fantassins; Memnon, lôO,000, puis 
12,000 chevaux, 120 chars. Strabon XII, 8, 11, compte également 150,000 hommes. 

(2) Memnon dit la Timonitide (cf. Strabon XII, 8, 41) et la Galatie. 

(r>) Memnon se trompe en faisant arriver les agents des publicains à Héraclée après l'in- 
vasion pontique. 



BATAILLE DE CHALCÉDOINE. 



323 



Piirygie. Il était dans Tintérôt de Mithridate de brusquer ractioii 
décisive; il était, au contraire, du devoir de Cotta de la retarder 
jusqu'à l'arrivée de Lucullus; mais l'espoir d'être seul à l'honneur, 
comme il aurait été seul au danger, l'emporta sur les considéra- 
tions stratégiques : l'incapable proconsul accepta la bataille sous 
les murs de Chalcédoine. Il fut complètement écrasé. L'infanterie 
bastarne enleva brillamment les positions des Romains et les ra- 
mena battant jusqu'à l'enceinte de la ville, à travers un terrain 
difficile, hérissé de haies et de palissades. Les fuyards s'engouffrè- 
rent dans les portes, qu'on s'empressa de fermer, mais plus de 
."3,000 retardataires furent taillés en pièces hors des murs. Le 
préfet de la flotte, P. Rutilius Nudus (I), qui commandait à la 
place de Cotta, empêché ou malade, dut, comme Archélaos au 
Pirée, se faire hisser sur le rempart à l'aide d'une corde. En 
même temps que ce combat se livrait sur terre, la Hotte royale 
forçait les chaînes qui fermaient l'entrée du port de Chalcédoine, 
brûlait quatre vaisseaux et emmenait à la remorque tout le reste 
de la flotte romaine, 60 bâtiments avec leurs équipages; 8,000 
Romains, entre autres le sénateur L. Manlius, périrent dans ce 
second engagement, 4,500 furent faits prisonniers. Cette double 
victoire ne coûtait à Mithridate que 730 hommes (2). 

Les résultats immédiats de la bataille de Chalcédoine furent 
considérables. Toute la Bithynie se donna au vainqueur, l'agita- 
tion « mithridatique » se propagea dans la province d'Asie, enfin 
la flotte royale, franchissant le Bosphore, put parcourir librement 
la Propontide où les Romains n'avaient plus un seul navire ; con- 
formément aux traités, des escadres de secours furent aussitôt 
détachées vers l'Espagne et la Crète. 

C'était une brillante entrée en campagne; mais la suite allait- 
elle répondre à ce début? Des deux armées romaines, une seule, 
la plus faible, avait été vaincue; Lucullus était sur le Sangarios 
en Phrygie, avec 30,000 hommes de pied et 2,500 chevaux (3); 
tout dépendait de la décision qu'il allait prendre. Un instant on 

(1) Appien nomme le général Nudus, Orose P. Rutilius et le fait périr; néanmoins il est 
bien probable que les deux personnages n'en font qu'un, d'autant que le coffnomeu Nudus 
est attesté pour la geus Kutilia (Fenestella, fr. 22 Peter). 

(2) Chiffres de Memnon. Plutarque compte 4,000 Romains tués dans le combat terrestre 
(au lieu de 5,300) , Appien 3,000 dans le combat naval (au lieu de 8,000) ; dans ce dernier 
combat Mithridate n'aurait perdu que 20 Bastarnes ; d'après Memnon il en périt 30 en tout. 

(3) Chiffres de Plutarque, Luc. 8. Appien, iMitli. 72, ne lui attribue que l,n00 chevaux. 



324 



MITHRIDATE DANS LA PROVINCE D'ASIE. 



put croire qu'il marcherait sur le Pont, dégarni de troupes, aban- 
donnant son collègue et la province d'Asie à leur sort : c'était 
l'avis des soldats, indignés contre Cotta, et du transfuge Arché- 
laos qui s'était joint à l'état-major de Lucullus, comme naguère 
à celui de Muréna. Mais le général romain refusa « de courir au 
gîte délaissé, tant que la bête tenait la campagne » et prit la 
route de Bithynie. L'armée royale s'était, ce semble, divisée en 
deux moitiés : l'une, sous le roi, assiégeait Cotta dans Chalcé- 
doine (1), l'autre, sous le Romain M. Marins, l'envoyé de Serto- 
rius, S'avança à la rencontre de Lucullus pour lui barrer le che- 
min. Les deux armées se trouvèrent en présence à Otryes, sur les 
hauteurs qui dominent au sud le lac Ascania (2); mais Lucul- 
lus , dès qu'il eut constaté la grande supériorité numérique des 
Royaux , profita de la chute d'un bolide, réputée de mauvais augure , 
pour refuser la bataille, malgté les murmures des légionnaires, 
qui brûlaient d'effacer la honte de Chalcédoine. Marius n'avait 
que trois jours de vivres; il dut rétrograder vers la côte, pour 
retrouver ses magasins. Là, il fut rejoint par Mithridate qui laissa 
un corps d'observation devant Chalcédoine et passa dans la pro- 
vince d'Asie. Mithridate se présentait ici non en conquérant, 
mais en libérateur, en allié du gouvernement démocratique de 
Rome, dont Sertorius était le chef. On promettait partout, au 
nom de Sertorius, la liberté, l'exemption d'impôts; dans les 
villes qui ouvraient leurs portes le « proconsul Marius » entrait 
le premier, avec ses haches et ses faisceaux (3). Cependant Lu- 
cullus escortait l'armée royale pas à pas , sans accepter de bataille, 
mais lui coupant les vivres, ferùiant obstinément la route de 
Pergame et livrant de temps à autre quelques escarmouches de 
cavalerie ordinairement heureuses (4). Le roi, de guerre lasse, 
conçut alors le projet audacieux d'assiéger Cyzique, la seule ville 
de la côte hellespontienne qui fût restée fidèle aux Romains. Il dé- 
campa par une nuit obscure et pluvieuse, fila inaperçu de Lucul- 



(1) Cf. l'inscription n^ 20 à l'appendice : Collegam (Lucullus) obsidione liberavit. 

(2) IIspl xà; 'Oxpua;, dit Plutarque, Luc. 8. C'est sans doute l'endroit appelé 'Orpota 
par Strabon XII, 6, 7. Cf. Ramsay, Bull. corv. hell. VI, 508. 

(.3) Plutarque, Sertoriiis, 24. 

(4) Liv. ep. 94 : L, Licinius Lucullus consul adversus Mithridatem equssti'ibus proeliis feli' 
citer pugnavit et expeditiones aîiquot prospéras fecït, poscentesque pugnam milites a seditione 
inhibuit. 



MITHRIDATE DEVANT CYZIQUE. 



325 



lus et déboucha le matin (1) sur les crêtes du mont Adrastée, 
vis-à-vis du détroit de Cyzique. 

Cyzique, la porte de l'Asie, Tune des plus belles villes et des 
•forteresses les plus redoutables de l'antiquité, était bâtie au sud 
d'une île montagneuse de la Propontide , très rapprochée de la 
côte, et que deux digues, aujourd'hui remplacées par un mince 
pédoncule sablonneux, rattachaient alors au continent. La ville 
était couverte d'un côté par la mer qui y creusait deux ports spa- 
cieux, Panormos et Chytos; de l'autre, elle s'adossait au mont 
Dindymos, qui formait l'ossature de l'île et dont un contrefort, le 
mont aux Ours, était compris dans l'enceinte. Les fortifications 
dataient du temps de Timothée, au iv"* siècle; la muraille était 
haute, soigneusement réparée, flanquée, de loin en loin, de gros- 
ses tours en marbre blanc de Proconnèse. Cyzique était depuis 
plusieurs siècles une ville commerçante d'une grande prospérité; 
elle avait une marine puissante : dans ses arsenaux on comptait 
200 cales à vaisseaux. Son excellente constitution, ne faisant 
pas de mécontents, ne faisait point de traîtres. Une commission 
permanente de trois ingénieurs veillait à l'entretien des édifices 
publics et de l'artillerie de place; enfin, en prévision d'un siège, 
la ville avait organisé trois énormes magasins, l'un d'armes, le 
second de machines, le troisième d'approvisionnements, où l'on 
conservait de grandes quantités de blé, mêlées à de la terre chal- 
cidique qui l'empêchait de moisir (2). 

Attaquer une pareille forteresse eût été en tout temps une en- 
treprise chanceuse; l'attaquer en présence d'une armée enne- 
mie, qui tenait la campagne, était une témérité. Mithridate 
comptait, il est vrai , surprendre la ville, très éprouvée par la ba- 
taille de Chalcédoine, où le contingent cyzicénien n'avait pas 

(1) Salluste, fr. III, 14 Kritz. : Nam tartla tune erat et sublima nebuîa caehim obscurahat. 

(2) Sur Cyzique : Strabon XII, 8, 11. Pline V, 32, 142 se trompe certainement en attri- 
buant à Alexandre la jonction de l'île au continent : Scylax, c. 94 (au temps de Philippe) 
fait déjà de Cyzique une presqu'île. Noms des ports : Schol. Apoll. Rhod. I, 954 et 987 ; 
Etienne de Byzance, v. nàvopfjLO;;. Au temps de Strabon, il y avait deux ponts ou plutôt 
deux digues dont les débris subsistent encore; Frontin III, 13, 6 {introitus unus et angus- 
tus ponte modico) et Salluste, fr. III, 21 Kr. {unde pons in oppidum jiertinens explicatur) 
n'en mentionnent, au temps de Mithridate , qu'un seul. Peut-être faut-il rapporter ici Sal- 
luste, fr. II, 81 : dubmm an insula sit , quod euri atque austri sxiperjactis Jiuctibus circum- 
lavitur. Cf. en général Marquardt, Cyzicus und sein Gebiet, Berlin, 1836, et le plan de 
Cyzique dans Perrot et Guillaume, Exploration de la Galatie, etc., pl. IV (cf. Rev. 
arch. 1875, p. 93). 



326 



ASSAUT REPOUSSÉ. 



perdu moins de 10 navires et de 3,000 hommes. L'armée royale, 
survenant à l'improviste, eut effectivement le temps de s'emparer 
des ponts et du faubourg même de Cyzique (1); puis elle fit pro- 
mener sous les murailles du port des bateaux chargés de prison- 
niers, qui tendaient vers leurs concitoyens des mains suppliantes. 
Mais ces moyens d'intimidation échouèrent : Cyzique, depuis 
longtemps l'alliée fidèle de Rome, avait confiance dans le triom- 
phe final des armes romaines, et le chef du gouvernement, le 
premier stratège Pisistrate , se contenta de souhaiter du haut des 
murs bon courage à ses compatriotes qui avaient eu le malheur 
de se laisser prendre (2). Mithridate fit alors passer dans l'île toute 
son armée et son magnifique parc de siège , œuvre du Thessalien 
Niconidas. Dix camps furent établis autour de la place; on la 
bloqua hermétiquement, du côté de la terre par une ligne de 
circonvallation , du côté de la mer par une double estacade, qui 
laissait à peine un étroit goulet pour le passage des navires d'at- 
taque. La flotte surveillait les deux golfes séparés par l'isthme 
artificiel dont nous avons parlé. Ces dispositions prises, l'armée 
royale donna l'assaut le même jour par terre et par mer. Par 
mer, deux quinquérèmes conjuguées, portant une tour, réus- 
sirent à forcer l'entrée du port et jetèrent le grappin sur le mur; 
déjà même quatre soldats avaient pris pied sur le parapet, mais 
les défenseurs les délogèrent et un déluge de brandons et de poix 
enflammée mit bientôt la tour hors de service. Par terre, la 
lutte fut plus acharnée : tortues porte-béliers, tours mobiles, hé- 
lépole de cent coudées de hauteur, sur laquelle s'élevait une au- 
tre tour, l'attaque mit tout en œuvre; mais les Cyzicéniens avaient 
garni leurs murailles de fascinages de laine contre les engins 
de percussion , de matelas imbibés d'eau vinaigrée contre les pro- 
jectiles incendiaires; des mains de fer s'abattaient sur les bé- 
liers, des cabestans tordaient les poutres de fer; on roulait des 
quartiers de roc sur les colonnes d'assaut. Un engin nouveau, 
destiné au même usage, fit même son apparition; il se composait 
de couples de roues de. fer, jointes deux à deux par leurs moyeux, 
et projetant des pointes longues de deux pieds comme d'énormes 
hérissons. Du haut des murs, les vieillards et les enfants en- 
courageaient les assiégés par leur présence et leurs exhortations. 



(1) Strabon XII, 8, 11^ 

(2) Frontin IV, 5, 21. 



L'ASSIÉGEANT ASSIÉGÉ. 



327 



La bataille fit rage toute la journée; vers le soir un pan de mur 
prit feu et s'écroula, mais Mitliridate n'osa pas lancer ses troupes 
dans cette fournaise et pendant la nuit la brèche fut réparée. 
L'assaut ne devait pas être renouvelé : quelques jours après, le 
vent du sud souleva une effroyable tempête qui fit refluer les 
égouts dans la ville et ébranla les murs; les effets de l'ouragan 
furent bien plus désastreux chez l'assiégeant : en moins d'une 
heure, la plupart de ses machines furent mises hors de service 
et quantité de navires, alourdis et empêtrés par le poids des tours 
qu'ils portaient, furent engloutis ou endommagés; des milliers 
de soldats périrent dans les flots , noyés ou écrasés par le choc des 
épaves (1). 

On avait échoué comme à Rhodes ; comme à Rhodes , on aurait 
dû s'éloigner au plus vite pour éviter un plus grand désastre. Le 
mauvais génie de Mithridate ne le voulut pas; il l'enferma, 
comme à plaisir, dans l'impasse où l'avait poussé la stratégie de 
Lucullus. Ce général, dès qu'il eut constaté la direction prise par 
l'armée royale, s'était lancé sur sa piste. Mais le roi, sur le con- 
seil de Taxile, avait fait occuper fortement le défilé unique qui 
conduisait au mont Adrastée, vis-à-vis de l'île de Cyzique. Par 
malheur, le transfuge Magius, qui avait noué des pourparlers se- 
crets avec quelques Fimbriens mécontents, s'avisa qu'on avait 
tout intérêt à laisser Lucullus se rapprocher le plus possible, afin 
de faciliter la désertion de ses troupes. Mithridate se laissa per- 
suader et Lucullus eut l'inexprimable joie de voir les Royaux éva- 
cuer spontanément les positions imprenables qui couvraient leurs 
lignes de siège. Il s'y logea aussitôt et fixa son quartier général au 
bourg de Thracia. Son camp, assis sur les hauteurs, défiait toute 
attaque ; lui-même restait en communication avec Pergame et 
commandait toutes les lignes de ravitaillement de l'ennemi. Les 
Pontiques ainsi emprisonnés dans la presqu'île d' Arctonnèse , 
Lucullus acheva leur investissement par un fossé tiré en avant de 
ses positions (2). Dès ce moment le général romain déclara, avec 
confiance, à ses troupes, qu'il détruirait la grande armée enne- 
mie, sans tirer l'épée. 

Mithridate n'en persista pas moins dans son entreprise. Il 
espérait pouvoir dissimuler aux assiégés l'arrivée de l'armée 

(1) Sur tous ces épisodes, voir surtout les fragments de Salluste : III, •22-26. 

(2) Orose VI, 2, 14 : Lucullus Mithridatem... fossa cinxit. 



328 VAINS EFFORTS DE MITHRIDATE DEVANT CYZIQUE. 



de secours et pendant quelque temps, en effet, les avant-postes 
pontiques réussirent à leur faire croire que le camp romain qu'ils 
avaient sous les yeux était une armée de Mèdes et d'Arméniens, 
envoyés par Tigrane pour prêter main-forte à Mithridate; mais 
un jour, un soldat romain, monté sur une périssoire impro- 
visée, parvint à dépister la croisière pontique, pénétra dans le 
port de Cyzique et révéla la vérité (1). Un peu plus tard, Lucullus 
s'emparait d'une grosse chaloupe sur le lac Dascylitis , la faisait 
descendre sur un chariot vers la mer et jetait ainsi quelques trou- 
pes romaines dans Cyzique. Les bourgeois reprirent courage et 
repoussèrent plus que jamais toute idée de capitulation. En vain 
Mithridate, retranché sur le mont Dindymos, dirigea contre la 
place des travaux d'approche réguliers , une levée de terre héris- 
sée de batteries, des galeries, des mines. Les assiégés ne restè- 
rent pas oisifs : aux mines ils opposèrent des contre-mines, ils 
ébranlèrent les fondations de la levée , firent de brusques et heu- 
reuses sorties, brûlèrent les machines du roi; chaque jour on se 
battait sur terre et sous terre. Le roi, qui se prodiguait comme 
à l'ordinaire, faillit une fois être pris. Un centurion romain, 
chargé de diriger les travaux souterrains des assiégés, fit sem- 
blant d'écouter les propositions des officiers pontiques et offrit de 
livrer la ville si Mithridate descendait lui-même dans la galerie 
pour s'aboucher avec lui. Le roi se rendit à l'invitation, mais il 
prit la précaution de se tenir dans une cage qu'un mécanisme 
habilement disposé permettait de fermer instantanément; quand 
le centurion et ses complices se jetèrent sur lui en tirant l'épée, 
la trappe s'abattit brusquement : le roi fut sauvé, mais l'armée 
était perdue (2). 

Pendant que Mithridate s'épuisait en vains efforts devant une 
forteresse imprenable, la lutte se poursuivait, dans les provinces 
intérieures, avec des chances diverses. Eumaque, détaché au len- 
demain de la victoire de Chalcédoine avec un gros corps d'ar- 
mée, avait fait d'abord une brillante campagne; il conquit à la 

(1) Ce stratagème est raconté par Salluste, fr. III, 20, et d'après lui par beaucoup d'au- 
teurs (Frontin III, 13, 6; Florus 1, 40; Orose VI, 2; Sidoine Apollinaire XIX, 1G7, éd. 
Baret). Il est remarquable que ni Appien ni Plutarque n'en disent mot. D'après ce dernier, 
la nouvelle de Tarrivée de Lucullus fut apportée à Cyzique d'abord par Démonax, envoyé 
d'Archélaos, ensuite par un esclave captif qui s'était évadé du camp royal. 

(2) Diodore, fr. Escor. 33 (F. H. G. II, p. xxiv.) Il est fait allusion à cet épisode 
par Strabon XII, 8, 11. 



LA GUERRE DANS LES PROVINCES. 



32'.) 



course la Grande Fhrygie et la Cilicie romaine, massacrant par- 
tout les résidants romains et leurs familles, soulevant les peuplades 
du Taurus récemment soumises, Isauriens et Pisidiens (1); mais 
là se bornèrent ses succès. Le jeune César, qui achevait ses études 
à Rhodes, leva un corps de partisans en Carie, raffermit la fidélité 
chancelante des villes grecques et chassa les Pontiques du lit- 
toral (2). Arrêtés au sud, les Royaux ne furent pas plus heureux 
au nord : le légat propréteur C. Salvius Naso, qui paraît avoir 
fait fonctions de gouverneur d'Asie, défendit victorieusement 
contre eux la Phrygie Epictète et les cantons montagneux des 
Mysiens Abbaïtes (3). Fannius et Métrophane, battus par le légat 
Mamercus, se sauvèrent en Mysie avec 2,000 chevaux et rejoi- 
gnirent le camp du roi par un immense détour à travers la 
Méonie et la région volcanique dlnarima (1). Quant à l'amiral 
Aristonic, qui devait faire une démonstration dans la mer Égée, 
avant même de lever l'ancre il tomba dans un piège que lui ten- 
dirent quelques officiers Fimbriens, et se laissa prendre avec 
10,000 statères qu'il avait emportés pour provoquer des défections. 
Enfin, pendant l'hiver, le tétrarque des Tolistoboïens Déjotaros, 
fils de Dumnorix, souleva la Phrygie, battit les garnisons d'Eu- 
maque, disséminées dans le pays, et tua plusieurs de ses lieute- 
nants (.5). 

Devant Cyzique, ]\Iithridate, d'assiégeant, était devenu assiégé. 
La mauvaise saison survint avant qu'on se fût décidé à la retraite. 
Depuis longtemps les détachements de cavalerie romaine inter- 
ceptaient les convois terrestres ; maintenant les tempêtes rendaient 
déplus en plus difficiles les arrivages par la voie de mer. Dès lors 
la disette et la maladie sévirent cruellement dans le camp ponti- 
que. Cent mille hommes mal nourris, mal abrités, s'entassaient 
dans un étroit espace, où les précautions sanitaires les plus élé- 
mentaires étaient négligées. Les cadavres des chevaux, des bêtes 

(1) Salluste, fr. III, 31 : inter recens domitos Tsauros Pisidasqm. 

(2) Suétone, Jul. 4. 

(i>) Inscription à l'Appendice, n" 17. 

(4) Orose YI, 2, 16-18; Liv. , fr. 20, Weissenborn. La chronologie de tous ces événe- 
ments est aussi incertaine que leur connexion. 

(ô) Liv,, ep. 04. Le nom du père de Déjotaros a été récemment fourni par Vinscription 
C. I. A. III, 544. On ne doit pas confondre ce Déjotaros , le célèbre client de Cicéron , avec 
son homonyme, tétrarque des Trocmes, auquel se rapportent inscription d'-^gse (Hirsch- 
FELD, Bull. ihlV inst, 1873, p. 227) et celle de Lesbos (Hirschfeld, Hermès^ XIV, 474). 



330 



FAMINE, PESTE ET MASSACRES. 



de somme, s'amoncelaient sans recevoir de sépulture; les hom- 
mes, démoralisés, affamés étaient réduits à se nourrir d'herbes 
malsaines et d'autres aliments inusités ; on vit même des malheu- 
reux se jeter sur la chair humaine. Bientôt Tair, puis l'eau, puis 
les fourrages s'empestèrent; la mort sévit sous toutes ses for- 
mes (1) , le camp présenta Faspect sinistre d'un vaste charnier. 
Mithridate s'obstinait toujours. Les généraux lui cachèrent jus- 
qu'au dernier moment le véritable état des choses; quand il le 
connut, il se résigna, trop tard, à préparer la retraite. Mais si 
cette détermination était plus que jamais nécessaire, l'exécution 
en était devenue singulièrement difficile. On n'avait pas assez de 
vaisseaux pour embarquer tout le monde; d'autre part, comment 
passer sur le ventre de Fennemi intact avec une armée affaiblie, 
découragée, alourdie par les milliers de bouches inutiles et d'é- 
clopés qu'elle traînait après elle? Cependant il fallait se hâter, 
car le manque absolu de fourrages ne permettait plus d'entretenir 
la cavalerie. On réunit alors tous les chevaux, chameaux et autres 
bêtes de somme, on y joignit les hommes du train et tous les 
non combattants , et l'on évacua cet énorme convoi , sous bonne 
escorte, vers la Bithynie. Lucullus s'était absenté de son camp 
pour assiéger une bicoque située dans une direction opposée, et 
l'on espérait le gagner de vitesse; mais le général romain, averti 
pendant la nuit, rebroussa chemin en toute hâte, ramassa dix 
cohortes , toute sa cavalerie , et se lança à la poursuite de la co- 
lonne. Ce fut une rude marche, à travers la neige, où les Romains 
semaient leurs traînards; mais ils atteignirent les fuyards au 
passage du Rhyndacos. Là, il n'y eut plus qu'à tuer. L'),000 pri- 
sonniers, 6,000 chevaux, un butin énorme tombèrent aux mains 
(lu vainqueur; le soir, les femmes d'Apollonie vinrent dépouiller 
les cadavres (hiver 73-72) (2). 

Après ce dernier revers, il ne s'agissait plus, pour Mithridate, 
de retraite, mais de fuite. On embarqua tout ce qui put tenir sur 
les navires, pendant la nuit, au milieu d'une confusion inexpri- 

(1) Salluste, fr, III, 27 Kritz : Primo aerem , inde aqiiam, 7>ai«/rt esse corrujda; 
fr. 28 : morhi grares oh inediam insolita vescentibus; fr. 29 : ne simjiUci quideni morte mnrie- 
hantur. 

(2) Cp. Sidoine Apollinaire, XXII, 511 et XIX, loc. cit. : invidet obsesso miles Mithrida- 
tîcus hosti; Élien, fr, 12 Hercher, 108 Didot (Suidas, s. v. eÙ£p{xîa). J'ai donné les chiffres 
d' Appien ; Memnon ne compte que 1 3,000 prisonniers et place , évidemment par erreur, ce 
combat au début du siège. 



LEVÉE DU SIÈGE DE CYZIQUE. 



331 



mable; le reste des troupes valides, réduit à 30,000 hommes, 
se dirigea vers Lampsaque sous les ordres de Marius et d'Her- 
maios (1). Les tentes furent abandonnées au pillage, les malades 
et les blessés au massacre. Même à ce prix, la retraite ne put 
s'effectuer sans de graves désastres. L'^sèpe et le Granique, 
qu'il fallait traverser, étaient enflés par la fonte des neiges, et 
pendant que les troupes s'attardaient au passage, Lucullus survint 
et leur tua encore 11,000 hommes. Les misérables débris de la 
grande armée trouvèrent un asile momentané derrière les murs 
de Lampsaque où Lucullus les assiégea; il fallut que la flotte, qui 
avait jeté l'ancre à Parion, détachât des navires pour les recueillir 
et, avec eux, toute la population de Lampsaque (printemps 72) (2). 

Rarement une campagne, commencée sous de plus brillants 
auspices, s'était terminée par un plus complet et plus misérable 
avortement : des 150,000 hommes qui avaient franchi au prin- 
temps précédent la frontière de Bithynie, il en restait, au bout 
d'un an de guerre, à peine 20,000 sous les drapeaux. La flotte 
avait également éprouvé des pertes considérables : devant Cyzi- 
que, puis à la hauteur de Parion, où elle paraît avoir fait un 
séjour prolongé (3), la tempête fracassa des centaines de vais- 
seaux. Pour comble de malheur, on apprenait la mort de Serto- 
rius, assassiné en Espagne au commencement de l'année 72 : 
avec lui disparaissait et l'espoir chimérique d'une double inva- 
sion combinée contre l'Italie, et, chose plus grave, le semblant 
de légalité que Mithridate avait pu donner jusqu'alors à ses con- 
quêtes en Asie. Les agents de Sertorius, Magius, Fannius, ne tar- 
dèrent pas à se considérer comme dégagés envers Mithridate et 
cherchèrent à faire secrètement leur paix avec le vainqueur (4). 

(1) Tlermaios (nommé par Memnon) est sans doute le père ou le fils de Gaios, camarade 
d'enfance de Mithridate (insc. n° 9<l à l'Appendice). 

(2) Les pertes totales de Mithridate pendant le siège de C3^zique sont évaluées par Ci- 
céron à 100,000 hommes, par Orose et Plutarque à 300,000 (?). Je renvoie à Plutarque 
et à Obsequens pour les prodiges (songe du greffier Aristagoras , apparition de Minerve à 
Ilion, etc.). Le plus célèbre, celui de la vache de Proserpine, est aussi rapporté par Appien 
et Porphyre, De abstinentia , T, 25. Les Cyzicéniens créèrent des Jeux lucuUiens en commé- 
moration de la victoire de Lucullus (Appien, Mith. 76) et reçurent des Romains un impor- 
tant accroissement de territoire sur le continent asiatique. 

(3) Salluste, fr. IV, 20, 14 : Naufragiis apud Parium... De nombreux tétradrachmes de 
Mithridate des années pontiques 224 (74-73 av. J.-C.) et 225 (73-2 av. J.-C), sans in- 
dication de mois , paraissent avoir été frappés à Parion. Le roi y avait sans doute installé 
les services auxiliaires de l'armée. 

(4) Appien, 3Hth. 72; mais Appien se trompe certainement en plaçant les négociations 



332 



CAMPAGNE NAVALE. 



Dans ces conditions, on ne peut assez s'étonner de l'acharne- 
ment avec lequel le roi de Pont, transportant désormais le théâ- 
tre de la guerre sur la mer,prolongea la lutte pour la Bithynie 
pendant plus de six mois encore. Avec le gros de sa flotte, il par- 
courut la Propontide, pillant le temple d'Artémis à Priape, assié- 
geant Périnthe, menaçant Byzance qui était restée fidèle à l'al- 
liance romaine (1). Une seconde escadre, montée par 10,000 hom- 
mes d'élite et commandée par Marins, fut dirigée vers la mer 
Égée pour rallier les détachements qui revenaient d'Espagne et 
de Crète. La nouvelle de la réapparition du pavillon pontique 
dans les eaux grecques causa une véritable panique à Rome. On 
n'avait pas d'escadre à opposer à Mithridate : celle de Cotta avait 
été détruite à Chalcédoine, celle d'Antonius battue en Crète; déjà 
l'on voyait l'Italie menacée (2), et le Sénat vota d'urgence 3,000 
talents à Lucullus pour bâtir une Hotte. Ces alarmes étaient exa- 
gérées. Lucullus refusa l'argent et se fit fort de nettoyer la mer 
Égée avec le seul concours des alliés d'Asie (3). En quelques se- 
maines, il eut réuni, en effet, une escadre capable de tenir la mer 
et partit d'Ilion à la recherche des Pontiques. Treize quinquérè- 
mes s'étaient attardées au mouillage des Achéens, en face de 
Ténédos; l'amiral romain les surprit, captura tous les bâtiments 
et tua leur commandant, le célèbre pirate Isidore (4). Le reste de 
l'escadre pontique avait relâché, devant le mauvais temps, à 
l'îlot désert de Néai (5), près de Lemnos. Lucullus vint l'y atta- 
quer. Les Pontiques tirèrent leurs vaisseaux à terre et se défen- 
dirent vaillamment en tirant du haut des tillacs; mais le Romain 
fit le tour de l'îlot, et jeta à terre quelques compagnies d'élite 
qui assaillirent les Royaux par derrière. Les capitaines coupèrent 
alors précipitamment les amarres et gagnèrent la haute mer: 

secrètes de Magius avec Lucullus au début du siège de Cyzique, époque où Sertorius était 
encore en vie. 

(1) Byzance fournit des secours à Lucullus : Tacite, Ann. XII, 62. Cicéron, De pror. cous. 
IV, 6, fait un magnifique éloge de la conduite des Byzantins, qui leur valut le rang de ciritas 
libéra. 

(2) Cicéron , Pro Murena XV, 33 : cum contento cursu, acerrimis ducibus, hostiiim classi-f 
Italiam spe atque animis inflata peteret. Ces paroles n'indiquent pas le plan de Mithridate , 
mais sont un écho des terreurs de Kome. 

(3) Par exemple Milet fournit la galère dicrote Parthénos (inscr. n» 14). 

(4) Probablement le même qui avait battu Servilius Isauricus (Florus I, 41, Halm). Ce 
combat est appelé incredibilis par Cicéron, Pro Archia, IX, 21. 

(5) Salluste III, 34 : Tota autem insula modica et cidtoribus inanis est. Cf. Pline II, 87, 202. 



RECONQUÊTE DE LA BITHYNIE PAR LES ROMAINS. 333 



cependant 32 navires furent pris ou coulés, et la fleur des émi- 
grés romains, abandonnée dans Tîle, périt en combattant. L'ami- 
ral pontique et ses deux lieutenants, Teunuque Denys et le Pa- 
phlagonien Alexandre, s'étaient réfugiés dans une caverne; les 
Romains les y découvrirent le lendemain. L'eunuque s'empoi- 
sonna. Marins fut passé par les armes après avoir subi les der- 
niers outrages; seul, Alexandre fut réservé pour la pompe triom- 
phale (1) 

Pendant que la mer Égée était le théâtre de ces luttes épiques, 
l'armée romaine avait commencé la reconquête de la Bithynie. 
Aucune troupe pontique n'y tenait la campagne, mais les garni- 
sons que Mithridate avait installées dans ,les villes opposèrent 
une vigoureuse résistance aux légats de Lucullus, Triarius et 
Barba (2). Cependant, lorsque la population d'Apamée (Myrléa) 
eut été égorgée dans ses temples par le vainqueur exaspéré (3) , 
lorsque Prusa de l'Olympe eut été prise d'assaut, les autres villes 
s'épouvantèrent : Prusias-sur-mer, l'ancienne Cios, berceau de la 
dynastie des Mithridate, chassa sa garnison et ouvrit ses portes; 
à Nicée, les bourgeois prirent une attitude si menaçante que les 
Royaux décampèrent pendant la nuit et se retirèrent à Nicomédie. 
Là se concentrèrent tous les détachements épars de l'armée pon- 
tique; Mithridate lui-même, après le médiocre succès de ses ten- 
tatives sur la côte de Thrace, déjouées sans doute par la proxi- 
mité de l'armée de M. Lucullus, vint y jeter l'ancre avec sa flotte. 
Aussitôt Triarius se disposa à mettre le siège devant la ville; et 
Cotta, dont on n'avait pas ouï parler depuis un an, devenu enfin 
libre de ses mouvements , sortit de Chalcédoine ou de Byzance et 
s'avança de son côté jusqu'à 150 stades de Nicomédie. Lucullus, 

(1) Pour ce combat, Orose VI, 2, 21-2, ajoute quelques détails aux récits de Plutarque et 
d'Appien. 

(2) Orose attribue faussement à Lucullus la prise des villes bithyniennes. Parmi les lé- 
gats de Lucullus , Voconius et Barba sont inconnus (Drumann les confond sans raison ; 
le cognomen Barba se rencontre dans les familles Cassia, Scribonia, etc. ,), Triarius est C. Va- 
lerius Triarius , qui s'était déjà distingué en Sardaigne dans la guerre contre Lépide (78-7 
av. J.-C). Cf. Asconius, in Scaurianam , p. 19 Orelli : P. Valerio Triario...Jilio ejus qui in 
Sardinia contra M. Lepidum arma tulerat et post in Asia Pontoqiie legatus L. Luculli fuerat 
cum is hélium contra Mitliridatein gereret. Pour le prénom cp. inscr. n" 14, Liv. ep. 94, Phlé- 
gon, fr. 12. On l'a identifié à tort avec L. Valerius Triarius, questeur urbain en 81 av. 
J.-C. (Cic, Verr. acc. L 14, 37). 

(3) Ce fut à la prise de cette ville que fut fait captif le poète Parthénios , le maître de 
Virgile (Suidas , s. v.). Je ne sais qui est le Cinna qui s'empara de lui ; ce n'est certaine- 
ment pas le fils du célèbre démagogue, L. Cinna, alors proscrit. 



334 



FUITE DE MITHRIDATE DANS LE PONT. 



averti de ces mouvements, avait détaché Voconius avec une partie 
de la flotte pour fermer l'entrée du golfe de Nicomédie. Un peu 
plus, Mitliridate, pris dans une souricière, se voyait obligé de 
mettre bas les armes. Mais, comme à Pitané treize ans aupa- 
ravant, Tégoïsme de ses adversaires le sauva; par un piquant 
retour de la destinée , Voconius manqua à Lucullus , comme Lu- 
cullus avait manqué à Fimbria : Tamiral romain s'attarda à Samo- 
thrace, — pour s'initier, dit-on, aux mystères des Cabires, — et 
quand il parut dans la Propontide, Mitliridate avait déjà embar- 
qué ses troupes, forcé le passage et dit adieu pour jamais à la 
Bithynie. 

Le dernier chapitre de la retraite ne fut pas d'ailleurs le moins 
désastreux. A peine la flotte était-elle sortie du Bosphore, qu'une 
tempête violente s'éleva, balayant sur la mer les navires désem- 
parés et jonchant la côte de débris et de cadavres : en quelques 
heures soixante vaisseaux (1), 10,000 hommes périrent. Le vais- 
seau amiral, qui avait des avaries profondes, ne pouvait atterrir 
à cause de son fort tonnage. Mithridate, malgré les instances de 
ses courtisans, sauta dans la « souris de mer » du pirate Séleu- 
cos, qui le déposa loyalement à l'embouchure du fleuve Hypios, 
sur la côte des Mariandynes. Là, tandis que Mithridate ralliait 
les débris de sa Hotte, la fortune lui apporta, après tant de dé- 
boires, une consolation inespérée. Le stratège d'Héraclée, Lama- 
chos, lié avec lui d'ancienne date, lui ouvrit les portes de sa ville, 
profitant d'une belle journée d'été pendant laquelle les habitants 
banquetaient au dehors. Le lendemain, Mithridate harangua la 
population d'Héraclée , acheta les principaux magistrats et décida 
la prudente république, qui avait dédaigné son alliance pendant 
que ses affaires étaient florissantes, à s'envelopper dans sa ruine. 
Une garnison de 4,000 mercenaires, sous le Gaulois Connacorix, 
fut laissée dans la place; Mithridate lui-même regagna Sinope, 
puis Amisos, en naviguant à la cordelle, déposant des troupes 
dans les principales places de la côte en prévision d'un siège 
imminent. 

Il n'y avait pas, en effet, d'illusion à se faire : avec un adver- 
saire comme Lucullus, on devait s'attendre à voir les légions 
romaines sur la rive droite du Halys avant la fm de la saison. 



(1) 80 suivant Orose. 



AMBASSADES DE MITHRIDATE. 



335 



Sans flotte, sans armée, comment faire face à cette invasion? 
Mithriclate, si médiocre pendant la dernière campagne, fut ici 
admirable d'énergie et de sang-froid. Laissant à ses capitales le 
soin de se défendre elles-mêmes, il s'occupa d'organiser la ré- 
sistance nationale dans le cœur du son royaume, de réunir une 
nouvelle armée à l'abri du triangle stratégique que formaient les 
forteresses d'Amasie sur l'Iris, de Cabira sur le Lycos et d'Eu- 
patoria au confluent des deux rivières. En même temps, il en- 
voyait demander du secours à son flls Macharès, vice-roi du Bos- 
phore, aux Parthes, à Tigrane, roi d'Arménie. Mais la défaite, 
comme toujours, fit*le vide autour du vaincu. Les propres ambas- 
sadeurs de Mithridate le trahirent. Dioclès, envoyé auprès des 
princes Scythes porteur de sommes considérables, s'enfuit avec 
son argent chez Lucullus; Métrodore de Scepsis, dépêché auprès 
de Tigrane, trouva l'imprévoyant despote plein d'hésitation et 
répondit à son interrogation confidentielle : « Comme ambassa- 
deur, je dois solliciter votre aide; comme ami, je vous déconseille 
de l'accorder (1). » Malgré les supplications de sa femme, Cléopà- 
tre , fille de Mithridate , Tigrane se borna à une vague promesse de 
secours et continua à prendre des bicoques en Syrie , pendant que 
les destins de l'Asie se jouaient sur l'Iris. Macharès ne montra 
pas plus d'empressement; prêtant l'oreille à des conseils perfides, 
il n'attendait qu'une occasion pour jeter le masque et faire sa 
paix séparée avec Rome. Dans le Pont même, si les populations 
restèrent fidèles, les défections furent nombreuses parmi la no- 
blesse : Dorylaos, comblé des bienfaits de Mithridate, fut surpris 
en correspondance secrète avec les Romains et mis à mort (2) ; le 
grand-père de Strabon livra 15 forteresses à Lucullus; le prince 
.Dandarien Olthac, le prince scythe Sobadoc, Phénix, parent du 
roi, trahiront l'un après l'autre. 

(1) Plut., Luc. 22: Strabon XIII, 1. 55. Il paraît que Mithridate soupçonnait depuis long- 
temps la perfidie de Métrodore, puisque, d'après Plutarque, on trouva un arrêt de mort à son 
nom au Château-Neuf. On a supposé non sans vraisemblance qu'il avait déjà figuré parmi 
les ambassadeurs de Mithridate auprès de Muréna, qui diffamèrent leur maître (Memnon, 
c. 36). A la seconde ambassade de Métrodore doit se rattacher le texte de Salluste, fr. III, 
87 : non tu scisj si quas œdes ignis cepit acriter, haud facile sunt defensu quin et comhurantur 
proxinui'. C'est de là qu'Horace a tiré son vers : tua res agitur paries cmn proximus ardet. 

(2) Strabon XII, 3 , 33. Ce fut probablement à la suite de la trahison de Dorylaos que 
Mithridate fit mourir son cousin Tibios et Théophile, fils de Tibios; ces exécutions servirent 
de prétexte à la trahison de Taïeul de Strabon. D'après Plutarque {Luc, 17) Dorylaos périt 
seulement dans la catastrophe de Cabira. 



336 



INVASION DU PONT PAR LUCULLUS. 



Retournons maintenant en Bitliynie, où, sitôt après le départ 
de la flotte pontique , Nicomédie avait ouvert ses portes. Les gé- 
néraux romains y tinrent un conseil de guerre. Quelques-uns, 
alléguant la grande fatigue des troupes qui avaient passé Thiver 
précédent dans la boue et la neige , étaient d'avis d'ajourner l'of- 
fensive à l'année prochaine; Lucullus se décida pour l'action im- 
médiate. On se partagea les rôles. Cotta entreprit de réduire Héra- 
clée; Triarius, avec la flotte, forte de 70 voiles, devait croiser 
dans l'Hellespont pour intercepter les escadres pontiques à leur 
retour d'Espagne et de Crète; Lucullus lui-môme, à la tête de ses 
légions victorieuses, prit le chemin du Pont. 

La traversée de la Bithynie et de Galatie dura trois mois et fut 
extrêmement pénible; le pays était dévasté et l'on serait mort de 
faim sans 30,000 Galates fournis par Déjotaros, qui accompa- 
gnaient l'armée en portant chacun un médimne de farine. Mais 
une fois le Halys franchi , les Romains entrèrent dans un pays 
fertile, admirablement cultivé et épargné par la guerre depuis un 
siècle, sauf les courtes razzias de Muréna. Une abondance fabu- 
leuse de bétail et d'esclaves régna dans le caaip romain; c'était 
le gaspillage succédant à la misère. Le plat pays n'opposa du 
reste aucune résistance; les bourgades, les châteaux forts ou- 
vraient leurs portes. A la grande indignation du troupier, Lu- 
cullus recevait tout le monde à composition (1) et interdisait 
sévèrement le pillage. Contre l'avis de ses lieutenants, il ne mar- 
cha pas directement sur le triangle stratégique où Mithridate ras- 
semblait ses forces; laissant Sinope à gauche et Amasie à droite, 
il se dirigea vers les magnifiques districts agricoles traversés par 
le delta de l'Iris et fit de son armée deux divisions qui assiégèrent 
Amisos et Thémiscyre. Les deux forteresses opposèrent une résis- 
tance imprévue ; de son quartier général de Cabira, Mithridate y 
fit passer plusieurs fois des renforts et des vivres. L'automne, puis 
l'hiver se passèrent sans aucun résultat décisif; pour la seconde 
fois, les légionnaires romains hivernèrent dans la tranchée (2). 

(1) Salluste III, 42 : castella, cmtodias thesaurorum in deditiomm acciperent. 

(2) D'après phlégon de Tralles, fr. 12 (F. H. G. III, GOG), Lucullus aurait passé 
l'hiver de la année de l'Ol. 177 (juillet 72-71) devant Cabira, laissant Muréna devant 
Amisos ; mais les récits d'Appien et de Plutarque montrent qu'il ne s'enfonça dans l'in- 
térieur du Pont qu'au début du printemps 71. Au reste il faut peut-être corriger le texte 
ainsi : Upo^yEV ÈTri Kaêeipwv, ottou ouyd[La.Zt [MiGpiôaTy];]. Les renseignements d'Appien 
sur les nombreux combats singuliers livrés devant Amisos sont peu d'accord avec le frag- 



BATAILLE DE TÉNÉDOS* 



337 



Triarius fut plus heureux que Lucullus : les escadres pontiques 
qui revenaient de Crète et d'Espagne, fortes encore de 80 voiles, 
rencontrèrent sa flotte dans les parages de Ténédos. Après un 
combat acharné, les Royaux furent mis en pleine déroute, pres- 
que tous leurs bâtiments pris ou coulés. Ainsi s'acheva la destruc- 
tion de la magnifique Armada qui dix-huit mois auparavant 
était entrée, voiles déployées, dans la Propontide (1) (fin 72). 

La stratégie de Lucullus avait donné à Mithridate, peut-être 
avec intention, le temps de rassembler de nouvelles forces. A la 
fm de rhiver, le roi se vit de nouveau à la tête d'une belle armée , — 
40,000 fantassins et 4,000 chevaux (2), — concentrée dans la val- 
lée du Lycos, autour de Cabira. Taxile et Diophante comman- 
daient en sous-ordre; Phénix, parent du roi, fut placé en avant- 
garde près d'Eupatoria, à 27 kilomètres environ de Cabira, pour 
surveiller les défdés de l'Iris. Au début du printemps de 71, Lu- 
cullus se mit en marche vers l'intérieur du Pont. Il n'emmenait 
que trois légions; les deux autres restèrent devant Amisos, sous 
les ordres du légat L. Muréna, fils de l'ancien adversaire de Mi- 
thridate. Eupatoria, qui commandait l'entrée des défilés, capitula 
sans combat (3); quanta Phénix, chargé d'annoncer par des si- 
gnaux de feu l'arrivée de l'ennemi, il exécuta fidèlement sa con- 
signe, puis il passa avec armes et bagages dans le camp romain. 

Ce début était de mauvais présage ; néanmoins Mithridate trans- 
porta ses troupes sur la rive gauche du Lycos, et quand l'ennemi, 
plein de confiance, se déploya dans la plaine de Plianarée, la cavale- 
rie pontique, sous son brillant général Ménandre de Laodicée, vint 
charger la cavalerie romaine, inférieure en nombre; celle-ci fut 
complètement défaite et son chef Pomponius, blessé dans le com- 
bat, tomba aux mains du vainqueur. Privé de sa cavalerie, « l'œil 
de l'armée », Lucullus rétrograda dans la direction du mont Parya- 

ment de Salluste IV, 1 : Amimm assideri sine jyrœliis audîebat (Mithridates). Ceux du même 
auteur sur les moyens de défense employés par la garnison de Thémiscyre (des bêtes féro- 
ces, des ours, des essaims d'abeilles lancés contre les assiégeants ou dans les mines) sentent 
un peu trop le voisinage du fabuleux pays des Amazones. 

(1) Memnon, c. 48. Quoique cette bataille soit racontée par Meranon au livre XVI, 
après la fuite de Mithridate en Arménie, le contexte indique qu'elle fut livrée avant le 
premier hiver du siège d'Héraclée (72-1 av. J.-C). 

(2) Chiffres d'Appien. Memnon compte 8,000 chevaux. 

(3) La ville fut plus tard rasée par Mithridate en punition de sa trahison (Appien, Mlth. 
115). Cette trahison, dont la date n'est pas indiquée, ne peut se placer qu'ici. 

MITHRIDATE. 22 



338 



-CAMPAGNE DU LYCOS. 



drès; Tarmée royale le suivit à la piste et occupa toutes les issues 
de la plaine. Mais des chasseurs grecs indiquèrent à Lucullus un 
chemin de traverse qui tournait les positions de Mithridate; il s'y 
engagea à la nuit tombante, en laissant ses feux allumés, et le 
lendemain les Royaux Taperçurent campé sur un éperon qui do- 
minait la plaine du Lycos. Les deux adversaires restèrent pendant 
plusieurs semaines en présence, sur un terrain difficile, raviné, 
qui ne se prêtait pas à une bataille rangée. Entre les deux camps 
s'ouvrait un vallon , traversé par un torrent; les éclaireurs des 
deux armées y escarmouchaient fréquemment. Un jour, des sol- 
dats royaux en poursuivant un cerf tombèrent sur un poste de 
Romains; des renforts survinrent de part et d'autre, et cet enga- 
gement fortuit dégénéra en un combat sanglant. Les Romains 
eurent d'abord le dessus et rejetèrent les Pontiques vers leur 
camp; mais Mithridate ramena ses troupes à la charge, refoula 
vivement l'ennemi et pénétra à son tour jusqu'aux portes du 
camp romain où Lucullus arrêta à grand'peine les fuyards. L'effet 
moral de ce succès fut considérable : les Romains se tinrent dé- 
sormais enfermés dans leurs retranchements et, ne s'y croyant 
pas assez en sûreté, s'entourèrent d'un fossé large de douze pieds; 
les messagers de Mithridate parcoururent le royaume en annon- 
çant sa victoire; ses batteurs d'estrade gênaient le ravitaillement 
de l'ennemi. Symptôme caractéristique, les rats commencèrent 
à rentrer dans le navire : un transfuge de distinction, Olthac, 
naguère accueilli avec faveur par Lucullus, repassa dans le camp 
du roi (1). 

La position de Lucullus ressemblait à celle de Mithridate de- 
vant Gyzique, avec cette différence, toutefois, que la disette était 
presque aussi grande dans le camp pontique que dans le camp 
romain. Autour de Cabira, le pays, tout en forêts et en monta- 
gnes, offrait peu de ressources; les plus belles plaines du Pont 



(1) L'histoire d'Olthac est racontée par Plutarque, Lac. 16 ; Appien, Mith. 79 ; Frontin 
II, 5, 20. Plutarque le nomme Olthacos, Appien Olcahas (ailleurs, Mith . 117, il nomme cepen- 
dant un scèptouque Colque, Olthachès, parmi les prisonniers de Pompée), Frontin Adathas. 
Il passe à Lucullus au début de l'invasion, se signale dans un combat de cavalerie et acquiert 
la confiance du général romain. Un jour il se présente devant sa tente pour lui parler à 
l'heure de la sieste ; repoussé par le valet de chambre, Ménédème, il saute à cheval, rentre 
dans le camp de Mithridate et fait sa paix avec lui en lui dénonçant son collègue Soba- 
doc. Cette histoire parut si suspecte que la plupart des auteurs considèrent Olthac comme 
un (L faux transfuge » qui avait entrepris d'assassiner Lucullus. 



DÉFAITE DE LA CAVALERIE PONTIQUE. 



339 



avaient été dévastées par Tinvasion (1). Restait la Cappacloce ; c'est 
de là que les Romains étaient désormais forcés de faire venir 
leurs approvisionnements sous la protection de fortes colonnes 
d'infanterie. Lorsque Ménandre, général de la cavalerie pontique, 
s'attaqua au premier convoi de ce genre, le légat Sornatius, qui 
accompagnait les fourgons avec dix cohortes, repoussa les Royaux 
en leur infligeant de grosses pertes. Taxi le et Diophante résolu- 
rent dès lors d'agir avec plus de précaution. Ayant appris que 
le légat M. Fabius Hadrianus (2) amenait de Cappadoce un se- 
cond convoi de blé, encore plus considérable que le précédent, 
ils placèrent en embuscade 2,000 chevaux d'élite et 1,000 hom- 
mes d'infanterie près d'un défilé que le convoi devait nécessaire- 
ment traverser. Malheureusement les généraux chargés de l'opé- 
ration, Myron et Ménémaque, n'eurent pas la patience d'attendre 
que le convoi eût débouché dans la plaine : ils le chargèrent dans 
le défdé même. Les 5,000 fantassins (3) qui l'accompagnaient firent 
bonne contenance; l'infanterie pontique, accourue au bruit du 
combat, se laissa envelopper et tailler en pièces (4). 

Quelques rares fugitifs, — deux seulement, dit-on, — se sauvè- 
rent du massacre et vinrent l'annoncer à Mithridate. Le roi fut 
atterré : ce n'était qu'un échec partiel, mais sa cavalerie, qui fai- 
sait la force principale de son armée, était à moitié anéantie; de 
plus, il fut impossible de dissimuler aux troupes le désastre, car 
le lendemain matin le légat Hadrianus défila triomphalement en 
VHC du camp pontique avec ses fourgons chargés de blé et de bu- 
tin. Le roi décida alors de battre en retraite vers la Petite Armé- 
nie avant que Lucullus pût se rendre compte de l'importance de 
son succès. Le départ fut fixé au lendemain; l'ordre, tenu secret, 
communiqué confidentiellement aux officiers supérieurs et aux 
courtisans intimes, les « amis du roi ». C'était une faute, dont les 

(1) Salluste m, 38 : At Lucullum régis cura machinata famés hrevi fatigahat. IV, 20, 
là : inopia ambos iacessit, 

(2) Les auteurs le nomment ici simplement Hadrianus, mais il est clairement identique 
au légat Fabius nommé un peu plus tard (Appien, MitJi, 88, 112). Il était probablement 
le fils de C. Fabius Hadrianus brûlé vif à Utique en 82 av. J.-C. (Ps. Asconius ad Verr. 
I, 27; p. 179 Or.). • 

(3) Chiffre donné par Eutrope VI, 8. Quant à ses 30,000 Pontiques, c'est probablement 
le chiffre total de l'armée de Mithridate. 

(4) Salluste fr. IV, 3 : simul eos et cunctos jam încUnatos laxîtaie loci idures cohortes at' 
</ue omnes, ut in secunda re, pariter acre invadunt. 



340 



DÉROUTE DE CABIRA. 



conséquences furent irréparables. Les gros personnages de Fétat- 
major avaient Thabitude d'emporter en campagne tout un attirail 
de luxe, services de table, étoffes, vaisselles précieuses, qui leur 
tenait au cœur au moins autant que le salut de l'armée; ils vou- 
lurent profiter de la dernière nuit pour charger et évacuer ces 
coûteux bagages. Voitures et valets se pressèrent vers les portes, 
chacun cherchant à passer le premier. Cette cohue, ce tapage 
éveillent les soldats; ils sortent de leurs tentes, accourent au 
bruit. « Les grands chefs nous quittent, nous sommes trahis » , 
telle est la nouvelle qui circule bientôt. En un clin d'œil le camp 
est debout, le mot de catastrophe sur toutes les lèvres. Vainement 
les officiers cherchent à rassurer les esprits ; la soldatesque af- 
folée se rue sur les équipages d'état-major, massacre les conduc- 
teurs, renverse et pille les fourgons; le sacrificateur Hermaios 
périt foulé aux pieds dans la bagarre. Le roi, tardivement averti, 
s'élance de sa tente et tâche d'arrêter la panique; mais il est lui- 
même entraîné par le torrent; il aurait péri si l'eunuque Ptolémée, 
l'apercevant dans la foule, ne lui avait donné son cheval. Alors, il 
gagne la route du sud et s'enfuit vers Comana avec 2,000 che- 
vaux et son trésor de guerre, laissant l'armée à son destin (1). 

Au point du jour, Lucullus, informé du mouvement extraordi- 
naire qui se voyait dans le camp asiatique, mena ses troupes à 
l'assaut; aucune résistance ne fut opposée : le camp fut pris sans 
coup férir (2). On avait donné l'ordre de ne commencer le pillage 
qu'après l'extermination de l'ennemi; mais devant les fourgons 
éventrés qui obstruaient les avenues, devant les trésors qui jon- 
chaient le sol, les vieux Fimbriens retrouvèrent leurs appétits d'au- 
trefois; ils laissèrent se disperser les débris de l'armée vaincue et 
se ruèrent sur le butin. La cavalerie, sous M. Pompéius , chargée 

(1) J'ai suivi dans le texte les récits concordants d'Appien et de Plutarque; d'après Mem- 
non , ce n'est pas Mithridate , mais Taxile et Diophante, qui auraient été les auteurs du dé- 
sastre : eux seuls commandaient au camp , Mithridate étant demeuré au quartier général de 
Cabira, et c'est leur départ précipité qui amena la panique et la dissolution de l'armée. 
Mithridate, averti par ses lieutenants, s'enfuit alors secrètement de Cabira. Cette dernière 
version , précisément parce qu'elle est moins dramatique , pourrait être plus proche de la 
vérité ; des détails notoirement faux (comme la mort de Dorylaos) rendent très suspect le 
récit de Plutarque, où l'on sent peut-être la main du poète Archias. Voir mon livre 7A' 
Archîa j^oeta^ p. ô3. 

(2) Salluste IV, 4 : ita castra sine volnere introitum. L'ep. 97 de Tite-Live parle, au 
contraire, de 60,000 ennemis tués! 



FUITE DE MITHRIDATE. 



341 



de poursuivre Mithridate, ne fit pas mieux son devoir : quand les 
chevau-Iégers Galates aperçurent en travers de la route un des 
mulets du roi, abattu avec sa charge d'or, ils lâchèrent la proie 
pour Tombre, mirent pied à terre et se disputèrent cette trou- 
vaille à coups d'épée; pendant ce temps le fugitif leur échappait 
et gagnait Comana, puis la frontière arménienne (1). Le légat 
M. Pompéius continua la poursuite jusqu'à Talaura; là, apprenant 
que le roi avait quatre jours d'avance, il rebroussa chemin. Au 
lieu de Mithridate, on ne prit que son secrétaire Callistrate, qui 
fut d'ailleurs massacré, pour 500 statères qu'il portait dans sa 
ceinture. 

Avant de quitter Comana et de se confier à la générosité dou- 
teuse de son gendre, Mithridate songea à son harem. Il l'avait 
expédié au début de la campagne dans la forteresse de Pharnacie, 
sur la côte du Paryadrès; maintenant le précieux dépôt n'était 
plus en sûreté. L'orgueil du sultan frémit à l'idée de voir tomber 
vivantes entre les mains du conquérant étranger ses femmes et 
ses sœurs, tout son sang et tout son amour. L'eunuque Bacchidès 
fut chargé d'empêcher ce déshonneur suprême. Le sinistre mes- 
sager arriva à Pharnacie, porteur de l'ordre de mort qui ne lais- 
sait aux victimes que le choix du supplice. Des trois sœurs 
survivantes de Mithridate, l'une, Nysa, était en prison àCabira; 
les deux autres, Roxane et Statira, se trouvaient à Pharnacie; 
elles reçurent l'arrêt fatal, Roxane en maudissant son frère, Sta- 
tira en le remerciant. Bérénice de Chios, une de ses concubines, 
partagea une coupe empoisonnée avec sa mère; la vieille femme 
expira sur-le-champ, mais la fille se tordait encore dans les spas- 
mes de l'agonie quand Bacchidès, pour en finir, l'étouffa. La plus 
touchante victime de cette catastrophe fut une autre Grecque, 
Monime de Stratonicée, si célèbre par sa beauté et la résistance 
qui lui avait valu une couronne. Cette fleur d'Ionie s'étiolait dans 
la prison dorée du sérail; elle accepta la mort comme une déli- 
vrance; mais quand elle voulut se pendre à son bandeau, la frêle 

(1) De là la célèbre comparaison de Mithridate avec Médée, semant sur sa route les 
membres de son frère, Cicéron, Pro loge Manil. IX, 22. Nul doute qu'il ne faille également 
rapporter ici Polyen VII, 2!», 2, quoiqu'il y soit question d'une C( ville de Paphlagonie ». 
On remarquera que les deux épisodes caractéristiques de ce récit (le cheval prêté par l'eu- 
nuque et l'or semé sur la route) se retrouvent chez les chroniqueurs du siècle au sujet 
du célèbre émir Hamdanide Seif Eddaulèh (cp. Schlumberwer, Nlcéphore Phocas, p. 143). 



342 



MASSACRE DE PHARNACIE. 



gaze de Tarente se rompit, dit-on, sous l'effort. « Haillon mau- 
dit, s'écria-t-elle, ne me rendras-tu même pas ce service? » Et 
elle tendit la gorge au couteau de Feunuque impassible (été 71 av. 
J.-C.) (1). 

(1) Elien, fr, 14, n'a fait que copier Plutarque. La saison de la bataille de Cabira résulte 
de ce que Phlégon place encore tous ces événements dans la année de l'Olympiade (juil- 
let 72-71). 



CHAPITRE IIL 



MITHRIDATE CHEZ TIGRANE (1) 



Le prince à qui Mitliridate , vaincu et fugitif, venait demander 
asile et appui, était alors le roi le plus puissant de l'Asie anté- 
rieure. Son empire s'étendait des rives du Cyrus à celles du Jour- 
dain, des monts de la Médie au pied du Taurus cilicien. Rien de 
moins homogène, d'ailleurs, que cet édifice construit en vingt- 
cinq ans, assemblage informe de pièces arrachées à tous les États 
voisins et mal cimentées ensemble : au centre, TArménie propre, 
subdivisée en nombreuses stratégies (2) ; au sud, les dépouilles des 
Séleucides, Syrie et Cilicie, formant une satrapie ou vice-royauté 
avec Antioche pour chef-lieu ; le long de la frontière parthe , un 
cordon de petits royaumes qui conservaient leurs rois ou émirs 
nationaux, mais réduits à un étroit vasselage, Osroëne, Gordyène, 
Adiabène; à l'est et au nord, d'autres vassaux, sous le nom d'al- 
liés, astreints seulement à fournir leurs contingents militaires 
au suzerain qui , dans son orgueil, s'intitulait désormais « roi des 
rois ». 

Cet empire s'appuyait sur une armée aussi disparate que lui- 
même. Le ban et l'arrière-ban des barons ou mégistans (3) armé- 
niens en formaient le noyau ; parmi eux se recrutaient ces lourds 
cavaliers, les cataphractes , tout bardés d'écaillés de fer, eux et 
leurs montures (4). Les Albans du Caucase fournissaient éga- 
lement des cuirassiers de ce genre ; les Ibères , leurs voisins , des 

(1) Sources principales : Plutarque, Lucullus , c. 19-35 j Appien, Mith. 83-91 ; Memnon, 
c. 4Ô-G0 (seulement jusqu'à l'ambassade de Lucullus auprès de Phraate, 68 av. J.-C.) ; Dion 
Cassius, XXXVI, 3-19 (à partir de la même ambassade). 

(2) Il y en avait 120 au temps de Pline (^Hist. nat. VI, 27). 

(3) Meghtanes en Arménie : Tacite, Ann. XV, 27 ; Frontin II, 9, 5 etc. 

(4) Equités cataphracti ferrea omni specie... equis paria ojyerimenta erant , quœ lintea fer- 
rets laminis, în modum plumae, annexuerant. Salluste fr. IV, 17-18, Kritz. 



344 



LA MONARCHIE DE TIGRANE. 



lanciers à cheval. Le roi de la Médie Atropatène, gendre de Ti- 
grane, pouvait lever 40,000 fantassins et 10,000 cavaliers (1). 
Puis venaient les Mardes, archers à cheval, les Bédouins, fou- 
gueux cavaliers du désert, les Gordyéniens (Kurdes), ingénieurs 
et pionniers, les mercenaires hellènes, bien d'autres troupes en- 
core, dont le total, dit-on, s'élevait à 500,000 hommes! Pour 
entretenir cette nombreuse armée , il fallait au despote un trésor 
bien rempli : comme Mithridate, Tigrane avait des gazophylacies 
richement pourvues, Olané et Babyrsa aux environs d'Artaxata, 
Artagères près de TEuphrate (2). 

L'empire de Tigrane, comme celui de son voisin, était un mé- 
lange contus de provinces purement orientales et de provinces 
en train de s'helléniser. L'hellénisme n'avait la prépondérance 
que dans les parties nouvellement annexées, Cilicie, Syrie, Myg- 
donie (Mésopotamie du nord), plus qu'à moitié grécisées pendant 
la longue domination des Séleucides. Partout ailleurs, l'Orient ne 
s'était pas laissé entamer, les traditions perses n'avaient rien 
perdu de leur vivacité. En Arménie, la noblesse, qui comptait 
seule dans l'État, ne vivait que pour la chasse, la guerre et les 
longs festins. La cour déployait tout le faste éclatant et vide qui 
impose aux peuples enfants. Le roi, entouré d'une vénération 
superstitieuse, — il avait pris le surnom de « Dieu », — ne se 
montrait jamais en public que dans le plus somptueux appareil, 
vêtu d'une tunique rayée blanc et rouge (3) , drapé dans les longs 
plis d'une robe de pourpre, la tête coiffée d'un haut caftan étoilé. 
Quand il donnait audience, quatre rois vassaux se tenaient de- 
bout, les mains jointes, sur les marches de son trône; quand il 
montait à cheval, ils couraient à pied, en simple tunique, devant 
lui (4). Comme ses barons, le prince partageait sa journée entre 
la chasse, l'administration de la justice et les plaisirs d'un harem 
trop nombreux qui préparait à sa vieillesse d'étranges surprises. 

Déjà, pourtant, l'influence des idées de l'Occident commençait à 
pénétrer cette cour barbare : la reine Cléopàtre, fille de Mithri- 
date, éprise, comme son père, de la civilisation hellénique, atti- 
rait en Arménie des artistes, des hommes de lettres grecs. Le 

(1) Apolloûidès chez Strabon XI, 113, 2, 

(2) Strabon XI, 14, G. 
' (3) Dion Cassius XXXVI, 52. 

(4) Plutarque, Luc. 21. 



L'HELLÉNISME EN ARMÉNIE. 



rliéteur Ampliicrate, banni d'Athènes, qui avait refusé avec dédain 
l'invitation de Séleucie du Tigre (1), accepta celle de Tigrane. 
Métrodore de Scepsis, naguère ministre de Mithridate, vivait main- 
tenant à la cour du roi d'Arménie dont il écrivit même l'histoire (2). 
Comme la cour de Ctésiphon, celle de Tigrane prenait goût au 
théâtre grec : quand LucuUus prit Tigranocerte, il y trouva une 
compagnie d'acteurs venue pour inaugurer une scène magnifi- 
que (3). Les jeunes princes aniK^niens furent élevés à la grecque; 
l'un d'eux, le futur roi Artavasde, devint même un écrivain dis- 
tingué (4). Si l'empire arménien avait duré, il n'est guère dou- 
teux qu'il lie se fût hellénisé rapidement, comme le Pont, comme 
la Cappadoce; l'élément grec, si puissant en Syrie et en Mésopo- 
tamie, aurait opéré comme un ferment énergique, converti à son 
image le reste de la substance : les Grecs le sentaient; ils accep- 
taient avec résignation le despotisme brutal et hautain de Tigrane 
comme une transition nécessaire, qui préparait une nouvelle 
conquête de leur civilisation. 

La fondation de Tigranocerte (5) n'était pas faite pour démentir 
leurs espérances. Sans doute l'orgueil du despote oriental ne fut 
pas étranger à cette création ex nihilo : au nouveau Salmanasar, 
il fallait une nouvelle Ninive; mais le choix de l'emplacement 
révéla des vues politiques et civilisatrices. L'ancienne capitale, 
Artaxata, était désormais dans une situation trop excentrique; 
à Antioche, Tigrane, aurait chaussé les souliers des Séleucides 

(1) Plutarque, Luc. 22. Il devint suspect de trahison et se laissa mourir de faim, mais 
Cléopâtre lui bâtit un tombeau magnifique près de Safa. C'est peut-être l'Amphicrate dont 
le nom figure sur certains tétradrachmes d'Athènes. 

(2) Strabon XIII, 1, 50 ; Scol. Apoll. Rhod. IV, 133 (F. H. G. III, 204 h. n» 1). 

(3) Plutarque, Luc. 2;\ 

(4) Plutarque, Crass. 33. 

(ô) Siir l'emplacement de Tigranocerte (que les anciens géographes marquaient au N. du 
Tigre, à Diarbekr, Meyafarkîn ou Saird)^ voir Kiepert, Monatsh. der Barl. Akad. 1873, 
p. 164 suiv.; MoMMSEX et Kiepert, Tiennes , IX, 1874, p. 164 suiv., et surtout E. Sa- 
CHAU, Abh. der Berl. Al-ad., Phil. hist. Klasse , 1880, II avec 2 cartes. Sachau a cru 
retrouver Tigranocerte au lieu appelé aujourd'hui Tell Ermen (la colline de T Arménien) 
immédiatement au S. 0. de Mardîn, mais cet emplacement ne concorde guère avec la dis- 
tance de Nisibis indiquée par Tacite (^Ann. XV, 4), avec Pline VI, 26 : in excelso Tigra- 
nocerta, enfin avec Eutrope VI, 9, qui place Tigranocerte dans la province d'Arzanène. Je 
préférerais donc un emplacement tel que Midiyâd, au N. N. E. de Nisibis. Le passage princi- 
pal de Strabon XI, 14, 15 est corrompu, mais il nous apprend ailleurs XVI, 1, 23 que la 
ville était située en Mygdonie, par conséquent au S. du Tigre. Tous les arguments tirés 
du récit de la bataille de Tigranocerte me paraissent dénués de valeur puisqu'il n'est pas 
prouvé que cette bataille se soit réellement livrée devant la ville. 



346 



FONDATION DE TIGRANOCERTE. 



et risqué de perdre le contact matériel et moral avec ses provinces 
héréditaires, d'où il tirait toute sa force. Il choisit un juste mi- 
lieu; il fixa sa résidence presque au centre de son empire agrandi, 
à trente sept milles de Nisibis, à Tendroit même où, vingt ans 
auparavant, il avait ceint le diadème de ses ancêtres. Le site était 
avantageux à tous égards : au nord, le mont Masios, prolonge- 
ment du Taurus, vaste plateau calcaire dont les mamelons sem- 
blent les vagues houleuses d'une mer pétrifiée; au sud, les plai- 
nes immenses et monotones de la Mésopotamie ; entre les deux, à 
la lisière de la montagne et du désert, une région fertile, arrosée 
par des affluents du Tigre et des sous-affluents de TEuphrate, 
traversée par la grande route des caravanes qui, par Zeugma, 
Édesse, Nisibis, Arbèles, reliait la Syrie et la Médie. La nou- 
velle capitale, la « cité de Tigrane » sortit de terre comme par 
magie. Les premières familles du royaume furent obligées, sous 
peine de confiscation, d'y transporter leur domicile; trois cent 
mille habitants, — Assyriens, Adiabéniens,Gordyéniens, et autres, 
— y furent transplantés de force. Ce fut, pour peupler sa ville, que 
Tigrane, vers l'an 77, envahit la Cilicie et la Cappadoce, dépeupla 
douze villes grecques florissantes, entre autres Soli et Mazaca (1). 
Tigranocerte fut vraiment une résurrection des énormes cités as- 
syriennes et babyloniennes d'autrefois, avec ses murailles en bri- 
que de 50 coudées de haut, assez épaisses pour loger des écuries, 
avec sa citadelle inexpugnable, son magnifique palais bâti liors 
des murs, et, tout autour, des parcs, des chasses, des viviers : 
création étonnante, mais éphémère, du génie oriental, symbole 
vivant de cette monarchie arménienne, née d'un jeu du hasard et 
qui devait s'écrouler au premier souffle du malheur. 

Car, malgré ses succès éblouissants, dus à un concours fortuit 
de circonstances, Tigrane était, au fond, un pauvre homme. 
On pouvait admirer l'ambition et l'activité de ce vieillard qui, 
à soixante-dix ans, n'avait rien perdu de sa verdeur; mais si le 
corps était vigoureux, l'esprit était médiocre, étroit et impré- 
voyant. Le caractère ne valait pas mieux que l'esprit. Cruel et 
voluptueux, égoïste avec cynisme, inconstant dans ses affec- 
tions comme dans ses haines, Tigrane, par un juste retour, ne 
savait s'attacher personne, ni ses alliés, ni ses sujets, ni ses 

(1) Strabon XI, 14, 15; Plut., Luc. 21. 



TIGRANE ET MITHRIDATE, 



347 



propres enfants. Son amour du faste, Fimmensité de son orgueil 
choquaient même chez un Oriental; mais la superbe n'est pas 
toujours la fierté, et une piqûre d'amour-propre trouvait ce des- 
pote plus sensible que les injonctions pressantes de l'intérêt ou 
du devoir. Dans la prospérité, il ne souffrait autour de lui ni fran- 
chise dans les paroles, ni liberté dans les actes; aux jours d'é- 
preuve et de revers, il s'affaissait en un clin d'œil, tombait si vite 
et si bas que ses ennemis mêmes rougissaient de son avilissement. 
Vingt-cinq ans de règne et de succès sans mélange l'avaient grisé 
et faisaient illusion au monde : ses voisins croyaient à sa puis- 
sance, ses courtisans à son génie, lui-même à son étoile; mais la 
fortune n'avait élevé si haut cette àme vulgaire que pour la pré- 
cipiter d'une chute plus profonde et pour étonner le monde du 
spectacle de sa petitesse. 

Mitliridate, en frappant à la porte de Tigrane, invoquait les 
liens de famille, les lois de l'hospitalité et du malheur, les anciens 
traités qui unissaient les deux princes, l'intérêt même de l'Ar- 
ménie, dont l'indépendance ne tarderait pas à être menacée le 
jour où les aigles romaines seraient définitivement installées sur 
l'Euphrate. En fait, depuis vingt-cinq ans, Tigrane n'avait pas 
cessé d'être dans un état d'hostilité plus ou moins déguisé avec 
les Romains. Ses invasions répétées en Cappadoce, l'annexion ré- 
cente de la Syrie et de la Cilicie plane, étaient autant d'affronts 
directs à la suzeraineté romaine; tôt ou tard, il devait être appelé 
à rendre ses comptes; ne valait-il pas mieux prendre les devants, 
profiter, pour imposer ses conditions à Rome, de ce que le Pont 
n'était pas encore complètement abattu? Ce raisonnement était 
vrai en 73 et en 72; même en 71, il conservait quelque valeur, 
car si Mithridate n'avait plus d'armée ni de royaume, aucune de 
ses grandes forteresses n'avait encore capitulé et elles immobili- 
saient encore une partie des forces romaines. Mais l'égoïsme borné 
et imprévoyant de Tigrane, encouragé par des conseils perfides, 
fut aussi sourd aux instances de Mithridate qu'il l'avait été, l'année 
précédente, à celles de Cléopàtre. C'est le propre des âmes basses 
de chercher querelle aux malheureux pour n'avoir pas à les se- 
courir; Tigrane feignit d'avoir des griefs contre son beau-père, 
refusa de l'admettre en sa présence; toutefois, comme il ne pou- 
vait pas décemment lui refuser l'hospitalité, il lui assigna une 
garde d'honneur et, pour résidence, un château fort, situé au fond 



348 LA PETITE ARMÉNIE CONQUISE PAR LES ROMAINS. 



de l'Arménie dans un canton marécageux. Prisonnier de son hôte, 
confiné dans une inaction forcée, Mithridate resta vingt mois 
dans ce séjour malsain (1) (de Tautomne 71 au printemps 69 av. 
J.-C), rongeant son frein, apprenant avec désespoir la chute, suc- 
cessive de toutes ses vaillantes capitales, que soutenait jusqu'au 
bout l'espérance de son retour. 

La résistance obstinée des villes du Pont est un fait historique 
aussi mémorable que stérile. Les Romains l'ont attribuée exclusi- 
vement aux garnisons royales : les populations grecques auraient 
été terrorisées par les mercenaires ciliciens, les condottières et les 
eunuques de Mithridate. C'est la même explication que les écri- 
vains philhellènesde l'époque impériale donnaient de la résistance 
d'Athènes contre Sylla; elle a sans doute la même valeur. La 
vérité est que les Hellènes du Pont, sans être autrement attachés 
à Mithridate, éprouvaient une répugnance invincible pour la con- 
quête romaine, qui leur promettait le sort peu enviable de leurs 
frères d'Asie et de Bithynie; ce sentiment suffit à expliquer leur 
attitude, comme l'intérêt personnel et les promesses libérales de 
Lucullus expliquent les défections multipliées dans les rangs de la 
noblesse pontique. Quelques gazophylacies seulement furent em- 
portées de vive force (2); un plus grand nombre furent livrées, à 
deniers comptants, par leurs gouverneurs : l'aïeul maternel de 
Strabon en livra quinze pour sa part (3) ! Avant la fin de la cam- 
pagne, les généraux qui commandaient la garnison de Cabira, as- 
siégée par Lucullus avec toutes ses forces, avaient capitulé; les 
Chalybes, les Tibarènes, les gens de la Petite Arménie fait leur 
soumission; Pharnacie, Trébizonde furent, ce semble, occupées 
sans combat. Partout Lucullus s'empara de trésors considéra- 
bles (4); à Cabira et ailleurs, les prisonniers d'État, serviteurs ou 
parents de Mithridate, Grecs en disgrâce, virent s'ouvrir les portes 
de leurs cachots. 

Lucullus ne s'attarda pas au siège des petites citadelles, en 

(1) Memnon, c. ôô. 

(2) Voir l'anecdote fameuse du soldat de Lucullus, Horace, Ep. II, 2, 20 suiv : Praesi- 
dium regale loco dejecit, ut aiunt , Summe munito et multarum divite rerum. La preuve que 
Lucullus ne s'attarda pas au siège des gazophylacies, c'est que les plus importantes ne se 
rendirent qu'à Pompée. 

(3) 1 Strabon XII, 3, 33. 

(4) Salluste fr, IV, G : tniuit Lucullus thesauros , custodias régis. 



CHUTE D AMISOS. 



349 



particulier des 75 gazophylacies micro -arméniennes; il porta 
tout son effort contre les grandes villes helléniques du Pont, 
Amisos, Amasie, Sinope (1). x\misos succomba dès Fan 71. Pen- 
dant la campagne de Cabira, la ville, admirablement défendue 
par ringénieur Callimaque, avait défié toutes les attaques du 
légat Muréna. Quand Lucullus parut à son tour devant la place, 
la garnison refusa d'entendre ses propositions. Le général romain 
concentra alors ses troupes autour du faubourg d'Eupatoria, qui 
avait une enceinte séparée, et fit semblant de pousser mollement 
les travaux de siège. Alors la garnison se relâcha de sa vigilance, 
et un brusque assaut rendit Lucullus maître de la ville neuve, qui 
fut aussitôt rasée de fond en comble. La chute du faubourg, en 
facilitant l'investissement complet de la vieille ville, décida sa 
perte. Un soir, à l'heure où sonnait la retraite, les assiégeants 
dressèrent les échelles et s'emparèrent d'un secteur de l'enceinte. 
La garnison eut le temps de s'embarquer, après avoir mis le feu 
derrière elle; les Romains pénétrèrent par la brèche et tuèrent 
tout sur leur passage. Lucullus réussit à arrêter le massacre, 
mais dans la confusion d'une bataille nocturne, il lui fut impos- 
sible d'empêcher le pillage et l'incendie; les soldats exaspérés 
faillirent même lui faire un mauvais parti. Les maraudeurs, 
après avoir saccagé les maisons, y laissaient les torches qui 
avaient éclairé leur sinistre besogne, sans prendre la peine de 
les éteindre. Bientôt des tourbillons de tlamme jaillirent de toutes 
parts, et quand l'aube parut, l'Athènes du Pont, sauf quelques 
rues préservées par une averse, n'était plus qu'un monceau de 
ruines fumantes. Tout ce que put faire le philhellénisme de Lu- 
cullus fut de rendre aux survivants la liberté : encore Muréna 
prétendit-il traiter comme son affranchi le célèbre grammairien 
Tyrannion, qui était tombé entre ses mains. Lucullus présida 
lui-même aux premiers travaux de reconstruction de la ville, 

(1) Memnon raconte la prise des forteresses pontiques dans Tordre suivant : Amisos 
(c. 45, fin du livre XV) ; Héraclée (c. 52); Sinope et Amasie (54). Plutarque suit le même 
ordre : Amisos (^Lnc. 19) ; quartiers d'hiver en Asie (20-23) ; Sinope (23). (Il ne mentionne 
pas Héraclée, qui ne fut pas prise par Lucullus.) Appien suit un ordre tout différent : 
Amastris et Héraclée (^Mith. 82), Sinope, puis Amisos (83). Eutrope est encore plus 
absurde : il place la prise de Sinope et d' Amisos avant la bataille de Cabira (VI, 8, 2). Cette 
erreur doit provenir de Tite-Live. Les dernières grandes villes, tout au moins Amasie, 
ne doivent avoir succombé qu'après septembre 70, car nous avons de? monnaies de Mithri» 
date datées de cette année (^Tiois royaumes, p. 200). 



350 



SIÈGE D'HÉRACLÉE. 



lui attribua un territoire de 120 stades, s'efforça dy attirer des 
colons; les réfugiés athéniens qui étaient restés à Amisos depuis 
la tyrannie d'Aristion furent rapatriés avec un viatique (au- 
tomne 71 av. J.-C.) (1). 

Le siège d'Héraclée dura près de deux ans. Dès l'été de 72, Cotta, 
à qui, l'on s'en souvient, la tâche de conquérir cette ville avait 
été attribuée par le conseil de guerre de Nicomédie, s'était emparé 
de Prusias-sur-Hypios; de là, il descendit vers la côte et dirigea 
une première attaque contre Héraclée. Mais les milices bithynien- 
nes , que le proconsul exposait à dessein en ménageant ses trou- 
pes, furent battues par les 4,000 Ciliciens de la garnison, sous 
leur brave commandant, le Gaulois Connacorix. Les machines 
de siège ne réussirent pas mieux que les assauts; béliers et tor- 
tues vinrent se briser contre les formidables tours de l'enceinte 
d'Héraclée. Furieux , Cotta brûla ses engins , coupa la tête à ses 
constructeurs et transforma le siège en blocus. Quelques détache- 
ments seulement campèrent au pied des murs ; le gros de l'armée 
prit ses cantonnements dans la fertile plaine du Lycos et ravagea 
les environs. Les assiégés, bientôt à court de vivres, envoyèrent 
des ambassades pressantes à leurs colons de Chersonèse, aux 
Scythes de la Crimée , aux Méotiens , aux gens de Théodosie ; ils 
en reçurent quelques vivres ; mais si le Dorien frugal se conten- 
tait du strict nécessaire, les mercenaires trouvaient la pitance 
maigre et tombaient à coups de bâton sur les bourgeois pour leur 
extorquer les provisions qu'ils avaient mises en réserve. 

L'année suivante, la flotte de Triarius, devenue disponible par 
la victoire de Ténédos, vint coopérer avec l'armée de siège. Elle 
était forte de 43 galères, dont 20 rhodiennes. Les Héracléotes 
marchèrent bravement à sa rencontre avec 30 vaisseaux; mais 
leurs bâtiments étaient insuffisamment montés, mal équipés; les 
Grecs furent battus sur mer, le jour même où, sur terre, ils re- 
poussaient un nouvel assaut de Cotta. Affaiblis par la perte de 
14 navires, ils ramenèrent les débris de leur escadre dans le petit 
port; le grand fut occupé par les vainqueurs, et la ville se vit dé- 
sormais bloquée de tous côtés. Le second hiver fut terrible : le blé 

(1) Memnon, c. 45; Plut., Luc. 19; Appien, ^[^th. 83. Cp. Salluste, fr. IV, 2 : quia 
pi aedatores , facibus sibi i^raelucentes , a7uhustas in tectis sine cura veliquemnt. L'incendie 
allumé par Callimaque n'est mentionné que par Plutarque. 

i 



CHUTE ET RUINE D'HÉRACLÉE. 



315 



valut jusqu'à 80 drachmes le chénice, la peste naquit de la 
disette et exerça d'affreux ravages parmi la garnison , qui perdit 
mille hommes, le tiers de son effectif. Le stratège Lamachos, 
(jui avait naguère livré la ville à Mithridate, mourut dans des 
souffrances atroces. Son successeur, Damopiiélès, s'entendit avec 
Connacorix pour ouvrir des négociations en vue de la capitulation. 
Ils ne s'adressèrent pas à Cotta, qui s'était rendu odieux et sus- 
pect à tout le monde, mais à Triarius, dont la réputation était 
intacte. On fut vite d'accord; les généraux convinrent de livrer 
la ville aux Romains, et ceux-ci consentirent à les laisser partir 
sains et saufs avec leur Hotte et tout ce qu'ils pourraient y charger. 
Malgré le mystère dont on s'était entouré, le secret transpira. Les 
bourgeois, craignant avec raison d'être sacrifiés, coururent à l'a- 
gora; l'un d'eux, Brithagoras, après avoir tracé un tableau émou- 
vant des souffrances de la ville, invita Connacorix à engager des 
négociations officielles avec Triarius. Le Gaulois s'y refusa éner- 
giquement et exhiba des lettres annonçant que Tigrane avait 
reçu Mithridate à bras ouverts, qu'une armée de secours était en 
marche etc. Il fit si bien que les bourgeois crurent à la pureté 
(le ses intentions et se dispersèrent; mais la nuit venue, la gar- 
nison s'embarqua avec armes et bagages, et alla s'emparer deTios 
et d'Amastris pour donnera sa désertion l'apparence d'une retraite. 
Pendant ce temps, Damophélès ouvre les portes aux troupes de 
Triarius qui se répandent dans la ville et tuent tout ce qu'elles ren- 
contrent. Les habitants se réfugient dans les temples; on les 
égorge au pied des autels. Quelques-uns sautent le muret gagnent 
les champs, d'autres se traînent jusqu'au camp de Cotta. Le 
proconsul, en apprenant ce qui se passait, entra dans une vio- 
lente fureur; il ramassa ses troupes et courut à Héraclée pour 
réclamer sa part des dépouilles. Les deux armées romaines failli- 
rent en venir aux mains; cependant l'attitude conciliante de 
Triarius empêcha un conflit et il fut convenu qu'on partagerait 
le butin. Triarius alla reprendre Tios et Amastris; Cotta livra 
Héraclée à une dévastation sauvage. Les temples furent dépeu- 
plés de leurs images, le célèbre Hercule à la jnjramidey avec sa 
massue et son carquois d'or massif, fut enlevé de l'agora. Quand 
l/s galères furent bourrées à éclater, Cotta mit le feu aux quatre 
foins de la ville et s'embarqua pour l'Italie avec ses prisonniers 
tt son butin, dont une partie fut engloutie par la tempête. Quant 



352 



LUCULLUS EN ASIE, MESURES FINANCIÈRES. 



à son armée, il la licencia, renvoyant les alliés chez eux et les 
soldats romains à Liicullus (printemps 70) (1). 

Amasie et Sinope, l'ancienne et la nouvelle capitale du Pont, 
ne furent prises également qu'en 70. L'armée de Lucullus, qui 
avait passé les deux hivers de 72 et de 71 dans la tranchée, avait 
besoin de repos. Lucullus, après la prise d'Amisos, la distribua 
dans ses quartiers d'hiver et retourna lui-même passer la mau- 
vaise saison (71-70) dans la province d'Asie, qu'il avait an- 
nexée à son gouvernement. Pendant son séjour, il réussit à 
calmer, par quelques sages règlements financiers , l'effervescence 
dangereuse qu'entretenait toujours dans cette malheureuse pro- 
vince le fardeau écrasant de ses charges financières. Le paiement 
intégral de l'indemnité de guerre imposée par Sylla fut assuré par 
rétablissement d'une taxe sur les maisons et sur les esclaves et 
d'un impôt général de 25 pour 100 sur le revenu (2). Quant 
aux dettes privées, l'intérêt légal en fut fixé à 12 pour 100; il 
fut défendu de réclamer les intérêts arriérés au delà d'un chiffre 
égal au principal, enfin les créanciers hypothécaires non payés 
furent autorisés à percevoir le quart des revenus de leurs débi- 
teurs à charge de les imputer sur la dette (3). Ces mesures, dont 
plusieurs restèrent définitivement en vigueur ( 4) , attirèrent à Lu- 
cullus l'inimitié irréconciliable des manieurs d'argent d'Éphèse 
et de Rome, et préparèrent de loin sa disgrâce; en revanche, 
elles lui valurent les bénédictions des provinciaux. L'hiver 71/70 
se passa pour lui à Éphèse au milieu des combats de gladiateurs, 
des fêtes instituées en son honneur (les LucidUa) et du bruit ca- 
ressant des acclamations populaires. 

. Pendant ce même hiver, les nuages commençaient à s'a- 
monceler autour de Tigrane, sans que l'infatuation de son orgueil 
comprît les signes précurseurs de la tempête. Dès le lendemain 
de la prise de Cabira, Lucullus avait chargé son beau-frère, 
Appius Claudius, qui l'avait accompagné en Asie (5), d'aller 

(1) Siège d'Héraclée : Memnon, c. 47-52 (seul récit). Sur la querelle de Cotta avec 
son questeur Oppius : Dion XXXVL 40 ; Salluste, fr. III, 39-40 (cp. les fragments du 
plaidoyer de Cicéron pour Oppius, conservés par Quintilien, Cicéron d'Orelli, IV, OJU), 
Sur le procès de Cotta, accusé de péculat par Carbon : Dion, loc. cit, 

(2) Appien, J/;^/<. 83. 

(3) Plutarque, Luc. 20. On voit aussi que l'anatocisme entraînait la perte de la créance, 

(4) Cicéron, Acad. prior. I, I, 3. 

(5) Sur ce personnage et ses frères et sœurs, voir Lacour Gayet, Bs P. Clodio Pulchro, 



ROME ET TIGRANE. 



353 



réclamer de Tigrane rcxtradition de Mithridate. Quelque impor- 
tance que Rome pût attacher à la capture de son grand ennemi, 
il fallait surtout voir dans cette démarche le commencement du 
règlement de comptes entre Rome et Tigrane. La république ne 
pouvait pas, sans déchoir, permettre aux Arméniens de prendre 
pied définitivement aux bords de la Méditerranée. La Cilicie plane 
et la Commagène aux mains de Tigrane rendaient illusoire Tindé- 
pendance de la Cappadoce, menaçaient Tempire de Rome dans 
l'Asie Mineure; la conquête, presque achevée, de la Syrie et de la 
Phénicie inquiétait à juste titre les Juifs, clients de Rome (1), et 
l'Egypte, son alliée. Déjà même les derniers Séleucides, chassés de 
Syrie, étaient venus en Italie, chargés de trésors, pour mendier le 
secours du Sénat. Leurs prétentions faisaient un singulier con- 
traste avec leur impuissance : ils réclamaient non seulement le 
trône de Syrie, mais encore celui d'Egypte, du chef de leur mère 
Séléné (2) ! Après l'insuccès de cette démarche, Antiochus V Asia- 
tique retourna en Asie; ses instances et ses promesses ne furent 
sans doute point étrangères à l'attitude ferme, presque provo- 
cante , que Lucullus adopta vis-à-vis de Tigrane. Le général ro- 
main, présent sur les lieux, se rendait mieux compte de la situa- 
tion que les politiques timorés qui la voyaient de Rome; résolu 
de brusquer le dénouement, il n'offrit à Tigrane le choix qu'entre 
une soumission humiliante, qui équivaudrait à l'annihilation 
politique de l'Arménie, et la révolte ouverte, qui justifierait une 
intervention militaire. L'amour delà gloire et d'autres convoitises 
ne furent peut-être pas étrangères à cette conduite, mais il fallait 
toute l'injustice des adversaires politiques de Lucullus pour l'at- 
tribuer tout entière à de pareils mobiles. 

L'ambassadeur romain, égaré par ses guides, courut à la recher- 
che de Tigrane à travers toute l'Arménie; lorsqu'après un énorme 
circuit il eut atteint l'Euphrate, puis Antioche, il apprit que Ti- 
grane était au fond de la Phénicie, occupé à conquérir les dernières 
places qui tenaient encore pour les Séleucides. Ptolémaïs, défendue 



Paris, 1888, p, 4 suiv. Appius était le fils aîné du consul de l'an 79 av. J.-C. Lucullus 
avait épousé sa sœur cadette (Plut., Cic. 29) et la répudia à son retour d'Asie (Plut., 
Luc. 38). 

(1) Sur leur ambassade auprès de Tigrane, cf. Josèphe, Ant. jud. XIII, 16.4 (= Bell, 
jiid. I, 5, 3). 

(2) Cicéron, Verr. ace, IV, 27, (U. 

MITIIRIDATK. 23 



354 



AMBASSADE D'APPIUS CLAUDIUS. 



par la reine Séléné, le dernier homme de la dynastie, arrêta Ti- 
grane pendant tout l'hiver; Claiidius mit à profit ce délai pour 
travailler sourdement les villes syriennes et les vassaux barbares 
de Tigrane. L'émir de Gordyène, Zarbiénos, et quelques autres 
tétrarques se laissèrent gagner, promirent leur défection. Au 
milieu de ces intrigues, où le droit des gens, on le voit, n'était 
guère respecté, Tigrane retourna à Antioche. Ptolémaïs avait ca- 
pitulé, Séléné était tombée aux mains du vainqueur; l'Arménien 
exaltait. On devine l'impression que dut produire sur ce despote, 
grisé par le succès, le message de Lucullus , réclamant Mithridate 
« dû à son triomphe ». Pour comble d'audace, le général romain 
avait jugé à propos d'adresser sa lettre « au roi Tigrane » , au 
lieu du titre « Roi des Rois », que l'Arménien prenait officiel- 
lement sur ses médailles. Méconnaître les lois de l'hospitalité, 
c'était beaucoup; violer celles de l'étiquette, c'était trop. Tigrane 
affecta de recevoir en souriant l'insolente épître, soulignée par 
l'attitude rogue du messager; mais dans sa réponse, il déclara 
que, sans vouloir d'ailleurs prendre fait et cause pour son beau- 
père, il se croyait obligé d'honneur à ne pas le livrer. Afin de 
payer Lucullus de sa monnaie, il omit, dans l'adresse, de lui don- 
ner le titre (ÏImperator (hiver 71/70 av. J.-C.) (1). 

Ces coups de plume annonçaient les coups d'épée , mais telle 
était la sottise de Tigrane qu'il mit encore toute une année à com- 
prendre que sa réponse à Lucullus équivalait à une déclaration 
de guerre. Il employa ou perdit ce temps à préparer l'inaugura- 
tion de sa nouvelle capitale et à châtier les vassaux dont il avait 
découvert les intelligences criminelles avec Appius Claudius. 
L'émir de Gordyène fut mis à mort avec toute sa famille; ses 
redoutables forteresses du Tigre, Saréïsa, Satala, Pinaca, reçurent 
des garnisons arméniennes (2) ; quant au roi de Pont et à sa de- 
mande pressante de secours, il n'en fut toujours pas question. Pen- 
dant ce temps, Lucullus achevait la conquête des villes pon- 
tiques. 

(1) Sur l'ambassade de Claudius : Plutarque, Lucullus, 49, 21, 23; Memnon, c. 46. Cf. 
Salluste, fr. IV, 7 : hisolens vera accipiundi (à moins que ce fragment ne se rapporte à, la 
nouvelle du passage de TEuphrate par Lucullus) et 8 : tetrarchas regeî^qîie territos anhni 
firmavit (Claudius). 

(2) Sur le supplice de Zarbiénos : Plut., Luc. 29. Forteresses de la Gordyène : Stra- 
bon XVI, 1, 24. 

I 



SIÈGE DE SINOPE. 



Sillupe, jus(iuc-là, avait été bloquée sans grand succès par une 
division romaine. La situation de cette ville la rendait presque 
inexpugnable. Elle occupait Tisthme étroit (k peine deux stades) 
d\ine presqu'île qui se détache du promontoire Lepté; sur chaque 
golfe, il y avait un port et un arsenal; des remparts formidables, 
appuyés sur des hauteurs, arrêtaient un ennemi venant du conti- 
nent. Au nord , la presqu'île est plate et s'épanouit en cercle , 
mais la côte est partout abrupte, bordée d'écueils, semée d'aspé- 
rités qui lui donnent l'aspect d'un hérisson pétrifié; dans la 
falaise s'ouvrent de vastes cavités, les chénicideSj que la mer em- 
plit dans les fortes marées : de ce côté, tout débarquement est im- 
possible (1). Il n'était pas plus facile de réduire la ville par la 
famine : toute la presqu'île était richement cultivée, couverte d'o- 
pulents vergers; en outre, la mer restait ouverte et le vice-roi du 
Bosphore, Macharès', envoyait de temps en temps des convois de 
vivres. L'escadre sinopienne protégeait les arrivages; elle fut 
même assez forte pour battre , un jour, dans un combat rangé, 
la flotte romaine de Censorinus et capturer Lj navires qui appor- 
taient du blé au corps de siège (2). La garnison se composait 
d'une dizaine de mille Ciliciens, commandés par le condottière 
Léonippe, Cléocharès l'eunuque et Séleucos, le fameux pirate à 
qui Mithridate s'était confié à son retour de Bithynie. 

Au printemps de 70, quand Lucullus parut enfin en personne 
devant Sinope , Léonippe entama des négociations avec lui en vue 
d'une capitulation; mais ses collègues, partisans de la résistance, 
après avoir vainement essayé de l'incriminer devant la bour- 
geoisie, l'assassinèrent; Cléocharès, devenu dictateur, imprima 
désormais à la défense une énergie féroce; un véritable régime 
de terreur fut établi dans la ville assiégée. Malheureusement Ma- 
charès, désespérant de la fortune de son père, finit par céder à 
des conseils perfides et fit ouvertement défection : de la Colchide, 
qu'il avait incorporée à son royaume bosporan, il envoya à Lu- 
cullus des offres de soumission, avec une couronne d'or de la va- 
leur de mille talents (G millions). Lucullus s'empressa de recevoir 
le traître au nombre des amis et alliés du peuple romain , à la 
condition qu'il livrerait les trésors naguère déposés entre ses mains 

(1) Strabon XII, 3, 11 ; Polybe IV, 5lî. 

('2) D'après Memnon, ces navires venaient àTuô lioTTiopou, ce qui doit signifier le Bos- 
phore de Thrace. et non le Bosphore Cimmérien, encore aux mains de Mithridate. 



356 



CHUTE D?] SINOPE ET D'AMASIE. 



par les généraux Sinopiens et qu'il enverrait désormais à l'armée 
(le siège les grains destinés à la capitale assiégée. Menacés de la 
famine, les généraux qui commandaient dans Sinope renoncèrent 
à prolonger une résistance sans espoir. Ils pillèrent méthodique- 
ment la ville, entassèrent sur leurs bâtiments les plus légers leur 
butin, leurs troupes et une partie des habitants, puis incendiè- 
rent le reste de leur flotte ainsi que la ville, et mirent à la voile 
vers la côte du Caucase. A la vue des ilammes qui s'élevaient 
du port, Lucullus devina ce qui se passait et ordonna l'assaut; 
la place fut emportée sans lutte et environ 8,000 soldats ou ha- 
bitants passés au fil de l'épée. Comme à Amisos, Lucullus arrêta 
le massacre et rendit à la ville ses franchises, mais il s'empara de 
deux chefs-d'œuvre que les CiHciens n'avaient pu charger sur 
leurs vaisseaux : VAutolycos de Sthénis et la Sphère de Billaros (1). 

Peu de temps après, Amasie se rendit par capitulation (au- 
tomne 70). Avec elle tombait le dernier boulevard de l'indépen- 
dance du Pont. 

Si Lucullus n'avait pas répondu par une attaque immédiate 
à la fm de non-recevoir opposée par Tigrane à son ambassadeur, 
c'est qu'il jugeait nécessaire, avant de s'embarquer dans une nou- 
velle aventure , d'assurer ses derrières par la réduction des der- 
nières forteresses pontiques. La chute de Sinope et d' Amasie 
lui laissait désormais les mains hbres; pendant l'hiver 70/69 av. 
J.-C. , il cantonna ses troupes dans le Pont et la Cappadoce, et 
prépara dans le plus grand secret, de concert avec Ariobarzane, 
le passage de l'Euphrate pour le printemps suivant. L'entreprise, 
justifiée au point de vue politique, offrait, au point de vue mili- 
taire, de sérieuses difficultés. L'Arménie était une terre inconnue 
pour les Romains; on la savait seulement hérissée de montagnes, 
sillonnée de larges fleuves , un pays au climat rude , aux courts 
étés suivis d'hivers longs et rigoureux; de plus, il fallait s'atten- 
dre à une résistance opiniâtre des populations, qui, à défaut de 
qualités militaires, opposeraient à l'envahisseur étranger toutes 

(1) Siège de Sinope : Appien, Mith. 83 ; Plutarque, Lucullus , 23-24 et surtout Memnon, 
c, 58-54. C'est Memnon qui nomme les trois généraux mentionnés au texte ; tandis que Stra- 
bon XII, 3, 11 dit que la ville avait pour phrourarque Bacchidès (l'eunuque qui dirigea 
le massacre de Pharnacie). Orose VI, 8, 2 nomme Seleucus archipirata et Cleocliares spado. 
II est singulier que Memnon ne qualifie pas Cléocharès d'eunuque. — La date de la con- 
quête de Sinope est confirmée par l'ère de certains bronzes frappés dans cette ville à par- 
tir d'Alexandre Sévère {('at. BrU. Mus., p. 102), 



EATKEVUE DE MITilUlDATE ET DE 'ri(;RANE. 



357 



les ressources du fanatisme religieux et national. Lucullus n était 
pas même sûr de ses propres troupes. Braves et aguerries , elles 
n'avaient jamais, surtout les légions Valériennes, brillé par un 
respect scrupuleux de la discipline. Les talents et les succès du 
général imposaient le respect, mais il n'avait pas ces qualités 
séduisantes, cette communion morale avec le soldat, qui seules 
gagnent les cœurs. Et puis, ce chef humain et pliilhellène, qui 
s'opposait de toutes ses forces au pillage des cités grecques, n'en 
était pas moins un jouisseur raffiné qui expédiait vers l'Occident 
plus d'un chameau chargé de précieuses dépouilles, futurs orne- 
ments de ses somptueuses villas. Un général si indulgent envers 
lui-même n'a pas le droit de se montrer si sévère envers les 
autres. Aussi le prestige de Lucullus n'était-il fait que de bonheur; 
il était condamné à vaincre sans cesse s'il ne voulait pas perdre 
en un seul jour le bénéfice de toutes ses victoires. Impopulaire à 
l'armée, il l'était encore davantage à Rome; sa morgue d'aristo- 
crate lui avait aliéné depuis longtemps la plèbe dont il était réduit 
à payer les chefs influents, ses réformes financières d'Asie le 
brouillèrent avec les chevaliers. De toutes parts, on guettait son 
premier échec pour le traîner aux gémonies. Il fallait vraiment 
le tempérament d'un beau joueur pour engager une nouvelle 
partie avec autant d'atouts contre soi; mais Lucullus n'était pas 
pour rien le disciple favori de Sylla (1). 

Pendant que Lucullus se préparait à envahir l'Arménie, Ti- 
grane avait fini par comprendre que la guerre était inévitable et par 
prendre quelques mesures en conséquence. Au printemps de 69, 
vingt mois après l'arrivée de Mithridate dans son royaume, il 
consentit enfin à se rencontrer avec celui-ci. L'entrevue des deux 
rois fut magnifique et suivie d'entretiens confidentiels, prolon- 
gés pendant plusieurs jours , qui dissipèrent tous les malenten- 
dus. Les traîtres qui avaient cherché à brouiller le beau-père 
et le gendre furent les premières victimes de leur réconciliation : 
Métrodore de Scepsis n'échappa à la hache que par une mort su- 
bite, qui fut attribuée au poison (2). Les deux rois convinrent, 
un peu tard, de ne pas attendre l'invasion romaine et de prendre 
l'offensive dans l'Asie Mineure : Mithridate reçut un corps de 

(1) On sait qu'il éleva le premier dans Rome un temple à la déesse Félicitas (Augustin, 
Civ. Dei, IV, 23). 

(2) Plut., Lnc. 22; Strabon XIII, 1, 55. 



358 



LUCULLUS FRANCHIT LTUPHRATE. 



10,000 cavaliers pour reconquérir son royaume, Tigrane donna 
ordre à des généraux d'envahir la Cilicie romaine et la Lycaonie. 
Mais au moment où allaient commencer ces mouvements de 
troupes , les Romains foulaient déjà le sol de l'Arménie. 

Lucullus avait fait deux parts de ses forces : 6,000 hommes, 
sous le légat Sornatius, restèrent pour garder le Pont; le reste, 
composé des deux légions Valériennes et d'un certain nombre 
d'auxiliaires asiatiques, Galates et Thraces, une vingtaine de 
mille hommes en tout, forma l'armée d'invasion (1). Parti de 
ses cantonnements du Pont, LucuUus traversa la Camisène et la 
Laviansène, puis suivit, à marches forcées, la grande route 
des caravanes qui coupait à travers la Mélitène jusqu'à l'Eu- 
phrate (2). Les pontons qu'on avait fabriqués pendant l'hiver 
pour la traversée du fleuve se trouvèrent trop courts, l'Euphrate 
étant encore grossi par les pluies; mais une baisse subite des 
eaux survint pendant la nuit et permit à l'armée de passer pres- 
que à pied sec (3). La première forteresse arménienne sur la rive 
gauche était Tomisa, importante tète de pont, jadis cappado- 
cienne, ensuite vendue à la Sophène; elle fut prise et restituée 
à la Cappadoce (4) , puis l'armée traversa la Sophène , sans ren- 
contrer de résistance de la part des populations récemment an- 
nexées à l'Arménie , et sans s'attarder au siège des petites cita- 
delles. 

Lucullus avait déjà franchi le Tigre occidental non loin de sa 
source , et marchait droit sur les défilés du Taurus et sur Tigrano- 
certe, lorsque Tigrane fut informé de son approche. Jusque-là, le 
camp arménien avait vécu en plein rêve; la grande question 
qu'on y agitait était de savoir si Lucullus attendrait de pied 

(1) Plut., Luc. 24, attribue à Lucullus 12,000 fantassins et un peu moins de 3,000 ca- 
valiers, mais ces chiffres &ont en contradiction avec ceux qu'il donne pour la bataille de 
Tigranocerte (c. 27) où Lucullus aurait eu 10,000 fantassins, toute sa cavalerie (soit 
3,000 chevaux) et 1,000 archers ou frondeurs, sans le corps de Muréna, fort de (1,000 hom- 
mes : total 20,000, ce qui concorde à peu i^rès avec les indications d'Eutrope et de Frontin. 
Il est donc probable qu'au ch. 21 Plutarque a pris par anticipation les chiffres du ch. 27, 
en oubliant les 6,000 hommes de Muréna. — Appien, Mith. 84, donne à Lucullus deux lé- 
gions choisies et 500 chevaux; mais ces chiffres ne comprennent pas les auxiliaires. 

(2) Tacite, Ann. XV, 26-7, indique que Corbulon suivit plus tard le même itinéraire. 

(3) Salluste, fr. IV, 11 : Quam maximis itinerihus per regnum Ariobarzanis contendlt ad 
fiumen Euphratem, qua in jyarte Cappadocia ah Annenia dùjungitur. Et quainquam uaves co- 
dicai'iae occulto jmv hiemem fahricatae aderaiit... Cp. Memnon, 56. 

(4) Strabon XII, 2, 1. 



PREMIERS SrCCÈS DES ROMAINS. 



ferme, à Éphèse, le choc des hordes asiatiques, où s'il s'enfui- 
rait sans combat au delà des mers. Le premier messager qui 
annonça l'invasion des Romains fut pendu pour avoir menti; 
bientôt pourtant il fallut se rendre à l'évidence, fuir ou combat- 
tre. Un instant Tigrane se llatta d'arrêter l'invasion avec les seules 
troupes qu'il avait sous la main. L'un de ses généraux, Mithro- 
barzanès, reçut un corps d'infanterie, 3,000 chevaux, et l'ordre 
de ramener Lucullus mort ou vif. L'Arménien rencontra les Ro- 
mains en colonne de route, l'avant-garde déjà occupée à asseoir 
le camp. Lucullus chargea son légat Sextilius de contenir sim- 
plement l'ennemi avec 1,600 chevaux et autant de fantassins, 
mais le légat fut obligé de livrer bataille; il remporta d'ailleurs 
une victoire complète : Mithrobarzanès fut tué, son corps d'armée 
détruit. A cette nouvelle, Tigrane résolut de battre en retraite au 
nord du Tigre, pour organiser la résistance dans l'Arménie pro- 
pre. Le satrape Magadatès fut rappelé de Syrie avec ses garni- 
sons ; en guise d'adieu au royaume des Séleucides, Tigrane fit déca- 
piter la reine Séléné dans le château de Séleucie de Commagène, 
en face de Zeugma, où on la gardait prisonnière (1). Les deux 
grandes forteresses au sud du Tigre furent confiées, l'une, Tigrano- 
certe, au général Mancéos, l'autre, Nisibis, à Gouras, frère du roi. 
Tigrane lui-même ramena le gros de ses troupes au delà des 
montagnes, suivi de près par le légat Muréna, qui lui enleva 
dans les défilés son train et son arrière-garde. Un autre corps, 
composé d'Arabes, qui cherchait à rejoindre, fut intercepté et 
détruit par le légat Sextilius (été 69). 

Ce début de campagne foudroyant contrastait singulièrement 
avec la stratégie prudente qu'on avait connue jusqu'alors à Lu- 
cullus. La fuite de Tigrane avait été si précipitée qu'il ne prit 
même pas le temps d'enlever son trésor et son harem déposés à 
Tigranocerte. Cette capitale se vit aussitôt assiégée par Sextilius; 
le légat s'empara sans combat du faubourg et du palais extra mu- 
ras; mais la ville même et la citadelle firent mine de se défendre 
à outrance. Le garnison, composée en partie de mercenaires grecs 
et ciliciens, fit pleuvoir sur les assaillants une grêle incessante de 
flèches et des Ilots de naphte entlammé qui consumaient les ma- 
chines de siège (2). Pendant que les Romains s'acharnaient avec 

(1) Strabon XVI, 2, 3. 

(2) Xiphiliu (= Dion Cassius), p. 3; Pline, II, 104, 285^ semble attribuer ce 11103'en de 



360 



SIÈGE DE TIGRAXOCERTE. 



la mine et la sape au siège de cette forteresse, Tigrane concen- 
trait son armée, sans doute sur les plateaux du lac Van. La plu- 
part de ses vassaux répondirent à son appel : les rois d'Adiabène 
et d'Atropatène amenèrent eux-mêmes leurs contingents, ceux 
d'Albanie et dlbérie, les Arabes de Babylonie envoyèrent les 
leurs; Mithridate fut rappelé avec son corps de cavalerie, mais 
il se hâta lentement, et se fit précéder de son général Taxile, 
qui adjura Tigrane de ne pas risquer sa couronne sur un coup 
de dé : mieux valait traîner les opérations en longueur et pro- 
fiter de sa supériorité en cavalerie pour couper les vivres aux Ro- 
mains. Ces sages avis, appuyés par des messages répétés de Mi- 
thridate, ne purent prévaloir sur Finfatuation des courtisans et 
sur Tardent désir qu'éprouvait Tigrane de sauver ses femmes et 
ses richesses, enfermées dans sa capitale. 

Au début, tout réussit à souhait. Une colonne volante de 6,000 
hommes parvint à percer, de nuit, la ligne d'investissement, en 
écartant les Romains par une nuée de flèches; elle enleva les 
concubines du roi, ses trésors les plus précieux, et se fraya un 
chemin le lendemain à travers les bataillons romains et thraces, 
non sans joncher la route de morts et de prisonniers (1). Ce 
succès, chèrement acheté, loin de faire patienter Tigrane, acheva 
de le griser. Son armée comptait maintenant 80,000 combattants, 
la fleur de l'Orient (2); il se crut assez fort pour débloquer sa 
capitale, sans même attendre le corps de Mithridate. Quand il 
descendit dans la vallée du Tigre et aperçut la petite armée de 
Lucullus, campée sur l'autre rive dans la plaine, sa confiance se 
changea en dédain : « C'est trop pour une ambassade , et trop peu 
pour une armée! » s'écria-t-il. Taxile faillit payer de sa vie son 
obstination à déconseiller la bataille. 

Lucullus, en apprenant l'approche de l'armée de secours, avait 
pris un parti d'une hardiesse vraiment incroyable : offrir la ba- 
taille sans lever le siège. Muréna fut laissé devant Tigranocerte 
avec 6,000 hommes. Avec le reste de l'infanterie de ligne, 10 ou 
12,000 hommes (21 cohortes), 1,000 archers et frondeurs, et toute 

défense aux habitants de Samosate, mais la suite des événements prouve que la Comma- 
gène ne fit aucune résistance aux armes romaines. 

(1) Cet épisode, raconté par Memnon, c. 5G, et Appien, c. 85, est passé sous silence dans 
le récit plus détaillé de Plutarque, sans doute parce qu'il faisait peu d'honneur à la tacti- 
que de Lucullus. 

(2) Chiffre de Memnon. c. ô7. Voir infra les chiffres très exagérés des autres historiens. 



BATAILLE DE TIGUANOCERTE. 



m 



sa cavalerie, soit 3,000 chevaux, Lucullus s'avança à la rencontre 
des Arméniens (1). La disproportion des forces était énorme, 
mais l'armée asiatique n'était qu'un troupeau, sans bravoure, sans 
discipline, sans commandement. Les deux armées étaient sépa- 
rées par le Tigre, qui, à peu de distance de là, faisait un coude 
vers l'occident et présentait un gué. Les Romains tenaient la 
plaine; la rive occupée par les Asiatiques était assez accidentée; 
une colline au sommet plat et d'un accès aisé formait le centre de 
leur position. Le 6 octobre 69, jour anniversaire de la bataille de 
Toulouse où avait péri le consul Cépion, Tigrane aperçut, dès 
l'aube, les légions romaines quitter leur camp en bon ordre et faire 
un à-gauche en tournant le dos à l'ennemi. Le sultan se persuade 
qu'elles prennent la route de Cappadoce; il interpelle Taxile et lui 
montre du doigt ce mouvement de retraite; mais à peine a-t-il 
parlé qu'on voit les Romains faire halte à hauteur d'un gué et 
commencer la passage du fleuve, manipule par manipule. 

Tigrane eut à peine le temps de ranger grossièrement ses 
hordes en bataille : son gendre, le roi d' Atropatène , prit la 
droite, le roi d'Adiabène la gauche, lui-même le centre. L'infan- 
terie était disposée en bataillons profonds. La majeure partie de 
la cavalerie bardée de fer se massa en avant de l'aile droite, au 
pied de la colline; en arrière, sur la hauteur même, on dissimula 
le train. La force des Asiatiques était dans leur cavalerie et dans 
leurs gens de trait : ils ne purent faire usage ni de l'une ni des 
autres. Du premier coup d'œil , Lucullus avait embrassé toute la 
position et dessiné son plan d'attaque. Dès que l'armée fut passée 
sur la rive gauche du fleuve, il fit charger sa cavalerie thrace et 
galate contre les cuirassiers arméniens , avec ordre de céder peu 
à peu le terrain et de les attirer dans la plaine; lui-même saute 
de cheval, met l'épée au clair et gravit la colline au pas de 
charge, suivi de deux cohortes. Le sentier avait sept cents mètres 
de long. Arrivé sur la crête, Lucullus pousse un formidable cri 
de « Victoire ! » et tombe comme la foudre au milieu du train 
ennemi; valets et bêtes de somme se dispersent, jettent la pani- 
que dans les rangs de l'aile droite ennemie. Au même moment, 
la cavalerie romaine, par une brusque volte-face, ramène vive- 
Ci) Chiffres de Plutarque, Luc. 27 , qui dérivent probablement du rapport officiel de 
Lucullus. Frontin, II, 1,14, compte 15,000 soldats (armati) au lieu des 14,000 de Plutarque; 
Eutrope, VI, 'J, 1, en compte 18,000. 



362 



DÉROUTE DES ARMÉNIENS. 



ment les cuirassiers arméniens qui s'étaient écartés à sa pour- 
suite; Lucullus les prend en queue, recommandant à ses fantas- 
sins de frapper à la cuisse, seule partie découverte chez ces 
hommes de fer. Les cuirassiers n'attendirent même pas le choc; 
ils se débandèrent dans toutes les directions et allèrent se jeter 
dans le gros de l'infanterie. La déroute se communique de proche 
en proche; bientôt la plaine et les collines disparaissent sous une 
immense houle de fuyards. Empêtrés dans leurs lourdes armures, 
gênés par leur ordonnance compacte, les bataillons asiatiques sont 
hachés sans défense; la poursuite, qui s'étendit jusqu'à 20 kilo- 
mètres, ne s'arrêta qu'à la nuit tombante; alors seulement Lucul- 
lus permit le pillage. L'armée asiatique fut à peu près anéantie; 
rien qu'en morts, elle perdit 30,000 hommes (1). Lucullus, en 
digne élève de Sylla, n'accusa, dans son rapport officiel au Sénat, 
que 5 morts et 100 blessés. Il prétendit avoir eu affaire à plus 
de 250,000 ennemis (150,000 fantassins, 20,000 archers et fron- 
deurs, 17,000 cuirassiers, 38,000 chevau-légers, 35,000 pion- 
niers, pontonniers, etc.), qui auraient laissé sur le champ de ba- 
taille 100,000 hommes de pied et presque toute leur cavalerie (2) : 
hâblerie inutile, qui, si elle avait été prise au sérieux, n'aurait pu, 
en ravalant le vaincu, que diminuer la gloire du vainqueur (3). 

Tigrane s'était enfui du champ de bataille avec une escorte de 
150 cavaliers, jetant sa tiare et son bandeau pour n'être pas re- 
connu. Il s'arrêta dans la première citadelle qu'il trouva sur sa 
route. Là, Mithridate vint le rejoindre. Le roi de Pont, s'achemi- 



(1) Oiose VI, 3, 6 : narn triginta milia hominum in eo hello (— proelio) caesa referuntw. 

(2) Plutarque, Lucullus , c. 2G : cbS AouxouXXo? £ypa<|^£ Trpoç TYjv aûyx/.TiTOv. Appien, J\Iith. 
85, compte, en chiffres ronds, 250,000 fantassins et 60,000 cavaliers ; Eutrope, VI, 1, 
100,000 fantassins et 7,500 (?) cuirassiers. Comme Tite-Live comptait (chez Plutarque) un Ro- 
main par 20 ennemis, ses chiffres paraissent avoir été 15,000 Romains et 300,000 Arméniens. 

(3) Les quatre récits de cette bataille (Plutarque, Luc. 20-28, Appien, Mith. 86, Mein- 
non, c. 57, Frontin II, 2, 4; cp. II, 1,14) sont d'accord sur les grandes lignes; celui 
de Plutarque est le plus détaillé. Il cite au commencement le bulletin de Lucullus, à la fin 
Strabon, Tite-Live, et le philosophe Antiochus ; mais sa source principale paraît être Sal- 
luste; cf. les fr. IV, 17-18, de Salluste sur les cataphracti rapprochés des expressions de 
Plutarque, c. 28. I^'emplacement de la bataille est loin d'être certain. Plutarque parle d'un 
fleuve qui séparait les deux camps , sans dire lequel ; on a supposé qu'il s'agissait du Nicé- 
phorios et que la bataille se livra en vue de Tigranocerte, dont les défenseurs, en efïet, au- 
raient salué rapproche de Tigrane (Plut. 27) , contemplé sa défaite (App. 8G). Mais il 
faut se méfier de renseignements dramatiques de ce genre et je crois, avec Mommsen, que 
la bataille fut livrée aux bords du Tigre , un peu en amont de son confluent avec le Cen- 
tritès ou Bohtan-tchaï. 



I 



PRISE DE TIGRANOCERTE. 



liant à petites journées vers le Tigre, avait rencontre des bandes 
de fuyards, qui lui apprirent le désastre (1). Les deux princes 
se revoyaient dans des circonstances bien différentes de celles 
où s'était produite leur première entrevue; la scène fut pathé- 
tique. Mithridate descendit de cheval dès qu'il aperçut Tigrane, 
Tembrassa les larmes aux yeux, lui donna un Iiabit royal, ses 
gardes, ses officiers. En un seul jour, le despote pusillanime, na- 
guère baigné dans sa pompe, était tombé d'une confiance pré- 
somptueuse dans un abîme de découragement. Mithridate s'in- 
génia à réconforter cette âme écrasée, à lui communiquer un peu 
de cette virilité dont il débordait lui-même. Tigrane se laissa 
faire comme un vieil enfant; il rendit un tardif hommage à la 
clairvoyance de son beau-père et se livra, cette fois sans réserve, 
à la direction politique et militaire de Mithridate. 

La saison était trop avancée pour rien entreprendre avant la fin 
de l'année; aussi les conséquences de la bataille de Tigranocerte 
se déroulèrent fatalement : c'était la perte , pour l'Arménie, de 
toutes les provinces situées au sud du Tigre. Dans la capitale as- 
siégée, les soldats grecs et ciliciens , commandés par des officiers 
de Mithridate, prirent, dès le lendemain de la bataille, une atti- 
tude inquiétante; le, gouverneur, Mancéos, leur enleva leurs armes 
et tenta de les massacrer; mais les mercenaires repoussèrent les 
barbares à coups de gourdins et livrèrent aux Romains le secteur 
dont ils avaient la garde. Lucullus respecta les termes de la capi- 
tulation : les femmes, les propriétés des Hellènes furent épar- 
gnées ; les habitants des villes grecques et des cantons barbares, 
dépeuplés par Tigrane au profit de sa nouvelle capitale, furent ren- 
voyés dans leurs foyers, le reste de la ville livré au pillage. Le 
butin fut immense : dans les caisses du trésor royal on trouva 
8,000 talents (48 millions) d'argent monnayé, et la vente aux en- 
chères des objets mobiliers produisit environ 16 millions; chaque 
soldat reçut pour sa part 800 drachmes. Le théâtre construit, 
mais non encore inauguré par Tigrane, fut utilisé pour les fêtes 
qui célébrèrent la victoire de Lucullus; puis Tigranocerte retomba 
pour jamais au rang d'une modeste bourgade. 

Les autres villes situées au sud du Tigre et la plupart des vas- 



(1) C'est par une erreur évidente, qui doit avoir sa source dans Tite-Live, qu'Orose et 
Frontin font assister Mithridate à la bataille. 



304 



DÉFECTION DES VASSAUX DE TIGRANE. 



saux de Tigrane, qui n'attendaient qu'une occasion pour secouer 
le joug, firent leur soumission au vainqueur. Du nombre furent 
le roitelet de Commagène, Antiochus P% — descendant, comme 
Mithridate, des Achéménides en ligne paternelle et des Séleuci- 
des en ligne maternelle (1), — et le puissant émir des Arabes 
Rhambéens, Alchaudon (2). Antiochus FAsiatique, ramené dans 
les fourgons des Romains, obtint de Lucullus la permission de 
remonter sur le trône de Syrie , sans parvenir toutefois à s'y con- 
solider (3). L'armée romaine, maîtresse de toutes les provinces de 
Tigrane au sud du Tigre, excepté Nisibis, prit ses quartiers 
d'hiver dans la Gordyène, dont les châteaux forts n'opposèrent 
aucune résistance. Elle y trouva des approvisionnements consi- 
dérables en blé (3 millions de médimnes) et fit à Zarbiénos de 
brillantes funérailles (hiver 69-68). 

Pendant ce même hiver, Mithridate et Tigrane réorganisaient 
leurs forces en vue de la prochaine campagne. La sagacité et 
l'énergie du roi de Pont éclatèrent dans toutes les mesures qui 
furent prises d'un commun accord. Les deux rois parcoururent en- 
semble toutes les provinces de l'Arménie, appelant la jeunesse 
aux armes pour la cause nationale, enrôlant tout le monde, sauf 
à ne garder définitivement sous les drapeaux que les conscrits les 
plus vigoureux. On réunit ainsi environ 10,000 fantassins et 30,000 
cavaliers (4), qui furent répartis en cohortes et en escadrons, et 

(1) Sur la dynastie de Commagène : Mommsen, Ath. Mith. I, 27, et surtout les inscrip- 
tions du grand tumulus de Nimroud Dagh, publiées par Puchstein et Humann, lieisen lu 
Klein Asien iind Syrien j p. 262 suiv. Sur Antiochus en particulier (fils de Mithridate Calli- 
nicos et d'une fille d'Antiochiis Grrypos), cf., en outre, C. I. A. III, 5ô4; Le Bas-Wad- 
DINGTON, Asie Mineure, 130^1 (Éphèse). 

(2) 'AX/auSovio; chez Dion Cassius XLVII, 27; 'A)//aiôa[JLvo? chez Strabon XVI, 2, 10 
(ô TÔjv *Pa[;.êaicov [^aaO.eùç twv ivxbc, toù EO'f pocTou vofxàôwv). 

(3) Justin XL, 2 ; Appien, Syr. -iG. Antiochus l'Asiatique était le fils d' Antiochus Eusèbe 
et de Séléné (Appien, Syr. 49. 60); Justin et Eusèbe le confondent avec son père. Il eut 
pour concurrent son petit-cousin Philippe II, fils de Philippe I*', second fils d' Antiochus 
Grrypos (également confondu par Eusèbe avec son père). Antiochus s'appuj^ait sur le dy- 
naste arabe Sampsigéram d'Emèse, Philippe sur un autre Arabe, Aziz. (Cf. Josèphe, Ant. 
jud. XIII, 14, 3 ; XX, 7, 8.) Sampsigéram finit par tuer son protégé (Dicdore, fr. Escor. 34 
=: Millier, F. H. G. II, "XXiv). La réponse méprisante de Pompée (Justin et Appien, loc. 
cit.) s'adressant à lui, sa mort dut avoir lieu après 64, probablement en Ô8 (Eusèbe). Phi- 
lippe vivait encore en 67, où il éleva des prétentions au trône d'Egypte (Eusèbe, îoc. cit.). 

(4) Phlégon de Tralles, fr. 12, Muller (= F. H. G. III, 606) : Tw TSiapTo) etsi (01. 177, 
an 4 — 69-68 av. J.-C.) ïiypâvy); xal MiOpiSaTri; àOpoi'oravTe; ue^où; [JL£v xÉ<raapa; {xuptàôaç, 
CTTTiéa:, ôt xpet;, xal tôv 'IxaXixôv aÙToù; TâEavxe; xpÔTiov, è7to)>£[J.r|'7av AsuxoXXo). Appien 
compte 70,000 fantassin,^, 30,000 chevaux. 



NOUVEAUX ARMEMENTS DE TIGRANE. 



305 



autant que possible instruits à la romaine par les officiers grecs 
ou les réfugiés italiens de la suite de Mithridate. Cette armée ne 
comprenait pas seulement des Arméniens, mais des Ibères, des 
Mardes, et surtout des Mèdes, amenés par le gendre de Tigrane, 
Mithridate, roi d'Atropatène. Durant tout Thiver et le printemps 
on fabriqua des armes, on distribua des approvisionnements 
de blé dans des forteresses convenablement choisies. Par-dessus 
tout, on s'efforça d'imprimer à la guerre le caractère d'une lutte 
religieuse et nationale; pour y intéresser le fanatisme oriental on 
répandit le bruit que le but final de l'expédition de Lucullus 
était le pillage d'un des temples les plus riches et les plus vé- 
nérés de l'Asie (1). On représenta la cause de Tigrane et de Mi- 
thridate comme celle de tous les rois de l'Orient, on tâcha d'en- 
traîner les Parthes dans leur querelle. Le vieux Sinatrocôs venait 
de mourir (2), et son fils et successeur sur le trùne des Ar- 
sacides, Phraate III « le Dieu », paraissait disposé à tirer son 
royaume de l'affaissement où nous l'avons vu plongé depuis 
vingt ans. 

L'intervention des Parthes pouvait peser d'un poids décisif 
dans la balance; des deux côtés on y attachait le plus grand prix. 
Presque en même temps, la cour de Ctésiphon fut sollicitée par 
Tigrane et Mithridate d'une part (3), de l'autre par les nouveaux 
alliés de Lucullus, les roitelets du Tigre et de l'Euphrate. Tigrane 
offrait à Phraate, pour prix de son assistance, tous les terri- 
toires qu'il avait arrachés à ses prédécesseurs , la haute Mésopo- 
tamie, l'Adiabène, les « grandes Vallées » ; Lucullus se tenait 
dans le vague, joignant les promesses aux menaces, et rappelait 
l'alliance conclue vingt-trois ans auparavant avec Sylla. Phraate , 
avant de prendre parti, voulut tàter le terrain. Tout en prêtant 
l'oreille aux envoyés de Tigrane, il fit partir une ambassade pour 
le quartier général romain. Lucullus lui rendit politesse pour po- 
litesse et chargea son légat Sextilius de lui présenter ses compli- 
ments à Ctésiphon; mais le choix de cet ambassadeur donna de 

(1) Cicéron, Pro lege Manilia , IX, 23. Quel temple? Probablement le temple de Baris 
mentionné par Strabon (XI, 14,14) sur la route d'Artaxata à Ecbatane. 

(2) Phlégon, ^oc. :cit. xw toîtio sxet... (01. 177, an 3 = 70-69 av. J.-C.) S-.vaxpouxYiv xov 
nâpOcov paaO.éa XEXeux^Tavxa oisos^axo 4>paàxyii; ô ÈTtixXyieet; ©soç. Xiphilin, p. 2, Dind. ap- 
pelle, par erreur, le nouveau roi Pacoros. Sinatrocès chez Appien, Mith. 104, s'appelle Sin- 
tricos. 

(3) Salluste, fr. IV, 20 (c'est la fameuse lettre de Mithridate à Arsace). 



3GG 



NÉGOCIATIONS AVEC LES PARTHES. 



Tombrage à TArsacide : Sextilius était un homme de guerre qui 
regardait d'un peu trop près l'organisation militaire des Parthes. 
Phraate conclut que ce prétendu ambassadeur n'était qu'un espion 
et résolut de garder une neutralité armée, en laissant espérer 
son alliance aux deux adversaires. Les craintes des Parthes 
n'étaient que trop fondées : au moment même où Lucullus feignait 
de rechercher leur amitié, il méditait en réalité une expédition 
contre Ctésiphon et mandait, à cet effet, à Sornatius de le rejoindre 
avec les troupes laissées dans le Pont. Mais les troupes du légat, 
informées du but de l'expédition, refusèrent net de quitter leurs 
cantonnements , et l'armée de Gordyène manifesta également une 
vive répugnance pour cette nouvelle aventure. C'était un premier 
avertissement dont Lucullus aurait dû faire son profit; il renonça 
à combattre les Parthes , mais non à terminer la conquête de 
l'Arménie. 

Le printemps était déjà écoulé lorsque l'armée romaine quitta 
ses bivouacs de la Gordyène et franchit la barrière de montagnes 
qui sépare la vallée du Tigre des hauts plateaux de l'Arménie : 
c'était la route suivie jadis par les Dix Mille dans leur immor- 
telle retraite. La belle saison , en Arménie , ne dure que quatre 
mois , de juin à septembre ; et la végétation y est si tardive 
que lorsque Lucullus , parti de Mygdonie en plein été , déboucha 
sur les plateaux de Van, il trouva les blés encore verts. Les deux 
rois alliés , malgré leur supériorité numérique , refusèrent obsti- 
némicnt la bataille. Le gros de leurs forces, commandé par Mi- 
thridate, se tint enfermé dans un camp retranché au sommet 
d'une colline, sur les flancs de l'armée d'invasion, pendant que Ti- 
grane , avec la cavalerie légère , voltigeait autour des Romains 
et tâchait d'enlever leurs fourrageurs. Lucullus repoussa ces at- 
taques et prit même quelques-uns des magasins de Tigrane; 
mais il eut beau dévaster le pays sous ses yeux et tirer un fossé 
autour du camp arménien, les alliés persévérèrent dans la tactique 
prudente que Mithridate avait conseillée. Lucullus fut le premier à 
perdre patience. Ramassant ses légions , il remonta la vallée de 
l'Euphrate oriental (Arsanias) , dans la direction d'Artaxata, la 
vieille capitale de l'Arménie , où Tigrane avait mis ses femmes 
et les débris de son trésor. Comme l'année précédente , le vieux 
sultan ne put supporter l'idée de voir tomber son harem aux 
mains de l'étranger. Il évacua son camp retranché et suivit Lu- 

i 



BATAILLE DE LWRSANIAS. 



3G7 



cuUus à la piste en longeant la rive opposée (septentrionale) du 
fleuve, résolu à en disputer le passage aux envahisseurs. Au bout 
de quatre jours de marche, Lucullus, arrivé à un endroit guéable, 
forme soninfanterie en bataille sur deux lignes, chacune de 12 co- 
hortes, et fait d'abord passer sa cavalerie pour briser le courant 
du lleuve. Les archers à cheval Mardes et les lanciers Ibères re- 
çurent vigoureusement les escadrons romains , -mais quand la 
première ligne de Tinfanterie eut atterri à son tour sur la rive 
droite, les barbares n'attendirent même pas le choc et prirent la 
fuite; la cavalerie romaine se lança à leur poursuite et fit connais- 
sance à cette occasion avec une tactique toute nouvelle : à diverses 
reprises les fuyards firent volte-face et déchargèrent sur les Ro- 
mains des nuées de flèches barbelées et empoisonnées qui se 
brisaient dans la plaie et causaient de dangereuses blessures. Pen- 
dant ce temps, Tigrane avec ses gardes à cheval et son gendre 
avec les escadrons Mèdes attaquaient de front les douze cohortes 
romaines, et le roi de Pont tâchait de les prendre à revers. 
Un instant les Romains coururent un sérieux péril, mais Lucullus 
rappela sa cavalerie qui contint Tigrane, lui-même réussit à en- 
foncer les Mèdes, et les cohortes de seconde ligne, arrivant à la res- 
cousse, mirent en fuite Mithridate. Les alliés finirent par évacuer 
le champ de bataille , en laissant sur le terrain 5,000 morts et 
un plus grand nombre de prisonniers, parmi lesquels plusieurs 
seigneurs de grande marque (septembre 68) (1). 

Cette fois encore, Lucullus sortait vainqueur, d'une lutte 
inégale, mais c'était une victoire à la Pyrrhus. Le camp regor- 
geait de morts et d'éclopés, Artaxata était encore loin, et l'été 
arménien touchait à sa fin. On avait à peine franchi quelques 
étapes, quand, aux environs de l'équinoxe, commencèrent les 
gelées et les tempêtes de neige. L'espérance d'atteindre la « Car- 
thage d'Arménie » et avec elle le terme de la guerre soutint 
quelque temps le moral des troupes ; mais plus on avançait, plus 

(1) Sur cette bataille, voir Plutarque, Lnc. 31, qui cite Tite-Live, et Phlégon, /r. cit. : 
vtxa AeOvtoXXo; , xai Tis.yza.v.i(jyihoi \kïv twv [jLSTrà Tiypâvou- sireaov, izlsiov- oà toOxwv riXfJi-a- 
),a)TÎc8-/iaav "X<*^pî; toO âXkov auyxÀ'uôo; 6-/\o\j. Le récit de Dion XXXVI, 7 est très vague; 
il n'indique même pas approximativement le lieu du combat. Quant à Appien, Afith. 87, il 
ne parle que d'un combat de cavalerie et toute la campagne est présentée en quelques lignes 
peu intelligibles ; le nom d' Artaxata n'est même pas prononcé. L'assertion de Plutarque 
(d'après Tite-Live?) que Mithridate se serait enfui au premier cri de guerre, paraît bien peu 
croyable. 



308 



RETRAITE DE LUCULLUS, PRISE DE NISIBIS. 



la marche devenait pénible. Ce n'était que bois , marais , défilés 
rocailleux, rivières à moitié prises, dont la glace s'ouvrait sous 
le pas des chevaux et coupait leurs jarrets. L'eau glaciale des 
abreuvoirs rebutait les bêtes , les bivouacs dans la boue exténuaient 
les hommes; les vivres étaient rares et de mauvaise qualité. Bien- 
tôt le légionnaire perdit patience; les tribuns supplièrent Lucullus 
de battre en retraite , s'il ne voulait pas voir l'armée lui échap- 
per. Il résista d'abord , mais des attroupements menaçants com- 
mencèrent à se former ; la nuit, le camp retentissait de hurlements 
sinistres. Comme jadis Fimbria, il pria, promit, supplia; c'était 
sa gloire tout entière qui lui coulait des mains. Tout fut inutile; le 
charme, — si jamais il y avait eu charme entre ce général et 
ces soldats, — était rompu pour toujours. La mort dans l'àme, Lu- 
cullus se résigna à la retraite; il ramena ses troupes, par un 
autre chemin qu'au voyage d'aller, en Mésopotamie (1). 

Ici l'été durait encore, et les Romains en profitèrent pour assié- 
ger Nisibis, la seule place au sud du Tigre qui tînt encore pour 
Tigrane. La ville était très forte : elle avait deux épaisses murailles 
en brique, séparées par un large fossé, et surtout un défenseur qui 
valait un armée, CaUimaque, l'habile ingénieur qui avait prolongé 
durant dix-huit mois la résistance d'Amisos. Pendant tout le reste 
de l'été, Nisibis repoussa les attaques de Lucullus, mais quand 
la mauvaise saison commença, la garnison se relâcha de sa vi- 
gilance; un brusque assaut, donné par une nuit d'orage, rendit 
les Romains maîtres de l'enceinte extérieure : les sentinelles, sur- 
prises dans le sommeil, furent massacrées, le fossé comblé avec 
des fascines, et la seconde enceinte , moins solidement construite, 
fut emportée à son tour. Gouras, frère de Tigrane, qui s'était retiré 
dans la citadelle, la livra par capitulation et fut traité humaine- 
ment; mais Callimaque, objet de la rancune implacable de Lucul- 
lus , fut considéré comme un malfaiteur et mis aux fers. Le butin 
fut presque aussi considérable qu'à Tigranocerte (automne 68) (2). 

La prise de Nisibis fut le dernier succès de Lucullus. Déjà la 
chance avait tourné et les revers allaient maintenant se succéder 
aussi vite que naguère les victoires. Dès le lendemain de la re- 

( I ) Sextus Euf us dit que Lucullus revint par Mélitène , ce qui est impossible ; il a dû con- 
fondre avec l'itinéraire de Tannée précédente. Probablement Lucullus revint par la rive 
orientale du lac Van, ce qui fixerait le lieu de la bataille anx environs de Melazguerd. 

(2) Cet événement est expressément mentionné par Eusèbe, IIj 135 It, Schoene. 



SÉDITION DES LÉGIONS VALÉRIENNES. 



.369 



traite des Romains , après la bataille de TArsanias , les alliés 
avaient décidé de prendre l'offensive. Mithridate , à la tête d'un 
corps d'armée de 8,000 hommes, dont 4,000 Arméniens, entreprit 
de reconquérir le Pont; Tigrane occupa de nouveau plusieurs dis- 
tricts au nord du Tigre et enveloppa une division romaine , dé- 
tachée sous les ordres de L. Fannius, le Fimbrien revenu au 
bercail. Lucullus venait de s'emparer de Nisibis quand il fut in- 
formé du péril de son lieutenant, assiégé dans une place forte; 
il vola à son secours et arriva à temps pour le délivrer, mais pen- 
dant son absence de graves désordres se produisirent parmi les 
troupes restées à Nisibis. Les légions Valériennes, qui attendaient 
bientôt leur libération (leur engagement expirait en 67 av. 
J-C.) (1), éprouvaient cette nostalgie du pays, cette paresse au 
travail et surtout au péril, qui se remarque chez tous les vieux 
soldats à l'approche de leur congé. Un ambitieux destiné à une 
triste célébrité, P. Clodius, le plus jeune beau-frère de Lucullus, 
qui croyait avoir à se plaindre de la lenteur de son avancement, 
profita des dispositions qu'il remarqua chez ces vétérans pour les 
exciter contre le général. Il opposait leurs rudes et incessants la- 
beurs aux opulents loisirs des soldats de Pompée, répandait le 
bruit que le remplacement de Lucullus était chose décidée à Rome. 
Devait-on l'obéissance à un général qui peut-être , à l'heure ac- 
tuelle, n'était plus en fonctions? Quand Lucullus reparut à Nisibis, 
il trouva ses légions en pleine effervescence. Clodius s'empressa 
de s'enfuir en Cilicie, où l'on attendait pour gouverneur son autre 
beau-frère, Q. Marcius Rex (2); mais l'effet de ses intrigues sur- 
vécut à son départ. Les Fimbriens déclarèrent net qu'ils ne bou- 
geraient de tout l'hiver, et Lucullus dut s'immobiliser dans ses 
cantonnements de Mygdonie et de Gordyène pendant que ses 
légats défendaient péniblement le Pont contre Mithridate. 

Les lieutenants préposés à la garde de cette province, Sornatius 



(1) Au 11^ siècle, le soldat d'infanterie n'était libéré qu'après 20 campagnes effectives 
(Tite-Live XXIII, 25; Polybe VI, 19, 3); mais au siècle on avait substitué à ce délai 
celui de 20 années de service. L'enrôlement des légions Valériennes datait du printemps 
86 av. J.-C; leur service expirait donc à la fin de l'an 67. 

(2) Cicéron, De harusp. resp. XX, 42, semble dire que Clodius vint directement à Rome, 
mais l'ordre chronologique de ce paragraphe n'est pas rigoureux ; ?insi l'aventure de Clodius 
avec les pirates ciliciens est placée avant ses intiigues contre Lucullus, tandis qu'elle eut lieu 
après (Dion Cassius XXXVI, 19.). 

MITHRIDATE. 24 



370 



BATAILLE DU LYCOS. 



et M. Fabius Hadrianus (1), n avaient su ni assurer la sécurité mi- 
litaire des territoires confiés à leur vigilance, ni se concilier les 
populations , qu'ils exaspéraient au contraire par leurs exactions. 
Aussi , dès que le bruit se répandit que Mithridate , à la tête de 
8.000 hommes , avait franchi l'Euphrate et paru dans la vallée 
du Lycos, les populations rurales se soulevèrent en masse, à Fap- 
pel de leur vieux roi, dans toute la Petite- Arménie et le Pont orien- 
tal. Les Romains disséminés dans la contrée furent massacrés 
avant d'avoir pu se reconnaître; les gazophylacies ouvrirent leurs 
portes; la défection gagna jusqu'aux troupes. Une proclamation 
de Mithridate promettait la liberté aux nombreux esclaves que 
l'armée romaine traînait à sa suite pour le service des équipages ; 
ceux-ci menacèrent de se révolter. Quand le légat Hadrianus 
marcha à la rencontre de Mithridate, les cavaliers thraces qui lui 
servaient d'éclaireurs se souvinrent d'avoir été jadis à la solde 
du roi de Pont et donnèrent au général romain de faux rensei- 
gnements. Hadrianus, attaqué à l'improviste, vit les Thraces 
passer en masse dans le camp du roi , fut battu et perdit 500 morts. 
Pendant la nuit, il décréta la liberté de ses esclaves et leur donna 
des armes. Le combat recommença le lendemain. On vit Mi- 
thridate, malgré ses 65 ans bien comptés (2), sauter achevai 
tout armé et conduire lui-même ses escadrons à la charge. Cette 
fois encore les Romains plièrent, mais une double blessure que le 
roi reçut à l'œil et au genou l'empêcha de pousser vigoureusement 
la poursuite, et les débris de l'armée vaincue trouvèrent un asile 
derrière les murs de Cabira (automne 68). 

En ce moment, le vainqueur deTénédos etd'Héraclée, Triarius, 
arrivait dans le Pont avec des renforts demandés par le général en 
chef. Il avait passé l'année précédente dans la mer Égée , faisant , 
sans grand succès, la chasse aux pirates : presque sous ses yeux, 
le lèstarque Athénodore saccagea, pour la seconde fois, Délos et 
jeta à la merles fameux xoana; Triarius, arrivé trop tard, ne put 
que relever les maisons en ruines et entourer la ville sainte d'une 
enceinte fortifiée, destinée à empêcher le retour d'un pareil dé- 

(1) Sornatius n'est mentionné ici que par Plutarque, Luc. 35. Hadrianus est appelé 
simplement M. Fabius par les auteurs, mais il paraît bien identique au Fabius Hadrianus 
que nous avons déjà rencontré dans la campagne de Cabira. Cf. Borghesi, Œuvres , I, 282. 

(2) Dion Cassius XXXVI, 11 (copiant Salluste, fr. V, 4 Kritz) se trompe en attribuant 
à Mithridate 70 ans passés. 



COMBAT DE COMANA. 



371 



sastre (1). En débarquant dans le Pont, Triarius apprit la défaite 
d'Hadrianus. Aussitôt il appela à lui toutes les garnisons dissé- 
minées dans la province et marcha au secours de Cabira. A son 
approche, Mithridate leva le siège de cette place et se retira der- 
rière riris. Triarius, relevant Hadrianus de son commandement, 
réunit toutes les troupes disponibles et se lança à la poursuite du 
roi. Mithridate avait mis le fleuve entre lui et les Romains; à leur 
approche, il le franchit brusquement par l'un des deux ponts de 
Comana, et se jeta sur l'armée de Triarius, fatiguée par une lon- 
gue route. Les Romains furent enfoncés, mais un ouragan violent 
qui s'éleva subitement rompit le second pont par où le roi atten- 
dait ses renforts, et cet accident l'obligea à la retraite (2). Il se 
retrancha derrière l'Iris et employa l'hiver à tirer des renforts 
de la Petite Arménie, entièrement arrachée à la domination 
romaine. 

Triarius n'osa pas relancer le vieux roi dans ses fortes posi- 
tions; il hiverna en face de lui, à Gaziura, et envoya de pressants 
messages à Lucullus pour l'informer de la gravité de la situation. 
Lucullus était déjà tout résigné à évacuer les pays au delà de 
l'Euphrate pour sauver le Pont; mais les Fimbriens, qui se 
plaisaient dans la « Capoue de Mésopotamie (3) », refusèrent 
absolument de se mettre en mouvement avant le printemps, 
dût leur retard être fatal à leurs camarades. Mithridate mit 
à profit ce délai pour frapper un coup décisif. Dès que la sai- 
son le permit, il offrit la bataille à Triarius. Celui-ci disposait 
d'environ 10,000 hommes; il déclina néanmoins le combat et, 
malgré les provocations réitérées de son adversaire, se tint en- 
fermé dans ses retranchements. Mais lorsque Mithridate fit mine 
d'assiéger le fort de Dadasa, où les Romains avaient déposé leurs 
bagages et leur butin sous la protection d'une faible garnison, les 
légionnaires demandèrent à grands cris d'être menés au secours 
de leurs camarades. Soit faiblesse, soit espoir du triomphe, 
Triarius céda à leurs instances, franchit l'Iris et s'engagea de 

(1) Phlégon de Tralles, loc. cit. (dernière année de l'OI. 177). 

(2) Dion attribue la rupture du pont à l'encombrement ; Appien dit que les deux armée?, 
sur le point d'en venir aux mains , furent séparées par une tempête effroyable. J e suppose 
qu'il s'agit du même événement. 

(3) Salluste, fr. V, 8 : Ceteri negotia sequebantur familîaria legatorum aut trihunorum , et 
pars sua, commeatihus , mercatis. 



372 



BATAILLE DE GAZIURA. 



nuit clans la route difficile qui menait de Gaziura à Zéla, à travers 
un pays hérissé de collines, entrecoupé de ravins profonds (1). 
Avant le jour, il prit le contact avec les avant-postes de Mithri- 
date, qui campait sur le mont Scotios, à 3 milles de Zéla, au lieu 
même où, vingt ans plus tard, César vainquit Pharnace. La ba- 
taille fut longtemps indécise; enfin, la supériorité numérique des 
Pontiques et Fimpétueuse vigueur de Mithridate décidèrent la 
victoire en sa faveur. L'infanterie romaine, rejetée dans la plaine, 
se laissa acculer à un canal boueux, dérivé de Tlris, et fut presque 
entièrement exterminée ; la cavalerie prit la fuite dans une autre 
direction, poursuivie par Mithridate. Mais cette fois encore, 
comme à la bataille du L3^cos, fardeur juvénile du roi sexagénaire 
lui porta malheur. Au fort de la poursuite, un centurion romain, 
qu'on prit pour un transfuge , se glissa dans les rangs des vain- 
queurs, galopa quelque temps à côté du roi, puis lui enfonça son 
épée dans la cuisse (2). Le traître fut mis en pièces, mais 
Mithridate tomba sans connaissance et dut être emporté dans sa 
tente; ses lieutenants, consternés, donnèrent aussitôt Tordre 
d'interrompre la chasse. L'armée crut le roi mort; elle s'amassa 
autour de sa tente en poussant des hurlements funèbres. Heureu- 
sement l'habile chirurgien de Mithridate, Timothée, arrêta 
l'hémorragie et, quelques heures après, le roi, bien vivant, 
s'offrit aux acclamations de ses troupes. La poursuite fut alors 
reprise , mais les débris de la cavalerie romaine avaient déjà re- 
passé l'Iris, Triarius entête; du moins, le camp fortifié de Ga- 
ziura, évacué par ses défenseurs, tomba entre les mains du vain- 
queur. Quand on dépouilla les morts , on reconnut l'immensité 
du désastre : 24 tribuns militaires, 150 centurions, 7.000 soldats 
romains jonchaient la plaine, où ils restèrent sans sépulture pen- 
dant tr